L'évolution de l'enfant et la psychogenèse

 

La psychogenèse correspond à l'édification du psychisme au cours de la vie. L'impact de l'environnement (familial, social et culturel), au travers de l'éducation, est déterminant. L’idée d’une genèse et d'une évolution du psychisme tout au long de la vie est un élément essentiel du système explicatif de la psychopathologie.

 

Pour citer cet article:

JUIGNET, Patrick. L'évolution de l'enfant et la psychogenèse. In: Philosophie, science et société [en ligne]. 2020. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/philosophie-et-psychopathologie/psychopathologie-psychiatrie-psychanalyse/446-evolution-psychogenese.

 

Plan:


  1. Prérequis sur la psychogenèse et le déroulement de la vie
  2. Le stade précoce du développement psychique
  3. La lignée objectale et la constitution de l'objet
  4. La lignée narcissique


Texte intégral :

1. Prérequis sur la psychogenèse et le déroulement de la vie

Définition de la psychogenèse

Le psychisme, dont nous avons essayé de donner un modèle dans un autre article, ne surgit pas « tout fait » à la naissance, il se construit au cours de l'enfance et de l’adolescence, puis, il est l'objet de remaniements pendant la vie adulte. Cette organisation est déterminée par la conjugaison entre vie relationnelle de la personne (relations avec les parents, le cadre social, les événements, l'éducation), le développement somatique (croissance, sexualité) et les mouvements propres au psychisme (son auto-organisation, la dynamique des forces en jeu).

Pour rendre compte de la construction psychique, on peut distinguer deux lignées de développement, la lignée objectale et la ligné narcissique, mais aussi distinguer des grandes phases structurantes. À chacune des lignées correspond la construction et le développement d’une instance psychique plus particulière : l’objet et le soi. Rappelons que nous distinguons fermement l’objet, élément de la structure psychique, du référent objectal : la personne concrète à laquelle le sujet s’adresse. Le référent ayant sa propre organisation psychique, on conçoit qu’elle influence l’évolution de l'enfant. 

Les grandes phases évolutives quant à elles amènent des transformations d’ensemble du psychisme. Ces transformations sont repérables en termes de modifications structurelles de grande ampleur qui perdurent ensuite. Compte tenu de la longueur de l'ensemble, elles seront présentées dans l'article suivant : Les grandes phases structurantes du psychisme.

Avant d’aborder les lignées psychogénétiques et les phases structurantes, nous allons proposer une chronologie simplifiée de l'évolution de l'enfant, afin de noter certains âges qui serviront de repères. Ces âges ne peuvent qu’être approximatifs et varient d’un cas à l’autre.

Le déroulement chronologique

Les débuts de la vie

La vie fœtale et la naissance constituent les premiers pas dans la vie. Elles laissent des traces qu'il est difficile d'évaluer. De la naissance à deux mois environ, le nourrisson a des contacts tactiles et olfactifs, puis s’instaure une relation dyadique et fusionnelle avec la mère qui dure jusqu'à cinq à six mois. Le vécu est flou, l'enfant ne se distingue pas bien sa mère de lui-même. Ses intérêts sont majoritairement liés à l'alimentation et aux câlins. Les premiers schèmes relationnels se mettent en place. Vers trois mois, le sourire devient social et le bébé repère son environnement. Enfin, vers six mois, la perception unitaire du corps débute. 

À partir de six mois, l’enfant commence à s’asseoir, mais il faut attendre un an pour que la station debout soit acquise. Les gestes se coordonnent en vue d’une action. C'est le moment de la synthèse de l'image corporelle prototype de la constitution d'une image de soi différenciée. C'est aussi l'apparition de l'autre et la peur des étrangers. La permanence et la pérennité des choses concrètes apparaissent à l’enfant. Les intérêts oraux diminuent vers un an, mais les effets du sevrage sont moins nets de nos jours, car l’alimentation est très tôt diversifiée. L'apprentissage sphinctérien commence. L’enfant apprend à marcher et à parler ; c’est la période ou il dit « non » et s’oppose. 

La petite enfance

À partir de deux ans, c'est la conquête de l'indépendance. Les objets concrets se stabilisent, ils deviennent solides et durables. Le langage se développe fortement. Il y a une consolidation de l'investissement de soi qui donne la possibilité d'exister seul. L'enfant use de la possibilité de s'opposer, il continue de dire « non ». Il se désigne par son prénom, puis, vers trois ans, prenant conscience de son individualité, dit « Je ». À trois ans, l’enfant est très actif, il bouge beaucoup et explore infatigablement l’environnement immédiat. Les intérêts de l'enfant se portent sur le monde, avec une recherche de maîtrise et de contrôle ; le sens de la propriété apparaît. À partir de trois ans et demi, c'est la découverte de la différence des sexes et la confrontation au problème qu’elle constitue pour une pensée imprégnée d’imaginaire.

La curiosité sexuelle se poursuit tant en ce qui concerne son propre sexe que celui des autres. L’apprentissage et l’adoption des conduites caractéristiques masculine et féminine est en cours. Les éléments de base de la représentation spatiale (droite gauche, dedans dehors) sont acquis et le langage permet la communication en dehors de tout contexte concret. L’enfant cherche à se définir par ses caractéristiques propres, il essaye de se faire valoir par ses capacités auprès des adultes. La pensée reste intuitive prélogique, mais la différence entre réalité et imaginaire s’établit progressivement. Repère proposé : 6 ans.

La suite de l'évolution

La grande enfance  se déroule de six ans à treize ans. À partir de six ans, une identification stable à l'un des deux sexes, en même temps que l'attraction amoureuse pour le parent de sexe opposé se dissipe. La loi est intégrée et admise, le principe de réalité se stabilise. Cela se produit vers six ans, si bien que la septième année est appelé l’âge de raison. Suit la période de latence apportant un certain calme qui permet le développement des apprentissages culturels et la poursuite du développement intellectuel. Cette dernière période est parfois appelée la grande enfance. L’enfant accède au raisonnement logique d’abord sur le plan concret puis abstrait.

De treize à vingt ans, c'est l'adolescence. La croissance somatique reprend provoquant d’importantes modifications corporelles, le statut social est en évolution, mais devient bâtard et source de conflits. Les problématiques par rapport aux parents se rejouent et se résolvent définitivement, ce qui permet l'abandon de l'enfance et l'entrée dans l'age adulte, tant du point de vue relationnel que sexuel. C'est l'âge de l'émancipation et de la conquête d'une autonomie sociale et économique. Ce n'est qu'au terme de cette évolution que la pensée rationnelle prend le dessus, si tout s’est bien passé.

2. Le stade précoce du développement psychique

Nous préférons distinguer un stade précoce avant le démarrage des lignées objectale et narcissique dans la mesure où, selon nous, ni l’objet ni le soi n’existent à la naissance. Rappelons que ce n’est pas l’avis des Kleiniens. Ce stade précoce commence lors de la vie fœtale et va jusqu’à l’âge de quatre à six mois environ.

Il se passe forcément quelque chose pendant la vie fœtale, mais, du point de vue de la psychogenèse, c’est-à-dire de l’édification de la structure psychique, très peu dont ne peut puisse dire quoi ce soit. Nous éviterons donc les spéculations invérifiables sur ce sujet. Peut-être le fœtus mémorise-t-il des sensations floues et un sentiment de bien-être lié à l’absence de besoins.

Y a-t-il traumatisme à la naissance ? Ce qui est certain, c’est que le nouveau né est confronté à des sensations radicalement différentes de celles qui précèdent et qui peuvent par leur violence même susciter un souffrance. C’est sans doute à ce moment que se différencient les deux polarités qui vont orienter le fonctionnent psychique dans son ensemble : plaisir et déplaisir.

De la naissance à quelques mois, il y a une symbiose entre la mère et l’enfant. Le vécu est flou, l'enfant ne se distingue pas bien de sa mère et de son environnement. Ses intérêts sont majoritairement liés à l'alimentation et aux câlins. Les premiers schèmes relationnels apparaissent. Dans ce vécu à caractère fusionnel et indistinct, les aspects élémentaires du fonctionnement psychique se mettent en place.

Le nourrisson, en dehors des tétées et lorsqu’il a faim, mime la tétée et cela le calme. Il reproduit l’aspect moteur (et probablement visuel et olfactif) de l’expérience qui apporte une satisfaction. Il y a une tentative de satisfaction hallucinatoire (probable base de la fonction imaginative ?). Au bout d’un certain temps, la satisfaction imaginaire du besoin est inefficace. Seul le retour de la mère nourricière concrète apaise vraiment la faim. De cette manière s’amorce la distinction entre imaginaire et réalité. Trop d’incohérence dans cette séquence est susceptible de brouiller ce début de distinction.

Le plaisir et le déplaisir se différencient de plus en plus. Ces deux polarités fondamentales agrègent autour d’elles les premières expériences sous forme de traces mnésiques sensorielles et motrices. Le psychisme s’organise en deux noyaux fondateurs.

C’est le moment de l’autoérotisme au sens précis du terme : il est autarcique et le plaisir constitue à lui-même sa propre fin. L’activité hédonique est constituée surtout par l'activité de succion et d’aspiration. La tétée procure un plaisir global, un apaisement général. Dans les moments de détente entre deux et six mois, l’enfant prend plaisir à être et manifeste à l’évidence une plénitude. On suppose l’existence d’imago constituées à partir d’aspects partiels de le mère : le sein nourricier, l’absence frustrante. Ils constituent des proto-objets en se liant aux pulsions libidinales et agressives, ce qui donnent les imagos du "bon sein" et du "mauvais sein" décrites par Mélanie Klein (1946).

C’est l’oralité qui domine. Les zones corporelles investies sont constituées par le carrefour aérodigestif et l’ensemble des sens olfactif, gustatif, visuel et tactile. L’intérêt s’étend à toute la peau du fait des câlins. À ce stade, la relation est marquée par l’avidité, le besoin de satisfaction immédiate. L'enfant apprend l'un et l'autre et commence à percevoir le sein et plus généralement la mère sous une forme sommaire (chaleur, douceur, odeur).

L’apport relationnel ayant une action sur l’organisation du psychisme vient de l’apaisement maternel. Au travers du maternage, un contrôle émotionnel et une symbolisation primitive se mettent en place. Cela se fait d’abord de manière extérieure par l’action de la mère. Nous regroupons sous ce terme le holding de Winnicott (1960) et le rôle "alpha" de la mère, ainsi nommé par Bion (1971-1975). La mère apaise l’enfant et donne sens à ce que l’enfant ressent, dans un temps où il n’est pas encore capable de le faire par lui-même. Cet aspect a été décrit par Bion comme l’effet sur le nourrisson de la fonction alpha de la mère. La mère en consolant le bébé et en restant calme l’apaise en retour. Ce qu’il a ressenti comme un désastre se répare.

Le mécanisme tient à la projection (archaïque), puis la reprise de l’affect transformé. Dans le cycle complet et sain, la projection archaïque est suivie dans un second temps d’une reprise permettant une identification avec en plus une présymbolisation. Des éléments proto-symboliques, dits « alpha » par Bion, peuvent être construits. Ce faisant, la mère transmet cette capacité à l’enfant et il l’intériorise. Petit à petit, et c’est ce que l’on retrouvera dans les phases ultérieures, ce mécanisme prend un caractère nettement symbolisant (mots, gestes) ce qui permettra une maîtrise des affects incomparable, donnant au total ce qu nous appelons l’apaisement symbolisant. .

Nous appelons prénarcissisme ce moment correspondant à l'absence d'individuation. Il se manifeste par ce que Freud à nommé le "sentiment océanique". C'est l'intuition de participer à l’univers, de se fondre dans un environnement illimité. Contrairement à la tradition freudienne, nous ne qualifions pas de "narcissique" le stade primitif d'indifférenciation. En effet, l’individuation, qui sur le plan métapsychologique correspond à la constitution du soi, institue une franche rupture avec ce stade. Nous nous prononçons donc nettement en défaveur de la qualification de « narcissique primaire » de ce stade. Il s’agit, si l’on s’en tient à une stricte définition du narcissisme, d’un stade précédant le narcissisme. À la limite, on pourrait parler de proto-narcissisme dans la mesure où une individuation somatique se met en place, de même qu'une distinction partielle d'avec l'environnement.

3. La lignée objectale et la constitution de l'objet

La lignée objectale concerne l’évolution libidinale dans la relation à l’autre .Elle génère un élément de la structure psychique appelé l’objet. Les zones corporelles prennent une valeur relationnelle érotisée, puis la perdent plus ou moins sous la pression éducative qui canalise et oriente la lignée libidinale. La source pulsionnelle d'origine biologique est élaborée grâce à l’objet et aux structures fantasmatiques dont l’avènement et le changement dépendent du cadre relationnel familial. Pour décrire l'évolution objectale libidinale, aux stades traditionnels bien connus, nous ajouterons la transition qui font passer d’un temps homoérotique à un temps hétéroérotique.

Rappelons le rôle complémentaire de l’interdit et du projet, dans l’évolution libidinale. On les retrouve à chaque stade. L’interdit concerne les pulsions libidinales et agressives. Cet interdit est porteur de changement, car il canalise les pulsions et protège l’enfant d’une excitation trop importante, tout comme d’une éventuelle mise en acte inassumable. L’interdit est la partie émergée de tout l’ordonnancement humain : différence des sexes, différence des générations, organisation des rapports selon une Loi commune aux humains.

Le projet dont il est question ici, c'est le projet parental de conduire l'enfant vers la maturité, de l'élever au sens de le porter plus haut et plus loin dans son développement. L'absence de projet est un facteur de stagnation et de régression.

Au cours du développement de l'enfant, le pulsionnel (d'origine biosomatique) vient rencontrer des limitations, interdits et prescriptions (qui passent par le cognitivo-représentationnel). Une dynamique positive s'institue par les renoncements successifs (aux modalités et à l'objet du moment), qui permettent au désir de rebondir vers la stade suivant. Cette dynamique vient marquer le corps.

Le temps homoérotique

L’objet se constitue et entre en rapport avec son référent concret, maintenant mieux perçu, selon des modalités interactives complexes. Le référent objectal est toujours l’un des parents et plus particulièrement la mère. Dans ce temps, il reste pour le sujet dépourvu d’altérité, son identité sexuelle est secondaire et il est toujours vu sous un jour partiel.

Le stade oral : À un moment donné (probablement vers trois mois), l’investissent oral va être modulé et organisé par la naissance de l’objet. Il se constitue une imago rassemblant les aspects partiels, mais qui est double, bonne et mauvaise. Cette imago maternante indifférenciée est investie positivement et négativement et ainsi se constitue un objet clivé en deux (bon et mauvais), sans référent objectal bien défini. Le clivage est caractéristique du fonctionnement psychique de ce stade. Les pulsions agressives peuvent s’exacerber et se diriger contre l’objet mauvais, mais elles peuvent aussi se retourner contre le bon objet ou être attribuées au mauvais objet. Les structures fantasmatiques organisatrices du fonctionnement psychique se constituent autour des thèmes d’incorporation, dévoration, anéantissement.

L’investissement oral se transforme progressivement jusqu'au sevrage. L’enfant distingue mieux la réalité, il repère la mère, le père, les autres enfants et lui-même. Deux problèmes surgissent en liaison avec la lignée narcissique que nous verrons après : - Les autres enfants sont perçus comme identiques à lui-même si bien que s’institue une rivalité et une jalousie. Du point de vue de la structure psychique, l’imago de l’autre est identique à l’imago de soi-même, elles sont donc mises en équivalence et donc directement en concurrence par rapport à l’objet. - L'objet jusqu’alors clivé en bon et mauvais s’unifie, ce qui provoque un risque de perte de l’objet, ce qui engendre un vécu dépressif vers six mois. La prévalence du mauvais objet exacerbe les pulsions agressives qui attaquent et l’objet et le soi.

Le sevrage, source de frustrations importantes, impose un renoncement aux satisfactions et au mode relationnel de ce stade et son déclin a lieu progressivement.

Le stade anal : Du fait de l'apprentissage sphinctérien, l'attention se porte sur la zone ano-rectale. D'une manière générale, l'activité, la locomotion, le langage donnent une autonomie. La relation avec la mère se conflictualise, car l’enfant peut s’opposer. C'est le moment des premières punitions. Du fait de ce conflit, les sentiments envers les parents deviennent très ambivalents.

La source de plaisir la plus évidente est la défécation. Les parents exigent que l'enfant fasse au pot. Par rapport à cela, deux attitudes possibles, la soumission ou le refus. Les fèces prennent une valeur et deviennent une monnaie d'échange qui permet de faire plaisir ou s'opposer. Au début, l’enfant se sent manipulé passivement et prend une attitude masochiste. Sur le plan de l’organisation pulsionnelle, les aspects libidinaux et agressifs s’intriquent et l’objet est investi de manière mixte (tant libidinal qu’agressif).

Les relations s'organisent selon des rôles opposés qui consistent à manipuler, maîtriser ou être manipulé, et il se crée un couple actif/passif et sadique/masochiste. À ce début, l'enfant prend la première position et attribue la seconde à sa mère, puis la seconde. De deux à trois ans, la locomotion, le langage, la capacité anale de rétention donnent un pouvoir et une autonomie. Le conflit avec la mère englobe le père. Le « non » devient encore plus net. Mais, la relation peut évoluer favorablement si les parents acceptent le passage à l'activité au refus et donc la capacité à garder. L’enfant acquiert une capacité à agir sur le monde, à s'opposer, à dire non. Une fois la propreté acquise, l’intérêt cesse de se porter sur la défécation et un déclin du stade anal se produit.

Le stade phallique : Entre trois et cinq ans, de nouvelles modalités de plaisir, liées à la zone uro-génitale, prennent le devant de la scène. C'est le moment où apparaissent l’érotisme urétral, la masturbation, le voyeurisme et l’exhibitionnisme. Au début, le stade est plus urétral passif et à la fin plus phallique actif. Le pénis est vécu comme organe de puissance et de complétude, c'est-à-dire comme « phallus » et le repérage de la différence des sexes se fait par rapport à lui : il est présent ou absent. Mais au départ, son absence est niée tant par le garçon que la fille et les deux parents sont vécus comme phalliques.

Cette découverte du phallus se lie au narcissisme qui a pris une forme secondarisée, mais reste assez fragile. Au stade phallique, le sujet considère le phallus comme objet de valorisation. On constate des oscillations entre prestance et dévalorisation. Les relations vont s'organiser sur ce mode, avec des attitudes qui oscillent entre dominateur-brillant ou au contraire passif-dépité. La structure fantasmatique dominante est celle de la possession ou de la captation phallique. Elles opposent des grands et des petits, des personnages pourvus d’attributs phalliques et d’autres qui en sont dépourvus.

Le phallus est un objet imaginaire et symbolique assez complexe. Il est lié à la représentation du pénis en érection et donc à la masculinité. Le phallus dans la plupart des cultures et depuis l’Antiquité est une représentation figurée de l’organe mâle en érection et donc de la puissance masculine. Dans l’expérience analytique, c’est bien aussi de cela dont il s’agit. Le phallus est lié à la représentation du corps, mais par rapport au corps global il est considéré comme autonome et détachable. De plus, il représente (symbolise) la puissance, la complétude mais aussi la loi et la masculinité.

La problématique de la castration est spécifique de cet âge. Elle prend des formes différentes chez le garçon et chez la fille. Du fait de la prévalence imaginaire du pénis-phallus, son absence est niée par le garçon comme par la fille. Pour le garçon, cette négation sert à éviter la crainte de le perdre et pour la fille à éviter le dépit de ne pas l’avoir. La différence des sexes est perçue par la fille comme un préjudice qu'elle cherche à nier, à compenser ou réparer. Le dépit ressenti par la fille prépare la structuration génitale. Chez le garçon, la différence des sexes est perçue comme menace pour son pénis et il ressent une angoisse. La menace est attribuée au père, elle va augmenter au stade génital.

Le temps hétéroérotique

L’objet en vient à représenter l’autre en tant qu’il est différent, qu’il existe indépendamment de soi. Le rôle de référent objectal peut alors être joué par une personne de l’autre sexe. On peut donc parler d’hétéroérotisme.

Le stade génital : Vers cinq ans, le désir évolue vers la génitalité. La relation envers le parent devient plus amoureuse. C’est ce qu’on appelle l’œdipe. Le mouvement œdipien n’est pas seulement libidinal, mais aussi relationnel. C’est la naissance du sentiment de type amoureux avec ce qu’il comporte d’idéalisation et de dépendance. Le parent dont l’enfant, fille ou garçon, est amoureux c’est d’abord la mère. Le sujet va se heurter à divers problèmes qui sont la castration, l’interdit de l’inceste, son immaturité et le refus des adultes.

Pour la fille, une désidéalisation de la mère s’effectue sous l’influence du problème de la castration. La fille s’aperçoit que la mère n’a pas de pénis-phallus. Elle comprend aussi qu’elle peut avoir un enfant, ce qui apporte une compensation à l’absence de phallus. Il y a un transfert d’investissement du phallus à l’enfant. Le transfert de l’investissement sur la possibilité d’enfanter apporte une compensation. Elle se tourne alors vers le père qui lui possède le phallus et peut faire des enfants. Sur le plan fantasmatique, la fille prend alors un rôle féminin ; elle prend conscience du vagin et envisage la pénétration. Mais cela se heurte à l’interdit de l’inceste et à l’immaturité actuelle. Le père ne répond pas aux avances de la fillette dont il méconnaît le caractère sexuel. C’est ce qui va permettre le renoncement au projet œdipien et l’entrée dans la latence.

Au départ, le garçon adopte une position active et conquérante envers la mère. Il veut « se marier avec elle ». Mais, de ce fait, la menace de castration perdure et s’accentue, car il rentre en rivalité avec le père. Son agressivité contre le père augmente et il souhaite le voir disparaître. La solution pour éviter cette menace est de renoncer à la mère. Ce renoncement permet un apaisement de l’angoisse, car le motif de la menace disparaît (la rivalité avec le père). L’enfant se heurte aussi à l’interdit de l’inceste, ainsi qu’au dédain de sa mère qui préfère le père. Tout cela se conjugue pour l’extinction du mouvement œdipien et l’entrée dans la latence.

L’objet est maintenant constitué par une imago de l’autre sexe, mais il est désinvesti. Le surmoi s’est élaboré et représente l’interdit en même temps que la figure paternelle porteuse de cet interdit. L’autre n’est plus seulement un référent objectal ou un rival, il est aussi placé dans l’ordre symbolique, ce qui institue une différence qualitative importante.

La latence : La latence est une période de stabilisation du problème psychologique, mais pas, comme on le dit parfois, un arrêt de la vie libidinale. Au contraire, il y a généralement une réapparition de la masturbation et instauration de jeux sexuels avec les autres enfants.

L'enfant renonce à l’amour sexualisé pour le parent qui s'éteint et se transforme en tendresse. Ce renoncement correspond à une intégration et une assimilation de l’ordre symbolique, si bien que l'enfant trouve une place légitime qui assoit la position relationnelle et contribue à la stabilisation narcissique. Il y a une extinction des tendances œdipiennes génitales et prégénitales. Les traces restantes sont repoussées à l'aide de deux mécanismes de défense : le refoulement et la sublimation avec prédominance de cette dernière qui permet une métabolisation du désir qui se détourne de son but.

La désintrication d’avec le narcissisme permet de sortir du problème phallique-narcissique et d’accepter une répartition inégalitaire du phallus (devenu représentant de la puissance virile et non plus de la valeur personnelle). La fille préserve son intégrité narcissique tout en acceptant son sexe. La relation aux parents se dissout et il se noue des liens amoureux extra-familiaux qui restent évidemment limités et en rapport avec l’âge.

La maturité : À l’adolescence puis au début de l’age adulte se produit la dernière évolution. L’objet devient le corps sexué global de l’autre sexe, et le but sexuel est la pénétration phallique d’une femme par un homme. Il se produit à l’adolescence un réinvestissement de l’objet et une élaboration de la structure fantasmatique grâce au nouveau statut du sujet et par ses expériences actuelles. C’est le dernier remaniement de la structure organisant les pulsions libidinales. Mais ceci ne s’instaure pas immédiatement ni facilement.

À l’adolescence, il y a assez fréquemment des attirances homosexuelles ou des liaisons superficielles qui concernent un autre sans altérité vraie, trace de la reviviscence de l’homoérotisme. Enfin, la dernière maturation intervient et elle ajoute une dimension supplémentaire qui porte vers un érotisme concernant l’autre dans son altérité en tant que sujet singulier situé dans l'ordre symbolique. Cette évolution post-génitale institue le passage à l’âge adulte. Le corps perd son autonomie comme référent d’objet (partiel ou total) pour devenir principalement porteur de sens. Il se joue « dans » la relation et perd de son intérêt en tant que référent d’objet. Les rôles sont différents chez l'homme et la femme. S’il y a en plus une idéalisation de la personne, une liaison entre l’amour et le désir sexuel peut s’opérer.

4. La lignée narcissique

Elle concerne l'individu, son autonomie, son identité et sa valorisation en tant qu’ils sont régis par une instance psychique : le soi. Se succèdent, le stade de l’individuation, puis celui de l'autonomisation qui permet d’exister indépendamment des parents, et enfin un stade de consolidation. Ces stades permettent d’accéder à deux registres de fonctionnement psychique différents. C’est d’abord le narcissisme primaire avec des identifications et un investissement de soi instables donnant lieu à de grandes oscillations. Puis vient le narcissisme secondaire avec des identifications stables et un investissement de soi solide qui protègent contre de trop grandes variations. L’ordre symbolique est utile sur le plan narcissique, car il vient conforter les identifications. Il joue aussi à titre de prescription d'avoir à se séparer et s'individualiser. L’évolution narcissique est étroitement imbriquée avec l’évolution objectale.

L’individuation

C’est le stade au cours duquel l'enfant sort du fonctionnement archaïque, se différencie de son environnement et s’unifie. Commençant vers six mois, il aboutit vers deux ans. Il se prolonge et se consolide ensuite sur une demi-année environ. Il se produit une défusion d'avec la mère, le schéma corporel s’organise, des désirs propres se font jour, le sentiment d’exister apparaît. L’enfant ressent qu’il a une limite, une identité et se différencie des autres en s’y opposant. Tout cela contribue à façonner le soi comme instance autonome. On peut repérer plusieurs facteurs déterminants dans cette individuation : Voyons les successivement.

Le facteur le plus central est la constitution du schéma corporel. Le corps constitue le mode le plus basal d’existence individuelle, il est l’axe du narcissisme. Le stade du miroir mis en avant par Wallon et Lacan favorise l'unification du corps propre. La reconnaissance de soi dans le miroir commence vers six mois et se fait pleinement vers deux ans. L’image du corps vient renforcer la composante sensori-motrice et aider à son unification. À partir de là, l’individualité commence à se manifester. Un autre facteur important dans la constitution d’une individualité vient de l'apparition d'un tiers sous la forme du père. Une première triangulation se produit qui permet une séparation dans la dyade mère-enfant. L’introduction d’un troisième personnage contribue fortement à la défusion et donc, par voie de conséquence, à l’individuation. Le symbolique contribue à la constitution du soi.

Comme on l’a vu plus haut, l’enfant perçoit sa mère comme source de satisfaction, mais aussi d'insatisfaction. Ces expériences de frustration et de séparation servent aussi à la différenciation de soi-même. C’est la frustration qui permet à l’enfant de se rendre compte que ses désirs lui sont propres. On retrouve le problème de la position dépressive déjà envisagé avec la lignée objectale. L’enfant craint de détruire l’objet. S’il croit que cela s’est produit, il s'ensuit un effondrement dépressif par retournement des pulsions agressives contre le soi en formation (il se sent mauvais et anéanti). Cet effondrement sera apaisé par le nourrissage (retour de la mère, retour du plaisir, sentiment d'être bon) qui provoque un réinvestissement du soi par les pulsions libidinales.

La période du « non » est un temps d’opposition qui permet de marquer sa différence. Cette possibilité d’opposition est extraordinairement importante pour la constitution d’une identité. L’enfant met en exercice et fortifie la fonction de délimitation et de synthèse qui permet de rapporter ses désirs à soi-même. Si l’attitude parentale rend le non impossible, l’identité devient incertaine, la limite entre soi et l’autre reste floue.

C’est le moment du narcissisme primaire qui ne connaît pas de nuance et oscille entre plénitude et effondrement. Le soi est constitué, mais son investissement est instable. Les mouvements se manifestent soit par un sentiment de toute puissance, de plénitude d'être et de complétude, soit par un sentiment d'effondrement, de dévalorisation complète et de manque à être. Ce premier mode d'investissement se caractérise par de fortes variations. Cette fragilité va diminuer au stade suivant.

L’autonomisation

Ensuite vient le stade de l'autonomisation. Débutant après deux ans, il aboutit vers trois ans et demi et se parachève pendant un an environ. C’est la « capacité à être seul », selon l’expression de Winnicott, qui se joue.

Les problèmes de ce stade sont liés à l’abandon. C’est principalement l’élaboration du risque dépressif, par rapport à la perte de la mère, qui permet l’autonomie. Maintenant l’enfant perçoit sa mère concrète, dans la réalité (le référent objectal). Elle est parfois détestée et agressée fantasmatiquement ou concrètement. L'enfant encourt un risque d’effondrement dépressif, car il craint de provoquer la perte de la mère ce qui produit les mêmes effets que la destruction de l’objet (angoisse et dépression). L’autonomie est effective lorsque l’identification du soi au bon objet est suffisante pour le stabiliser. Le soi est ainsi protégé contre le retour dévastateur de l’agressivité.

Cette autonomisation est facilitée par le fait que le moi commence à assurer ses fonctions adaptatives, que le principe de réalité prend le dessus et que le processus primaire commence à être contrebalancé par le secondaire. Le développement du sens de la réalité apporte des moyens supplémentaires pour l’adaptation. Avec l’acquisition du schème de l’objet permanent, le sujet comprend que l’absence ne vaut pas disparition. L’enfant à un atout supplémentaire qui lui est donné par de l'amélioration de la symbolisation. L'absence du référent objectal (la mère comme personne concrète) peut être contrebalancée par sa représentation. Cette représentation montrée par le jeu du « fort-da » permet une maîtrise et un espoir de retour. Mais, il faut aussi remarquer que la fonction réalitaire crée secondairement un désagrément narcissique en montrant aussi au sujet son impuissance. Pour que cela ne dévaste pas le narcissisme, il faut que la réalité soit suffisamment gratifiante.

Sur le plan libidinal, c'est le stade anal tardif qui permet maîtrise et contrôle et l’entrée dans le stade phallique. La résolution favorable de la problématique de la castration demande un bon investissement de soi-même. Dans le cas contraire, le dépit va être trop important pour la fille et la survalorisation du pénis excessive chez le garçon. Une évolution favorable permet d’accepter le remaniement du schéma corporel de telle sorte qu’il soit conforme au sexe anatomique.

Ce stade assure une stabilisation narcissique, ce qui, sur les plans économique et structurel, correspond à une stabilisation progressive du soi et sa mise à l’abri des pulsions agressives. À la fin de ce stade, le narcissisme se secondarise. L’enfant a le sentiment d’avoir des caractéristiques propres, ce qui correspond aux identifications venues compléter l’imago de soi-même. Les mouvements du narcissisme secondaire se manifestent par des sentiments modérés, ce qui correspond à une limitation des variations d’investissement du soi. Au total, l'enfant devient plus indépendant, il s'autonomise par rapport aux parents et supporte beaucoup mieux les séparations.

La consolidation

Après quatre ans, si l’autonomisation s’est faite correctement, se produit une consolidation du narcissisme. C’est le quatrième stade. En effet, on remarque cliniquement que l’enfant de quatre ans reste très fragile. Sur le plan de l’investissement du soi, la secondarisation acquise au cours de la période précédente se renforce et de nouvelles identifications plus solides viennent s’agréger aux identifications primitives. Ces nouvelles identifications sont en rapport avec la résolution œdipienne. Ensuite, un remaniement réaliste a lieu donnant une image de soi plus conforme aux capacités effectives. Vers six à sept ans, l'enfant devient à la fois plus solide et plus raisonnable.

 

Suite : Les grandes phases structurantes du psychisme

 

 


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