Reconstruction historique - Reconstruction rationnelle (définitions)

 

Rationalité pure ou histoire des idées ?

Richard Rorty a opposé la reconstruction rationnelle à la reconstruction historique des œuvres du passé (« Quatre manières d’écrire l’histoire de la philosophie », in Gianni Vattimo (dir.), Que peut la philosophie et son histoire ?, Seuil, 1989).

L'histoire des idées vise avant tout à reconstituer de manière fidèle les œuvres, dans le langage qui est celui de l’historien, tout en respectant leur langage propre et en se soumettant à la maxime de l’historien britannique Quentin Skinner : « Ne pas attribuer à un auteur d’avoir voulu dire ou faire quelque chose qu’il ne pourrait pas être amené à reconnaître comme une description correcte de ce qu’il a voulu dire ou de ce qu’il a fait ». 

On peut aussi comme le propose Robin G. Collingwood mettre au jour des complexes de questions-réponses formant un ensemble et ayant une historicité. Un ensemble donné n'a pas toujours été là, il a surgi à un moment de l'histoire des idées. À quoi s'ajoute la reconstitution du processus de pensée conduisant d'un ensemble à un autre.

Ou encore, avec Michel Foucault, on peut s'attacher à « l'histoire de ce qui rend nécessaire une certaine forme de pensée » (Dits et écrits, p. 221).

La reconstruction rationnelle est bien différente. Elle présente les œuvres du passé de la manière la plus rationnelle possible pour en évaluer les thèses et les arguments, ce qui implique le plus souvent de reformuler les doctrines de façon « systématique », ce qui permet de juger de leur rigueur et de leur intérêt.

Les sciences

En ce qui concerne les sciences, la question est de savoir si elles doivent être étudiées à l’intérieur de leur logique propre, selon leur propre normativité (comme le soutiennent Cavaillès et Bachelard), ou, au contraire, comme étant des modes de raisonnement assis sur une large base épistémique, irréductibles aux seules sciences (ainsi que le soutiennent Meyerson, Metzger, et plus tard, – d’une manière différente – Foucault). 

L’épistémologie historique (terme proposé par Dominique Lecourt en 1969) vise à éclairer non seulement l’émergence des concepts scientifiques, mais aussi les « rationalités » plus larges qui les rendent possibles. Une reconstruction épistémologique purement rationnelle étudie la connaissance se construisant à l’intérieur d’une logique exclusivement scientifique et sans se priver de s'associer à une reconstruction historique qui fait intervenir le contexte, le cheminements des auteurs et plus largement les débats dans la culture savante de l'époque.

On peut légitimement à la fois contextualiser une science et « assumer la question difficile de la validité des théories » (Jean Gayon). Dit autrement, on peut articuler reconstruction historique et reconstruction rationnelle au sein de l'épistémologique historique.

La philosophie

En philosophie, le problème est le même bien que le formalisme et la rigueur soient moindres.

On peut s'attacher au contexte de la vie personnelle de l'auteur, à la situation politique, économique et sociale, ou encore à aux façons de penser et à l'épistémè de l'époque, et considérer que ce sont eux qui donnent sens aux idées et problèmes.

Inversement, on peut s'intéresser aux arguments pérennes, à la validité des raisonnements, et évaluer les idées pour elles-mêmes. On suppose alors une possible autonomie de l'argumentation qui peut être considérée et testée indépendamment du contexte.

Les deux méthodes, souvent opposées, sont en vérité complémentaires. La relativisation au contexte, indispensable pour bien comprendre les idées des auteurs (et ne pas y projeter des interprétations anachroniques), n'empêche pas de réfléchir à la rationalité et au bien fondé d'une doctrine. Les deux abords se complètent utilement.

 Voir aussi : Épistémologie - Philosophie des sciences