Whitehead, la substance et la bifurcation de la nature

On pourrait encore poursuivre sur les rapprochements entre la pensée de Russell et celle de Whitehead, mais le moment est venu de nous pencher plus sur le second, sur l’une des conséquences néfastes qu’il tire de la théorisation métaphysique de la substance et qui le différencie profondément de Russell : la bifurcation de la nature.

Cette bifurcation commence avec le dualisme cartésien, substantialisme certes non respectable, puisque non moniste, mais substantialisme cependant : « il y a les substances matérielles ayant des relations spatiales, et les substances mentales. Les substances mentales sont extérieures aux substances matérielles. Aucun de ces deux types de substances ne requiert l’autre pour compléter son essence »[xxxi]. Dans la présentation de ces deux substances, il y a aussi l’explication de leur distinction, qui peut donc se faire sans appel à des a priori religieux (la matière en tant qu’opposée à l’âme) : l’idée de la localisation simple (une autre erreur due à une simplification abusive, et que là encore la science contemporaine conduit à abandonner même si elle a été féconde) : il y a des entités dont on peut dire qu’elles sont « ici dans l’espace et ici dans le temps, ou ici dans l’espace-temps, en un sens parfaitement défini ne nécessitant pas, pour être expliqué, la moindre référence à d’autres régions de l’espace-temps »[xxxii], elles sont matérielles ; et il y en a d’autres auxquelles on n’attribue, et on ne peut attribuer, de localisation simple que dans « la communauté des durées temporelles », ce sont les « esprits pensants »[xxxiii].

De cette première séparation en découlent bien d’autres : « Le monde objectif de la science se limitait à un simple matériau spatial ayant une localisation simple dans l’espace et le temps et soumis à des règles définies relatives à son mouvement. Le monde subjectif de la philosophie annexa les couleurs, les sons, les odeurs, les goûts, les touchers, les sensations corporelles, lesquels formaient les contenus subjectifs des pensées de l’esprit individuel »[xxxiv]. Formellement, cette citation ne fait apparaître qu’une séparation, un partage des tâches entre la science et la philosophie, qui correspond à ce que C. P. Snow appellera en 1959 « les deux cultures », ou qui du moins y correspond en gros : car la culture non scientifique ne se limite pas à la philosophie[xxxv]. On voit que c’est dès 1926 que Whitehead dénonce cette séparation, et au-delà la spécialisation intensive qui n’en est qu’une radicalisation : « Le chimiste moderne risque de ne pas connaître grand chose en zoologie, sa connaissance du théâtre élisabéthain sera encore moindre et il sera parfaitement ignorant des principes du rythme dans la versification anglaise. Quant à sa connaissance de l’histoire ancienne, mieux vaut ne rien en dire »[xxxvi]. Cela n’est pas mauvais seulement pour le chimiste lui-même, cela est mauvais au regard même de la rapidité de l’évolution des connaissances que permet cette spécialisation pour l’humanité dans son ensemble : « le rythme du progrès est tel qu’un être humain, ayant une durée de vie normale, se trouvera confronté à des situations nouvelles sans précédent dans son passé. L’individu convenant précisément à une tâche donnée, et à une seule, était un don du ciel dans les sociétés anciennes ; à l’avenir, ce sera un danger public »[xxxvii].

Mais, il n’est nul besoin de lire attentivement la citation qui fait dépendre la séparation des tâches entre science et philosophie de la séparation entre substances matérielles et substances mentales pour y voir aussi une séparation d’une part entre le sujet et l’objet, d’autre part entre des qualités qui seraient des qualités propres des entités matérielles, leurs qualités premières, et « d’autres choses que nous percevons, comme les couleurs, qui ne sont pas des attributs de la matière mais sont perçues par nous comme si elles étaient de tels attributs. Ce sont les qualités secondes de la matière »[xxxviii]. Cette séparation entre qualités premières et secondes résulte de la combinaison du substantialisme dualiste avec les développements au XVIIe siècle des « théories scientifiques de la transmission »[xxxix] : « ce que nous voyons dépend de la lumière qui pénètre dans l’œil. [Bien sûr, la vue n’est qu’un exemple, celui que prend Whitehead. Il pourrait tout aussi bien lier ce que nous entendons et ce qui pénètre dans nos oreilles, ce que nous sentons ou goûtons et ce qui frappe nos papilles olfactives ou gustatives, etc.] Bien plus, nous ne voyons même pas ce qui pénètre l’œil. Les choses transmises sont des ondes ou — comme Newton le pensait — de menues particules, et les choses vues sont des couleurs »[xl]. « Ainsi les corps sont-ils perçus comme ayant des qualités qui ne leur appartiennent pas en réalité, des qualités qui sont en fait purement le produit de l’esprit. Ainsi la nature se voit-elle créditée de qualités qui devraient nous être réservées : la rose de son parfum, le rossignol de son chant, et le soleil de sa chaleur. Les poètes se trompent sur toute la ligne. Ils devraient s’adresser leurs vers à eux-mêmes, et en faire des odes d’autofélicitation pour l’excellence de l’esprit humain. La nature, elle, est inodore, incolore, insipide ; rien qu’un va-et-vient de matière, incessant et insignifiant »[xii]. Whitehead se trouve ainsi parmi les précurseurs des mouvements écologistes. Il n’est certes pas le seul ni le premier, mais comme il considère que l’illusion substantialiste est l’une des raisons qui justifie le massacre de la nature, cela mérite néanmoins d’être noté ; le saccage des beautés naturelles ne pose en effet aucun problème aux substantialistes dualistes, puisqu’elles ne sont qu’illusions : « l’hypothèse de l’absence de valeur intrinsèque de la matière déboucha sur une perte de respect dans le traitement de la beauté naturelle ou artistique »[xlii].