La pensée et sa genèse

 

Dans une approche empirique, il est intéressant de considérer la pensée comme une action dynamique qui se déploie dans le temps. Sur cette base, on peut chercher comment elle se constitue et interroger les capacités intellectuelles qui la produisent.

In an empirical approach, it is interesting to consider thinking as a dynamic action that unfolds over time. On this basis, we can investigate how it is constituted and to question the intellectual capacities which produce it.

 

Pour citer cet article :

Juignet, Patrick. La pensée et sa genèse. Philosophie, science et société. 2019. https://philosciences.com/origine-pensee.

 

Plan de l'article :


1. Un choix à faire dans la pluralité des approches de la pensée
2. Le rôle des langages et diverses formes de représentation
3. Les fonctions et processus mis en jeux
4. Y a-t-il une autonomie de la pensée
5. Une dynamique de la pensée
Conclusion : un niveau générateur


 

Texte intégral :

1. Un choix à faire dans la pluralité des approches de la pensée

1.1 La pensée comme donnée empirique

Un historien de la philosophie va nous permettre de situer notre propos, c’est Robin George Collingwood. Il affirme que toute histoire de la philosophie est une histoire de la pensée et propose, la méthode du re-enactment, que nous traduirons par remise en acte1. Il s’agit pour l’historien de reproduire, de ré-effectuer l’acte de penser des auteurs du passé. Collingwood considère la pensée comme un acte reproductible (si on s’en donne les moyens). On peut estimer que c'est également valable au présent et à titre individuel. Les pensées ne persistent pas, elles ne se gravent pas spontanément dans le marbre, ni ne s’impriment d’elles-mêmes sur du papier. Leur existence est fugace, mais répétable ; ce qui a été pensé peut être repensé. Ce sera notre point de départ. Nous partirons du principe selon lequel la pensée demande toujours à être produite ou reproduite activement.

Un second principe fondamental vient de l'abord empirique que nous souhaitons adopter. Nous ne considérerons que les pensées mentalisées (formulées et perçues par soi-même) ou communiquées (reproductibles et perçues par les autres), c’est-à-dire qui sont l’objet d’une expérience. La pensée ainsi définie correspond à un ensemble phénoménal, dont la plupart des humains font l’expérience, car elle est intimement liée aux langages qui l’expriment et la constituent en même temps. La pensée prend toujours une forme qui la rend perceptible. Ce sera le second principe de cette étude. Les pensées sont perceptibles et il est donc possible de les décrire empiriquement.

Cela implique de séparer la pensée des processus intellectuels qui contribuent à la forger et qui, eux, ne sont pas perçus et sont donc souvent dits « inconscients ». La raison pour distinguer les processus produisant la pensée de la pensée produite et actualisée, est qu’ils n’ont pas le même statut ontologique. Il est donc important de les différencier (voir après § Pensée et inconscient).

Ce choix, de nommer pensée ce qui est perçu comme tel, est une manière assez commune de considérer ce que penser veut dire. La plupart des humains font l’expérience d’une pensée partagée, sauf deux catégories, les behavioristes résolus à voir uniquement des comportements et les solipsistes pour qui la pensée est enclose et intransmissible. Nous admettrons donc, ironiquement, faisant confiance à ces auteurs, que l'on ne peut savoir ce qu’ils pensent. Mais que ce n’est pas le cas pour la majorité des humains. La pensée se manifeste communément de manière phénoménale. Il est absurde de le nier et infondé de lui supposer une forme d’être fantomatique et solipsiste de nature transcendante.

L’acte de penser est coextensif à son expression, ce qui permet des études empiriques. On peut en faire (si on s’en donne les moyens) une description empirique présentant un certain degré d’objectivité. Cette étude permet de noter les divers aspects sous lesquels elle se manifeste et de constater qu’il y a une grande diversité des formes de la pensée. Les décrire en détail demanderait une encyclopédie géante. Nous nous limiterons à une catégorisation et une brève description des divers types communément rencontrés.

1.2 Les différentes formes de la pensée

La forme de pensée la plus répandue est la pensée imaginative. Elle est constituée par les rêves nocturnes, les rêveries diurnes, les fantasmes, la poésie. Elle inspire la peinture, la littérature et le cinéma. Elle participe aux autres types de pensées, y compris celles qui se veulent sérieuses et adéquates à la réalité (comme a pu le mettre en évidence Gaston Bachelard).

En second lieu, la pensée concrète est très présente aussi. Elle permet de comprendre l’environnement à partir de ses qualités sensibles et propriétés mécaniques. Elle dirige les manières de procéder, les stratégies pratiques. Elle permet de prévoir, d’anticiper et de planifier l’action compte tenu des contraintes physiques régissant notre environnement. Elle permet de manipuler correctement les objets et les dispositifs mécaniques en comprenant comment ils fonctionnent et en anticipant leurs réactions.

Nous évoquerons aussi la pensée visuelle et la pensée  musicale. Par la pensée musicale, le compositeur invente des formes sonores qu’il perçoit comme telles sans le secours des oreilles et qu'il écrit selon une syntaxe codifiée par le solfège.  Certains ont renversé le processus en faisant prédominer la notation (musique dodécaphonique par exemple) ou les processus picturaux aléatoires sur l’imagination préalable des formes. Le peintre, le dessinateur, le graphiste, inventent des formes visuelles notées graphiquement selon une codification adaptée plus libre. On peut en rapprocher la pensée diagrammatique qui utilise des dessins codifiés, des schémas pour se formuler. Dans certains cas, ou pour certaines personnes, les schémas sont bien plus efficaces que le langage conventionnel ou formel pour arriver à penser. Le diagramme permet une schématisation de l’intuition, une première mise en forme synthétique.

La pensée ordonnée classe et règle l’environnement concret et social de l’Homme. Elle a été nommée « pensée sauvage » par Lévi-Strauss ou, par d'autres, logique naturelle ou encore pensée classificatrice. La classification a joué un rôle majeur dans l'étude de l'environnement terrestre sous la forme de ce qui a été nommé « histoire naturelle » au XIXe siècle avec Carl von Linné, Georges-Louis Leclerc de Buffon et Jean-Baptiste de Lamarck. Cette pensée concerne aussi la société et règle les conduites individuelles et collectives en fonction des catégorisations adoptées collectivement. Il s’agit d'abord de la parenté du statut social qui suscitent une catégorisation précise des personnes (variant d’une culture à l’autre) à laquelle s’attachent ensuite des prescriptions et prohibitions, des droits et devoirs.

Enfin, il y a la pensée rationnelle, celle utilisée dans les sciences et la philosophie. Elle associe selon des règles des concepts définis et cohérents entre eux. Dans le cadre de la rationalité, un raisonnement est clair, communicable, reproductible et peut être accepté ou démenti par toute personne capable intellectuellement. Il est donc partageable et réfutable, sans arbitraire, au vu de sa qualité et des postulats de base. La pensée rationnelle peut devenir pensée formelle comme en mathématique ou dans la logique formelle classique (aristotélicienne) ou moderne. Les langages utilisés sont entièrement définis et codifiés et non verbaux (chiffres, connecteurs logiques, formules). Dans ces formes de la pensée, les raisonnements sont reconnus comme vrais au titre du respect de règles communément acceptées et uniquement à ce titre.

La connaissance scientifique s’appuie principalement sur les derniers types de pensée qui viennent d’être évoqués, mais de plus, elle utilise des concepts, des modèles de raisonnement et des paradigmes d'ensemble qui lui ont été légués par les générations précédentes. Elle est fortement encadrée en vue d’être partageable et contrôlable.

La pensée ordinaire est souvent un mixte mal identifiable, car elle est issue d’une utilisation dans des proportions variables des modes qui viennent d’être présentés. C’est une pensée relativement raisonnable utilisée au quotidien pour vivre et communiquer et pour représenter la réalité qui nous environne.

Cette pensée mixte, pauvre pour la connaissance objective. Toutefois, lorsqu’elle est peu dirigée, laissée vagabonde, connectée au ressenti, remplie d’images, de souvenirs et de sensations, est par contre porteuse d’une richesse immense en ce qui concerne la vie affective et relationnelle humaine. Elle s’épanouit dans la littérature et la psychanalyse. Mais elle peut prendre des formes obscures et peu transmissibles.

On en parle rarement, mais il y a aussi une pensée délirante qui revêt divers aspects. Dans les bouffées délirantes aiguës, elle est imaginative, riche, floue et irrationnelle. Les délires en réseau sont verbaux et plus construits, ils se développent en agrégeant divers éléments autour d’un thème central. Les délires en secteur, fondés sur un postulat fondamental, sont rationnels et parfois même d'un rationalisme excessif.

Il existe de nombreuses formes de pensée. Nous en avons identifié quelques-unes sans prétendre à l’exhaustivité. Il s’agit là de catégories descriptives correspondant à une multitude de faits empiriques. Nous détaillerons plus loin deux d’entre elles.

2. Le rôle des langages et des formes de représentation

2.1 Langage conventionnel et pensée

Les discussions savantes portent généralement sur les relations entre la pensée et le langage verbal conventionnel (les langues communes ou formalisées).

Pour Gaston Bachelard :

« Oui, les mots sont là, avant la pensée, avant notre effort pour renouveler une pensée. Il faut s’en servir comme ils sont. Mais la fonction du philosophe n’est-elle pas de déformer assez le sens des mots pour tirer l’abstrait du concret, pour permettre à la pensée de s’évader des choses ? Ne doit-il pas, comme le poète, « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » ?2.

Deux camps s’affrontent, celui de la séparation entre langage et pensée, conviction présente aussi bien dans la philosophie, en linguistique ou dans la récente linguistique cognitive, et à l'opposé le camp des partisans d’une osmose entre des deux.

Pour Ferdinand de Saussure, avant l’acquisition d’une langue particulière, la pensée n’est qu’une « masse amorphe et indistincte »3. Le langage avec sa structure permet une mise en forme de la pensée. C’est la langue qui impose à la pensée son découpage. Pour Noam Chomsky, la formation de la pensée est la principale fonction du langage, bien avant la communication.

En 1957, Noam Chomsky publie Structures syntaxiques où il affirme que le langage vient d'une capacité innée et qu'il existe une grammaire universelle. Il formule l'hypothèse selon laquelle l'individu contribue en grande partie à l'élaboration de la structure du langage (Conférence 1971). Avec sa grammaire générative, il met en évidence le schématisme fondateur du langage. Si on admet ces deux propositions, plusieurs explications sont possibles.

Il y a eu tellement de travaux sur ce sujet qu’il paraît impossible d’en faire le tour et assez vain de vouloir rajouter quoi que ce soit. Notre propos ne sera donc de ne pas de remettre la question en jeu, mais de la poser différemment. Pour nous aider, nous citerons Alfred North Whitehead, car son propos n'est pas trop éloigné du nôtre, même si son vocabulaire est différent. Surtout, il n’y a pas de place dans la philosophie de Whitehead pour le concept de substance, et donc la question d'une substance pensante ne se pose pas.

Alfred North Whitehead, dans une série de conférences, réunies sous le titre Modes de pensée, énonce que :

« De tous les moyens d'expressions de la pensée il est hors de doute que le langage est le plus important. On a même soutenu que le langage est la pensée, et que la pensée est le langage. [ ... ] dès lors que l'on adopte une telle doctrine extrême il est difficile de comprendre comment est possible la traduction d'un langage dans un autre [...] en réalité on a d'abord conscience d'idées inexprimées verbalement »4.

Il en conclut :

« Admettons donc que le langage n'est pas l'essence de la pensée. Mais cette conclusion doit être soigneusement limitée. En dehors du langage la rétention de la pensée, le rappel facile de la pensée, l'entrelacement de la pensée dans une complexité supérieure, la communication de la pensée, tout cela est gravement limité »5.

On voit que l’on peut douter de la séparation du langage et de la pensée, quoique, par ailleurs, pas vraiment. L'affaire semble confuse. On peut soupçonner qu'il y a peut-être là un mauvais problème sans solution satisfaisante. Plutôt que d’admettre une séparation imparfaite des deux, avec diverses nuances à envisager, nous allons envisager les choses autrement.

On peut aussi faire appel à Charles Sanders Pierce qui a refusé de séparer la pensée et les signes, car les seuls cas de pensées identifiables sont des pensées en signes. Cela semble effectivement assuré. La seule pensée qu’il soit possible de connaître directement est la pensée par signes ou mise en mots. Citons la traduction de Claudine Tiercelin :

« toute pensée doit nécessairement être en signes » …. « La pensée et l’expression sont en réalité une seule et même chose » …. Les signes « sont la trame et la chaîne de toute pensée […] de sorte qu’il est faux de dire simplement qu’un bon langage est important pour bien penser. Car il est l’essence même de la pensée »6.

Il n’y a pas, selon Pierce, d’un côté la pensée, de l’autre le signe, d’un côté le sens, de l’autre l’expression, mais un renvoi permanent de l’un à l’autre, et ce, dans les deux sens7.

Pour notre part, nous serons plus radical dans la formulation en refusant d’envisager la relation entre la pensée et le langage, car cette formulation contient déjà l’implicite une séparation-opposition entre les deux, séparation qui rejette ipso facto la pensée dans un arrière-monde intangible dont elle sortirait grâce au langage.

Parmi les linguistes contemporains, un bon nombre considère que l’organisation du langage gouverne la pensée. Le langage génère la pensée, la structure, et lui confère sa capacité de représentation du réel. Le langage n’est pas une traduction de la pensée qui existerait comme antérieure et indépendante, le langage catalyse la pensée8.

Selon François Rastier, le sens n’est pas étranger au signe. Cet auteur pense que le langage et de la pensée sont liés9. François Recanati soutient la thèse selon laquelle la pensée n’est possible qu’avec le secours du langage, la parole, une parole éventuellement intériorisée, il « assigne au langage un rôle constitutif et non pas seulement instrumental »10.

Cependant, notre manière d’expliquer l'osmose entre pensée et langage est différente de celle des linguistes. Elle passe par la théorisation des processus et fonctions qui contribuent à la genèse de la pensée. Notre perspective est celle d’une construction active, d’une genèse dynamique de la pensée.

2.2 Plus largement, la capacité sémiotique

La description faite précédemment montre que le langage verbal conventionnel n’est pas le seul qui soit utilisable pour penser, ni le plus fréquemment utilisé. On ne peut s’arrêter aux langages verbaux conventionnels ni aux processus cognitifs rationnels comme il est habituel en philosophie pour penser la pensée. Il existe une diversité de formes sémiotiques (formes de représentation) et une diversité de processus cognitifs qui sont diversement mis en jeu, ce qui explique la diversité des formes de la pensée humaine.

Pour ce qui est des formes sémiotiques, nous les avons déjà énumérées dans la description. La forme sémiotique utilisée peut être verbale conventionnelle (parlée ou écrite), formalisée (logico-mathématique), schématique (diagrammatique), ou imagée (picturale), ou gestuelle (gestes expressifs, symboliques ou codifiés), ou musicale (solfège). Umberto Eco a développé une vision large et synthétique de la sémiotique dans Sémiotique et philosophie du langage, à laquelle nous nous référons.

La pensée par image peut être sophistiquée et véhiculer des concepts. Il peut y avoir une pensée philosophique par l’image que ce soit par la peinture ou par le cinéma qui nous montrent la puissance évocatrice de l’image pour faire penser le spectateur y compris à des problèmes philosophiques.

Un témoignage d’Albert Einstein montre la diversité des formes sensibles sur lesquelles la pensée peut s’appuyer. Il décrit ainsi son rapport au verbe au mathématicien français Jacques Hadamard :

« Les mots et le langage écrit ou parlé ne semblent pas jouer le moindre rôle dans le mécanisme de ma pensée. Les entités psychiques qui servent d’éléments à la pensée sont certains signes ou des images plus ou moins 'claires' qui peuvent 'à volonté' être reproduits ou combinés. Les éléments que je viens de mentionner sont, dans mon cas, de type visuel et parfois moteur. Il arrive même que ma pensée soit de type musculaire ».

Mais enfin, son travail théorique montre qu’il maîtrise parfaitement le langage mathématique, y compris dans des formes sophistiquées, ainsi que les concepts de la physique qui y sont associés, ce qui ne peut se faire par décharges musculaires. En tout cas, cette conception corrobore l’idée que la pensée emprunte toujours des formes perceptibles pour se constituer.

Sur la relation entre pensée symbolique et pensée conceptuelle, on lira les belles études cliniques de Jean Piaget dans La formation du symbole chez l’enfant.

Il écrit :

« c’est à l’âge de l’apogée du symbolisme que les noms et les rêves sont projetés dans la réalité externe. Au contraire, c’est lorsque le symbolisme est en baisse et que les concepts vrais succèdent aux préconcepts imagés que la pensée donne lieu à une prise de conscience suffisante pour que son fonctionnement acquiert une localisation introspective relative »11.

Autrement dit, ce sont les progrès opératoires abstraits et le passage vers une pensée verbale conceptuelle qui favorisent la dissociation entre le subjectif et l’objectif.

Il faut envisager comment les formes sémiotiques viennent à constituer les divers modes de pensée. Comment envisager celle-ci ?

3. Les fonctions et processus mis en jeux

3.1 Les processus cognitifs

Nous avons vu plus haut la difficulté à lier ou séparer pensée et lange et, plus largement pensée, et capacités sémiotiques. L'idée pour reposer autrement le problème est de faire intervenir les processus cognitifs. En les définissant convenablement, on a une chance de mieux expliciter la pensée.

D'évidence, pour former la pensée, les langages ne suffisent pas, il faut des processus qui la guident et donnent à la pensée un contenu différencié et intelligible. Ces processus sont essentiels pour former la pensée, lui donner une consistance intelligible. Les concernant, le domaine est immense et les appellations diverses. Il s’agit de tout ce qui a été supposé à titre théorique (schèmes, structures, fonctions, instances, formes logiques) pour expliquer les divers  processus qui guident la pensée. Nous nous limiterons à deux exemples, le concept de schème employé par Jean Piaget et celui de processus psychiques.

Pour cet auteur, un schème est une structure ou une organisation qui sert à expliquer les performances ou actions qui peuvent être aussi bien des actes sensori-moteurs, ou de type relationnel, symbolique ou purement intellectuel (opératoire abstrait). Il constitue un ensemble, une totalité fermée12 qui s’exécute en entier. Il ne renvoie pas au mental, même s’il sert dans certains cas à constituer des images mentales, par exemple, dans l’activité perceptive13.

Dans la perspective de Piaget, le schème existe chez l’individu sous une forme ou une autre. Il est construit et élaboré au cours de l’enfance et puis à l’âge adulte par assimilation et accommodation. Les schèmes gouvernant un acte de pensée ne sont pas conscients. Un schème n'est « ni perceptible ni directement introspectible et l'on ne prend conscience de ses implications qu'en répétant l'action et en comparant ses résultats successifs »14.

Le schème est une structure fonctionnelle qui effectue des opérations, des transformations sur les contenus cognitifs que ce soit des représentations du concret ou des représentations abstraites logico-mathématiques ou encore imaginaires porteuses d’une dimension motivationnelle et affective. La pensée, selon les schèmes mis en jeux, aura une forme rationnelle ou imaginative. Quand on rassemble les différents schèmes évoqués ci-dessus dont le nombre est immense, on a un appareil cognitif très complexe.(Sur le statut ontologique de ces structures, schèmes, processus, fonctions (voir l'article : L'émergence du niveau cognitif chez l'Homme).

La psychanalyse a identifié le psychisme ou appareil psychique qui est bâti sur le même principe. Le psychisme n'est pas perceptible, il est évoqué à partir de ses manifestations présentes dans le domaine affectif et relationnel, mais, pas seulement, puisqu'il est influencé socialement et culturellement. Le psychisme comporte une multitude de processus et instances qui contribuent aux conduites et divers types de pensées. Il opère des transformations sur des représentations de divers types et une bonne partie de la pensée est dirigée par les processus psychiques. Dans ce dernier cas, les raisonnements ne sont pas rationnels, ils suivent la dynamique psychique. Dit autrement, les processus cognitifs sont influencés par les aspects sociaux, affectifs et passionnels venus du psychisme.

3.2 La fonction représentative

La pensée ne fait pas que mettre en œuvre des raisonnements. Elle exprime, représente, elle met en jeu un système de renvois complexe entre représenté, représentation, représentant, référent.

Pour expliquer ce fonctionnement, on peut évoquer avec Piaget l'émergence d'une fonction sémiotique générale qui découlerait linéairement du fonctionnement re-présentatif pratique. Elle se caractérise par une capacité d'associer aux entités opératives des éléments figuratifs susceptibles de les « exprimer ».

Il faut aussi considérer la reprise par apprentissage des entités expressives rencontrées dans le milieu : d'abord en indices et en symboles motivés tirés de l'expérience active, puis en signes arbitraires et immotivés tirés de la langue parlée et écrite. Le passage de l’action à l’opération implique « la nécessité de reconstruire sur ce plan nouveau qu’est celui de la représentation ce qui était déjà acquis sur celui de l’action »15. et permettre à la pensée d’émerger.

L’activité représentative débute par la gestuelle. Les gestes sont utilisés pour désigner quelque chose qui reste pour l'enfant très mal situé. Mais, apparaît rapidement la possibilité de représenter une chose par une autre. La liaison avec les formes sémiotiques commence plus tard vers deux ans, avec les jeux, les dessins, le modelage, la communication avec l’entourage, etc. À ce moment, la fonction de représentation prend une forme plus déliée et diversifiée.

Puis, la capacité de représentation purement cognitive se manifeste. Cette représentation est un mixte entre image visuelle, mais aussi gestuelle du modèle (cela reste flou) et des schèmes intellectuels. Le langage verbal conventionnel des adultes vient épauler cette possibilité. C’est ce qui a amené Jean Piaget à évoquer une fonction symbolique générale qui associe un représentant et un représenté quels qu’ils soient. Cette capacité symbolique (nous dirions de lien sémiotique) précède et favorise l’acquisition du langage verbal conventionnel. Elle intervient dans toutes les formes de la pensée.

3.3 La formation de la pensée

La pensée se forme lorsque les diverses formes sémiotiques se lient aux processus cognitifs traitant du concret comme de l'abstrait en passant par l'affectif et le relationnel. Cette jonction n'est pas possible dès le pus jeune âge. Au cours de l’évolution de l’enfant, elle prend du temps et se fait par étapes.

Jean Piaget parle du jeu comme une forme de pensée. Le jeu symbolique « n’est pas autre chose que la pensée égocentrique »16. Ce point de vue étend la pensée très largement, précisément eu égard au processus de sémiotisation qu’il nomme fonction symbolique. Nous sommes à la lisière de la pensée qui prendra son essor lorsque le processus d’utilisation des langages (au début symbolique et imagé) est acquis. C’est à partir du moment où la capacité sémiotique est en place que la pensée, au sens où nous l’entendons, se produit.

La pensée humaine se différencie de l’action pratique sous trois aspects au moins : - elle mobilise des représentations et des opérations qui, une fois constituées, sont stables - ces images et opérations peuvent subsister indépendamment des circonstances. L’activité intelligente peut se déployer d'elle-même en l'absence de toute stimulation et de tout renforcement. - ces schèmes sont potentiellement accessibles à l'individu. Il peut gérer la pensée et la contrôler. Une fois admises les différences entre ces deux fonctionnements et le fait que la représentation pratique préexiste à l'émergence de l’intelligence opératoire, la question est alors de savoir quels sont les mécanismes qui expliquent le passage de l'une à l'autre.

De toute façon, il est certain que la pensée n’existe pas sui generis et qu’elle ne descend pas du ciel des idéalités par miracle dans l’esprit humain. La pensée demande des capacités de symbolisation et d’abstraction, les études empiriques donnent un contenu.

Celles à disposition mettent en évidence des formes organisatrices nommées différemment comme on vient de le voir : structures, schèmes, fonctions, processus, opérations, fonctions, etc. Pour simplifier le propos, nous les nommerons globalement « processus cognitifs et représentationnels ». Pour qu’ils aient une forme perceptible, une expression, des processus sémiotiques doivent se lier à eux et cette jonction génère la pensée.

La synthèse des deux ne va pas de soi et elle est parfois difficile. Les contraintes de l’intelligence sur le langage et du langage sur l’intelligence peuvent avoir des effets étranges, chacune des dynamiques devant composer avec l’autre. Dans le cas d’une pensée élaborée, on peut évoquer, comme le fait Alain de Libera, une combinaison entre schèmes conceptuels et schèmes narratifs17.

3.4 L’évolution de la pensée

Prenons l’exemple de l’enfant qui raconte une histoire dans laquelle les éléphants volent grâce à leurs oreilles et qui dit les avoir vus. Il pense quelque chose qui associe le visuel, le langage conventionnel et une intelligence qui relie les ailes des oiseaux aux oreilles des éléphants par similarité ce qui rend crédible l’hypothèse de leur vol. On voit à l’œuvre une imagination créatrice. L’enfant dit les avoir vus. Il a nécessairement imaginé la scène qui est considérée comme équivalente d’une scène observée.

Dans ce cas, c’est une pensée qui associe tous les modes sémiotiques et plusieurs formes de raisonnements sans choix particulier. On a parlé du syncrétisme enfantin de diverses manières. Celle de l’école piagétienne nous paraît pertinente. Il s’agit de la tendance à penser par schèmes globaux, à lier tout à tout, au moyen de liaisons vagues et subjectives.

Reprenons à partir du symbole définit comme un signe motivé présentant un lien avec ce qu’il représente. Ce lien peut être de ressemblance ou de contiguïté, ce qui le rend flou et incertain. Mais l’objet symbole rend présent ce qu’il représente à un degré d’intensité que le signe conventionnel n’atteindra jamais. Il se « substitue » dit Piaget18 autant qu’il représente.

Pour que cette capacité de symbolisation-représentation prenne une forme triadique différenciée (représentant, représenté, référent), il faut que ce qui était confondu se dissocie. Il faut que la réalité apparaisse comme telle à l’enfant, se distingue de ce qu’il imagine et des symboles qu’il manipule.

Il faut aussi que les structures, processus et schèmes cognitifs s’autonomisent et se dissocient des processus et schèmes sémiotiques. C'est seulement vers 7 à 8 ans que ce sera effectif ; autrement dit que la pensée prendra la tournure qu’elle a chez l’adulte et se différenciera en formes relativement distinctes.

On aboutit à la pensée achevée, celle dont parlent en général les philosophes, comme par exemple Louis Rougier :

« Comprendre un système de pensée, c’est toujours analyser les notions primitives et les postulats explicites sur lesquels repose la logique qu’il adopte, en apprécier la cohérence et la suffisance, et sa correspondance avec les faits qu’il est censé devoir coordonner et expliquer »19.

Il ne s’agit pas du même type de pensée que celle des enfants, lorsque les éléphants volent, que les souris se racontent des histoires ou que le Père Noël apporte les cadeaux en passant par la cheminée. Les diverses formes de la pensée ne sont pas là d’emblée, elles se constituent progressivement lorsque que les capacités intellectuelles qui le permettent sont acquises. Ce qui revient à dire que les formes de la pensée se constituent au fil de l’évolution intellectuelle de l’enfance à l’âge adulte.

La jonction réussie en une pensée ne veut pas dire que les processus en jeu ne puissent fonctionner séparément. Les processus purement cognitifs sans formulation existent et contribuent à former la pensée. Un processus langagier autonome existe, mais, mis en route de manière autonome, il ne forme pas de pensée. Cela se nomme parler pour ne rien dire, formuler des éléments de langage, langage automatique ou encore « parler en langue », selon les circonstances. Il peut s’agir aussi d’associer des mots pris dans une base de données en réponse à des sollicitations langagières répertoriées, comme le font les ordinateurs.

3.5 Une pensée tripartite ?

On peut envisager la pensée évoluée selon une tripartition. Cette pensée est pourvue d’un contenu cognitif, dont l'une des fonctions est de désigner un référent dans la réalité. Cependant ce n'est pas toujours le cas. Dit autrement, on peut considérer la pensée comme l’association d’un contenu sémantico-cognitif avec une forme langagière syntaxico-signifiante et, éventuellement, un référent dénoté dans la réalité.

Roman Jackobson oppose une sémiotisation introversive à la sémiorisation extroversive par rapport à la référence ou pas. Kofi Agawu a infléchi cette dichotomie en évoquant plutôt un continuum 20b. Idée que nous reprenons ici sous forme d'une diversification dans les modes de formation de la pensée

On peut considérer la tripartition évoquée ci-dessus selon une diversification continue. Dans la pensée pratique ou opératoire, la désignation du référent concret prend le dessus. C'est le cas lorsqu'un schéma permet de comprendre une chose, un mécanisme. La pensée abstraite, comme le calcul algébrique, consiste dans la mise en œuvre de processus cognitifs, sans désignation d'un référent. Pour un musicien et théoricien de la musique comme Heinrich Schenker, la pensée musicale associe un contenu à une syntaxe propre, sans aucun référent. (voir : Heinrich Schenker et le « contenu » de la musique).

Inévitablement, toute pensée est pourvue d’un mouvement cognitif. C'est lui qui désigne (ou pas) un référent dans la réalité. Il n'y a pas de liaison magique entre contenu cognitif et référent ou entre syntaxe et référent. 

4. Les diverses formes de la pensée

En préambule, précisons qui ne s'agit là que d'une tentative de repérage sans prétention destinée à évoluer.

4.1 La pensée imaginative

La pensée mythique

Gilbert Durand fait de l’imaginaire un carrefour anthropologique, la norme fondamentale de la pensée humaine. Il considère aussi que ce champ « ne renvoie qu’à lui-même »20, qu’il n’est pas dépendant d’un autre.

Les mythes, qui sont imaginatifs et symboliques ont pourtant, si l’on suit Claude Lévi-Strauss, un ordonnancement qui demande une pensée classificatoire, qui se superpose à l’imagination. Que les mythes soient des fictions imaginatives ne les empêche pas d’être pris dans un ordre porteur. L’esprit humain, en œuvrant, produit les structures et les applique (de manière inconsciente) organisant ainsi le monde et fondant la culture21.

Certes, on note des variations dans les énoncés, mais ils ne sont pas aléatoires. L’esprit « impose des formes », via « des schèmes », qui modèlent la réalité sociale et permettent de comprendre la réalité naturelle. L’activité intellectuelle de l'Homme impose des formes à des contenus et finalement produit des structures.

La capacité à représenter, puis séparer, trier, classer les aspects de l’environnement concret et social de l’Homme ordonne la pensée selon des principes de symétrie, opposition, contraire, équivalence. Il s’ensuit un effet dans l’organisation des conduites tout autant que l’exercice de la pensée réfléchie.

La pensée symbolique

La forme de pensée que Jean Piaget nomme « la pensée symbolique » est une forme particulièrement favorable à la saisie des mouvements affectifs. Son principal instrument est le symbole au sens d’une évocation par ressemblance, un signifiant motivé ayant une structure et un fonctionnement propres. Elle se prête particulièrement à l’expression de l’affectif.

L’auteur écrit :

« La pensée symbolique est donc la seule prise de conscience possible de l’assimilation propre aux schèmes affectifs. […] Mais c’en est une prise de conscience et non un déguisement »22.

Piaget veut dire par là que ce n’est pas nécessairement un travestissement dû à un conflit, mais qu'en traduisant un schème affectif par des images et restant prélogique, elle se contente comme la pensée intuitive de régulations minimes.

Pour débridée qu’elle soit, la pensée imaginative et symbolique n’est pas sans régularités ni enchaînements qui peuvent être exprimés par des connecteurs logiques tels que si, alors, ou, et, etc. Les productions imaginaires manifestent un ordre singulier qui leur est propre. La pensée du rêve, qui procède par déplacement et condensation, a des régularités qui viennent précisément de ces mécanismes constamment retrouvés.

La pensée symbolique non rationnelle, dans la mesure où elle suit des règles qui lui sont propres, a une certaine autonomie. Cette autonomie se traduit dans son inventivité. Créer du nouveau sous-entend de ne pas être asservi à un strict déterminisme. 

4.2 La pensée ordinaire

C’est celle à laquelle nous avons affaire le plus souvent et à laquelle j’ai été confronté pendant une longue carrière de psychanalyste. Le cadre de la consultation et de la thérapeutique est favorable à sa mise en évidence. La pensée peut se déployer dans toute sa richesse.

Ces nombreuses années de pratique nous ont appris que la pensée ordinaire n’est en rien aléatoire et qu’elle suit des enchaînements constants à partir de prémices qui sont des événements vécus, les opinions du groupe familial élargi, le positionnement social, etc. Ces enchaînements sont sous-tendus par l’ordre et la symbolisation vus au-dessus, mais de plus ils sont guidés par des mécanismes psychiques. Par exemple, les processus défensifs comme le refoulement, la projection, le déni, etc., ou des mouvements affectifs et pulsionnels.

L’expérience montre combien il est difficile pour tout un chacun de prendre de la distance par rapport à sa subjectivité, ses convictions et croyances. Et qui plus est de les déconstruire pour en construire d’autres plus adéquates à la réalité. Cette vision spontanée du monde guide les conduites et, si elle est inadaptée, elle cause des dommages importants à la personne et à l’entourage. Elle peut se formuler en une pensée qui la mettra en évidence et donnera prise sur elle.

La pensée a une réalité factuelle. Il faut prendre en compte ce qui la produit si on veut agir efficacement. Ici, la théorie met en évidence, que ce sont les processus, schèmes et structures diverses qui la génèrent, c'est-à-dire le fonctionnement cognitif.

4.3 La pensée rationnelle et formalisée

La pensée abstraite et rigoureuse, rationnelle, revêt une importance particulière.

Nous nous appuierons sur les travaux d’Emmanuel Kant qui constituent un apport majeur à la compréhension de la pensée rationnelle et a modifié l'usage du terme transcendantal. Les idées et concepts qui semblent premiers doivent être ramenés à leurs « conditions de possibilité ».

La philosophie transcendantale a pour tâche de rapporter ce qui paraît immédiat à la capacité de connaître qui est à son origine. Elle doit chercher dans l'entendement la possibilité des concepts, y compris premiers, et analyser l'usage que nous faisons de notre entendement. C'est là l'objet de la philosophie transcendantale23.Dès la Critique de la raison pure, Emmanuel Kant a montré qu’elle portait ses conditions de possibilité en elle-même. Les éléments premiers de la pensée, qui permettent la construction des objets sur lesquels portera secondairement la réflexion, sont déterminés par notre faculté de connaître.

Ensuite, dans la Critique de la raison pratique, Emmanuel Kant attribue une autonomie à la raison et y relie la moralité. La « loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pure pratique ». Dans certains textes, comme dans son essai tardif sur Le Conflit des facultés, il va plus loin en posant que tout raisonnement est autonome et en notant que « le pouvoir de juger de façon autonome, c’est-à-dire librement (conformément aux principes de la pensée en général), se nomme la raison »24. Sa démonstration est assez convaincante. L’autonomie de la raison signifie que les raisonnements rationnels sont déterminés par eux-mêmes, c’est-à-dire par les concepts et par les règles de composition.

L’autonomie de la rationalité paraît évidente au philosophe ou au mathématicien habitués à manier des concepts et à formaliser leurs raisonnements. Selon le système conceptuel utilisé et le formalisme adopté, la pensée produite est différente. L’autonomie de la pensée signifie que la raison se soumet à des règles qui lui sont propres, que l’on peut mettre en évidence et partager. Plus largement cela signifie qu’elle crée ses concepts. Dans substance et fonction25 et dans Le concept dans les sciences de la nature et de la culture26 Ernst Cassirer affirme sans ambiguïté que les concepts fondamentaux de chaque science ne sont pas les reflets passifs d’un être donné, mais des symboles intellectuels créés de manière autonome, par une interaction entre eux.

Il semble évident que la conceptualisation et la rationalité, pour avoir les qualités qui les caractérisent, doivent ne dépendre que d’elles-mêmes. Envisageons l’inverse et supposons que ce ne soit pas le cas. Il y aurait une variation des concepts et de la vérité démonstrative au gré des circonstances, et donc aucune vérité formelle démontrable universellement. Si on admet la possibilité qu’une démonstration rationnelle a une vérité, ou une fausseté, constantes et universelles, elle est indépendante des circonstances. Cette indépendance suppose une autonomie de la pensée rationnelle qui la produit et la reproduit, car pensée et démonstration ne sont pas séparables.

5. Une dynamique de la pensée

5.1 Penser est un événement

Penser, c'est produire des formes intelligibles, perceptibles et communicables (pour soi-même et pour les autres), grâce à l'association d’une forme sémiotique, à des processus d’intellection qui se contraignent réciproquement, ce qui engendre certaines difficultés. La pensée n'est pas fixe, elle se forme dans un mouvement dynamique de composition continue sous l’effet d’une double contrainte intellectuelle et sémiotique. Penser et une action et se manifeste comme un évènement dans la durée de son effectuation.

Vue sous cet angle la pensée, au sens général d’une expression cognitivo-sémiotique propre à l’Homme, prend diverses formes issues de la combinaison entre des processus cognitifs différents se liant à des formes de représentations sémiotiques différentes. Ainsi définie, elle est consciente ou préconsciente, mentalisée (perçues par l’individu) et très souvent communiquée par l'expression (rendue perceptible aux autres). Les pensées peuvent être rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon des processus divers et utiliser des langages variés (verbal, imagé, schématique, musical).

La distinction de méthode faite au début réserve le terme de pensée aux formes empiriquement perceptibles. Cette manière de procéder permet d’individualiser les processus cognitifs et représentationnels à l’origine de la pensée qui eux ne le sont pas. Il se trouve que ce sont eux qui sont parfois nommés « pensée ». Comme ils ne sont pas perceptibles, l’assimilation des deux (des processus à la pensée) donne, par inférence, un caractère ineffable et fantomatique de la pensée. Les distinguer simplifie le raisonnement, et résout le problème soulevé par Gilbert Ryle, d’avoir à supposer des « épisodes occultes ».

Cet auteur a raison de signaler l'inadéquation de la « doctrine reçue » (cartésienne) qui produit des difficultés insurmontables. Sa proposition de considérer le dualisme comme une erreur de catégorie n'est pas pour autant suffisante. L'esprit serait un terme appartenant à une catégorie non concrète et assez générale qui permettrait de décrire de manière abstraite les comportements intelligents observés. Il s'ensuit que la détermination de ces comportements n’est pas traitée.

« Lorsqu’on dit d’un individu qu’il fait usage de ses aptitudes intellectuelles, on ne renvoie pas à des épisodes occultes dont ses actions publiques seraient les effets, mais à ces actions et à ces discours mêmes »27.

En le paraphrasant nous dirions :

« Lorsqu’on dit d’un individu qu’il fait usage de ses aptitudes intellectuelles, on ne renvoie pas à des épisodes occultes dont ses actions publiques seraient les effets, mais aux capacités dont il est pourvu et qui sont supportées par un niveau d’organisation ».

5.2 Pensée et inconscient

Nous réservons le terme de pensée aux formes intellectuelles mentalisées, perceptibles et transmissibles. Ce qui la différencie des processus cognitifs et représentatifs qui la génèrent. Il se trouve que ce sont eux qui sont parfois nommés « pensée inconsciente ». Il n’est pertinent d’utiliser le même terme, au qualificatif près (conscient ou inconscient) car il ne s’agit pas de la même chose. La pensée est une résultante factuelle, perçue empiriquement, les structures et processus qui y contribuent ne le sont pas. On suppose leur existence à partir de la pensée ou des conduites. Ils n’ont donc pas le même statut ontologique. Jean Piaget écrit avec justesse que « la pensée reste ignorante de son propre fonctionnement »28 nous dirons ignorante des structures et processus qui la génèrent et sont supportés par le niveau cognitif et représentationnel. Elle n’est pas identique à ce qui la supporte et détermine, puisqu’elle en est la résultante.

Une partie des problèmes psychopathologiques vient précisément que les processus cognitifs et plus largement psychiques travaillent à l’insu de la personne, car ils ne sont pas formulés en une pensée. Ils sont néanmoins efficients et ceci constitue une partie de ce qui est nommé l’inconscient par la psychanalyse. Un aspect important de la thérapeutique psychanalytique consiste à transformer les processus psychiques (imperceptibles/inconscients) en pensées de façon à ce qu’ils ne puissent plus œuvrer à l’insu de la personne. Mentalisés, rendus conscients, ils ne sont pas pour autant changés, mais au moins, ils sont connus et peuvent faire l’objet d’un contrôle, puis d’un travail d’élaboration29. Il est donc important de différencier les deux et par conséquent de ne pas les appeler du même nom de pensée (comme cela est fait communément). Les structures, schèmes, instances, processus, psychiques et cognitifs qui produisent et déterminent la pensée ne lui sont pas identiques. Il y a entre eux une différence de statut ontologique : les premiers correspondent à un ou des niveaux constitutifs de l’Homme et la pensée est l’une de leurs diverses manifestations empiriques.

Conclusion : un niveau générateur

Cette réflexion sur ce qui détermine la pensée est en faveur d’un niveau d’organisation autonome supportant les mécanismes et processus qui guide sa formation. Cette dernière est complexe, car elle associe à des degrés divers et selon des formes diverses des aspects sémiotiques et des schèmes cognitifs (accessoirement des processus psychiques).

Cette thèse n'est pas communément admise, puisque de nos jours les partisans de la substance restent nombreux, que ce soit la substance spirituelle, constitutive de l'esprit ou la substance matérielle, constitutive du cerveau. Il s'agit là de positions ontologiques opposées auxquelles nous ne souscrivons pas.

Actuellement, la thèse matérialiste, selon laquelle la pensée surviendrait sur le fonctionnement neuronal domine assez largement. Débarrassée de son a priori ontologique chosifiant, cette idée comporte une part de vérité. On constate indubitablement qu’un bon fonctionnement neurobiologique est nécessaire à la pensée. Cependant, on ne peut démontrer qu'il soit suffisant. Si la pensée était déterminée par des processus neurobiologiques, comment pourrait-elle avoir une détermination qui lui soit propre ? On peut, par des contorsions théoriques, ramener le second au premier, mais le plus simple est quand même d’admettre qu’il y a deux types de déterminismes et qu’ils sont très différents.

C’est là un argument en faveur de l’existence d’un niveau cognitif et représentationnel indépendant. Il est cohérent de supposer que les structures et processus cognitifs sont supportés par un niveau d’organisation qui leur donne une autonomie. L'affaire est loin d'être tranchée, mais il est important que le problème des capacités humaines à penser soit posé autrement qu'en termes de leur réduction au cerveau ou de leur attribution à un esprit transcendant. C’est une autre manière de penser la pensée qui se profile.

Les idées et concepts ne sont présents en aucun lieu, en aucun monde supra-sensible, ils existent uniquement par la dynamique cognitive qui les fait apparaître dans la pensée humaine. La mise en jeu des capacités intellectuelles produit les différentes formes de la pensée d'une manière qui, sans être la même, est relativement comparable chez la plupart des hommes. C’est ce qui rend la pensée communicable. Bien évidemment, il existe aussi des restrictions et des biais à ce partage, qui tiennent aux limites des capacités de chacun, ainsi qu’aux différences de langage et de culture.


Notes : 

1 Collingwood Robin George, Toute histoire est histoire de la pensée. Autobiographie d’un philosophe archéologue, Paris, EPEL, 2010.

2 Bachelard Gaston, L’intuition de l’instant, Paris, Gonthier, 1932, p. 40

3 Saussure Ferdinand (de), Cours de Linguistique Générale, Paris, Payot, 1981.

4 Withehead Alfred North, Modes de pensée, Paris, Vrin, 2004,p. 57.

5 Ibid.

6 Peirce Sanders, The Collected Papers of C. S. Peirce, 5. §313, 1. §349 et 2. §22, cité par Tiercelin Claudine, La pensée-signe : Études sur C. S. Peirce.

7 Tiercelin Claudine, La Pensée-signe : Études sur C. S. Peirce. Nouvelle édition, Paris, Collège de France, 2013, p. 116-117.

8 Baptiste Morizot, Christel Portes, Marie Montant, « Le Langage entre nature et culture », 2015, cours non publié.

9 Rastier François, Faire sens De la cognition à la culture, Paris, Garnier, 2019.

10 Recanati François, Penser avec le langage, Colloque de rentrée du Collège de France. 2020.

11 Piaget Jean, La formation du symbole chez l’enfant, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel-Paris, 1976, p. 271.

12 Ibid., p. 28.

13 Ibid., p. 80.

14 Piaget Jean, Études d’épistémologie génétique, volume 14, p. 251.

15 Piaget Jean, Inhelder Barbel, La psychologie de l’enfant, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel-Paris, 1952, p. 74.

16 Piaget Jean, La formation du symbole chez l’enfant, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel-Paris, 1976, p. 175.

17 Libera Alain (de), Cours au Collège de France, L'Archéologie philosophique - 15 Mai 2014.

18 Ibid., p. 174.

19 Rougier Louis, Traité de la connaissance, Paris Gauthier-Vilars, 1955, p. 101.

20 Durand Gilbert, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992, p. 438.

20b Agawu Kofi, Playing with Signs, Agawu K., Princeton University Press, 1991, p. 133.
Agawu renvoie à Jakobson : « Language in Relation to Other Communication Systems », in Selected Writings, p. 697-708.

21 Lévi-Strauss Claude, Anthropologie Structurale, Paris, Plon , 1958, p. 117.

22 Piaget Jean, La formation du symbole chez l’enfant, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel-Paris, 1976, p. 225.

23 Kant Emmanuel, Critique de la raison pratique, Paris, PUF, 1960, p. 86.

24 Idid. et « Le Conflit des facultés », in Œuvres complètes, Nrf, Pléiade, 1980, t. III, p. 826.

25 Cassirer Ernst, Substance et fonction, Éditions de Minuit, Paris, 2010.

26 Cassirer Ernst, Le concept dans les sciences de la nature et de la culture, in Logique des sciences de la culture, Paris, cerf, 1991.

27 Ibid. p. 93.

28 Piaget Jean, La formation du symbole chez l'enfant, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel-Paris, 1976, p. 234.

29 Juignet Patrick, Manuel de psychothérapie et de psychopathologie clinique, Grenoble PUG, 2016.

 

Bibliographie :

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Bachelard G., Essai sur la connaissance approchée, Paris, Vrin, 1987.
             -        L’intuition de l’instant, Paris, Gonthier, 1932.

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      -       Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ? Philosophie, science et société. 2016. https://philosciences.com/ontologie-pluraliste.
      -       L’origine des capacités cognitives et représentationnelles humaines. Philosophie, science et société. 2021. https://philosciences.com/531ontologie-cognitif.

Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967.
   -    Critique de la raison pratique, Paris, PUF, 1960.
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Tiercelin, Claudine. La pensée-signe : Études sur C. S. Peirce. Nouvelle édition. Paris. Collège de France. 2013. http://books.openedition.org/cdf/2209.

Whitehead A. N., Modes de pensée, Paris, Vrin, 2004.

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L'auteur :

Patrick Juignet