Une philosophie réaliste et pluraliste

 

Juignet Patrick

 

Une philosophie cherche nécessairement l'équilibre entre des considérations multiples (plus ou moins conciliables), afin de trouver une cohérence adaptée à la complexité de la réalité. Fruit de son époque, elle aura un intérêt si elle fournit une explicitation du monde et de l'homme un peu plus intéressante pour la connaissance et l'action, que celles qui la précédent ou la côtoient.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Une philosophie réaliste et pluraliste. Philosophie, science et société [en ligne]. 2017. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/la-philosophie-et-sa-critique/262-philosophie-realiste-pluraliste

 

Plan de l'article:


  1. Pour une démarcation de la philosophie
  2. De quelques principes fondateurs
  3. La pluralité des sciences plaide pour une épistémologie pluraliste
  4. Une ontologie plurielle explicite mieux le monde
  5. L’homme, qui est dans le monde, est lui aussi pluriel
  6. Les collectifs et les personnes forment société
  7. Conclusion : réalisme et pluralisme

 

Texte intégral :

1. Pour une démarcation de la philosophie

Avant même de commencer le philosophe doit s'interroger sur les différentes façons de penser et sur leur pertinence. Certaines, bien que très présentes, voire dominantes, sont trompeuses et de peu d’intérêt.

On connaît la formule célèbre de Bachelard "l'opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances". L'opinion, lorsqu'elle est collective et largement partagée, forme une idéologie. L’idéologie est une affaire d’affectivité, car elle dépend des conflits d’intérêts au sein de la société. C’est un savoir orienté, car intéressé, vis-à-vis duquel le philosophe doit se démarquer.

Prétendre discourir directement et de manière abstraite sur l’être, comme le fait la métaphysique, engendre un discours spéculatif qui ne peut être ni vérifié, ni démenti. La métaphysique dépasse les possibilités de la connaissance humaine et se révèle, par conséquent, sans intérêt. Le philosophe doit, au contraire, développer une argumentation appuyée sur des données empiriques fiables.

La philosophie peut et doit aussi se démarquer des mythes et des religions pour constituer une pensée fiable. Ce sont de grands récits dont nous avons besoin, mais qui nous abusent. « On ne devrait ni s’abuser soi-même, ni abuser les autres avec des mythes » affirme à juste titre Norbert Elias (Elias N., Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991, p. 55).

La philosophie apporte une connaissance qui n’est pas scientifique, mais qui peut, s'il s'en donne les moyens présenter une validité. Cette validité ne vient pas seulement d’un effort de rationalité et de bon sens, mais aussi d’une information large et bien documentée sur le sujet traité, d’un appui empirique solide. C’est seulement ainsi que la philosophie sera susceptible d’apporter un savoir intéressant sur la réalité.

Le rôle du philosophe n’est pas seulement de connaître, mais aussi de donner du sens. Il produit alors un récit, voire un "grand récit", qui portera et guidera la vie humaine. Il le fera utilement en fournissant un contrepoint cohérent aux mythes, aux idéologies et religions qui nous assaillent, tout comme aux passions destructrices sans cesse à l'œuvre. 

L’intelligence ne rend l’homme ni sage, ni prudent, ni avisé. L’avidité pour le pouvoir, les honneurs et l’argent, la haine, la jalousie, l’envie sont constantes. Les croyances religieuses et idéologiques font vivre les hommes dans des rêves qui tournent souvent au cauchemar lorsqu’elles sont associées à une volonté hégémonique.

La philosophie doit aussi proposer une éthique qui puisse faire contrepoids à l’effet des passions. Depuis les Lumières, une éthique humaniste qui vise à promouvoir le respect, la dignité, l’intégrité pour chaque individu humain s’est progressivement construite. Elle sous-entend une valorisation du bien commun, c’est-à-dire qui touche la majeure partie des personnes et non à un bien particulier qui profite à quelques unes.

Cette éthique se complète de lois, règles, institutions qui dépassent le champ de compétence du philosophe pour constituer ceux du politique et du juridique. Ainsi se trace une démarcation entre ce qui est du ressort de la philosophie et d’autres domaines.

La diversité des doctrines idéologiques et religieuses est inévitable. La philosophie doit admettre l’irréductible diversité des doctrines tout en défendant son identité propre. Celles, totalitaires, qui menacent l’ensemble en prétendant s’imposer par un prosélytisme exclusif, par la violence physique ou par un endoctrinement intégral conditionnant les individus dès l’enfance ne sont pas acceptables dans le cadre d’une éthique humaniste.

Face à cela, on peut lutter par l’éducation et les institutions. C’est une responsabilité politique que de mettre en route des programmes éducatifs enseignant l'humanisme et les valeurs républicaines, d’égalité, de liberté et de laïcité, ainsi que de mettre en place les institutions qui les garantissent.

On rétorquera que divers philosophes proposent des spéculations irréalistes et invérifiables et que certains se plaisent dans la rhétorique et l'idéologie. Comme le dit Jacques Prévert, dans le poème ironique Il ne faut pas :

Quant on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement.

Une philosophie rationnelle, informée, se gardant des dérives et des jeux sur les mots, est aussi un idéal vers lequel on peut tendre. Cet idéal le restera probablement indéfiniment, car la lutte entre l’obscurantisme et les Lumières, la croyance et la raison, l’intérêt et l’impartialité, la sophistique et la rigueur, est une lutte sans fin.

2. De quelques principes fondateurs

Le terme « monde » a de très nombreux sens, mais nous l’employons de manière précise et exclusive comme le concept de tout ce qui existe. Après Kant, on peut considérer que le monde est une idée de la raison visant la totalité. Le monde ainsi défini dépasse les possibilités de la connaissance humaine. C'est une idée régulatrice permettant de stabiliser la pensée.

Il est utile de conceptualiser la totalité, ne serait-ce que pour distinguer les différentes manières de l'aborder : métaphysique, ontologique et empirique. Définir le monde comme totalité implique qu'il n'y ait pas autre chose, comme un « autre monde », car au-delà du tout, il n'y a rien. Si le monde est tout, il est unique.

L’expérience est une relation au monde, médiatisée par la perception, organisée par l’intelligence, finalisée par la volonté de connaître et dépendante du contexte culturel dans lequel elle survient. Elle produit ce que l’on appelle la réalité. Supprimons par la pensée toute interaction avec le monde, il ne restera aucune réalité. Mais, il serait abusif d'en conclure que le monde ait disparu.

La réalité existe pour nous, relativement à notre expérience, mais quelque chose existe indépendamment de nous. On doit distinguer entre le monde en soi (tel qu'il est en dehors de nous) et la manière dont il nous apparaît (dont il se manifeste dans notre expérience).

Nous tordons incessamment la réalité selon nos perceptions, selon nos croyances, selon notre état psychologique ; mais pas complètement, car quelque chose en elle résiste et s’oppose. Connaître empiriquement consiste à cerner cette résistance. C’est une quête pour mieux construire la réalité, grâce à une expérience plus clairvoyante. La réalité vient d'une interaction avec quelque chose qui résiste, qui persiste, qui s'oppose, que nous devons intégrer et respecter.

Nous sommes amenés par le biais de l'expérience à nous interroger sur une existence autonome qui se manifeste au travers de la réalité. Par rapport à la réalité empirique qui est liée à notre expérience, il est nécessaire de supposer quelque chose qui existe indépendamment. Si le monde existe, cette existence peut être reliée à la réalité, car c’est cette existence indépendante qui vient contraindre l’expérience pour façonner la réalité et lui donner sa forme propre.

Kant avait évoqué l'idée de « chose en soi » (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, Flammarion, 1976, p. 177), mais nous ne reprendrons pas ce terme qui suppose une inaccessibilité radicale. Le terme de "réel voilé" utilisé par Bernard d'Espagnat est intéressant, car il correspond à une existence qui ne se réduit pas à nous, mais qui n'est pas déconnectée de la réalité (d'Espagnat B., Klein E., Regards sur la matière, Paris, Fayard, 1993, p.257). Finalement, nous proposons d'utiliser le terme de réel qui évoque l'option réaliste qui est la nôtre.

Les deux termes, réalité et réel, viennent du latin realitas et realis utilisés à partir du XIIIe siècle, dérivés de res, la chose. Sur le plan linguistique, le nom réel, formé avec la même racine que réalité, évoque la parenté des deux, le miroitement du monde selon qu’on le regarde par nos yeux ou qu’on le pense tel qu’il est. Les deux termes évoquent le réalisme ontologique de départ. Le réalisme tel que nous le concevons pose le réel comme catégorie ontologique pour penser le monde en lui supposant une existence effective indépendante de la pensée qui en décide.

3. La pluralité des sciences plaide pour une épistémologie pluraliste

La philosophie des sciences, l'histoire des sciences, l'histoire des idées et l’épistémologie forment un ensemble concernant la connaissance savante. Chacune a une spécificité, mais une même étude peut mélanger ces démarches.

Les sciences ont une importance toute particulière, car leurs façons de connaître apportent des garanties quant aux savoirs produits. C’est pourquoi une attitude relativiste vis-a-vis du savoir n’est pas admissible. Les savoirs scientifiques ont une valeur de vérité et une efficacité que n’ont pas les mythes. Les sciences produisent un savoir adapté à la réalité, validé collectivement, et qui est sans cesse contrôlé et réévalué.

Elles ont eu dans notre civilisation un rôle majeur de production d’un savoir concurrent à celui des idéologies et des religions et aussi un impact pratique massif par le biais de la technique C’est pourquoi il est particulièrement intéressant de comprendre ce que sont les sciences.

Concernant la pratique des sciences, la pertinence du réductionnisme dogmatique (systématique) est douteuse. Ses partisans y voient une condition de la science et de son unité. Historiquement, le réductionnisme de méthode a été effectivement l’une des conditions de la constitution de la science moderne. Il est assez évident que ramener au plus simple les phénomènes étudiés a permis de trouver des explications et des lois vérifiables.

Mais, l'évolution historique montre que progressivement les connaissances scientifiques se sont occupées avec pertinence de phénomènes de plus en plus complexes. Ainsi donc, le principe de réduction méthodologique (principe analytique) n'a pas été appliqué systématiquement. Il est raisonnable d'accorder une dignité aux aspects complexes et une dignité épistémologique aux connaissances qui s'y attachent.

Une épistémologie réductionniste est insuffisante pour un certain nombre de domaines, en particulier la biologie et les sciences humaines. Entre approche réductionniste et approche systémique, un équilibre doit être envisagé. Méthode analytique de décomposition vers le simple et méthode synthétique de prise en compte de la complexité doivent être utilisées à des degrés divers selon le domaine étudié.

Il y a une relation réciproque entre ontologie pluraliste et épistémologie plurielle. En effet, une vision moniste fondée sur l'unité de la substance et de la science plaide en faveur d'une épistémologie réductionniste, alors qu'une ontologie pluraliste est en faveur d'une épistémologie qui varie selon le niveau de complexité considéré afin d’y adapter la méthode. Plus le niveau est complexe et plus l’approche devra être globale.

Le pluralisme épistémologique n'est en rien un relativisme méthodologique à la façon de Paul Feyerabend du milieu de sa carrière (Contre la méthode). Nous disons seulement que plusieurs méthodes sont utiles, et que cette pluralité vient de l’adaptation au degré de complexité du champ étudié.

4. Une ontologie plurielle explicite mieux le monde

L’ontologie essaye d’établir un savoir raisonnable sur la constitution profonde du monde par delà ce que l’abord empirique peut amener. Une ontologie est toujours hypothétique et ne peut prétendre qu’à la vraisemblance. Elle donne des idées sur le monde et se justifie par ses effets en retour sur la connaissance, si tant est qu’elle se montre heuristique, au moins pour un temps.

Au premier abord, une ontologie se prononce sur ce qui existe. Nous défendrons un point de vue réaliste sur le monde considéré comme totalité immanente, assurément existante. Cela veut dire que le monde n’est pas une illusion, une apparence, le reflet d’autre chose que lui-même, en un mot, qu’il est bien réel. Cette position est indémontrable, mais elle est la seule plausible, car déclarer que le monde n’existe pas conduit vers des absurdités, comme de se trouver dans le néant.

Cette affirmation de l’existence du monde doit être complétée par la distinction entre les deux formes identifiables de l’existence : ce qui existe en dehors de nous (en soi) et ce qui existe pour nous (par l’expérience). En effet, il est prudent de ne pas confondre ce que nous percevons et concevons du monde (la réalité) avec ce qui constitue le monde (le réel).

L’histoire invite à convoquer, pour penser le monde, l'évolution des sciences empiriques. Si on compare l’Univers connu du XIIe siècle et celui du XXIe siècle, ils sont sans commune mesure. Il existe pour nous des choses inenvisageables dans les siècles précédents : les particules élémentaires, l’étrange domaine quantique, les ondes radio-électriques, les cellules vivantes, les virus et bactéries, les galaxies, un cosmos en extension, etc.

Malgré une volonté tenace, la science ne s’est pas unifiée et on continue à enseigner, étudier et pratiquer des sciences différentes. Les objets d’étude sont divers et ils renvoient à des types de faits bien différents. Ceux étudiés par le chimiste ne sont pas de même nature que ceux étudiés par le biologiste ou le sociologue. On doit donc distinguer divers domaines ou divers champs de la réalité.

Il s’ensuit que ce qu’on nomme de manière générique la réalité n’est pas homogène et isomorphe (elle n’est pas la même partout). Depuis leur apparition au XVIIe siècle, les sciences procèdent à de grandes découpes qui indiquent une pluralité des formes d'existence de la réalité.

Ces découpes de la réalité laissent supposer que le réel est lui-même différencié, car il y a une relation entre le réel et la réalité. La constitution du monde en lui-même influe sur la réalité telle que nous la construisons surtout dans les sciences qui s’efforcent par leur méthode de se confronter au réel en s'adaptant aux déterminations que chaque niveau du réel impose aux différents champs de la réalité. Le monde est unique et immanent, mais il n'est pas homogène.

D’après ce que nous connaissons, autant du point de vue cosmologique, biologique ou géologique, le monde n’est pas fixe, il évolue dans le temps. Si l’on se place du point de vue de l’Univers, au cours de cette évolution, des différenciations se sont créées, des niveaux d’organisation non réductibles les uns aux autres sont apparus.

Très grossièrement, au vu des connaissances actuelles, on peut nommer comme niveaux présentant une homogénéité et une stabilité suffisante pour être considérés ceux de la physique, de la chimie, de la biologie, de la cognition humaine et du social. Cette cartographie n'a rien de fixe ni de définitif et elle est susceptible de changer si les connaissances évoluent.

Les critères de différenciation sont les suivants :

  • le déterminisme qui règne au sein de chaque champ du réel n'est pas le même,

  • les faits qui manifestent chaque champ ont des caractères différents,

  • ces faits ne sont pas connaissables selon les mêmes méthodes scientifiques, ni régis par les mêmes lois.

La manière la moins triviale de caractériser les formes du réel est de les considérer comme des formes d'organisation qui se traduisent dans la réalité par des régions nomologiques identifiées par les sciences. On ne peut pas en dire grand-chose de plus sans entrer dans des spéculations invérifiables, ce que nous nommons la métaphysique.

5. L’homme, qui est dans le monde, est lui aussi pluriel

L’homme étant dans le monde, il est participe des diverses formes d’existence. Il apparaît comme un être biologique doté de capacités intellectuelles et vivant dans un tissu social. Le clivage cartésien disparaît sans qu’il soit besoin de faire prévaloir un matérialisme réducteur ou un idéalisme. L’anthropologie résultante est fondamentalement plurielle.

L'individu humain étant concerné par les trois dimensions : biologique, cognitivo-représentationnelle et enfin sociologique, la conséquence épistémologique est que, si on prétend l'étudier, il faut tenir compte de ces trois aspects et n’en évincer aucun. Le réductionnisme n'est pas de mise dans les sciences humaines et sociales.

Certains récusent l’existence d’un niveau cognitif et représentationnel de complexité supérieure au neurobiologique. L’affaire n'est à ce jour pas encore tranchée. Il n’en reste pas moins que les capacités à connaître et à se représenter le monde, qui se manifestent par l’intermédiaire des individus et de leurs actions, ne flottent pas dans les airs, ni ne tombent du Ciel des Idéalités.

Chaque homme doit son individualité à la synthèse unifiante qui se produit au sein de la pluralité de niveaux d'organisation qui le constitue. Dit autrement, l'homme est inclus dans un monde pluriel qui, nécessairement, le constitue et il s'individualise au sein du monde comme entité autonome grâce à une synthèse dynamique et fluctuante au cours de sa vie.

L’humain n’est pas Sujet hors du monde qui puisse le contempler, un Esprit séparé de la matière. L’homo sapiens est un vivant parmi les autres. Mais, à un moment donné de son évolution, il a acquis une spécificité d’espèce lui donnant un intelligence et il s'est mis à vivre en groupe formant des sociétés de plus en plus vastes et complexes. Pour autant, il n’a pas perdu son être biologique. L’homme est bien un vivant pris dans l’évolution et dont l'être participe du biologique. Mais, de plus, il est porteur d’une capacité cognitive présentant une autonomie qui explique l'intelligence, la pensée, la créativité et les possibilités culturelles de l'homme.

Les notions de corps et d’esprit produisent une opposition nuisible pour la compréhension de l'homme. Cette conception spontanée reprise du point de vue philosophique entraîne la pensée vers des impasses et des confusions. Comme l’a dit Gilbert Ryle en 1979, nous devrions essayer de nous passer de ces deux notions trompeuses. Au moins dans le cadre d’une pensée savante, philosophique ou scientifique.

On peut très facilement les remplacer par les concepts de biologique et cognitivo-représentationnel conçus comme niveaux émergents non substantiels. Le support de l’activité intellectuelle a une existence qui n’est aucunement spirituel ou assimilable à l’esprit-substance.

Les connaissances actuelles montrent qu'il est difficile de séparer chez l’homme le biologique et le cognitif. Ces deux niveaux sont imbriqués et procèdent l’un de l’autre, mais des arguments sérieux plaident en faveur de la séparation des deux. Ils sont de deux types : - Les capacités cognitives ont manifestement une détermination qui leur est propre. - Si le cognitif est évidemment en relation avec le cerveau, aucun lien de causalité directe entre les deux n'est démontré.

L’homme possède individuellement les capacités donnant les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, et finalement la pensée sous ses différentes formes. Ce qui fonde ces capacités est un mode d'existence (d’organisation et d’intégration, si on veut le qualifier) dont on peut supposer qu’il émerge du neurobiologique et s’en différencie par un degré ultime de complexification.

Ce niveau cognitif est le réceptacle des apprentissages, de l’éducation, de la culture, des normes sociales, et il est l’objet de remaniements constants. Il est évolutif et en apprentissage permanent. En même qu'il émerge et existe, il se construit et prend une forme et un contenu précis.

6. Les collectifs et les personnes forment société

Les conduites humaines façonnent l’environnement d’une manière qui est sans équivalent dans le règne animal. L’homme ne vit pas dans un environnement naturel, il vit dans l’environnement social et culturel qu’il a forgé. L’évolution sociale le plonge dans des contraintes économiques et techniques de plus en plus fortes qui le façonnent en retour.

On peut désigner par le terme générique de « collectif » les ensembles de personnes interdépendantes et interagissantes, qu'elles en aient conscience ou pas. Elles exercent des fonctions au sein du groupe, fonctions qui en assurent la pérennité et qui, si elles ne sont pas effectuées, conduisent à sa dissolution. Ces fonctions sont en rapport avec les grands enjeux des collectifs humains qui concernent la parenté, le pouvoir, l'économie et enfin l'appartenance au groupe.

Ces fonctions impliquent des conduites finalisées de la part des individus qui les assument. Ce qui fait la force prescriptive du social tient à l'organisation elle-même qui est portée par chacun des individus en tant que membre du collectif. « Cet ensemble de fonctions que les hommes remplissent les uns par rapport aux autres est très spécifiquement ce que nous nommons la société. Ces structures sont ce qu'on peut nommer les structures sociales », dit Norbert Elias.

Cette organisation concerne trois aspects principaux : la parenté et les alliances, la production des biens et services, et le pouvoir.

Toutes les sociétés organisent la parenté selon un système précis. Cette organisation implique un certain type de rapports entre les hommes et les femmes, les générations, les groupes familiaux, et débouche sur des échanges, des alliances, des oppositions et, par là, structure les relations qui seront dites, de ce fait, sociales.

L'économie concerne la production, l'utilisation et la répartition de biens et services. Elle est toujours organisée selon une répartition des tâches et des rémunérations, ce qui implique un système d'échange, d'alliance et d'opposition et, par là, structure les relations entre les individus et les groupes sociaux.

Le pouvoir politique distribue et hiérarchise le commandement (les prises de décision et leur mise en acte) et la répartition des richesses. Il énonce et justifie l'ordre social et cherche à le pérenniser ou parfois à le changer. Il le fait au travers des institutions et de lois qui encadrent la vie sociale.

Ces trois aspects impliquent toujours des collectifs car, d'évidence, il n'y a pas de parenté ni d’alliance pour un individu seul, pas de commerce avec soi-même, pas de pouvoir sans personne à commander. Pour que tous ces aspects existent, il faut des individus liés entre eux selon un ordre. L'unité de base du social n'est pas « l'individu », mais la forme émergente minimale du collectif. À un moment donné, apparaît un ensemble qui a une existence propre et, par là, impose des effets.

Le social « passe par » ou « nécessite » l'individu, et plus précisément la personnalité de ceux-ci. Les institutions d’une société viennent forger la personnalité de base des individus qui rétroagit sur les institutions. Norbert Elias ou Bourdieu parlent en terme « d’habitus » et s’interrogent sur la manière dont l’évolution sociale modifie les habitus. Les collectifs tirent leur pérennité des individus humains pourvus d’une personnalité qui les compose et les recompose en permanence au fil des générations.

La société peut être pensée comme un ensemble de collectifs composés de personnes, ensemble qui est lui-même un collectif à une échelle supérieure.

Les faits sociaux se produisent par l’intermédiaire des individus humains pris dans des collectifs. La capacité cognitive humaine sert de médiation aux collectifs constituant le social au travers des règles, lois, normes et institutions. Le politique peut être conçu comme l’impact d’une pensée qui infléchit le social. Cette inflexion suit, selon les cas, l’intérêt général ou l’intérêt de groupes sociaux particuliers.

7. Un grand récit ? 

À partir de ces présupposés un récit philosophique qui donnerait du sens au monde et une place à l'homme, est il possible ?

Nous ne connaissons qu'une infime partie du monde, donc le premier principe de notre récit sera la prudence. Le peu que nous savons, montre que le réel en lui-même n'est pas d'un seul bloc et se diversifie en forme d'existence différentes. Cela nous dit qu'il n'y a pas d'unité du monde et qu'il est vain de vouloir le subsumer sous un concept général (le monde comme matière, le monde comme volonté, le monde comme Idée, par exemple).

Le réel pour ce que nous en connaissons est actif et évolutif et c’est précisément ce qui produit les différenciations entre formes d’existence. Notre monde n’est pas figé. Nous sommes dans un monde en devenir et dont l’avenir nous échappe.

L’homme étant dépositaire d’une forme particulière d’existence, que nous avons nommées cognitive et représentationnelle, il peut acquérir une distance et penser les autres formes d’existence, en particulier celles qui le déterminent massivement : le biologique et le social. Par cette distance et les quelques pensées rationnelles qu’il arrive à formuler, il acquiert une certaine liberté, comme l'avait indiqué à sa manière Emmanuel Kant.

La personnalité des individus synthétise des influences plurielles hétérogènes et ce rassemblement est conflictuel et peu cohérent. La sagesse ne vient donc pas spontanément à chaque individu humain. Dès lors, le but d’une éthique sera d’endiguer les passions délétères et de favoriser celles qui sont positives pour permettre une vie individuelle et sociale décente. La vie humain a besoin d'être encadrée guidée par une éthique encadrée par une morale qui se traduisent dans une politique puisque l'homme vit en société.

Conclusion

Notre philosophie est réaliste, au sens où elle admet l’existence réelle du monde, elle est empirique, dans la mesure où elle accorde du poids à l’expérience et aux démentis de la réalité et, surtout, elle est pluraliste, car elle conclut à une diversité du monde.

Le triple  pluralisme (ontologique, épistémologique et anthropologique) proposé n’est pas un principe de départ, c’est l’aboutissement d’une réflexion appuyée sur les savoirs contemporains. L’homme est concerné par le pluralisme. Chez lui, les niveaux d'existence biologique, cognitif et social sont enchevêtrés et en interaction les uns avec les autres. S’il y a une légitimité à les individualiser, c'est parce qu’ils ont chacun une spécificité et leur part dans la détemination des conduites. 

L'individualisation ontologique du niveau cognitif qui semble plausible donne un fondement à l'autonomie de la pensée. Outre la connaissance rationnelle la pensée permet de formuler une loi commune et des visées éthiques qui régulent (un peu) les conduites humaines. Ce qui a une importance pratique certaine. 

 

Bibliographie :

Elias N., Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991.

Espagnat B., Klein E., Regards sur la matière, Paris, Fayard, 1993.

Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967.

 


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