Michel Foucault et le concept d'épistémè

 

JUIGNET Patrick

 

Michel Foucault

 

L'œuvre de Michel Foucault est discontinue. Nous nous intéresserons ici à la période que l'on peut approximativement situer entre 1965 et 1975, période pendant laquelle il a développé et utilisé le concept d'épistémè. Ce concept a eu une courte carrière ; apparu dans Les mots et les choses en 1966, il a été délaissé au bout de dix ans, car Michel Foucault a considéré que son utilisation aboutissait à une impasse.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET, Patrick. Michel Foucault et le concept d'épistémè. In: Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/philosophie-generale/la-philosophie-et-sa-critique/10-michel-foucault-episteme.

 

Plan de l'article :


  1. Une définition de départ pour le concept d'épistémè
  2. Le concept d'épistémè combine plusieurs aspects
  3. Les trois moments épistémiques en Occident
  4. Le point de vue archéologique change la définition
  5. L'épistémè n'est ni une époque ni une civilisation
  6. Critiques des résultats de Michel Foucault
  7. Un emploi précis du concept d'épistémè est-il possible ?

 

Texte intégral :

1. Une définition de départ pour le concept d'épistémè

Le mot épistémè vient de la racine grecque επιστήμη qui signifie savoir ou connaissance. Incidemment, à l'occasion d'un débat avec Noam Chomsky en 1971, Michel Foucault a défini ainsi son intention : je cherche à

« saisir les transformations d'un savoir à l'intérieur à la fois du domaine général des sciences et, également, à l'intérieur du domaine en quelque sorte vertical que constitue une société, une culture, une civilisation à un moment donné ».

Au premier abord, l'épistémè d'une époque renvoie à une façon de penser, de parler, de se représenter le monde qui s'étendrait très largement à toute la culture, mais on verra que Foucault reviendra sur cette façon de voir.

L'origine de cette idée d'épistémè vient de la conjugaison de deux apports contemporains de l'épistémologie française : l'idée de rupture épistémologique avancée par Gaston Bachelard (reprise et accentuée par Louis Althusser) et la méthode de Georges Canguilhem qui vise à trouver des cohérences épistémiques à une période donnée, car il ne croit pas à l'évolution continue de la science et de la raison.

Michel Foucault a décrit trois épistémès successives : celle de la Renaissance, celle de l'époque classique et enfin celle de l'époque moderne. La recherche entreprise par Foucault associe la philosophie générale, l'histoire et l'épistémologie. Dans une démarche structuraliste, il tente de rendre compte du système conceptuel qui produit les savoirs d'une époque. Mais, avec L'archéologie du savoir (1968), le propos, déjà, se modifie et Foucault insiste sur les "discours" au détriment de la pensée et de la pratique.

Dans Les mots et les choses, on trouve :

"Il ne sera pas question de connaissances décrites dans leur progrès vers une objectivité dans laquelle notre science d'aujourd'hui pourrait enfin se reconnaître ; ce que l'on voudrait mettre au jour, c'est le champ épistémologique, l'épistémè [...] décrivant les conditions de possibilité des connaissances. Plutôt que d'une histoire au sens traditionnel du mot, il s'agit d'une archéologie".

Cette enquête archéologique a montré deux grandes discontinuités dans la culture occidentale : celle qui inaugure l'âge classique (vers le milieu du XVIIe siècle) et celle qui, au début du XIXe siècle, marque le seuil de notre modernité (Les mots et les choses, p.13). Michel Foucault, dans une interview de 1972, précise :

« ce que j’ai appelé dans Les mots et les choses, épistémè, n’a rien à voir avec les catégories historiques. J’entends tous les rapports qui ont existé à une certaine époque entre les différents domaines de la science [...]. Ce sont tous ces phénomènes de rapport entre les sciences ou entre les différents discours dans les divers secteurs scientifiques qui constituent ce que j’appelle épistémè d’une époque » (Entretien de 1972).

Ultérieurement, il donnera une nouvelle définition de l’épistémè

« comme le dispositif stratégique qui permet de trier, parmi tous les énoncés possibles, ceux qui vont pouvoir être acceptables à l’intérieur, je ne dis pas d’une théorie scientifique, mais d’un champ de scientificité, et dont on pourra dire : celui-ci est vrai ou faux. C’est le dispositif qui permet de séparer, non pas le vrai du faux, mais l’inqualifiable scientifiquement du qualifiable » (Entretien de 1977).

Il s'agit de mettre en évidence et de comprendre comment la norme épistémologique, d'ailleurs implicite, produit ses effets dans la pensée savante à une époque donnée.

2. Le concept d'épistémè combine plusieurs aspects

La mise en évidence d'une épistémè est la recherche d'un réseau "par une technique laborieuse et lente" qui demande une grande et attentive érudition. Foucault est resté flou sur sa méthode que nous proposons de reconstituer sous toutes réserves, car il manquera à jamais son approbation. La notion a été forgée en combinant le point de vue structural au point du vue archéologique dans une perspective totalisante.

1 - Le point de vue structural

Foucault défend l'idée que ce qui détermine la production des connaissances est un ordre sous-jacent, une structure qui régit les différentes connaissances. Il s'agit des codes fondamentaux de la culture à laquelle nous participons, ceux qui régissent son langage, ses schémas perceptifs, la hiérarchie de ses pratiques. Ces codes fixent les contenus empiriques auxquels les participants de cette culture pourront accéder. Cette structure constitue un ordre formel sous-jacent qui échappe aux individus et constitue "un réseau imperceptible de contraintes". Les règles et structures sont inconnues des savants de chaque domaine de la connaissance, elles sont inconscientes, non explicites.

"On pense à l'intérieur d'une pensée anonyme et contraignante qui est celle d'une époque et d'un langage. Cette pensée et ce langage ont leurs lois de transformation. La tâche de la philosophie actuelle..., c'est de mettre au jour cette pensée d'avant la pensée, ce système d'avant tout système" (Entretien avec Madeleine Chapsal, La quinzaine littéraire, mai 1966.).

On est bien dans la conception structuraliste qui cherche des systèmes et leurs transformations sous-jacents à la forme explicite structure-système qui pourrait les expliquer.

La manière traditionnelle de concevoir l'histoire des idées est profondément remise en cause. On passe d'un cheminement temporel à une vision par époques épistémiques discontinues. À un moment donné, se forme un système stable, une structure, que Michel Foucault nomme une épistémè.

2 - Une perspective totalisante

Au total, chaque époque culturelle est définissable, selon Michel Foucault, par son épistémè, c'est-à-dire par un ensemble de problématiques, d'hypothèses et de méthodes de recherche qui constituent un invariant pour cette époque. Par exemple, la recherche de « la similitude » préside à la pensée qui va de la Renaissance jusqu’à l’Âge Classique, tandis que c’est la recherche de « l’ordre » qui organisera l’époque moderne. Pour Michel Foucault, il n’y a pas de « progrès » dans le processus culturel au cours de l’histoire, les changements sont produits par le passage d’une épistémè à une autre. Ces passages ne sont pas dus au perfectionnement des savoirs, mais dépendent d’événements culturels assez indéterminables, de discontinuités énigmatiques (Les mots et les choses, p.229).

"Une telle analyse [...] ne relève pas de l'histoire des idées ou des sciences : c'est plutôt une étude qui s'efforce de retrouver à partir de quoi connaissances et théories ont été possibles" (Les mots et les choses, p. 13).

Michel Foucault, au-delà de l'histoire des idées ou des sciences, en cherche les conditions de possibilité, la matrice culturelle impensée qui les forge. Selon lui, une épistémè détermine le savoir et le mode d'être de ce qui est à savoir (Les mots et les choses, p. 68).

"Ce à quoi je réagis, écrit Foucault dans L’Archéologie du savoir, est cette rupture qui existe entre l’histoire sociale et l’histoire des idées". Il s'agit de saisir l'ensemble.

3. Les trois moments épistémiques en Occident

Foucault décrit trois épistémès en Occident : celle de la Renaissance, l’épistémè classique, et enfin l’épistémè moderne. Comme dans L'histoire de la folie qui a précédé, on retrouve les deux césures épistémologiques que sont le passage de la Renaissance au classicisme et de l'âge classique à la modernité.

Pour Foucault, la pensée de la Renaissance est dominée par une vision cosmologique du monde au sein de laquelle tout peut s'ordonner. Dans cette pensée, domine la recherche de la ressemblance, de la similitude, des analogies. Dans le grand livre de la nature apparaissent des signatures qui en indiquent l'ordonnancement pour qui sait les lire.

Dans l'épistémè classique, dominent l'ordre, l'identité et la différence pour aboutir à une représentation du monde. La logique de Port-Royal, Descartes, Hobbes, Leibniz contribue à forger une structure sémiotique. La mathématisation, la mécanisation de la nature participent à un ordre des signes (du langage) au moyen duquel une représentation peut être proposée. "La vocation du langage classique a toujours été de faire tableau : que ce soit le discours naturel, recueil de la vérité, description des choses, corpus de connaissances exactes, ou dictionnaire encyclopédique" (Les mots et les choses, p. 332).

C'est avec Kant que s'ouvre l'âge de la modernité. Dans cette dernière épistémè, la vie, le travail et le langage ont pu devenir des objets d’étude. On est passé de l'histoire naturelle à la biologie, de l’analyse des richesses à l'économie, de la philologie et la grammaire à la linguistique. De nouveaux objets de connaissance se sont élaborés : la production a remplacé l’échange (pour l’économie), la vie s'est substituée aux êtres vivants (pour la biologie) et le langage a remplacé le discours (pour la philologie). L'homme, au travers des sciences humaines (qui font partie de l'épistémè moderne), apparaît comme objet de savoir. Toutes ces nouvelles sciences ont changé de nature et de forme, il y a une rupture avec celles qui précèdent.

Dans la modernité, l'homme apparaît comme objet d'étude et c'est là un enjeu épistémologique nouveau et majeur. L'homme comme objet de connaissance se présente sous la forme ambiguë d'une « "anthropologie", entendue comme réflexion générale mi-positive, mi-philosophique, sur l'homme » (Les mots et les choses, p.15), ce qu'il résume dans cette formule choc : "Dans l'analytique de la finitude, l'homme est un étrange doublet empirico-transcendantal" (Les mots et les choses, p. 329).

Tel qu'il a été conçu par la philosophie, l'homme est amené, lors de son étude positive, à se transformer en objet, et donc à se dédoubler entre sujet transcendantal et objet empirique.

Pour Foucault, les sciences humaines occupent le terrain que la philosophie a délaissé. Michel Foucault leur assigne trois domaines : la région psychologique, la région sociologique et la région de la littérature et des mythes. Mais, par la suite, Foucault accusera les sciences humaines d'une volonté de maîtrise qui serait le masque du pouvoir. Il va alors développer l'idée d'une subordination du savoir au pouvoir qui le conduira à abandonner la notion d'épistémè.

4. Le point de vue archéologique change la définition

Il ne s'agit pas de retracer un cheminement, mais d'exhumer une archive fondatrice. Michel Foucault, dans une interview faite par le philosophe Fons Elders en 1971, dit que, dans Les mots et les choses, il a employé la méthode archéologique consistant à comparer des domaines du savoir différents (biologie, économie, linguistique du XVIIe au XIXe siècle) et montrer comment ces domaines obéissent à des lois ou des règles communes qui les font communiquer entre eux.

L'archéologie décrit les événements culturels selon leur disposition manifeste : elle dit comment les configurations internes à chaque connaissance se modifient, elle analyse les changements de référents empiriques, elle étudie leur situation les unes par rapport aux autres, elle montre les grands principes organisateurs de l'espace général du savoir. L'archéologie du savoir c'est : « la pensée se ressaisissant elle-même à la racine de son histoire » (Les mots et les choses, p. 230).

Mais ensuite, Michel Foucault tente de différencier ses travaux de ce qu'il est convenu de nommer l’histoire des idées et le terme d'« archéologie » note cette différenciation volontaire.

Dans l’ouvrage éponyme, L’archéologie du savoir, Foucault différencie énoncé, formation discursive et archive. Les énoncés organisés en formations discursives présentent une homogénéité. Il y aurait un « système général de la formation et de la transformation des énoncés » (L'Archéologie du savoir, p. 171). Le rôle de l’archéologie est de mettre à jour ce système de transformation qui serait « la condition de possibilité des énoncés » (à côté d’autres conditions, logiques, psychologiques, grammaticales, qui ne sont pas prises en compte).

Dans une interview du 09/05/1969 l'auteur insiste pour définir les formes, le fonctionnement et la pratique du discours comme l’objet propre de l’archéologie. Elles seraient différentes des pensées et différentes des pratiques sociales, économiques, politiques. Il s'agirait de rendre compte de « ce que les hommes font lorsqu’ils parlent ».

Finalement, dans L’archéologie du savoir, Foucault réinterprète le concept d’épistémè à l’aune des « formations discursives ». L’épistémè serait

« l’ensemble des relations pouvant unir, à une époque donnée, les pratiques discursives qui donnent lieu à des figures épistémologiques, à des sciences, éventuellement à des systèmes formalisés ; le mode selon lequel, dans chacune de ces formations discursives, se situent et s’opèrent les passages à l’épistémologisation, à la scientificité, à la formalisation ; [...] L’épistémè, ce n’est pas une forme de connaissance ou un type de rationalité qui, traversant les sciences les plus diverses, manifesterait l’unité souveraine d’un sujet, d’un esprit ou d’une époque ; c’est l’ensemble des relations qu’on peut découvrir, pour une époque donnée, entre les sciences quand on les analyse au niveau des régularités discursives » (L’Archéologie du savoir, p. 250).

5. L'épistémè n'est ni une époque ni une civilisation

Le concept d'épistémè est certes critiquable, mais moins litigieux que celui classiquement utilisé "d'esprit" d'une époque. Le mot esprit, même utilisé à titre métaphorique, est toujours suspect d'idéalisme, ce qui est critiquable. Le terme "d'époque" est un terme historique qui individualise une période du temps en associant des aspects sociaux avec le maintien d'un régime politique particulier. Les époques historiques ne correspondent pas forcément aux évolutions de la pensée. L'esprit d'une époque est une notion vague à caractère socioculturel. Le terme d'époque est intéressant pour situer un moment de l'histoire, mais celui d'esprit a un sens trop flou pour servir dans l'histoire de la pensée.

Une épistémè n'est pas un moment de civilisation (bien que Foucault y fasse allusion), notion qui a une acception encore plus vaste que celle d'époque historique. On peut considérer le processus de civilisation comme une modification de la sensibilité et du comportement humain allant dans un sens d'une plus grande tempérance et d'un meilleur auto-contrôle. Certaines évolutions sociales provoquent une interdépendance grandissante entre les hommes qui donne naissance à un ordre spécifique imposant une transformation des mœurs et de la culture (que l'on nomme civilisation).

L'épistémè, quant à elle, se limite à la façon de penser savante, en tant qu'elle prend une forme particulière à une époque donnée. Elle est incluse dans le processus civilisationnel, mais ce dernier la dépasse. On peut rapprocher le propos de Foucault de celui du philosophe et sociologue Norbert Elias pour qui la pensée abstraite doit être historicisée, car elle participe de la société dans son ensemble. Elle dépend du contexte civilisationnel dans lequel elle se forme. Par opposition, quoi que sans l'exclure, Foucault ne s'intéresse pas une détermination sociale, il cherche à montrer l'existence d'un ordre autonome à la pensée et au discours.

6. Critiques des résultats de Michel Foucault

On peut faire plusieurs critiques :

- Foucault reste flou sur la structure qu'il prétend définir, tout comme sur son origine (ni sociale, ni biologique, ni transcendantale). La manière dont émerge la nouvelle épistémè est "énigmatique" dit Foucault (Les mots et les choses, p. 113). Son propos est descriptif, sans formalisation, c'est donc plus un ensemble culturel homogène qu'une structure abstraite.

- Les trois ensembles (Renaissance, classique, moderne) décrits par Foucault sont constitués au prix de distorsions dans les faits. Une épistémè, telle que définie par Foucault, est difficilement unifiable en totalité sauf à forcer les données, car certains aspects de la culture savante ne rentrent pas dans le cadre temporel et conceptuel ainsi délimité.

- Dans Les mots et le choses, Foucault qualifie le passage d'une épistémè à l'autre de "discontinuité", de "mutation", "d’événement radical", de "rupture". Ces termes sont imposés par la pensée structuraliste qui veut que l'on saute d'une structure à l'autre, chacune formant un tout homogène. Si les épistémès sont distinguables, elles ne sont pas étanches et le passage de l'une à l'autre par rupture brusque, suggéré par l'auteur, est difficile à démontrer.

- Le recentrage sur les "énoncés", les "formations discursives" qui seraient déterminés par un "système de transformation" est assez problématique, car les énoncés et discours jouiraient ainsi d'une sorte d'autonomie qu'il est bien difficile de démontrer. On ne trouve pas de définition des règles, lois, systèmes supposés régir les énoncés indépendamment de la rationalité et de la logique. L'hypothèse est plausible mais n'aboutit pas.

Ces réserves ne doivent pas masquer l'intérêt de la tentative foucaldienne. La manière de décrire les différentes épistémès peut être critiquée, mais ne disqualifie pas l'idée générale d'épistémè. Il s'agit d'individualiser un socle formateur, pas seulement d'un point de vue historique et descriptif, mais en y recherchant la structure d'arrière-plan (cohérente, mais pas explicite) qui façonne les connaissances. Ce procédé donne une intelligibilité aux mutations culturelles (ou, au moins, pousse à en chercher une). Il met en évidence le caractère collectif et partagé du savoir.

Après le travail de Michel Foucault, il paraît évident qu'à un moment de l'histoire et dans une culture donnée, les connaissances savantes sont relativement homogènes, puis changent pour se recomposer d'une autre manière à l'époque suivante. Les deux manières d'envisager l'évolution des idées, soit comme un progrès finalisé par leur état actuel, soit dans une perspective idéaliste par la contemplation-réalisation d'idées éternelles, paraissent, après le travail de Michel Foucault, peu pertinentes.

Il est certain que, d'une époque à l'autre, on ne pense pas de la même manière, car la vision du monde change fortement. Georges Canguilhem note

"ce ne serait pas un mince mérite, si la lecture de M. Foucault insinuait au cœur de l'histoire des sciences la peur généralisée de l'anachronisme" ("Mort de l'homme ou épuisement du cogito", in Critique, 1967).

Peut-on utiliser et faire évoluer le concept d'épistémè bien qu'il ait été délaissé par Michel Foucault ? Probablement oui et de différentes manières. Nous ferons quelques brèves suggestions qui demanderaient à être développées.

7. Un emploi précis du concept d'épistémè est-il possible ?

Il semblerait utile de centrer le concept d'épistémè sur les aspects scientifiques, car les manifestations littéraires et artistiques sont plus polymorphes et répondent moins bien à l'idée d'épistémè. Les aspects sociaux, les mœurs, les arts, la mode ne sont pas nécessairement homogènes et concordants et il est difficile de montrer qu'ils répondent à une structure commune sous-jacente. En restreignant l'extension du concept, il devient plus facile à utiliser.

D'ailleurs, dans L’archéologie du savoir, publié trois ans après Les mots et les choses (1969), Michel Foucault resserre l’extension du concept d’épistémè aux relations issues d’un processus historique unissant les sciences entre elles.

« L’épistémè, c’est l’ensemble de relations qu’on peut décrire, à une époque donnée, entre les sciences quand on les analyse au niveau des régularités discursives » ( L’archéologie du savoir, p. 250).

Mais, la mise en avant des "énoncés", des " formations discursives" de "l'archive" déplace le ressort essentiel de l'épistémè vers la pratique des discours, ce qui met de coté la pensée (les conditions conceptuelles et logiques) de même que les conditions psychologiques, ou linguistiques et grammaticales, qui ne sont pas prises en compte. Les sens du concept est donc assez fluctuant.

L'idée d'épistémè est intéressante au sens où elle peut être associée au point de vue holistique en épistémologie voulant que tout concept fasse partie d'un ensemble au sein duquel il prend son sens, ce qui suppose une intelligibilité interne au système de pensée que l'on peut restituer. Par contre, le point de vue structuraliste implique, s'il est appliqué avec dogmatisme, des discontinuités radicales entre les épistémès, ce qui est contestable. Michel Foucault est revenu aussi sur ce point dans L'archéologie du savoir et a admis l'existence de continuités.

On peut identifier, du point de vue empirique, des époques distinctes au cours desquelles des ensembles épistémiques se forment. Certaines objections sont à discuter :

- Il y a des problématiques qui traversent toutes les époques et ne sont pas propres à une épistémè. Par exemple, la question « qu'est-ce que l'homme ? » est une question permanente de la philosophie depuis Aristote. On ne peut pas prétendre que l'homme soit "une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente, et peut-être sa fin prochaine" (Les mots et les choses, p. 398). L'interrogation sur l'homme traverse les époques. Il vaudrait mieux dire que, selon l'épistémè en cours, on répondra à la question de l'homme en mobilisant des ressources conceptuelles et des objets de recherche différents. Ce qui apparaît avec la modernité, ce sont de nouveaux objets de connaissances concernant l'homme.

- Il y a des courants de pensée qui ne sont pas homogènes à l'épistémè d'une époque. Cette objection, d'évidence exacte, n'est pas rédhibitoire. Des aspects hétérogènes n'empêchent pas que des ensembles cohérents se constituent et qu'une originalité épistémique persiste pendant un temps au sein de la culture scientifique constituant une sorte de socle pour la pensée et la pratique des sciences. Cet ensemble est prégnant – même si des auteurs (et parfois un même auteur dans certaines parties de son œuvre) y échappent –.

- « par le mot d’épistémè, j’entends plutôt l’ensemble des relations que les sciences, à une époque donnée, entretiennent les unes avec les autres. Or, ces relations ont ceci de particulier qu’elles sont si nombreuses, si complexes, si hétérogènes aussi, qu’il n’est pas possible de les décrire toutes et de les déployer entièrement dans un seul plan ; l’épistémè ne se totalise pas ; elle est l’élément à l’intérieur duquel on peut décrire les rapport entre différents discours scientifiques » (L’archéologie du savoir, p. 250). C’est manifestement un recul par rapport à l’ambition de départ. L’inspiration structuraliste persiste, puisqu’il s’agit de décrire des relations, des rapports et leurs transformations, mais elle est à la peine et on n’en voit pas d’expression explicite.

Épistémè sous-entend que tout auteur savant de la période considérée, qu'il en soit conscient ou pas, raisonne à partir de concepts et d'une vision du monde qui définissent des problématiques obligées, des objets de la connaissance précis, des manières de théoriser contraignantes. Décrire une épistémè, c'est retrouver et résumer la cohérence de ces manières de penser et de pratiquer qui saturent l'espace intellectuel à un moment donné de l'histoire des sciences. L'épistémè ainsi conçue associe un ensemble structuré qui donne leurs conditions de possibilité aux connaissances scientifiques du moment.

Pour reprendre une formule très généralisatrice de Jürgen Habermas, mettant l'accent sur l'aspect ontologique, on pourrait dire que l'épistémè est la forme du savoir qui détermine "pour les sciences, l'horizon chaque fois insurmontable des catégories, on pourrait aussi dire : qui détermine l'a priori historique de la compréhension de l'Être" (Le discours philosophique de la modernité, p. 305).

Conclusion

L'un des rôles de la philosophie consiste à interroger la façon dont le savoir et la pensée se constituent. Dans ce cadre, Foucault fait une proposition intéressante, celle de mettre en avant des ensembles épistémiques homogènes et structurants pour les différentes connaissances qu'il nomme épistémè. Ce concept invite à penser la pensée avec et dans l'ensemble auquel elle appartient.

Le concept d'épistémè impose un principe de précaution épistémologique qui consiste à ne pas attribuer naïvement des significations récentes aux écrits du passé. S'il y a bien des épistémès distinctes, cela implique que la même notion ne signifie pas la même chose dans l'Antiquité, à la Renaissance et de nos jours. Cela signifie qu'il est abusif d'interpréter les discours du passé selon les concepts du présent, et, tout au contraire, qu'il faut à apprendre à penser comme ceux qui nous ont précédés au sein de leur époque.

L'attitude foucaldienne implique une historicisation et plus encore la recherche d'une cohérence historique. C'est une historicisation particulière qui insiste sur les discontinuités et cherche une explication de type structuraliste ou systémique. L L'épistémè forme un tout, elle se clôt sur son époque. Elle invite à ne pas projeter notre façon de connaître sur les auteurs du passé ou sur d'autres cultures. Il faut, au contraire, s'efforcer de reconstituer l'usage des concepts en les replaçant au sein de leur épistémè propre.

Révéler l’historicité de la pensée se heurte à l'accusation d'historicisme. Cette accusation n'est pas fondée. Historiciser une pensée n'empêche pas d'en discuter la validité et ne conduit pas au relativisme. Qu'un concept soit le fruit d'une structure épistémique en rapport avec l'époque et le contexte socio-historique n'évite pas d'avoir à juger de sa validité et de son utilité.

 

Bibliographie :

Canguilhem G., "Mort de l'homme ou épuisement du cogito", in Critique, XXIV, 242, Juillet 1967.

Dreyfus H, Rabinov P., Michel Foucault. Un parcours philosophique, Paris, Gallimard, 1984.

Elias N., La dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975.

Habermas J., Le discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 1988.

Viltard Yves, « L'étrange carrière du concept foucaldien d'épistémè en science politique », Raisons politiques 3/ 2006 (no 23), p. 193-202. www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-3-page-193.htm.

- Foucault M.,

Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966.
Entretien avec Madeleine Chapsal, La quinzaine littéraire, mai 1966.
L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1968.
Entretien filmé avec Fons Elders, 1971.
Entretien filmé avec Noam Chomsky, 1971.
Entretien (1972), "La justice populaire", publié dans Dits et écrits I, Paris, Gallimard, 1994.
Entretien (1977), « Le jeu de Michel Foucault », publié dans Dits et écrits III, Paris, Gallimard, 1994.

 

 


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