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L’idée de substance

 

La notion de substance, dont dépendent en grande partie celles de matière et d’esprit, est employée dans des sens divers et soulève par elle-même de nombreux problèmes philosophiques. C'est une idée qui affirme l'existence indépendante et la permanence des constituants du Monde, qui n'est pas sans ambiguïtés. 

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. L'idée de substance. Philosophie, science et société. 2017. https://philosciences.com/226.

 

Plan  :


  1. Une définition de départ

  2. La substance sous divers angles

  3. Les critiques de la substance

  4. Penser sans la substance

  5. Une substance inutile ?


 

Texte intégral :

1. Une définition de départ

Dans un article du Grand Dictionnaire de la Philosophie 1 , Annie Hourcade rappelle que le mot latin substancia désigne le support, le fond solide d’une chose. Il a un lien avec subsistere, demeurer, séjourner. Il renvoie au grec ousia, qui signifie base, fondement, ce qui peut aussi être interprété comme matière dans le langage courant ou scientifique. Cette présentation a l’avantage d’énoncer les diverses significations évoquées par le terme de substance. Il reste à les discuter.

Annie Hourcade amorce la discussion en notant que la substance est un

« concept central de la Métaphysique d’Aristote, mais aussi de sa Physique et de sa Logique (catégories), remodelé par la philosophie classique dans le sens d’une acception substantialiste de la réalité ou de l’être. La philosophie kantienne le ramène dans le champ de la connaissance, où se poursuivra son évolution sous l’influence de la critique nietzschéenne des catégories de la métaphysique, et dans une conception antisubstantialiste de l’être et de la matière (Bachelard) » (Hourcade A., Grand Dictionnaire de la Philosophie).

2. La substance sous divers angles

Chez Aristote le mot a, pour Annie Hourcade, « une polysémie irréductible » (Ibid.) et pour Léon Robin il présente « une ambiguïté » (Note dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie). Outre qu'il reprend les acceptions de ses prédécesseur, Aristote combine logique et métaphysique pour définir la notion, ce qui cause des distorsions. La substance est toujours sujet (hupokeimenon), elle est séparée, elle est individuelle et ne dépend que d'elle-même pour exister. Du coup, les matériaux constituant les choses, les cinq éléments, les Idées platoniciennes ne sont pas ses substances. Elle est à situer du côté de la forme ou de la spécificité individuelle elle-même (Métaphysique, VII, 3, 1029 a 6 et suiv.).

Pour simplifier, le terme substance suppose l’idée d’un être perdurant par opposition au flux des choses changeantes. D’un point de vue logique, la substance est définie comme le sujet premier capable de recevoir tous les prédicats 2, mais qui, par contre, ne peut être lui-même prédicat ; ce qui a pour corrélat ontologique qu’elle existe par elle-même. Dans cette acception, la substance ne représente rien de déterminé, elle signifie de manière non définie ce qui existe en soi-même et par soi-même.

Avec Descartes le terme substance est un chose qui existe de soi même (§ 51 Les Principes de la philosophie). Mais il n'y a que Dieu qui soit tel et le nom de substance ne peut être univoque au regard de Dieu et des créatures si bien qui n'y aurait aucune signification claire de ce mot. Pourtant il admet deux choses substantielles, la res extansia et la res cogitans distinguées par leurs attributs, la pensé et l'extension.  Mais pour une chose concrète (un corps) il la conçoit comme une chose étendue, figurée, mobile, (Premières Réponses, 120-121). 

La substance devient la chose en soi et par soi, avec Baruch Spinoza, ce dont le concept ne dépend d’aucun autre. Une substance ne peut être finie, ce serait contradictoire dans les termes, et, puisque deux infinis ne sauraient exister côte à côte, il n'y a qu'une seule substance que Spinoza appelle Dieu ou Nature. La substance est donc une, indivisible, infinie, éternelle et elle est la cause première de toute chose.

Si la substance est première, indéterminée, éternelle et immanente, il s’agit bien de Dieu. Si la substance est sans attribut, seul Dieu est sans attribut, Dieu et la substance sont identiques. Résoudre le problème cartésien de l’âme et du corps est alors aisé : il suffit de considérer que la substance se présente à l’homme sous deux attributs. « Les attributs sont ce que l’entendement humain perçoit de cette substance comme constituant son essence » 3 .

Selon Gottfried Wilhelm Leibniz, il existe une infinité de substances. Le composé de plusieurs substances est lui-même une substance. Il reprend le terme de « monade » (du grec Monas, « unité ») pour désigner la substance simple 4. « Chaque substance singulière, exprime tout l'univers à sa manière et (…) dans sa notion tous ses événements sont compris avec toutes leurs circonstances et toute la suite des choses extérieures » 5. Les monades sont autonomes, fermées sur elles-mêmes, mais leur réglage mutuel se fait par une harmonie universelle. L'union de l'âme et du corps est une concomitance et elle exprime de manière particulière la connexion qui existe entre les substances de l'univers.

Si on en croit Anne-Lise Rey, la conceptualisation de la substance par Leibniz (vers 1690) se nourrit de la dynamique de l’action. Ce qui constituerait la substance serait qu’une même loi persiste et contient en elle tous les états futurs. Cette loi nous est accessible, puisqu’elle renvoie à l’intelligibilité de la rationalité à l’œuvre dans le Monde, rationalité divine. La substance prise dans un discours métaphysico-religieux se dissout dans l’harmonie préétablie par Dieu 6.

La reprise de la notion sous un jour épistémologique par John Locke, conduit à un doute. C'est selon lui une idée complexe, prise pour un idée simple. Cette question est traitée dans le livre II  (chap 23) de son Essai sur l'entendement humain (1690). La substances ne peut être rejetée, mais de cette substance nous n'avons nulle idée. Elle existe, mais on ne sait pas ce qu'elle est . On voit que l'idée de substance est rapportée à celle d'existence. La seule recherche possible est celle expérimentale des qualité coexistantes. Dans d'autre termes et assis sur un raisonnent radicalement différent, on n'est pas loin des conclusion de Kant. 

Avec Emmanuel Kant, la distance critique prise par rapport à la métaphysique change l'idée de substance. Le concept a trait à la permanence dans le temps, et il doit être considérée comme une catégorie du jugement. « La substance persiste au milieu du changement de tous les phénomènes, et sa quantité n’augmente ni ne diminue dans la nature »7. La perspective est constructiviste. Pour Kant, notre expérience construit un Monde d’objets, qui sont relatifs à nos capacités intellectuelles. Les principes qui entrent dans la construction des objets sont de deux sortes : intuitifs ou imaginatifs (le temps, l’espace) ; intelligibles (la substance ou permanence dans le temps, la causalité, l’interaction des phénomènes). Le « principe de permanence de la substance » est un concept de notre entendement qui se forge spontanément pour pouvoir penser la persistance malgré la succession et le changement. La position « critique », consiste à ne pas faire passer des concepts de notre entendement pour des entités métaphysiques ayant une existence autonome. La catégorie de substance ne doit donc pas être attribuée à l’être « en soi » auquel nous n'avons pas accès.

Pour le matérialisme, à la fin du XIXe siècle, le Monde est formé d’une seule substance inaltérable dans sa masse susceptible d’être mue par des forces. Elle peut être ramenée à des unités élémentaires, les atomes. Les atomes, « en tant qu’ils constituent l’étant inaltérable proprement dit, se meuvent dans l’espace et dans le temps et provoquent par leur disposition et leurs mouvements réciproques les phénomènes variés de notre univers sensible » 8. On peut citer, pour résumer, la conception de la fin du XIXe siècle, le Pr. Paulsen de Berlin qui, en 1896, écrit : « Le concept de substance prend naissance dans le Monde corporel, où il a un sens déterminé, acceptable : les atomes sont le substratum absolument permanent, quantitativement et qualitativement immuable, du Monde matériel » 9. Cette manière de voir peut être préservée après la découverte des particules élémentaires en reportant la substance sur celles-ci.

Wittgenstein utilise la notion de substance. Dans le Tractatus, il la définit classiquement comme ce qui subsiste indépendamment des états de choses réalisés. Ainsi, on peut lire « 2.024 – La substance est ce qui existe indépendamment de ce qui se produit là ». Elle a une forme et un contenu. Les objets (éléments simples et inaltérables postulés) ont une substance (voir 2.021). La substance est définie par une dizaine d’aphorismes. Elle est centrale dans le dispositif. Ceci est en rapport avec sa conception de la vérité comme image du Monde. Si un mot correspondait à un objet instable (un objet fluctuant non garanti par la substance) les propositions n’auraient pas de sens (de correspondance exacte dans le Monde). On retrouve ce qui motive, en général, l’emploi de la notion : le besoin d’un Monde stable.

3. Les critiques de la substance

Le rapport à l’empirique

Derrière les définitions abstraites, la substantialisation du Monde s’appuie toujours peu ou prou sur la perception ordinaire de la réalité. En effet, penser en terme de substance est la manière de faire spontanée. L’enfant, dès sept ans, a une notion de permanence de la substance concrète. La première, physique, celle des éléments (eau, air, feu, terre), s’est organisée autour des diverses substances fondamentales.

La substantification des choses en fait des entités homogènes aux diverses qualités. L'idée de substance utilisée de manière empirique désigne quelque chose comme le matériau constitutif. Reprise et dépouillée de ses qualités sensibles, devien suppsor suppsoé de ce qui ce qui existe dans le Monde. La substance dérive du concret par une abstraction qui ne lui laisse que des qualités premières (étendue et pensée pour Descartes, ou étendue, forme, poids pour Locke).

Partant de constatations comme « je pense », « il y a des matériaux », on suppose une substance qui est alors pourvue d’attributs : on parle de substance spirituelle ou de substance matérielle, de substance parfaite (Dieu pour Descartes). On comprend que la notion se forme par une extension de l’empirique vers l’ontologique, du concret vers l’abstrait, du logique vers la métaphysique.

Comme exemple contemporain de cet usage concret du terme, on peut citer un séminaire sur « Les savoirs opératoires de la matière de la Renaissance à l’industrialisation » : « il s’agira donc d’explorer la diversité des pratiques et des savoir-faire impliquant un travail spécifique sur les substances et la transformation de la matière, et qui ont accompagné les processus d'innovation, d'industrialisation et façonné l’environnement des sociétés sur le long terme. » 10. En médecine, on parle de perte de substance osseuse, ou musculaire, de perte de substance lors des traumatismes, etc. Du point de vue de la vie courante, le terme peut éventuellement être utilisé au sens ancien, d'un support, d'une consistance solide des choses. Cet usage est assez rare, en général on parle plutôt de matière. Mais dès que l'on quitte cet usage ordinaire, pour prétendre à un usage savant, la substance devient problématique.  

Selon Gaston Bachelard, « l'obstacle substantialiste » consiste dans la recherche d'une substance, c'est-à-dire d'un support matériel, pour rendre raison d'un phénomène. C’est ce que Bachelard qualifie de « pensée paresseuse ». 11. La substantification des qualités pour les phénomènes ou, pour l’homme, de ses capacités, « n’entrave pas moins le progrès ultérieur de la pensée scientifique que l’affirmation d’une qualité occulte » 12.

Pour Bachelard, l’épistémologie moderne doit barrer la route à « l’irrationalité de la substance » 13. Ce concept fait partie des notions triviales dont il faut dépasser les attraits si l'on veut avoir une approche scientifique. « En réalité, il n'y a pas de phénomènes simples ; le phénomène est un tissu de relations. Il n'y a pas de nature simple, de substance simple : la substance est une contexture d'attributs. » 14. Dans la perspective classique qui distingue substance et attributs de la substance, il la ramène aux seconds. Bachelard se réfère à la physique et à la chimie pour critiquer la substance. Par exemple, un électron ne peut être considéré comme un corps substantiel dont l'attribut serait une charge négative. Il note que les transformations chimiques ne sont guère compatibles avec l'idée d'une stabilité de la substance.

Bertrand Russell, tout comme Alfred North Whitehead, ont critiqué fermement la notion de substance. Pour ces auteurs, l’idée de substance surgit naturellement de l’observation de l’environnement, c’est une intuition du sens commun. Whitehead voit les notions de matière et d’âme comme une conséquence de celle de substance. Il argumente sa critique sur l’analyse du langage, mais y accorde moins d’importance que Russell.  Ce dernier, dans son Histoire de la philosophie occidentale, pense que la « substance » est une erreur métaphysique due au fait que l'on projette sur le Monde la structure des phrases composées d'un sujet et d'un prédicat. Jean-Luc Gautero donne une longue analyse de la position de ces auteurs à laquelle nous renvoyons (Le concept de substance chez Whitehead et Russell15.

L’usage ontologique

La substance est la supposition ontologique d'une persistance. La substance fonctionne comme principe de permanence. Il est légitime de supposer une persistance par rapport à laquelle le changement peut être identifié. Mais, on ne peut en faire un absolu, la déclarer éternelle et la généraliser au Monde par principe. C’est une extension abusive et indémontrable. La critique d'Emmanuel Kant doit être prise en compte: la catégorie de substance ne doit donc pas être attribuée sans distance à l’être « en soi », au réel, auquel nous n'avons pas accès.

Le jugement a priori ainsi porté est ontologique, il définit la nature de ce qui est. La substance est l’être qualifié, spécifié comme étant d’une certaine sorte (stable, permanent, éternel). Mais, c’est une affirmation sans nécessité et sans démonstration. Sans nécessité, car ce qui existe étant premier et la substance également, il est superfétatoire d’avoir deux termes quasi équivalents. Ensuite, il est étonnant de voir que la substance vient pour qualifier l’existant. Définie comme sujet primitif, la substance peut être qualifiée, mais elle ne peut être elle-même un qualificatif.

Les possibilités concernant la substance sont, dans la modernité, restreintes : elle est matière ou esprit. La formation des deux notions est identique : à partir d’une constatation empirique, on produit une extension métaphysique vers l’être. Au total, l’être est substance qui est esprit ou matière ou les deux (ce qui donne les trois options métaphysiques les plus répandues : spiritualisme, matérialisme, dualisme). Lorsque la substance est qualifiée a posteriori, à partir de constatations empiriques, puisqu’elle est en soi, hors de nous, la dérivation est douteuse.

À trop insister sur la substance, une coupure se constitue. On suppose un arrière-plan à la réalité, une profondeur cachée du Monde, dont les faits seraient la surface visible. La proposition d’une existence indépendante du Monde n’implique pas de supposer des doublures substantielles de nature spirituelle ou matérielle. Elle demande seulement la nécessité de supposer son autonomie. Rien n’oblige à substantifier cette existence autonome et à lui attribuer des caractères issus de notre connaissance empirique (même épurés et très abstraits). Rien n’autorise à en faire un second Monde (le Monde des substances) disjoint de la réalité. Le concept d’existence se rapporte au Monde ; il n’impose pas d'y ajuter des substances même s’il suppose de ne pas s’en tenir à la réalité factuelle.

La tendance générale contemporaine est d’aller vers une unique substance constitutive du Monde. Cette substance serait primitive, elle n’a pas été créée (c’est l’immanence de la substance), elle serait par elle-même et sans cause. Or, c’est tout simplement l’existence du Monde qui est définie là. Si on y ajoute les idées d’infini, d’éternité et de perfection, c’est Dieu. Le raisonnement a été tenu par Spinoza. Autrement dit, à quelques nuances près, c'est le même raisonnement métaphysique, simplement en changeant le nom. La substance pousse à imaginer un fondement absolu permanent qui est un hypothèse incertaine.

L'idée de substance est forgée selon une manière statique de penser, mal adaptée pour expliciter ce qui dans le Monde est changeant, fluctuant, dynamique. La substance est une pensée du permanent. Or, en ce qui concerne le vivant, l'homme, le social, on a affaire à des formes d'existence mouvantes. La statique des substances, qui perdureraient identiques à elles-mêmes dans le temps, est inadaptée. L’homme n’a pas un corps et un esprit qui seraient là substantiellement, il ne participe pas de « Mondes » métaphysiques préexistant. Le vivant n'existe que dans une dynamique qui se maintient. .Les capacités intellectuelles de l’homme viennent de son activité cognitive et en dehors de cette activité elles n’existent pas. Les rapporter à une substance spirituelle et pour le moins inadéquat. 

4. Penser sans la substance

Dans la pensée positiviste, Auguste Comte a initié un courant non réductionniste et phénoméniste. Pour passer d’un domaine de la réalité à l’autre, il ne suffit pas d’agréger les entités entre elles, il faut ajouter une « nouvelle dimension ontologique ». Daniel Andler (Philosophie des sciences, Paris, Gallimard, 2002) note que, pour les auteurs positivistes non réductionnistes, chaque discipline fondamentale posséderait « une couche ontologique propre ». De nombreux philosophes ont mis en avant l'idée de relation et d'organisation.

Dans La valeur inductive de la relativité, Gaston Bachelard avance un réalisme de la relation à partir de la relativité. Il écrit : "la relativité [...] s'est constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes (peut-être à des lois) de la pensée, on s'est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés et à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne donner une signification aux membres d'une équation qu'en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d'étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport" (Bachelard G., La valeur inductive de la relativité, Paris, Vrin, 1929, p. 98.).

En physique, la mécanique quantique contredit l'idée d'une quantité de substance localisable dans l'espace-temps et ayant des propriétés intrinsèques. Le réel physique peut être vu, non comme une substance, mais plutôt comme comme « un réseau de relations concrètes entre des objets qui ne possèdent pas d'identité intrinsèque » dit Michael Esfeld (Esfeld M., Philosophie des sciences, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires Romandes, 2009, p. 152-153.).

Lorsqu'il part "à la recherche du réel", Bernard d'Espagnat suggère que si la science réussit à expliquer la réalité avec constance, on puisse l'attribuer "à l'existence d'une réalité indépendante, structurée, dont les structures auraient précisément pour conséquence cette réussite" (d'Espagnat B., À la recherche du réel, Paris, Bordas, 1981, p. 15.). Ces différents auteurs ont déplacé le curseur ontologique de la substance vers la relation et l'interaction, les formes organisées, en tant qu'elles se stabilisent et sont identifiables (ce qui est nommé structure).

On peut faire également intervenir Gilbert Simondon qui a développé, dès 1958, une ontologie à la lumière des notions de forme et d’information accordant un primat ontologique à la relation pour déjouer l'ontologie substantialiste 16. Pour Simondon, la réalité ne peut se laisser diviser en domaines renvoyant à des substances distinctes. Simondon propose un réalisme des relations qui débouche sur une topologie du réel diversifiée. Il postule un réalisme des relations, à savoir qu'une relation entre deux relations a elle-même une existence. Il suggère une unité du réel tout en admettant l’existence de différents niveaux (conçus comme des régimes d’individuation). Simondon suppose l’apparition de relais et échelles dans le système d’individuation que l’individu et son milieu forment.

Plutôt que de hiérarchiser les entités individuelles en vertu de leur complexité propre, il cherche à détecter des seuils critiques et/ou significatifs quant à la manière d’exister. Sa critique de la substance sans abandon du réalisme est intéressante. Sa pensée de l’individuation est trop complexe pour être reprise telle quelle, par contre, il paraît utile mettre en avant l’individuation du point de vue ontologique. L'ontologie de Simondon permet, en effet, de penser ce qu'il nomme les différents « régimes d’individuation » (physique, vital et psycho-social), leur coexistence et leur articulation (donc leur complexité en tant que telle) en évitant le réductionnisme.

Pour Gilbert Simondon, "Comme nous ne pouvons appréhender la réalité que par ses manifestations, c'est-à-dire lorsqu'elle change, nous ne percevons que les aspects complémentaires extrêmes ; mais ce sont les dimensions du réel plutôt que le réel que nous percevons ; nous saisissons sa chronologie et sa topologie d'individuation sans pouvoir saisir le réel préindividuel qui sous-tend cette transformation" (Simondon G., L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information, Grenoble, Jérôme Millon, 2005, p.150-151). L'ontologie génétique de Simondon peut s'interpréter comme un émergentisme anti-substantialiste (voir : Le concept d'émergence).

Quant à Ernest Nagel, il affirme que « la variété manifeste des choses, de leurs fonctions et de leurs qualités sont un caractère irréductible du cosmos et non une apparence trompeuse qui dissimulerait quelque réalité ultime ou substance transempirique plus homogène » (Naturalism Reconsidered, 1954).

Dans les sciences de l'Homme la substantification conduit au dualisme, à sa contestation matérialiste et à une série de contresens et malentendus. Le postulat d’une substance spirituelle conduit à mystifier la pensée à évoquer des épisodes occultes (Gilbert Ryle), à supposer une forme d'existence inétendue, atemporelle et intangible, au statut fantomatique .

Un exemple pris au hasard chez un linguiste contemporain cherchant à définir le sens. Dans la mesure où il apparait d'évidence que le sens du langage n'est pas contenu dans la langue elle-même ce auteur suppose que : « Le sens est la substance fibreuses mais immatérielle , la res cognitans » (Aage Brandt (Les petites machines du sens Essai se sémiotique cognitive).

Selon nous, il n’existe rien de par le Monde qui soit une substance fibreuse immatérielle constituant la pensée-esprit qui viendrait informer le langage. Cette manière de voir est inadéquat et on peut s'en passer. La substance étant dernière et fondatrice si la pensée et substance on ne peut aller plus loin. Dégager la pensée de la substance permettrait d’avancer dans l’analyse et de s’intéresser à ce qui le génère.

5. Une substance inutile ?

La substance n'ayant pas de référent bien identifiable, nous avons essayé, de suivre l'évolution de l'idée à partir de l'emploi du terme en philosophie et dans le langage courant. C'est une étroite limitation dont on tiendra compte.  

Le débat sur la substance dans la modernité (à partir du XIXe siècle) oppose les monistes aux dualistes. Les plus prudents, à la suite d'Emmanuel Kant, en ont fait une catégorie neutre (la forme persistante de l’être) assortie d’une clause agnostique (mieux vaut éviter de se prononce pas sur elle), et enfin, ses opposants la dénoncent comme une illusion métaphysique, une notion inutile et trompeuse.

La métaphysique substantialiste qui persiste jusqu’à l’époque contemporaine a une influence philosophique et scientifique non négligeable. La tentative d’y échapper par l’adoption d’un point de vue purement empirique est une voie possible, mais elle est constamment débordée par le retour du substantialisme.

L’idée de substance note une indépendance du Monde, ce qui est tout à fait recevable et utile, mais elle présente plusieurs inconvénients. Celui de déclarer une permanence, une solidité, une stabilité, du substrat mondain dont on n’a aucune preuve. La permanence supposée de la substance exclut les changements, ce qui conduit à l'idée d'un Monde figé, immuable en sa constitution dernière. Or, les connaissances actuelles montrent que, s’il y a une certaine permanence dans l’Univers, il est sujet à changements.

De plus, problème non négligeable, la notion est souvent rattrapée par son origine empirique, ce qui en fait une sorte de matériau ultime et fondateur (matériel ou idéel en fonction de l'obédience doctrinale).

Affirmer une ou des substances, c’est porter un jugement sur ce qui est. Si la substance désigne l'existence en soi, le substrat supposé sous l'apparence phénoménale, c'est concept parfaitement recevable. Mais spécifié comme étant d’une certaine sorte (à partir de ses attributs) elle devient un jugement métaphysique, qui dépasse ce qu’il est possible de démontrer rationnellement. C'est pourquoi nous avons suggérer de parler d'existence et de réel, concepts qui prêtent moins à confusion.

Que le Monde soit déclarée substantiel est contradictoire avec la définition même de la substance comme sujet premier (ne pouvant être un attribut de quoi que ce soit, y compris du Monde). Nous en conclurons qu’il semble inutile d’ajouter la notion de substance au concept d’existence, qui se suffit parfaitement à lui-même. Admettre l’existence du Monde sans la qualifier de substantielle laisse la porte ouverte à d’autres hypothèses plus heuristiques.

 

Notes :

1 Blay G., Grand Dictionnaire de la Philosophie, Paris, Larousse, 2010. 

2 Mansion Suzanne. La première doctrine de la substance : la substance selon Aristote. Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 44, n°3, 1946. pp. 349-369. www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1946_num_44_3_4064.

3 Spinoza, « Éthique », in Œuvres complètes, Gallimard, 1954, p. 360-415

4. G.W. Leibniz, La Monadologie, § 1.

5. G.W. Leibniz, Discours de métaphysique, titre du § 9.

6. Rey, Anne-Lise. Les paradoxes de la singularité : infini et perception chez G.W. Leibniz. Revue de Métaphysique et de Morale. Presses Universitaires de France. 2011. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01998649. et G.W. Leibniz, Système nouveau de la nature et de la communication des substances.

7 Kant E., Critique de la raison pure, Paris, Flammarion, 1976, p. 177.

8 Heisenberg W., La nature dans la physique contemporaine, Paris, Gallimard, 1962, p. 15.

9 Paulsen, Einleitung in die Philosophie, Berlin, 1896, cité par Huys Joseph. La notion de substance dans la philosophie contemporaine et dans la philosophie scolastique. In : Revue néo-scolastique. 5ᵉ année, n°20, 1898. pp. 364-380. [en ligne] www.persee.fr/doc/phlou_0776-5541_1898_num_5_20_1622

10 Séminaire de recherche « Histoire des sciences, technologies et sociétés » du centre Alexandre Koyré 2016 - 2017.

11 Bachelard G., La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1986, p. 98.

12 Ibid., p. 102.

13 Bachelard G., L’activité rationaliste de la physique contemporaine, Paris, PUF, 1951, p. 77.

14 Bachelard G., Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, p. 152.

15 Gautero J.-L., « Le concept de substance chez Whitehead et Russell », [en ligne] www.philosciences.com. 2009.

16 Simondon G., L’individuation à la lumière des notions de forme et d'information, Grenoble, Jérome Millon, 2005.

 

Bibliographie :

Andler D., Philosophie des sciences, Paris, Gallimard, 2002.

Bachelard G., La valeur inductive de la relativité, Paris, Vrin, 1929.

Brandt, Aage. Les petites machines du sens Essai se sémiotique cognitive. https://www.academia.edu/28752140/).

Esfeld M., Philosophie des sciences, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires Romandes, 2009.

d'Espagnat B., À la recherche du réel, Paris, Bordas, 1981.

Hourcade A., « Substance », in : Grand Dictionnaire de la Philosophie, Paris, Larousse, 2003.

Mansion Suzanne. La première doctrine de la substance : la substance selon Aristote. In : Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 44, n°3, 1946. pp. 349-369. [en ligne] www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1946_num_44_3_4064

Nagel E., Naturalism Reconsidered, 1954.

Russell B., Histoire de la philosophie occidentale, 1946.

 

L'auteur :

Patrick Juignet