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Philosophie, Science et Société s'interroge régulièrement sur l'intérêt et la légitimité de la philosophie. Une manière de le faire, consiste à cerner les domaines philosophiques pouvant apporter un savoir effectif. Comme domaines possibles, il y a ceux qui se fondent sur l'interaction entre la réflexion philosophique et les savoirs positifs existants.

Parmi ces derniers, on trouve le droit. De l'interaction entre réflexion philosophique et droit naît un champ disciplinaire spécifique (ou transdisciplinaire) qu’on peut nommer philosophie du droit.

couvQUIVIGERPierre-Yves Quivigier propose un telle réflexion dans son dernier ouvrage : Penser la pratique juridique. Essais de philosophie du droit appliquée (Laboratoire de Théorie du Droit, 2018).

La philosophie du droit ne doit être ni un point de vue philosophique sur le droit qui ferait l’impasse sur la spécificité du vocabulaire et du raisonnement juridique ni une théorisation générale du droit qui ferait l’économie de la méthode philosophique ; elle est la rencontre du droit et de la philosophie qui se nourrissent l’un l’autre.

La philosophie du droit comme « droit et philosophie », comme un discours relevant autant du droit que de la philosophie – c’est ainsi qu’est ici pensée la pratique juridique. Les pratiques et les savoirs constitués du droit sont le point de départ et le point d’arrivée du travail de Pierre-Yves Quivigier, car la philosophie du droit est utile au droit.

 

Favorable à l’émancipation et à la démocratie, la philosophie des Lumières a subit au XIXe siècle les critiques des conservateurs nostalgiques de la monarchie ou d’un régime autoritaire.

Après 1945, les Lumières ont également été attaquées de diverses manières : comme principes illusoires masquant la réalité d’un Occident exploiteur et prédateur ; comme le triomphe d’une raison technicienne qui inverse le rapport des moyens et des fins (École de Francfort) ; comme le faux-semblant humaniste des techniques de domination (Foucault).

Cette critique des Lumières se qualifie elle-même d’anti-humaniste dans les années 1950-60. Elle conteste la possible humanisation de l’homme, l’homme universel étant une construction occidentale factice destinée à masquer des politiques d’exploitation.

Le lien entre les politiques dénoncées et les Lumières est fallacieux. On peut au contraire montrer qu’elles ont été un frein idéologique efficace, opposable aux volontés de domination et d’exploitation, efficacité visible en particulier avec les déclarations sur les droits de l’Homme et par leur utilisation par les courants se réclamant de l’émancipation collective et de la lutte contre les dominations de tous ordres (Les Lumières chinoises).

De nos jours, la référence aux Lumières s’efface devant le triomphe de l’idéologie mondialement partagée, cyniquement dominatrice et prédatrice et devant le retour du religieux et des normes ethniques qui avaient été momentanément contenues par le projet d’une émancipation rationnelle et universaliste.

Appel à communication Controverses sur les Lumières (1945-2019).

Le problème majeur de l'économie politique contemporaine est la concentration du capital investi dans l'économie, ce qui fait que les décisions économiques échappent à la plupart des acteurs. À ce propos, Brooke Harrington a mené une enquête (difficile) sur le rôle des gestionnaires de fortune, les "Wealth Managers", dans la concentration du patrimoine (capital à usage économique + capital à usage personnel).

L'accroissement des inégalités vient des transformations du patrimoine. Plus stable que le revenu, le patrimoine crée des configurations sociales persistantes entre les générations. Les gestionnaires de fortune interviennent à trois moments du cycle d’accumulation de patrimoine : ils minimisent la dissipation du patrimoine due aux taxes, dettes et pénalités ; ils maximisent la rentabilité en minimisant les risques ; ils gèrent les successions afin que la fortune reste concentrée entre peu de mains. Il en résulte un mouvement perpétuel d’accroissement des patrimoines qui préserve et renforce les avantages au cours du temps. Ainsi, leur travail contribue à consolider les fortunes dynastiques et accentue la stratification sociale.

Les gestionnaires de fortune et leurs clients exercent un pouvoir politique. Par le lobbying auprès des gouvernements, par l’influence sur certaines élections (par exemple en soutenant certains candidats), ils bloquent l’adoption de lois et de politiques qui pourraient entraver la concentration du patrimoine.

 

Les secrets bien gardés de la finance internationale

Au XVIIIe siècle, Giambattista Vico dans sa Scienza nuova (1744) appelait de ses vœux une nouvelle science de l’histoire qui serait notamment une « histoire des idées humaines ». Au siècle suivant, Benedetto Croce en Italie, Wilhelm Dilthey, Max Weber ou Georg Simmel en Allemagne, pratiquaient l’histoire des idées via le dialogue entre l’histoire, la sociologie et la philosophie. Au XXe siècle, le philosophe américain Arthur Lovejoy installait la discipline dans le paysage académique à la fois par ses travaux et par la création en 1940 du Journal of the History of Ideas.

La question de l’histoire des idées est fortement présente dans le champ de l’histoire sous la forme de histoire culturelle, de l’histoire des mentalités ou des représentations. Toutes les disciplines, à un moment donné, s'interrogent inévitablement sur leur propre histoire, ce qui donne l’histoire des sciences, de la philosophie, du droit, ou de l’art.

L’histoire des idées a fait l’objet de plusieurs types de critiques. On lui a reproché de postuler une autonomie des idées ne tenant pas compte des contextes socio-historiques (Mannheim, Idéologie et utopie, 1927). On l’a accusée de détacher les idées de l’action. Michel Foucault, dans L’Archéologie du savoir, note que " Les historiens des sociétés sont censés décrire la manière dont les agents agissent sans penser, et les historiens des idées la manière dont les gens pensent sans agir ». À ces accusations, s’ajoute celle d'un historicisme qui conduirait à un relativisme dévastateur. Ces reproches sont-il justifiés ?

L'appel à contribution "Qu'est-ce que l'Histoire des idées", lancé par la Revue Noesis, est prolongé jusqu'au 30 novembre 2018.

Le documentaire en cinq parties, Moi Sigmund Freud, offre une histoire plaisante et bien racontée qui reprend les données connues de la vie de Sigmund Freud. C'est sérieux, bien fait, ni laudatif, ni péjoratif. Ça fait plaisir de voir qu'on peut sortir des sempiternelles gloses pro ou anti psychanalytiques généralement basées sur des données parcellaires ou mal comprises.

Les témoignages donnent la dimension seconde, de réception a posteriori et d'effet culturel de Freud et de la psychanalyse.

Pour ceux qui voudraient n'écouter qu'une seule émission, je recommande la seconde, intitulée Le Conquistador, qui retrace le début des travaux de Freud, débuts décisifs, indispensables à connaître pour comprendre son travail. L'ambiance particulière de la Vienne fin de siècle, bien décrite par Stefan Zweig dans Le monde d'hier, est un peu passée sous silence. Elle a nécessairement joué un rôle dans la formation initiale de Freud. On regrettera le ton dogmatique d'Elisabeth Roudinesco, ton peu compatible avec la prudence qui devrait être celle de l'historien et du psychanalyste par rapport à des événements qui ne peuvent qu'être reconstitués.

En juin 1873, Sigmund a obtenu son baccalauréat pour lequel il a dû traduire un passage de la tragédie de Sophocle : Œdipe Roi, et, en philosophie, disserter sur le thème "Servir l'humanité". Incertain quant à la direction qu’il doit prendre, tiraillé entre les sciences et les humanités, il étudie la médecine et se cherche un chemin.

En 1886, une bourse lui permet d'aller à Paris dans le service du célèbre neurologue Martin Charcot. Il en résultera un travail sur les paralysies hystériques qui marquera un tournant décisif pour son cheminement intellectuel et la fondation de la psychanalyse.

 

L'œuvre anthropologique de Françoise Héritier est conséquente et pas toujours facile d'accès, aussi une introduction peut-elle être utile. C'est ce que permet le dialogue entre Emmanuel Terray, Marc Augé et Caroline Broué.

Françoise Héritier a produit des résultats originaux dans quatre domaines de la recherche anthropologique : les systèmes de parenté, les interdits sexuels, la place du corps et, enfin, la différence des sexes.

Son travail a porté sur les systèmes de parentés "semi-complexes", ceux ne comportant pas de prescription de mariage, mais seulement des interdits. Elle a montré que, tout en respectant les interdits, le choix du conjoint se fait généralement au plus près du lien de parenté.

Concernant les interdits incestueux, elle a mis en évidence l'existence d'interdits indirects liés aux humeurs corporelles. Dans ces interdits, les proches ne peuvent avoir le même partenaire sexuel du fait du risque de mélange des fluides corporels jugé inacceptable.

Elle a aussi montré que le corps est le premier objet de réflexion humaine (plus précisément la vie biologique avec ses temps de procréation, naissance, maladie et la mort) et que la perception sensible fournit les catégories qui permettent de penser.

Sur la différence des sexes, elle a mis en évidence la hiérarchie retrouvée partout, hiérarchie qui dévalorise le féminin, ce qu'elle appelle la "valence différentielle des sexes".

 

Une révolution anthropologique

Pour Jean-Pierre Castel, « on ne peut mathématiser le monde que lorsqu’on a identifié les bons concepts physiques, l’outil mathématique n’intervenant qu’après coup, en vue de leur formalisation et de la description de leurs relations ».

Comme argument à sa thèse, il se centre sur les problèmes de l'inertie et du temps. « Depuis l’époque hellénistique, la mathématisation de la physique est en marche, mais la théorisation du mouvement est restée en panne ; c’est la découverte du principe d’inertie comme principe proprement physique, au XVIIème siècle, qui a permis de débloquer la situation ». Prendre le temps comme variable physique, permit à Galilée de mathématiser le temps.

L’étrange efficacité des mathématiques peut ainsi trouver une explication. Ce qui conditionne la réussite de l’application des mathématiques, ce sont les concepts physiques.

Plutôt que mathématisation de la nature, n’est-ce pas plutôt celle de la physique comme connaissance applicable au monde dont il s’agit ? La physique produit une couche de concepts mathématisables applicables au monde. Elle sert d’intermédiaire en opérant une simplification empirique interprétée conceptuellement qui permet au formalisme logico-mathématique de s’appliquer.

Indépendamment de ce que les auteurs eux-mêmes en disent, puisque certains sont attirés par un idéalisme de type platonicien (supposant une ontologie mathématique), on peut avancer que les changements fondamentaux dans la connaissance du monde tiennent, d'abord et avant tout, à l'invention de concepts physiques.

Voir l'article : La science moderne : une révolution physique qui permit la mathématisation du temps.

Stéphane Courtois définit le totalitarisme comme un système de pouvoir fondé sur le cumul de quatre monopoles par un parti unique :

- le monopole des compétences gouvernementales et administratives de l’État,
- le monopole, par ce même parti, de la diffusion et du contrôle d’une idéologie,
- le monopole sur les moyens de production et de distribution des biens économiques,
- le monopole de la violence à travers l'utilisation de la police, de l'armée et des services secrets.

Complémentairement, le gouvernement s'appuie sur la suppression de la propriété privée et, de façon plus fondamentale, sur l'indistinction entre l’espace public et la sphère privée.

Il impose une autre indistinction, celle entre l'idéologie et les autres domaines du savoir – philosophie, sciences, histoire, arts, etc. L'idéologie prônée a un côté messianique, il s'agit d'instituer une ère nouvelle, une nouvelle civilisation à vocation universelle, le surhomme. Le parti utilise la peur, voire la terreur de masse, comme moyen de gouvernement.

À l'occasion de sa biographie de Lénine, Stéphane Courtois montre que ce dernier a pensé, puis instauré un totalitarisme en Russie en s'opposant non seulement aux libéraux et aux démocrates, mais aussi à toutes les tendances socialistes.

Courtois S., Lénine, l'inventeur du totalitarisme, Paris, Éditions Perrin, 2017.

 

La conférence de Stéphane Courtois à l'Académie royale de Belgique en novembre 2017 pour présenter son ouvrage. 

 

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Avec La démocratie des crédules (Paris, PUF, 2013), Gérald Bronner tente une analyse de l'interaction entre la crédulité et le web qui provoque une amplification des mythes et des croyances diverses. Divers facteurs sont à l'œuvre.

Les conspirationnistes n'hésitent pas à s'exprimer haut et fort et sans relâche sur le net où ils sont sur-représentés et très actifs, bien plus que les scientifiques et vrais experts à même de démonter les raisonnements fallacieux. De plus, il est plus facile d'adhérer aux croyances que de lire et comprendre les comptes-rendus d'expériences scientifiques. La croyance est présentée toute faite, elle est prête à l’emploi. De plus, elle fait appel à l'émotionnel et au sensationnel, qui sont plus séduisants.

De nombreux biais sont induits par notre usage du web, notamment dans le choix des mots utilisés dans les moteurs de recherche et les liens convergents des réseaux sociaux. Les individus entrent dans une sphère de croyances dans laquelle les informations rencontrées ne cessent de confirmer les hypothèses (ou préférences politiques). L'auteur explicite les différents biais et mécanismes par de nombreux exemples.

Les difficultés viennent aussi des média. Du fait de la course au scoop, il arrive que le travail de vérification ne soit pas réalisé par les journalistes, qui, en toute bonne foi, colportent et donnent ainsi du crédit à des fausses nouvelles et à des théories spécieuses.

Livres enchaînésLes revues - il vaudrait mieux dire la politique commerciale de leurs éditeurs - jouent un rôle ambigu eu égard à la diffusion scientifique.

Là où il suffirait de mettre un contenu sur un site ou un blog pour qu’il soit accessible à tous gratuitement, les revues impriment les textes et les vendent tout en restreignant leur diffusion.

Si l’impression classique sur des "revues papier" a pu être dans le siècle passé un excellent moyen de diffusion, ce n’est plus le cas aujourd'hui. Accéder à un texte imprimé est beaucoup plus compliqué et coûteux qu’accéder à un texte numérique.

Même quand ils sont obligés de mettre leurs contenus en version numérique, les éditeurs de revues essayent d’en limiter l’accessibilité avec toutes sortes de barrières – version payante, embargo, barrières mobiles ou fixes, etc. Le problème étant qu'il s'agit d'entreprises commerciales dont le but n'est pas la diffusion du savoir et la stimulation de la recherche, mais la rentabilité.

Bien sûr, il y a des exceptions, certaines revues permettent un libre accès à leurs contenus, mais l'édition scientifique est généralement une manière de faire des profits financiers.

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