Quelle ontologie proposer aujourd'hui ?

 

Les deux verbes, exister et être, peuvent être considérer comme synonyme, mais la tradition métaphysique a privilégié le second. Emmanuel Kant a signalé qu'il y avait quelque chose d'orgueilleux à prétendre dire l'être. Tenant compte de sa critique, nous allons nous orienter vers une modeste ontologie visant à catégoriser ce qui existe.  

 

Pour citer cet article :

Juignet, Patrick. Quelle ontologie proposer aujourd'hui ? Philosophie, science et société. 2016. https://philosciences.com/195.

 

Plan de l'article :


  • 1. Un cadre pour une ontologie prudente
  • 2. L'existence du Monde
  • 2. La réalité empirique
  • 3. La réalité peut prendre diverses formes
  • 4. L'être, la chose en soi, le noumène ou le réel ?
  • 5. Des idées sur le réel
  • 6. Une ontologie prudente qui se limite
  • Conclusion : une ontologie minimale

 

Texte intégral :

1. Un cadre pour une ontologie prudente

Exister ou être ?

Le mot ontologie vient du grec ontos qui signifie étant, et logos qui signifie discours. Il s'agit donc d'un discours sur ce qui est, ce qui existe, en général. Le terme a été proposé au XVIIe siècle. On le trouve dans un ouvrage de Johann Clauberg en 1647 : Elementa philosophiae sive ontosophia et défini simultanément par Rudolf Göckel dans son Lexicon Philosophicum et par Jakob Lorhard dans Ogdoas Scholastica. Nous le reprenons ici en un sens très précis : il s’agit de conceptualiser le Monde et surtout de catégoriser ce qui en est connu (l’Univers) de manière rationnelle et plausible.

Selon Willard Van Orman Quine, l'ontologie répond à la question : qu'est-ce qui existe ? que l'on peut préciser en : comment le Monde est-il constitué ? Nous nous en tiendrons à cette définition assortie de quelques compléments indispensables : pour être sérieuses et admissibles, les réponses doivent être rationnelles et appuyées sur les savoirs admis apportés par les sciences à son époque. L’ontologie propose, après une réflexion et une pondération critique indispensables, des postulats premiers (tels que le Monde, l'existence, l’en-soi, le réel, la réalité empirique, la temporalité, la causalité, l'espace, le déterminisme, l'émergence, etc.), puis elle étend sa réflexion et fait des propositions sur ce qui existe constitutivement dans l'Univers à partir du savoir apporté par les sciences empiriques ; ce que déjà annonçait Ersnt Cassirer en 1842 : « Désormais la tâche de la philosophie ne consiste plus à saisir un Être en général » mais « un être particulier qui n’est accessible qu’à chacune des sciences »1. Il s’agit de ces formes particulières d’existence auxquelles les sciences nous donnent accès. L’ontologie au sens ou nous l’entendons se limite à ce qui constitue l’Univers tel que les sciences nous le montrent.

Nous avons commencé à baliser ce que pourrait être une ontologie conséquente, une ontologie a posteriori, qui commence par la réalité empirique décrite par les sciences et qui est bien décidée à s'appuyer sur elle. Mais, l’Univers est vaste et si l'ontologie voulait en donner une description, elle ressemblerait à un catalogue géant, une encyclopédie sans fin de peu d’intérêt. Elle se doit de prendre une forme ramassée assez générale et abstraite. Il lui faut des concepts suffisamment englobant pour situer ce qui existe. Contrairement à ce qu'ont pu dire certains auteurs, l’ontologie n’a pas vocation à faire un inventaire de tout ce qui existe, un recensement de tous les habitants de l’Univers (et certainement pas du Monde qui n’est pas descriptible).

L’ontologie que nous proposons ne s'occupe pas de l'Être en tant qu'être par une réflexion a priori. Elle n’est pas comme la définissent Frédéric Nef et Yann Schmitt « une partie de de la métaphysique, la métaphysique générale, partie qui s’occupe de l’être en tant qu’être... »2. Notre attitude vient de la leçon kantienne sur les limites de la connaissance et de la méfiance vis-à-vis des dérives fictionnelles de la métaphysique qui en constituent la majeure partie. Sur ce point, nous ne souscrivons pourtant pas à la thèse de la philosophie analytique initiée par Rudolf Carnap d'un « dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage » (1932). Il ne s'agit pas des problèmes langagiers demandant une clarification, cela va bien au-delà : il en va de la validité des concepts catégoriels utilisés.

Une distance par rapport à la métaphysique

La métaphysique qui est, selon la définition d'Aristote, une étude « de l'être en tant qu'être ». On pourrait considérer qu’ontologie et métaphysique ont le même objet et sont de quasi-synonymes, mais, depuis qu'elle existe, la métaphysique a pris des orientations contestables. D’une part, elle se prononce presque toujours de manière apodictique et dogmatique sur ce qui est. D’autre part, elle ne se limite pas au Monde, elle déborde sans cesse au-delà du Monde vers le transcendant, le suprasensible, le religieux. Enfin, une bonne partie des métaphysiques se sont constituées à partir de la manière ordinaire de percevoir le Monde, selon une pensée intuitive, ce qui l’apparente à la mythologie. Claudine Tiercelin a déclaré lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, la métaphysique peut être considérée comme « coextensive de l'ontologie »3. Elle reprend une opinion assez communément partagée défendue par exemple par Achille Varzi, pour qui « l'ontologie est un chapitre préliminaire de la métaphysique »4.

La métaphysique, depuis sa naissance, a pris l'habitude de penser l'être du Monde (et au delà du Monde) selon des intuitions intellectuelles. La métaphysique est grevée par deux écueils : elle se fonde sur l'expérience immédiate et simultanément sur l’abstraction la plus large. Elle prétend ainsi accéder à l'être en tant qu’être, sans limite. L’association du subjectif particulier à la généralité absolue est une façon de penser sans validité. Si on veut se prononcer de manière rationnelle sur ce qui constitue l’Univers, il faut se distancier des façons de penser de la métaphysique.

L’abstraction dont elle fait preuve n'empêche pas la métaphysique de basculer dans la fiction et le mythe. Dire que les êtres humains et non-humains descendent d’ancêtres communs qui résidaient au-delà du Monde n’est pas une ontologie, mais une mythologie. De même, affirmer que la substance est une, indivisible, infinie, éternelle, qu’elle est la cause première de toutes choses, si bien que Dieu et la substance sont identiques, est également un mythe. Nous tenons donc à différencier notre approche de la métaphysique, ce qui explique l’adoption du terme ontologie (faute d’un autre mieux adapté, car le choix n’est pas très large).

On peut distinguer selon Georg Wilhelm Friedrich Hegel une ontologie générale qui chercherait à identifier les principes de l'être et des ontologies particulières qui s'occuperaient de secteurs précis en s'appuyant sur les sciences empiriques. Martin Heidegger reprend cette opposition sous les termes de « ontique » et « ontologie ». Une ontologie générale sur les principes de l’être ne peut qu’être très succincte sauf à dériver vers l’indémontrable. Elle doit pour se développer s’appuyer sur les sciences fondamentales. Ces dernières se limitant à l’Univers, l’ontologie qui en découle fera de même. La vision traditionnelle d’une Nature sur laquelle porteraient les sciences empiriques et d’un au-delà de la Nature, une surnature, accessible par la métaphysique, constitue une croyance sans fondement. Il y a seulement un Monde, et les discours sur l’au-delà du Monde sont des fictions.

Notre projet d'ontologie se différencie finalement de la métaphysique traditionnelle sur de nombreux points. Elle est une tentative de réorientation vers un domaine ou serait valide. Une grande partie de la métaphysique est fantastique, car elle porte le suprasensible, sur l'au-delà. Or au-delà du Monde, il n'y a rien, car la totalité ne laisse pas de reste. Il y a aussi une métaphysique rationnelle, mais les illusions d'une telle prétention ont été mises en évidence par Emmanuel Kant. Les Prolégomènes et la Critique de la raison pure montrent que prétendre penser l'être a priori, selon des intuitions intellectuelles, produit des affirmations invérifiables et aporétiques et nous souscrivons à cette démonstration. Cette partie de la métaphysique qui veut saisir les essences par intuition est illusoire.  

Du Monde, seule une faible part est connue : une minuscule partie grâce à l’expérience ordinaire et une plus grande partie par les connaissances scientifiques, que nous nommons l’Univers. Pour plus de sûreté, nous restreignons le champ d’investigation ontologique à l’Univers. Selon Markus Gabriel5, ce qui est décrit par les sciences de la nature constitue l'Univers alors que l'ontologie porte sur le Monde qui, lui, excède l'Univers6. Ce n’est pas comme cela que nous définirions l’ontologie. Sans exclure le problème du Monde, qui est un préalable, notre ontologie rationnelle se guidera sur ce que les sciences disent de l'Univers. L’option prise par Maximilien Kistler7 pour qui l’ontologie serait la partie la métaphysique qui s’interroge sur les « champs de choses qui existent » alors que la métaphysique porterait sur les « relation entre ces champs » est également discutable. Les relations font partie de ce qui existe (ou pas) et il est du ressort de l’ontologie de trancher ce genre de question.

L’ontologie que nous proposons n’est fondée ni sur l’intuition empirique ordinaire, ni sur des intuitions intellectuelles et ne prétend à aucune transcendance. Elle concerne la constitution de l’Univers telle qu’on peut en avoir une idée à partir du savoir scientifique subsumé sous des concepts ontologiques (qui ont leur autonomie). La raison évidente en est que le savoir scientifique est d'une ampleur et la qualité sans commune mesure avec celui produit par l'expérience immédiate. Notre ontologie est construite de façon coextensive à la science, cependant, de nature philosophique, elle produit une réflexion sur ce qui existe en utilisant des concepts plus généraux que ceux utilisées par les sciences.

Ce que Claudine Tiercelin dit de la métaphysique, nous le dirons au sujet de l’ontologie, considérant qu’il est possible d’envisager aujourd’hui une connaissance ontologique, aux méthodes et aux critères de validation distincts, et d’y voir une forme légitime d’enquête rationnelle8. Ce sera sous de toutes autres conditions que celles de la métaphysique. Au lieu de ratiociner sur des entités sophistiques, des êtres de fiction, comme le fait la métaphysique traditionnelle, l’ontologie, telle que nous la concevons, s’emploie à faire des propositions rationnelles sur le réel constitutif de l’Univers décrit par les sciences.

Prudence mais aussi audace

L'ontologie au sens où nous l'entendons se doit d'être prudente et respecter un certain nombre de conditions afin d’être plausible. En seront bannies les intuitions sur l’être, formes habituelles de la métaphysique qui conduisent à des affirmations vides de contenus. Doivent être également exclues les constats ordinaires du type « la rose est blanche » ou « le temps est pluvieux ». Les choses, les évènements, les propriétés dispositionnelles, constituent notre réalité ordinaire à partir de laquelle .

Anticipant sur les développement qui vont suivre, il faut introduire ici la distinction cruciale entre réalité empirique et réel constitutif, c’est-à-dire entre l’ensemble des fait construits par l’expérience humaine et ce qui existe en soi et constitutivement. Cette distinction structure une bonne partie de notre propos et a des conséquences massives. En particulier elle en distinguant ces deux formes d’existence, certes liées, mais différentes (la réalité et le réel) elle implique qu’on ne pousse les traiter de la même manière. Procéder à une généralisation sur l’être à partir de la réalité ordinaire, c’est s’engager dans une pensée qui mélange les mélange, ce qui caractérise la métaphysique et la mène dans une impasse. C’est seulement assise sur les savoirs empiriques solides issus des sciences qu’une approche ontologique peut se permettre faire des hypothèses, prudentes et mesurées, sur les formes d'existence du réel présentes dans l’Univers9.

Si on admet l'existence d'un réel indépendant, on peut s'abstenir d'en parler. Cette position est tout à fait respectable et elle a été adoptée par le positivisme et par l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant. Cette attitude a deux motivations. D'une part, l'idée kantienne que le Monde « en soi » est inconnaissable, car il est empiriquement inaccessible et seulement pensable. D'autre part, la prudence épistémologique qui, en décidant de ne s'en tenir qu'aux faits, permet de gagner en fiabilité : c'est l’attitude du positivisme scientifique. Ces deux attitudes sont parfaitement fondées.

Mais nous aurons quand même l'audace de ne pas nous en tenir à l’idée d’un en soi inconnaissable car, on va le voir après, une coupure radicale entre réalité empirique et réel constitutif est improbable. Le problème de l’en soi kantien, fondateur d’une critique absolument justifiée de la métaphysique, peut ainsi être contourné. Nous pouvons très facilement nous affranchir de l’interdit kantien, car il concerne une approche métaphysique qui n’est pas la nôtre et dont nous approuvons la critique. Kant dénonce l’illusion d’accéder à l’essence de l’en-soi par une intuition intellectuelle. Nous sommes à mille lieux d’un telle attitude. Pour notre part il s’agit de catégoriser le réel constitutif à partir des connaissances scientifiques. La réalité produite grâce aux méthodes scientifiques, enregistre une résistance qui ne vient pas d'elle-même, mais de la charpente qui la sous-tend, à laquelle nous avons donc un accès indirect. S'en tenir seulement aux faits serait possible, mais les sciences fondamentales semblent bien dessiner les contours d’une existence réelle. Cette critique de la limite kantienne nous pousse à estimer légitimes les hypothèses sur le réel, tout en reconnaissant la difficulté de l'entreprise et donc la grande prudence qui s'impose à son sujet. L'ontologie que nous proposons situe de manière générale les formes d'existence en visant simultanément ce qui existe en dehors de nous (le réel) et en rapport avec nous (la réalité).

L’Univers plutôt que le Monde

Nous nous limiterons à donner une idée des formes d’existence à partir des sciences fondamentales reconnues. Explicitation veut dire rendre explicite par des idées. Cette manière s’oppose à celle consistant à proposer des qualifications de l’être : « l’être est ceci, ou cela ». Il s’agit au contraire de concevoir des hypothèses sur les formes d’existence au vu de la réalité que les sciences nous donnent à connaître, ce qui restreint notre ambition ontologique à l'Univers (définit comme tout ce qui est connu scientifiquement du Monde).

Notre ontologie propose des idées concernant la constitution de l’Univers. C’est un pari qui vaut par sa plausibilité au vu des savoirs contemporains et par son heuristique au vu des connaissances futures. Les connaissances scientifiques nous disent quelque chose sur l’Univers, car elles décrivent et expliquent la réalité empirique. À partir de là, on peut faire des hypothèses sur les diverses formes d’existence qui se présentent à la connaissance scientifique et qui la contraignent. Les sciences ont en effet la particularité remarquable de ne pas être arbitraires et de se conformer à la réalité. C’est ce pourquoi elles nous semblent constituer un appui solide.

On constate une diversité des domaines scientifiques et l'histoire montre que les sciences investissent des champs de plus en plus diversifiés. La diversité des sciences et des champs de la réalité auxquels elles s'intéressent laisse supposer une diversité du réel qui façonne les champs. On peut donc supposer qu'il y a une pluralité du réel. S’il faut donner un nom à ces formes distinctes du réel, nous les appellerons des formes ou modes d'existence. Ces champs sont tout simplement le référent qu'il faut donner aux différentes sciences compte tenu de notre postulat réaliste de départ. Il s'ensuit que l’Univers n’est pas homogène, mais composé de diverses formes d’existence enchâssées et inclusives ; on peut parler d'une pluralité ontologique de l’Univers, l'idée d'unité se trouvant reportée du côté du Monde : il n'y a qu'un Monde et ce que nous en connaissons, semble non homogène, pluriel dans sa constitution.

2. L'existence du Monde

D'abord, définir le Monde

Le terme de « Monde » avec une majuscule est utilisé ici pour désigner tout ce qui existe, ce qui le différencie des diverses acceptions possibles notées par « monde »10. Mais, que veut dire exister pour le Monde ? Cela ne va pas sans susciter quelques paradoxes.

Par exemple, pour Markus Gabriel11, le Monde n’existe pas, mais tout existe (sauf le Monde). Ce paralogisme a l’intérêt de faire réfléchir sur l’emploi du concept de Monde. À ce sujet, on peut faire valoir l’argument de Quine selon lequel à la question : qu’est-ce qui existe ?, « la seule réponse est tout »12, car parler d’entités inexistantes n’aurait aucun sens. D’un autre côté, « tout existe » est une assertion qui n’est pas fausse, mais vide et sans intérêt. Pourtant, Willard Van Orman Quine définit l’ontologie comme la réflexion sur ce qui existe. Selon ce dernier, l'ontologie répond à la question : Qu'est-ce qui existe ? Nous nous guiderons sur cette définition par opposition à d'autres très différentes. Mais la réponse « tout » qui est avancée par Quine13 ne nous satisfait pas. Selon lui, il n'y aurait aucun sens à parler d'entités inexistantes. On notera qu'il emploie cependant dans son raisonnement l'idée d'inexistence. Si on déclare que tout existe, il est difficile de penser que quelque chose n'existe pas et pourtant il est impossible de se passer de l'idée de non existence. La question Qu'est-ce qui existe ? doit prendre une forme plus sophistiquée.

On pourrait voir le problème de la manière suivante : la question de l’existence se pose-t-elle au sujet de la totalité ? La totalité a-t-elle un référent identifiable dont on pourrait dire qu’il existe ou pas ? La réponse aux deux questions est négative. La totalité est un concept qui ne suppose pas de qualification. Cela nous conduit à interroger notre déclaration préalable : les deux idées formant la définition du Monde (totalité et existence) ne sont-elles pas contradictoires, ou superfétatoires, pléonasmatiques ?

Le Monde n’est pas que la totalité, sinon le concept de totalité suffirait. Il est la totalité de ce que l’on suppose exister. Dans ce cas, l’existence ne qualifie pas la totalité. Le groupe nominal « totalité de ce qui existe » désigne ici l’existence prise dans son ensemble (par opposition à l'existence de telle chose particulière). Il paraît donc légitime de considérer ce qui existe en totalité et d’en faire l’arrière-plan de notre réflexion ontologique. Des deux idées combinées, d’existence et de totalité, la première est antérieure, au sens où il faut d’abord poser un jugement d’existence positif pour ensuite lui associer l'idée de totalité. Autrement dit, pour revenir à la définition du Monde, on peut dire que du jugement d’existence, il ne faut rien exclure pour désigner le Monde.

Le Monde n’est pas une catégorie descriptive

Le nouveau réalisme a remis en débat l’ontologie. Pour Markus Gabriel, le monde englobe tout, il est le domaine de tous les domaines. Mais, cette entité qui comprend tout « n’existe pas et ne saurait exister », nous dit Gabriel, seuls existent de nombreux petits mondes14. Ce qui existe pris en totalité effectivement n’existe pas sur un mode empirique. Mais nous ne pouvons suivre la définition donnée par Markus Gabriel, car elle est liée à l’expérience commune. Ce n’est pas du même monde dont nous parlons. Son monde est la catégorie descriptive se référant aux choses et aux faits désignés empiriquement auxquels nous donnons sens (des « domaines de sens »15). Les petits mondes apparaissent dans un champ de sens ou réciproquement le sens est la manière dont des objets/événements apparaissent. Il redéfinit l’existence comme apparition dans un champ de sens.

Pour nous, le sens est produit par l’intellect humain, il est donc possible de considérer que celui-ci fasse apparaître ce qui existe dans notre expérience ordinaire. Mais Gabriel lui se réfère à un sens qui existerait en soi16 et s’appuie sur Gogttlog Frege qui soutient un idéalisme de ce type. Nous ne pensons donc pas de la même manière et ne soulevons donc pas les mêmes problèmes. Ce n’est pas de cela dont il est question ici. Ce qu’il faut définir, c’est ce qui existe indépendamment du sens qui est produit par l’intellect humain. Le Monde est l’idée abstraite de l’existant pris globalement (sans exclusion). Le monde de Gabriel, c’est l’ensemble des domaines de la réalité ayant un sens. Ce que nous définissons comme Monde est l’existence indépendante et sans exclusive. Le concept de Monde tel que nous l’employons n’est pas une catégorie descriptive, mais une idée abstraite, une idée régulatrice posée en arrière-plan utile pour penser. Et pour faire encore une réponse à Gabriel, nous dirions que la pensée à la possibilité de penser quelque chose qui soit hors d’elle-même, qui existe indépendamment du sens et de la connaissance empirique.

Un réalisme à préciser

Le postulat du Monde est un postulat implicitement réaliste. Mais la définition du réalisme n’est pas acquise et il faut la préciser. Le terme réalisme désigne des positions philosophiques diverses en fonction des entités dont l’existence réelle est revendiquée. Ici il s’agit d’une position ontologique que nous allons préciser. Elle s’oppose par exemple à celle de divers auteurs, comme par exemple Michel Bitbol, qui n’est pas le seul à penser ainsi :

« Le réaliste, dans sa variété originelle, désormais qualifiée de naïve, croit que le monde existe indépendamment de nous, indépendamment de nos moyens intellectuels, sensoriels et expérimentaux »17.

Le réalisme que nous prônons concerne le Monde et il n’est en rien un réalisme naïf qui supposerait que les choses sont là, extérieurement à nous, dans le monde environnant. C’est un réalisme ontologique de principe, un postulat d'existence qui n’a rien de naïf. Il porte sur l’existence et la constitution du Monde. Nous verrons plus loin que le réalisme naïf porte sur la réalité empirique. Lui concerne le monde (noté avec un m minuscule) au sens du monde environnant.

Peut être est il besoin de signaler de quelle façon nous nous séparons de Kant, car il n'est pas question d'un réalisme immédiat. Les choses présentes dans l'environnement sont bien, comme il le dit, des phénomènes, des manifestations. En revanche, ce qui existe et n'est pas empiriquement saisissable n'est pas pour autant une chose en soi inatteignable. C'est tautologiquement ce qui existe, que nous considérons comme le réel constitutif du Monde. Le réel n'est pas radicalement inaccessible, car il imprime sa marque à la réalité empirique. Le tout étant de se donner les moyens de repérer convenablement et d'interroger cette marque, ce que s'efforce de faire les sciences par leurs méthodes.

Le fond du problème quant à le discussion sur le réalisme est de savoir si on distingue (ou pas) un réel constitutif d’avec la réalité empirique du monde environnant. Nous allons nous efforcer de montrer la pertinence de cette distinction dans ce qui suit et ainsi de préciser notre réalisme. Auparavant, voyons quelques conséquences de la définition du Monde comme totalité existante.

Les conséquences du concept de Monde

Concevoir le Monde comme indiqué ci-dessus a des conséquences importantes quant aux raisonnements que l’on peut tenir et quant à ceux dont il faut s’abstenir.

– Si on admet une totalité, cela implique qu’il n’y a pas autre chose, comme un autre Monde, un infra-Monde, car au-delà de tout il n’y a rien. Si le Monde est tout, il est unique, sinon il ne serait qu’une partie du tout. Supposer un autre Monde est par conséquent exclu.

– L’Homme (en tant qu’espèce et à titre individuel) fait partie du Monde. Dans la mesure où, en tant qu’humain, nous faisons partie du Monde, nous ne pouvons dire qu’il soit extérieur à nous. L’attitude intellectuelle qui sépare le Monde et le sujet pensant paraît artificielle. Supposer un sujet qui arriverait à s’extraire du tout n’est pas rationnel.

– Le Monde n’est ni quelque part ni dans un intervalle de temps. La catégorisation spatio-temporelle ordinaire n’est pas applicable à la totalité. Le Monde ne contient rien et rien ne lui est extérieur. Comme l’horizon qui recule au fur et à mesure que nous avançons, le Monde est insituable. Il n’est pas quelque part ou en quelque lieu.

– S’interroger sur le néant, puis sur l’origine du Monde, c’est-à-dire sur le passage du néant à l’existence, ne constitue pas un problème pertinent susceptible de trouver une réponse rationnelle.

– L’ontologie doit tenir compte de l’existence réelle, non illusoire et indépendante du Monde, dont pourtant nous faisons partie. Il vaudrait mieux dire, qui nous compose.

On voit que se définit ainsi un cadre de pensée assez précis. Toutes ces conséquences tirées de l’analyse du postulat de la totalité existante évitent un certain nombre de problèmes insolubles (que nous qualifions de métaphysiques). Ces problèmes naissent lorsque l’on tient des raisonnements qui ne sont pas applicables au concept de totalité. Si on le fait, on entre dans des fictions abstraites telles que l’au-delà du Monde, l’avant ou l’après du Monde, etc.

3. La réalité empirique

Situer la réalité

Après le Monde, nous allons situer le concept de réalité. Au premier abord, et dans le sens courant du terme, la réalité apparaît concrètement et factuellement. Elle se manifeste par des qualités sensibles, par une résistance (par opposition au rêve, à la fiction, à l’imagination, au délire) et par des réactions aux actions. Nous y situons des choses concrètes, des événements, du vivant et de l’inerte, des personnes humaines, des rapports sociaux, etc. La réalité est donc très vaste et hétérogène. Elle apparaît comme telle grâce à l’expérience ordinaire qui est spontanée et se modifie et s’enrichit au cours de la vie.

L’expérience peut être comprise comme la relation entre l’homme connaissant, en tant qu’entité organisée du Monde, et les différents aspects du Monde qu’il rencontre. L’expérience est notre relation interactive avec le Monde, relation qui prend des formes différentes selon les circonstances. En effet, l’expérience se construit progressivement dans le temps individuel pour chaque homme et dans les temps historiques pour chaque culture. L’expérience permet de construire des faits et de les rassembler en une multitude de choses, relations, événements que nous déclarons être la réalité. Le concept de réalité a pour référent l’ensemble des entités dont nous pouvons faire l’expérience de manière assurée. On notera bien que la réalité n’est pas le Monde tel que définit plus haut, car ce dernier excède très largement la réalité.

Trois attitudes sont possibles eu égard à la réalité

La première attitude vis-à-vis de la réalité est celle de l’empirisme spontané qui suggère que les choses existent là, devant nous, tout simplement. Il s’accompagne d’un réalisme qui admet que ces choses perçues existent réellement et sont telles que nous les percevons (à quelques pièges du sensible près). L’argument du réalisme empirique immédiat est l’évidence. Quelque peu aveuglé par cette évidence, le philosophe réaliste (de cette façon-là) est en fait un réaliste naïf, car il néglige qu’il est l’auteur de cette affirmation d’existence, tout comme il est le support de l’expérience à partir de laquelle elle est née. Prétendre élider ces deux aspects de l’ensemble du problème est fautif. Kant le premier a signalé cette erreur. Nous connaissons la réalité par l’expérience et notre expérience ne peut être négligée. Elle est « un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître produit de lui-même »18.

L’attitude inverse à celle du réalisme naïf est le constructivisme radical qui suppose que la réalité n’existe que par l’activité humaine qui la construit. Ce n’est pas un scepticisme absolu (qui met l’existence en doute), mais plutôt la croyance dans une efficacité performative appliquée à l’ensemble des phénomènes. La réalité existerait parce que perçue et déclarée par le savoir. Maurizio Ferraris décrit cet excès constructiviste de la manière suivante : « dès lors que la connaissance est intrinsèquement construction, alors il n’y a pas de différence de principe entre le fait que nous connaissons l’objet X et que nous le construisons »19. Le constructivisme radical se heurte à l’évidente résistance de la réalité... qu’il dénie. Ferraris énonce sa position ainsi : «...l'ontologie nous dit que qu'il y a un monde dans lequel nos action sont réelles et non de simples songes ou imaginations. Je me déclare partisan d'un réalisme minimaliste ou modeste, pour lequel l'ontologie vaut comme opposition, comme limite »20. Cela semble juste, mais il faut raffiner un peu et préciser le vocabulaire.

L’expérience est une relation complexe au Monde médiatisée par la perception, organisée par l’intelligence, finalisée par la volonté de connaître et dépendante du contexte culturel dans lequel elle survient. Elle produit ce que l’on appelle la réalité. La réalité naît de l’interaction entre nous et le Monde, interaction qui se nomme l’expérience. Supprimons par la pensée toute interaction avec le Monde, il ne restera aucune réalité. Mais, il serait abusif d’en conclure que le Monde ait disparu. La réalité existe pour nous, relativement à notre expérience du Monde, mais quelque chose dans le Monde existe indépendamment de nous.

Le Monde résiste et s’oppose. Connaître empiriquement consiste à cerner cette résistance. La réalité vient d’une interaction avec quelque chose qui résiste, qui persiste, qui s’oppose, que nous devons intégrer et respecter (sauf à subir les revers d'actions inefficaces). Pour résumer, nous associons au constructivisme le correctif du réalisme, ce qui conduit à une conception nuancée de la réalité. Ce « réalisme constructiviste » admet que la connaissance empirique se heurte au Monde lors de la construction de la réalité et qu’il n’est pas possible de faire abstraction, ni de cette action de connaissance, ni de ce qui résiste. Cela a deux conséquences : - La réalité n’est pas absolue mais relative, elle dépend de l’expérience qui la fait surgir. - La réalité manifeste une résistance, ce qui montre qu'elle ne dépend pas que de notre expérience et est absolue.

La contradiction est facile à résoudre. Il suffit de se demander ce qui résiste dans la réalité et de séparer ce qui dépend de notre expérience et ce qui ne dépend pas de notre expérience. Qu’existe-t-il au-delà de notre expérience ? Cette question pose le problème ontologique qui nous intéresse et qui se voit ainsi précisé. Il s’agit de conceptualiser ce qui existe dans le Monde par-delà l’expérience, mais seulement à partir de ses effets attestés sur la réalité. Et non pas par des intuitions intellectuelles dont Emmanuel Kant a montré le caractère illusoire.

Nous retrouvons ici le postulat posé au départ, celui d’une existence du Monde avec un moyen de le préciser. Nous sommes ramenés à nous interroger sur l’existence autonome du Monde en tant qu’elle se manifeste à nous au travers de la réalité. L'objet de notre interrogation ontologique, c’est la constitution du Monde tel qu'il existe en soi (indépendamment de nous) et s’impose à nous. Mais pour répondre à cette interrogation sur ce qui existe, il faut toujours et nécessairement s'appuyer sur une réalité empirique solidement établie par les sciences, et non sur la réalité ordinaire beaucoup trop subjective et incertaine. Nous allons y revenir dans ce qui suit.

Les deux types de réalités

La réalité n'est pas homogène, il nous faut donc la catégoriser, ne serait-ce que grossièrement, pour s'y repérer.

On peut distinguer la réalité effective dans laquelle des événements se produisent et influent sur le cours des choses. On peut s'y insérer en agissant pratiquement. C'est une réalité que l'on dira concrète, objective, à laquelle on accède par l'expérience au sens large. On y place les choses et leurs interactions de même que les actions pratiques qui, en retour, contribuent à forger l'expérience. Mais il existe un autre type de réalité pour l'Homme, c'est la réalité représentationnelle et symbolique, celle de la pensée. C'est bien une réalité, car l'expérience que l'on en fait n'est pas de moindre importance que celle de la réalité concrète, mais elle diffère de la première par son côté abstrait.

Pour situer facilement ces deux types de réalités, prenons l'exemple d'une fiction comme celle du Père Noël. Il ne fait pas partie de la réalité concrète, mais on ne peut pas dire pour autant qu'il n'existe pas du tout, (puisqu'on en parle et qu'il fait l'objet de multiples représentations, de rituels et a des effets sociaux). Il existe dans l'imagination des enfants, dans les contes, les histoires, les films, etc., c'est-à-dire dans une réalité symbolique et représentationnelle. Nous avons là un deuxième type de réalité qui a des effets non négligeables.

La réalité immédiate, ordinaire, celle de tout un chacun, est un mélange des deux et à ce titre elle est trompeuse. C'est une réalité pour partie fictionnelle, imaginée, idéologisée, dans laquelle l'objectif et le fictif se mêlent étroitement. Elle forme le paysage de notre vie quotidienne.

Deux qualités de réalité

Au sein de certaines cultures, l’expérience a pris une tournure méthodique et positive dite scientifique. Dans les sciences, nous n’avons plus affaire à des choses, mais à des faits. Quelle est la différence ? Les faits scientifiques sont construits par observation ou expérimentation et contrôlés collectivement. Ils acquièrent ainsi une forte crédibilité. Par ailleurs, les sciences ouvrent des domaines qui s’étendent bien au-delà de l’expérience ordinaire, domaines insoupçonnables autrement.

À partir des considérations sur l’expérience, nous distinguerons deux qualités de réalités :la réalité ordinaire et la réalité scientifique. Elles dépendent l’une de l’expérience ordinaire et spontanée et l’autre d’une expérience méthodique médiatisée par des techniques devenues de nos jours très sophistiquées.

La réalité ordinaire est constituée par des choses, des personnes, des événements, des situations, etc., considérés selon le réalisme empirique spontané. Ce dernier est adapté à la vie quotidienne, car il permet un rapport adaptatif au Monde en tant qu’environnement. La réalité scientifique est construite selon une expérience réglée par une méthode aboutissant à des protocoles expérimentaux.

Il faut différencier fermement la réalité ordinaire (construite par notre expérience spontanée) et celle des sciences (construite par une expérience méthodique). La réalité ordinaire est trompeuse, elle permet seulement de s'adapter à l'environnement de manière plus ou moins heureuse.

Les faits mis en évidence par les sciences sont plus avérés, plus solides, plus crédibles. L’expérience est méthodique et vérifiée collectivement, ce qui la transforme. L’homme de science n’agit pas en tant qu’individu, mais en tant qu’agent de la méthode qu’il met en œuvre, agent qui fait partie d’un collectif, la communauté scientifique de son époque. La réalité scientifique est constituée collectivement par des faits construits selon une expérience méthodique. C’est ce qui lui donne ce que nous appellerons sa positivité. La positivité consiste à construire des faits précis, assurés et débarrassés d’illusions, afin de constituer un corpus factuel sur lequel on puisse s’accorder. Si connaître consiste à cerner la résistance se manifestant au travers de la réalité, la méthode scientifique est celle qui s’efforce de tester au mieux cette résistance.

Chaque science s’occupe d’un ensemble de faits spécifiques valant comme collection. Pour une science donnée, les faits dont elle s’occupe sont homogènes entre eux et appartiennent à un champ circonscrit. Les faits scientifiques dépendent des conditions d’expérience, ils sont donc relatifs, mais ils présentent l’avantage d’être certains. C’est ce que l’on appelle la positivité des sciences, leur capacité à mettre en évidence des faits assurés. Ce n’est pas une mince avancée pour la connaissance.

Poser les faits comme relatifs à l’expérience et donc aux conditions d’expérience institue un relativisme empirique. Pour autant, ce n’est pas un scepticisme ! Que les faits soient relatifs à l’expérience ne veut pas dire qu’il faille douter de leur existence ni que la réalité soit une illusion. Ils ont un mode d’existence propre qui naît d’une interaction entre l’homme en tant qu’agent de la connaissance et la part du Monde auquel il a accès par les expériences qu’il conduit. L’empirisme tel que nous le concevons est interactif, il correspond à l’interaction d’un homme faisant partie du Monde avec une autre partie du Monde. De cette interaction naissent les faits qui sont donc assurés d’exister selon leur mode propre qui est empirique-interactif.

Nous nous prononçons par conséquent contre la classique opposition/dissociation de l’observateur et de l’observé. Cette idée implique la fiction d’un sujet hors du Monde. Un homme cherchant à connaître le Monde ne peut se prétendre hors du Monde. Sans interaction avec le Monde, on ne voit pas d’où lui viendrait sa connaissance. Le dogme de la disjonction empirique est sans fondement.

Certes, il y a des cas où l’interaction peut être négligée, si bien que la fiction d’extériorité est sans conséquence. Mais, sans interférence, il n’y a pas d’expérience et donc aucun fait. L’homme connaissant est une partie du Monde dont il suit l’ordre et cela reste vrai dans l’expérience scientifique. L’extériorité instaurée par la science classique entre l’homme et le Monde est illusoire. La réalité telle que les sciences nous la font percevoir est sans commune mesure avec la réalité ordinaire. Elle est bien plus vaste, elle est mieux classifiée et ordonnée, elle est objectivée. C'est une réalité plus sûre, améliorée et qui s’étend sans cesse avec l’avancée des sciences. Elle définit l'Univers connu. La réalité interactive des sciences bute sur du solide. Qu’est-ce donc que testent les méthodes scientifiques ? Sur quoi bute l’expérience scientifique au travers de la réalité ?

4. Un réel constitutif

Nommer le réel

Par rapport à la réalité, nous avons évoqué l’intérêt de supposer quelque chose qui existerait indépendamment de notre expérience. C’est le domaine plus spécifique à l’ontologie. Mais il ne peut être abordé naïvement et directement à partir de l’expérience ordinaire. Des questions comme l'être de telle chose-événement ou de tel fait sont des questions non pertinentes. S’interroger sur l'être en soi de la fourchette avec laquelle on mange, l'être fleuve du Rhin21 comme Martin Heiddeger, l'être de la pression atmosphérique, etc., est une interrogation vaine.

L’idée d’une existence autonome, d’une « chose en soi », a été avancée par Emmanuel Kant22. Notons bien que le terme « chose » dans ce contexte désigne quelque chose en général et non une chose particulière. Il est infondé d’interpréter cette problématique comme la chose cachée derrière telle chose particulière. Il n’y pas de chose en soi de la table, des chaises, ou autre. Après Kant, divers courants de pensée ont prolongé cette conception sous diverses formes. Nous délaisserons l’interprétation transcendante et nouménale de la chose en soi. Nous nous intéresserons uniquement aux philosophes pour qui le terme signifie que quelque chose existe, en général et en dehors de nous, au-delà de notre expérience.

L’Allemand Nicolaï Hartmann est un auteur intéressant pour notre propos. Il s’agissait pour lui de proposer une ontologie sans déduction a priori et en conditionnant la validité des énoncés ontologiques à leur confrontation au champ de l’expérience. Son ontologie visait ainsi à reprendre le problème de la « chose en soi » kantienne et à l’interpréter d’une manière « positive » : la vieille idée de philosophia prima ou d’ontologia doit fournir les fondements d’une théorie de la connaissance. Pour Hartmann, l’ontologie négative de Kant doit être transformée en une ontologie positive23. Mais ceci ne peut se faire qu'avec une extrême prudence. Nicolai Hartmann critique de l’idéalisme allemand à proposé un réalisme ontologique. Il a développé ce qu’il nomme une nouvelle ontologie (« New Ontology ») comme branche distincte de la philosophie.

C’est l’une des raisons pour laquelle nous avons adopté le terme d’ontologie, afin de distinguer notre réflexion de la métaphysique, même si cette distinction est discutable et de fait assez fragile. Elle est plutôt à venir et le sous-titre donné à ce livre aurait pu être « Manifeste pour un ontologie à venir ». Il s’agit de promouvoir une manière de penser le réel. L’objet de la réflexion (ce qui existe, ce qui constitue l’Univers) est commun avec la métaphysique, mais la façon de le théoriser est différente. Elle vient a posteriori des savoirs scientifiques, elle reste dans des limites étroites, elle récuse les approches intuitives et immédiates et elle se place dans un cadre réaliste.

Laissons de côté les philosophes et écoutons quelques scientifiques dont une partie a adopté ce point de vue. Au sein de ce courant néokantien renouvelé, Émile Meyerson prend le parti de postuler l'existence du réel tout en reconnaissant qu'il est difficile voire impossible de statuer sur ce qu'il est vraiment, selon ses termes, de « préciser son essence »24. Sa position ontologique se résume dans la formule : on est en droit de postuler une existence sans se sentir tenu d'en préciser l'essence. Ici, précisément, l'existence du réel physique. Citons son propos :

« L'idée d'un réel nécessairement postulé mais cependant essentiellement inconnaissable est évidemment apparenté à celle de la chose en soi kantienne, et quelles que soient les objections que l'on ait pu formuler [...] contre ce système du réalisme transcendantal, personne n'osera affirmer qu'il faille le considérer comme périmé »25.

Émile Meyerson exprime le néokantisme des milieux scientifiques répandu aux XIXe et début du XXe siècle. Cette attitude implique un scepticisme quant à la vérité de l'image que la théorie scientifique fournit du réel. Le scientifique est poussé au scepticisme par la diversité des théories et leurs évolutions. Pour le physicien Mario Bunge, « il existe des choses en soi, c'est-à-dire des objets dont l'existence ne dépend en rien de l'esprit humain »26. De plus, selon Bunge, la connaissance de ce qui existe en soi est possible, mais elle n'est « ni directe, ni descriptive ; elle ne peut être acquise que par des voies détournées et par l'intermédiaire de symboles »27. Ce à quoi nous souscrivons ajoutant qu’il s’agit de la constitution de l’Univers qui est cœur de l’ontologie.

Le concept de réel voilé de Bernard d’Espagnat jette aussi une lumière intéressante sur la façon dont on peut concevoir ce qui existe. Le terme de « réel voilé » correspond à une existence qui ne se réduit pas aux faits, qui n’est caché mais pas complètement car n’étant pas déconnecté de la réalité empirique peut quand même être pensé28.Dès 1980, d’Espagnat avait bien posé le problème29. En physique la relativité et la mécanique quantique sont des théories rivales qui étrangement et peu plausiblement décriraient deux réels différents. Il est préférable de considérer qu’elle ne décrivent que les phénomènes. Le réel n’est du coup pas scientifiquement connu de façon univoque. La science serait donc valide en ce qui concerne la réalité empirique et le réel, lui, serait en partie masqué (voilé). Cependant, il ne s'ensuit pas qu'il n'existe pas (d’Espagnat est réaliste). Le réel voilé existe et peut être pensé. Le scientifique par instant saisit la structure du réel, mais il ne sait pas bien ce qu'il a « touché ».

La proposition de d’Espagnat a été amendée par Michel Bitbol au cours d’une discussion très serrée dans l’article L’aveuglante proximité du réel. Il se demande si la thèse de l’auteur

« ne pourrait pas mieux s’exprimer dans un cadre de pensée intégralement non-dualiste et immanentiste qu’en maintenant la métaphore dualiste d’un «voile» séparant les chercheurs d’une réalité radicalement transcendante »30.

Se pose ici le même problème que celui évoqué plus haut au sujet du réalisme. Ce n’est pas la question « d’une réalité indépendante », comme le dit Bitbol, qui est en jeu (car elle ne peut pas l’être), mais d’un réel autonome qui, lui, l’est nécessairement. La distinction entre la constitution du Monde et la réalité expérimentale (ici de la physique) ne constitue pas un dualisme, car réel et réalité sont imbriquées. C’est ce à quoi se confronte la méthode scientifique (mais pas la fiction). Le physicien par sa théorie et ses expérimentation touche, saisit, dévoile, quelque chose du réel, au travers de la réalité, même si c’est d’une manière incertaine et perfectible.

Le néokantisme des scientifiques apporte une intéressante contribution à l’ontologie en mettant en avant le terme de réel. Il permet de laisser de côté le terme « chose en soi ». Le réel correspond à une existence qui est attestée indirectement par l’expérience et la connaissance scientifique qui s’y confronte. Nous retrouvons ici notre postulat de départ sous une autre forme. Nous avions posé que le Monde existe. Cette existence, qui se donne à nous sous forme de la réalité empirique, nous la nommons le réel. Constitutif de l’Univers il existe indépendamment de l’expérience. Le terme de réel a l’avantage d’insister sur l’existence solide, effective et incontestable de ce qui est. Que les hommes ou toute connaissance disparaissent et le réel continuera imperturbablement.

Admettons que ce qui existe indépendamment de l’expérience et de la connaissance humaine soit nommé le réel.Nous dirons que le réel est indépendant, il n’obéit, ni à nos croyances, ni à nos volontés. La conception ontologique qui se dégage de ces postulats est dite « réaliste ». C’est une option qui peut se formuler par : il existe un Monde réel qui contient les êtres humains, mais qui ne dépend pas d’eux. On pourrait dire aussi : le Monde contient des humains capables de penser le réel constitutif du Monde. Le réalisme pose le réel comme catégorie ontologique pour penser le Monde en lui supposant une existence effective, indépendante de l’humain. Le concept de « réel » correspond à ce que l’on suppose exister en soi, constitutivement, indépendamment de notre expérience et de notre connaissance.

Nous avançons donc progressivement par rapport à la question de départ. L'ontologie que nous proposons associe un réalisme du fondement à un constructivisme empirique. Les deux se complètent, car ils se définissent et se tempèrent réciproquement. Ce sur quoi bute l’interaction entre le scientifique cherchant à connaître et la partie de l'Univers avec laquelle il interagit, nous le nommons le réel constitutif. Ce concept désigne les structures fondamentales de l'Univers, ses diverses formes d’organisation. En effet si, dans une démarche ontologique, le Monde doit être posé comme préalable, il est utile de se limiter à la partie connue du Monde, que nous nommons l'Univers pour éviter des spéculations sans fondement.

Comment penser le réel ?

Si la réalité est relative à notre rapport empirique au Monde, le réel, par contre, est indépendant et autonome. Du coup, un problème surgit : quel rapport concevoir entre les deux ? Il est crucial de le définir, car c'est au travers de cette relation que nous allons pouvoir envisager le réel. En effet, la recommandation kantienne de distinguer entre ce qui est accessible à l’expérience et ce qui est uniquement supposé par la raison est justifiée. Les distinguer sert à ne pas les traiter de la même manière et évite de passer subrepticement du discours sur l’un à un discours sur l’autre. Les faits se donnent par l’expérience, alors que le réel et ses modes d’existence ne peuvent qu'être conçus à titre abstrait. Cette distinction étant faite, on comprend qu’il serait erroné d’appliquer sans précaution les concepts par lesquels nous comprenons la réalité au réel lui-même.

Si l'extension inconsidérée des concepts empiriques au-delà du factuel est à bannir, faut-il pour autant s'en tenir uniquement aux connaissances empiriques et laisser l'être à son mystère ? Nous ne défendrons pas cette idée, car il existe une possibilité de penser le réel grâce à la réalité. En effet, les deux sont indissociables et nécessairement interdépendants. En exploitant cette interaction, il est possible de faire des hypothèses sur le réel à partir de la réalité. Ce qui existe de manière indépendante, le réel, marque nécessairement la réalité et cette marque nous donne des indications sur lui. Il n'y a aucune raison de supposer une coupure entre les deux qui impliquerait une dichotomie du Monde. Au-delà du factuel, les modes d’existence ne sont pas des arrière-Mondes, ils ne correspondent à aucune surnature ni à des noumènes idéaux, mais simplement à ce qui fondamentalement est.

Poser l’existence du réel sans rien dire de lui est possible. Cette position agnostique est tout à fait respectable et elle a été adoptée par le positivisme, par l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant, et accentuée par l'instrumentalisme de Pierre Duhem, ou défendu à sa façon par Emil du Bois-Reymond, ou encore par Émile Meyerson. Il semble plus pertinent de proposer une ontologie minimale. L'explication de la réalité n'est (presque) jamais le seul principe des connaissances (philosophiques ou scientifiques) telles qu'elles se font ; elles comportent toujours également un présupposé sur le réel, plus ou moins méconnu ou masqué.

Une conception du réel

La réflexion ontologique pousse à distinction deux modes d'existence. Il est souhaitable de distinguer l'existence empirique, qui est celle de la réalité factuelle (phénoménale) produite grâce à notre expérience, de l'existence en soi constitutive du Monde (le réel) qui dépasse notre expérience et dont les faits sont la manifestation. D'une manière générale, l’ontologie se prononce sur la nature et la distribution de ce qui existe dans le Monde, autrement dit, elle concerne la désignation et de la réalité empirique et la conceptualisation d’un réel constitutif de l’Univers.

Le premier mode d’existence (celui de la réalité) est empirique, relatif à notre expérience, et le second mode d’existence constitutif (celui du réel) est immanent à l'Univers et indépendant de la connaissance. Nous supposons le second par une conceptualisation à partir du premier. En effet, on ne peut légitimement se prononcer directement sur le réel en soi, puisqu’il est l’arrière-plan constitutif de ce qui se donne à la connaissance, c’est-à-dire la réalité empirique. Il faut donc nécessairement passer par l’intermédiaire des savoirs empiriques solides et vérifiés, c'est-à-dire scientifiques, pour connaître de manière pertinente ce qui existe indépendamment et constitue l’Univers.

On peut se forger une idée du réel, mais on ne peut affirmer que le réel soit conforme à cette idée. La démarche ontologique n'aboutit pas à un savoir apodictique. Une ontologie est toujours hypothétique et ne peut prétendre à la vérité (seulement à la plausibilité et à la vraisemblance). Elle se justifie par ses effets sur les connaissances auxquelles elle apporte un fondement explicite utile par son heuristique. Toute conception du réel est sujette à révisions avec l'avancée des connaissances empiriques. L'ontologie se doit d'être limitée, prudente.

Si on ne peut décider du réel a priori, on peut, par contre, donner des avis sur le réel à partir des divers registres de la réalité que nous réussissons, tant bien que mal, à connaître. Une ontologie prudente appuyée sur la réalité est possible. Notre projet est de proposer une conception du réel appuyé sur les connaissances empiriques (scientifiques) et leur évolution historique. Pour ce faire, certaines conditions doivent être respectées. Une telle conception ne peut venir que d'une extension prudente des savoirs scientifiques qui toutefois les dépasse. On peut en tirer quelque concepts généraux, universels et qui notent quelque chose d'indépendant. Universel veut dire qu'ils s'appliquent à l'ensemble du Monde connu et indépendant, que ce que désignent ces concepts existe de manière autonome. Nous soutenons la thèse selon laquelle aux niveaux de description et de théorisation que les sciences fondamentales proposent correspondent des niveaux ontologiques légitimement identifiables.

Citons Lucien Scubla :

« […] en tant qu’activité rationnelle, la science n’a pas à prendre a priori des positions ontologiques, ni même à présupposer l’unité du savoir : à peine d’exister, elle doit seulement parier sur l’intelligibilité (au moins partielle) du réel et, jusqu’à preuve du contraire, sur la possibilité d’expliquer tous les phénomènes par un nombre fini de lois simples. Autrement dit, la science n’est ni moniste, ni pluraliste ; elle est tout au plus nominaliste, en ce sens qu’elle refuse de multiplier les êtres sans nécessité. Elle commence donc par se pourvoir d’une ontologie minimale qu’elle s’efforce de maintenir au niveau le plus bas possible »31.

C'est à cette ontologie minimaliste que nous voudrions contribuer. Il s'agit d'avoir quelques postulats qui nous aident à situer le Monde et quelques catégories qui l’ordonnent. Proposer une ontologie est un pari et, plus précisément, un pari sur son heuristique. Il ne s'agit pas de dire l'être, mais de proposer une manière intéressante de poser le Monde et de considérer l'Univers ; avec l’espoir d’avoir un paradigme simple et facilement utilisable qui permette des développements philosophiques et scientifiques moins contradictoires et moins litigieux que ceux issus de la tradition métaphysique.

 

Comme suite à cet article voir : Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?

 

Notes :

1 Cassirer Ernst, L’objet de la science de la culture, in Logique des sciences de la culture, Paris, cerf, 1991, p. 96.

2 Neff Frédéric Schmitt Yann, Ontologie, Paris, Vrin, 2017. p 7.

3 Tiercelin Claudine, « Métaphysique et philosophie de la connaissance » Conférence, 5 mai 2011.

4 Varzi Achille, Ontologie, Les éditions d'Ithaque, Paris, 2010. p. 14.

5 Gabriel Markus, Pourquoi le monde n'existe pas, Paris, J-C Lattès, 2014, p. 18.

6 Ibid, p. 19.

7 Kistler Maximilien, « La constitution en métaphysique des sciences et en métaphysique descriptive », Métaphysique et Sciences. Nouveaux problèmes, Paris, Hermann 2022.

8 Tiercelin Claudine, Leçon inaugurale au Collège de France, 5 mai 2011.

9 Voir les paragraphes qui suivent : La réalité empirique et Un réel constitutif.

10 Le monde environnant, le monde vécu, la Terre considérée comme monde,

11 Gabriel Markus, Pourquoi le Monde n’existe pas, Paris, J.-C. Lattès, 2014, p. 12.

12 Quine Willard Orman (von), Du point de vue logique, Paris, Vrin, 2003, p. 3.

13 Quine Willard Orman (von), On what there is ?, 1948.

14 Gabriel Markus, Pourquoi le Monde n’existe pas, Paris, J.-C. Lattès, 2014, pp. 19-21.

15 Ibid. p. 95.

16 Ibid. p. 243.

17 Bitbol Michel, Quasi réalisme et pensée physique, Critique, n° 564, 1994, p. 342.

18 Kant Emmanuel, Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p. 31.

19 Ferraris Maurizio, Manifeste du nouveau réalisme, Paris, Hermann, 2014, p. 41.

20 Ibid., p. 68.

21 Heidegger Martin, La question de la Technique. Essais et conférences, Paris, Gallimard, trad. André Préau, 1958, p. 9-48.

22 Kant Emmanuel, Critique de la raison pure, Paris, Flammarion, 1976, p. 177.

23 Poli Roberto Scognamiglio Carlo Tremblay Frédéric (dir.), The Philosophy of Nicolaï Hartmann, Berlin-Boston, De Gruyter, 2011.

24 Meyerson Émile, Réel et déterminisme dans la physique quantique, Paris, Hermann, 1933, p. 21.

25 Ibid, p. 22.

26 Bunge Mario, Philosophie de la physique, Paris, Le Seuil, 1975, p. 112.

27 Ibid, p. 113.

28 Espagnat Bernard (d’), Klein Etienne, Regards sur la matière, Paris, Fayard, 1993, p. 257.

29 Espagnat Bernard (d’), À la Recherche du réel, Paris, Bordas, 1981.

30 Bitbol Michel, L’aveuglante proximité du réel, Critique, n°576, 1995, pp. 359-383.

31 Scubla Lucien, « Les sciences cognitives, les sciences sociales et la matérialisme », in Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, 1992. p. 423.

 

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L'auteur :

Patrick Juignet