Séminaire La Reconstruction
8 avril de 18h à 19h15
Bernard Lahire
Lois et invariants en sciences sociales
Accessible à tous par zoom
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Depuis plusieurs décennies, les chercheurs en sciences sociales se sont très largement engagés dans la voie du nominalisme épistémologique, allant même jusqu’à nier l’existence d’une réalité sociale objective, indépendante de toute observation, de toute description ou de toute interprétation. Une telle attitude contribue à démobiliser collectivement les chercheurs qui pensent que la pluralité théorique non seulement est irréductible, mais constitue une « richesse », qu’aucune synthèse intégratrice ni aucune cumulativité scientifique ne sont atteignables, et que l’idée de dégager des lois, des principes ou des invariants concernant le monde social est une folie positiviste d’un autre âge. C’est de ce relativisme et de ce manque général d’ambition que nous devons désormais sortir.

On doit critiquer cette épistémologie implicitement ou explicitement régnante dans les trois grandes sciences humaines et sociales contemporaines (anthropologie, histoire et sociologie), à savoir une épistémologie qu’on pourrait qualifier de « constructiviste » ou de « nominaliste ». Celle-ci ne croit pas en la possibilité de dégager des lois ou des principes généraux de fonctionnement du monde social, et conduit à penser qu’il n’existe pas de cumulativité scientifique dans les sciences humaines et sociales, et donc pas de progrès ou d’avancées possibles. C’est l’épistémologie formulée par Max Weber, qui écrivait en 1922 qu’« il y a des sciences auxquelles il a été donné de rester éternellement jeunes » et que « c’est le cas de toutes les disciplines historiques, de toutes celles à qui le flux éternellement mouvant de la civilisation procure sans cesse de nouveaux problèmes ». Et c’est cette même conception qui a été développée par Jean-Claude Passeron au début des années 1990.

Cela conduit à affirmer que les sciences humaines et sociales relèvent d’un « régime de scientificité » distinct de celui des sciences qualifiées d’« expérimentales », mais j’y vois personnellement un abandon de toute ambition scientifique. Depuis que je lis des sciences humaines et sociales, j’ai forgé l’intime conviction qu’il y a, chez des auteurs, dans des disciplines et des traditions très différentes, des acquis fondamentaux, mais qui sont laissés en jachère. Ne pas valoriser ces acquis constitués au cours des cent cinquante dernières années par un travail collectif est un véritable gâchis qui nous conduit à faire du sur-place. Les arguments évoqués pour faire du domaine des sciences humaines et sociales une exception épistémologique parmi l’ensemble des sciences sont tous critiquables. À commencer par le caractère « expérimental » supposé des sciences physiques ou naturelles : ni l’astronomie, ni la climatologie, ni la biologie évolutive et bien d’autres sciences encore, ne sont le plus souvent en mesure de mettre en place des situations expérimentales.

De même, arguer du caractère historique, en perpétuel changement, des sociétés humaines pour révoquer en doute toute possibilité de formulation de lois générales peine à convaincre lorsqu’on a connaissance de la transformation des objets de la physique ou de la biologie : les planètes ou les galaxies naissent et meurent, l’univers est en expansion ; les espèces naissent et meurent et le vivant n’a cessé de se transformer (la position darwinienne est même, pour cette raison, qualifiée de « transformiste », et opposée au « fixisme »). L’évolution de l’univers physique et l’évolution des espèces n’ont pas empêché les savants de formuler des lois (loi de la gravité, lois de l’évolution des espèces). Enfin, les chercheurs en sciences humaines et sociales pensent, à tort, que leurs objets sont à la fois beaucoup plus complexes et singuliers que les objets des sciences physiques et naturelles.

C’est mal connaître l’infinie complexité de la matière, de l’univers ou du vivant que de penser que les physiciens ou les biologistes ne sont parvenus à énoncer des lois que parce que leurs objets étaient plus « simples » que les nôtres. Quant au caractère « singulier » de nos objets, là encore, c'est par ignorance des réalités physiques et biologiques que l’on présuppose que nous avons à affronter un problème spécifique : aucune planète n’est identique à une autre ; chaque espèce à des particularités qui la distinguent des autres. C’est parce que les physiciens et les biologistes sont parvenus à simplifier des réalités complexes, entremêlées, et à voir le général dans le particulier ou le singulier, qu’ils ont réussi à formuler des principes ou des lois, et non parce que le réel auquel ils s’attaquent serait moins complexe et moins singulier.

Derniers ouvrages :
Bernard Lahire, Les Structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte, Sciences sociales du vivant, 2023.
Bernard Lahire, Vers une science sociale du vivant (questions et avant-propos de L. Flandrin et F. Sanseigne), Paris, La Découverte, 2025.

Entretien :
Les sciences sociales : des sciences comme les autres

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