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Un Homme en interaction avec son environnement

 

Notre anthropologie pluraliste propose une figure de l'humain qui ne s'inscrit pas dans la philosophie contemporaine. Elle montre un Homme inclus dans le Monde et en interaction avec ce qui l’entoure. Ces interactions ont des conséquences doubles à la fois d’inclusion et de clivage par rapport à l’environnement.

 

Pour citer cet article : 

Juignet Patrick. Un Homme en interaction avec son environnement. Philosophie, science et société. 2021. https://philosciences.com/163.

 

Plan de l'article :


  1. Un pluralisme de principe
  2. Un Homme pluridimensonnel
  3. Une anthropologie pluraliste
  4. Un Homme en interaction avec son environnement
  5. Conclusion

 

Texte intégral :

1. Un pluralisme de principe

Les capacités cognitives présentes chez l’Homme génèrent les différentes formes de pensée, dont les produits objectivés donnent la culture (y compris les sciences et techniques) et permettent la socialisation. La socioculture constitue un environnement différent de l'environnement naturel, un néo-environnement qui distancie les humains de la nécessité immédiate. Ainsi, une vaste nébuleuse sociale et culturelle enveloppe l'Homme de sa naissance à sa mort, elle diffère selon les régions et évolue au fil du temps.

L'affirmation d'une existence spécifique suit le même principe pour le cognitif et le social, bien qu’il y ait des différences dans chacun des deux cas. À partir de la constatation d'un domaine factuel homogène, il paraît légitime de considérer qu'il existe un champ du réel correspondant qui en explique la persistance et la force déterminante. Nous nous trouvons dans cette configuration pour les deux domaines étudiés, mais avec des nuances.

Pour le cognitif, cela revient à désigner une entité en l'Homme qui génère la pensée et les actions intelligentes. Deux entités sont candidates, le niveau neurobiologique et le niveau cognitivo-représentationnel. Les caractéristiques factuelles du domaine considéré sont en faveur du second. Corollairement, cette hypothèse tient sur le fait que les caractéristiques connues du neurobiologique ne sont pas propres à expliquer les faits considérés.

La désignation du social se fait par la mise en évidence de faits sociaux spécifiques et aussi négativement car on s'accorde généralement pour admettre que les actions individuelles déterminées ne sont pas suffisantes pour faire une société. La sociologie et de l'anthropologie culturellle ont des objets de recherche propres difficiles à nier   

Mettre en évidence le niveau cognitif et le niveau social, ce n’est pas reléguer le biologique ou le minimiser. L’Homo sapiens est du genre Homo, ce qui signifie qu'il est un vivant parmi les autres. Mais, à un moment donné de son évolution, il est devenu sapiens, c’est-à-dire a acquis une spécificité d’espèce et il a développé son intelligence et s'est mis à vivre en groupes, puis au fil du temps dans des sociétés de plus en plus vastes et complexes. Pour autant, il n’a pas perdu son être biologique. Pour nous, l’Homme est bien un vivant pris dans l’évolution et dont l'être participe du niveau biologique, ce qui est la même chose pour tous les vivants connus. Par là, il est nécessairement en interaction avec l'environnement terrestre au sein duquel la vie est apparue et se maintient.

Mais il faut tenir compte de ce que les conduites humaines façonnent l'environnement vivant terrestre (végétal et animal) d’une manière qui est sans équivalent dans le reste du règne animal. De nos jours, les espaces environnementaux peu modifiés par l’activité humaine sont très rares. La Terre est soumise à des contraintes économiques et techniques de plus en plus fortes qui la transforment. L’Homme ne vit pas dans la nature telle que l'évolution l’a forgée, il vit dans un environnement naturel transformé et dans un environnement social et culturel qu’il a forgé.

L'Homme entre en interaction avec l'environnement dit naturel, mais avant tout avec l’environnement socioculturel qu'il a façonné à son image. Il y a une interaction entre l'Homme et ses environnements. Ce qui instaure une continuité mais aussi certaines ruptures.

2. Un Homme pluridimensionnel

Des niveaux de complexité

En considérant les fonctions remplies et leurs manifestations caractéristiques, on est amené à considérer diverses entités chez chaque humain. Par ordre de complexité croissante, il est possible de considérer un appareil biosomatique, un appareil neurologique se différenciant au niveau du cortex cérébral, un système de traitement de l’information et enfin un appareil cognitif et représentationnel (qui supporte les capacités symboliques, d'intelligence, de pensée, de représentation, de langage, etc.).

Le concept d'émergence laisse supposer que la structuration à des degrés supérieurs de complexité se produit à partir du niveau le plus simple, par réorganisations successives, qui constituent diverses strates et systèmes. Cette conception présente l'intérêt de ne supposer aucune coupure du biosomatique jusqu'au cognitif le plus élaboré. À partir de ces concepts, nous pouvons construire un modèle théorique simplifié de l’Homme constitué de plusieurs niveaux hiérarchisés.

Si l'on néglige les niveaux physiques et chimiques qui ne nous intéressent pas ici, il reste le niveau biologique. L'individu humain peut être considéré selon les degrés de complexité de son organisation biologique. Même limité à ce niveau, nous avons affaire à une infinité de systèmes et d'appareils qui demanderaient une encyclopédie pour être décrits. Nous allons donc simplifier à l'extrême en ne prenant en compte que ce qui est indispensable ici.

Dans le niveau biologique, nous séparerons le biosomatique (pris en bloc) et un appareil privilégié, l'appareil neurologique, le système nerveux. Au sein du système nerveux, nous individualiserons sa constitution et son fonctionnement, ensemble que nous nommerons neurofonctionnel. Au sein du neurofonctionnel, il existe un aspect très particulier qui est la formation, la transmission et l'interaction des signaux nerveux, qui se produisent par médiation électrique et par médiation chimique. À partir de celui-ci se forme par un degré d'organisation supplémentaire le niveau suivant que nous nommons cognitivo-représentationnel. Sur cette base très simple, nous pouvons constituer un modèle minimal de l'Homme.

Le modèle considère quatre niveaux d'amplitude et de nature différentes. La terminologie que nous employons n'est pas bien fixée. Niveau signifie degré d'organisation et d'intégration et fait référence (de manière très large) à une fonction. Nous parlerons par exemple du biosomatique pour désigner l'ensemble des organes en les associant au mode d'organisation biologique de base. Puis nous individualisons le système nerveux central de l'Homme en l'associant à trois modes d'organisation : neurophysiologique (l’activité des neurones et des cellules gliales, leurs modifications métaboliques), informationnel (le traitement des signaux dans les réseaux neuronaux) et enfin nous en séparerons le niveau cognitif et représentationnel (le système de représentation et des processus cognitifs dynamiques).

Les interactions externes

Il est possible de proposer un modèle simple en considérant que les relations qu'entretient l'individu avec son environnement (qui est pour l'Homme toujours complexe et multiple, à la fois concret, relationnel, social et symbolique) sont différentes selon les niveaux ou modes de fonctionnement mis en jeu. Pour un individu humain, on peut distinguer grossièrement quatre regroupements qui donneront lieu à quatre types d'interactions avec l'environnement : les interactions cognitives, les interactions comportementales, les interactions de type stimuli-réponses, les interactions automatiques.

La connaissance de l'environnement qui passe par le niveau cognitif et représentationnel, produit un savoir complexe et engendre des conduites pratiques et de communication avec les autres. Ces conduites viennent d’une pensée amenant à une action finalisée. Le savoir utile dans ce cadre nécessite un long apprentissage, il dépend en grande partie de l'éducation et souvent demande l'intervention d'une pensée élaborée.

La perception des indices et des événements divers présents autour de soi demande un traitement de l'information qui produit en retour des comportements (attitudes, fuite devant un danger, stratégie de déplacement, etc.). Ceci demande un apprentissage et la mise en place de schèmes sensori-moteurs. Il s’agit de ce qu’on peut considérer comme les aspects praxiques de la cognition.

L'Homme est aussi soumis à des stimulations issues de son environnement qui produisent des réponses en passant par le niveau neurophysiologique en ce qui concerne les comportements simples (l’alimentation, les gestes automatiques). L'interaction est largement gouvernée par des schémas innés issus de l'évolution.

Les conditions naturelles qui jouent sur le biosomatique donnent des réponses automatiques (modification du rythme cardio-vasculaire par exemple en fonction de la pression en oxygène). Dans ce cas l'interaction est entièrement automatisée et correspond à l'adaptation au milieu naturel au sens de l'écosystème terrestre actuel.

Ce modèle nous amène à considérer un Homme « en interaction » avec ce qui l'environne. Cette silhouette sommaire de l'humain montre un individu placé dans un environnement avec lequel il interagit de différentes manières. Chacun des niveaux considérés produit des effets observables et qui a des conséquences propres sur l’environnement qui réagit en retour.

Pour ses besoins physiologiques, l’Homme interagit avec le milieu qui lui est nécessaire pour vivre. Chaque individu respire, boit, mange, ce qui provient de son environnement immédiat. Dans ses relations pratiques avec l’environnement, l'Homme interagit avec les choses concrètes. Il se heurte aux contraintes concrètes, aux lois physiques de base. C’est dans une interaction constante qu’il construit des capacités pratiques. Le concret rétroagit sur les comportements en indiquant par les échecs et réussites ceux qui sont adaptés et ceux qui sont inefficaces voire nocifs.

Les relations entre l'individu humain et son environnement (il vaudrait mieux dire ses environnements) sont des interactions en boucle, actives et rétroactives. Il faut aussi noter les évolutions temporelles, car toute personne a une histoire. Les boucles successives forment nécessairement une spirale déployée au fil du temps. Si on considère la vie d’un individu, les spirales emmêlées sont innombrables et forment un ensemble complexe dont il est impossible de rendre compte de manière exhaustive.

Les interactions internes

Les quatre niveaux considérés sont en continuité et en interaction les uns avec les autres. Bien qu’il ne s’agisse plus directement d’interactions environnementales nous somme obligé d’en dire un mot faute de quoi la conception serait tronquée et trompeuse. Il existe aussi, au sein de l'individu, des interactions entre le niveau représentationnel, neurobiologique et le reste du biosomatique (que nous considérons en bloc pour simplifier le raisonnement). Les interactions se font entre entités contiguës et en cascade de proche en proche.

Interactions de contiguïté

Entre le neurophysiologique et le cognitivo-représentationnel, il y a d’abord une dépendance du second qui émerge du premier et, d’autre part, une double interaction. Dans un sens, celui des systèmes intégratifs, le neurofonctionnel forge les contenus et processus cognitivo-représentationnels et dans l’autre sens, celui de l’effectuation, il y a une transcription du cognitif en mode neurophysiologique indispensable pour commander des actions.

Le neurophysiologique s'appuie sur le neurologique (des réseaux neuronaux, des neuromédiateurs, des systèmes précâblés). Il en constitue le fonctionnement, mais en même temps s’autonomise au sens où le traitement de l’information a ses propres règles. En mode descendant, il envoie des commandes qui empruntent nécessairement le système neurologique.

Enfin le neurologique et le biosomatique interagissent. Le système neurologique commande les systèmes moteurs et viscéraux. Ceci est trop connu pour être développé. Mais inversement, ce système nerveux est entièrement supporté par le biosomatique sans lequel il n'existerait pas. Le biosomatique l'informe de l'environnement en envoyant des signaux issus des divers appareils sensoriels et ainsi que par voie endocrinienne.

Les actions en cascade

Il s'agit de l'action du cognitivo-représentationnel jusqu'au biosomatique qui est certaine et évidente puisqu’il faut passer par le biosomatique pour réaliser un acte quelconque commandé par une idée. Le neurofonctionnel et le neurologique agissent constamment sur les régulations du tonus musculaire et sur le système neurovégétatif ayant ainsi des actions viscérales.

L'action du biosomatique sur le niveau cognitif est plus obscure, mais on sait que, par voie montante, les dysfonctions biologiques d’origine purement somatiques provoquent des effets neurophysiologiques et cognitifs. Des modifications biologique provoquent des modifications de l'humeur qui agissent sur la pensée (dans le cas de dépressions induites par des médicaments, par exemple). À ce sujet voir : Les médicaments psychotropes.

Nous sommes loin de connaître avec précision ces interactions, mais elles existent nécessairement. Le niveau cognitif et représentationnel pour produire des conduites finalisées intelligentes demande des actes qui mettent en jeu les niveaux neurologique et biologique qui commandent les actions corporelles. Sans cette interaction rien ne se fait. Une mauvaise nouvelle intégrée au niveau cognitif engendre une suite de pensées affligeantes qui retentissent sur le neurobiologique en donnant une humeur dépressive avec des effets biologiques : perte d’appétit, inhibition motrice, etc. Quel que soit le domaine concerné l’interaction entre niveaux est constante.

Le psychisme

Enfin, disons un mot du psychisme défini comme ce qui détermine les conduites affectives et relationnelles. C'est une entité qui a été supposée par la psychanalyse pour expliquer les conduites humaines, sans que sa nature soit précisée. Freud est toujours resté flou à ce sujet et sa postérité a bataillé pour tirer le psychisme vers l'esprit ou vers le neurobiologique. Le psychisme ne s'inscrit pas exactement dans l'un des niveaux tels qu'ils ont été vus ci-dessus. Pour notre part, nous supposons que le psychisme est "mixte", mettant en jeu le niveau cognitif et neurophysiologique et leurs interactions constantes et continues, parfois non départageables. (voir : Le psychisme humain). Pour autant il n’est nullement négligeable, car il est l’instance de mémorisation et de pérennité des interactions relationnelles marquantes et de la socioculture.

3. Une anthropologie pluraliste

L'esquive de la métaphysique

L’hypothèse ontologique de niveaux d’organisation évite le dualisme et les positions métaphysiques concernant les capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation transcendantale ou spirituelle, soit leur réduction matérialiste) et l'existence de la société. Le réductionnisme matérialiste, comme l’idéalisme, sont deux manières de nier l’existence du niveau cognitif et représentationnel et du niveau social, soit en les ramenant à des processus matériels, soit en les transcendant comme présence d'un Esprit. Avec l'hypothèse des niveaux d'organisation, on évite l'affirmation métaphysique de l'Esprit ou de la Matière comme substances s'incarnant en l'Homme ou dans la société.

Nous pouvons maintenant reprendre et transformer l'argumentation que Gilbert Ryle développe dans son livre phare, La notion d'esprit. Si on change les termes corps et esprit qu'il utilise par niveau biologique et niveau cognitif tout en gardant son raisonnement, la conclusion à tirer sera alors bien différente de la sienne. Ainsi : « Puisque le corps humain est une unité complexe et organisée, l’esprit humain doit […] être une autre unité, également complexe et organisée » devient : le niveau biologique est complexe et organisé, le niveau cognitif est également complexe et organisé. Les deux sont à l’origine des conduites humaines. Il n’y a ni mystère ni fantôme immatériel. « De mon argumentation, il suivra également que l’idéalisme et le matérialisme sont des réponses à des questions mal posées » ( La notion d'esprit, p. 90.).

Nous souscrivons au propos de Gilbert Ryle, ajoutant qu'une ontologie de l’organisation n’a pas les inconvénients qu'il dénonce. Elle en a peut-être d'autres, mais elle est, au moins pour un temps, intéressante, car elle évite les impasses des ontologies modernes. Elle permet de rendre à l'Homme ce qui lui appartient et, par là, s'inscrit dans un récit de réappropriation humaniste. L'Homme pluridimensionnel est un Homme rendu à lui-même, car délivré du transcendantalisme comme du matérialisme. Le même raisonnement vaut pour le social. Les faits spécifiquement sociaux peuvent être attribués à quelque chose, à la réalisation de l'Esprit (Hegel) ou à la somme des actions individuelles. Mais, il est bien plus plausible qu'ils soient le fait de "collectifs" qui, une fois en place, interagissent entre eux et déterminent les conduites des personnes qui y participent. Notre ontologie permet d'attribuer au social une existence en tant que niveau d'organisation ayant une autonomie.

À juste titre, la modernité considère que l’Homme est un vivant, un être biologique et, à ce titre, il rentre dans le règne animal sous l’espèce Homo. Mais pas que ! De plus, l’Homme pense, se représente, imagine, invente, il est conscient de son existence, il agit selon des intentions. Il est du genre sapiens. D’où viennent ces capacités spécifiquement humaines ? Deux thèses s'affrontent. Soit il faut les attribuer à quelque chose comme l'Esprit soit à la substance matérielle. Ces deux points de vue opposés et leur affrontement sont caractéristiques de la modernité.

Il est possible d'esquiver les deux métaphysiques concurrentes, idéaliste et matérialiste, grâce à une vision pluraliste de l’Homme et de l’Univers ce qui les met en continuité. On peut, en effet, considérer le réel selon une pluralité de niveaux d’organisation/intégration que les connaissances empiriques explorent successivement. La machine de guerre réductionniste s'avère inutile, car il n’y a aucune nécessité à réduire les niveaux de complexité supérieurs.

La formation par émergence des niveaux d'organisation ne crée pas un réel stratifié, mais une imbrication complexe, car les niveaux sont internes les uns aux autres. Le niveau physique est présent partout. Sous certaines conditions, se forment dans le monde le niveau chimique, puis biochimique, puis biologique, puis cognitivo-représentationnel, puis social. Du point de vue épistémologique, il s'ensuit que les lois physiques ne sont pas remplacées par des lois biologiques ou autres. Elles continuent de s'appliquer à l'identique, mais d'autres lois doivent leur être ajoutées pour les compléter, car les modes d'organisation les plus complexes ne sont pas réductibles aux plus simples. Cette façon de penser permet d'envisager un nombre illimité de niveaux d’organisation/intégration en continuité les uns avec les autres.

Une anthropologie pourtant pas naturaliste

Appliquée à l’Homme, cette anthropologie permet de concevoir comme source de ses conduites trois niveaux d’organisation : le niveau biologique, le niveau psychologique et le niveau social, sans qu’il y ait à les opposer. Ainsi, on peut concevoir l'Homme comme un être biologique doté de capacités intellectuelles vivant dans un tissu social. Le clivage cartésien fondateur de la modernité disparaît sans qu’il soit besoin de faire prévaloir un matérialisme réducteur. En tant que niveau d'organisation à valeur ontologique, le niveau psycho-cognitif donne une assise et un centre de gravité aux diverses approches de type psychologique. Il en va de même pour le niveau sociologique qui donne un fondement aux diverses approches sociologiques.

Nous défendons l'idée d'un Homme existant au sein d'un Univers pluriel, dont trois modalités d'être, ou formes d'existence, le concernent plus particulièrement : le biologique, le cognitif et le social. Si on prétend l'étudier (ce que font les sciences humaines et sociales), et si l'on veut proposer une anthropologie philosophique, il faut tenir compte de tous les niveaux qui le composent et n’en évincer aucun. Le réductionnisme n'est pas de mise pour une anthropologie conséquente.

Notre anthropologie philosophique est évidemment bien loin des conceptions habituelles de l'Homme, que ce soit celle de l'idéalisme supposant un Homme spirituel extérieur à la nature, ou celle de la réduction matérialiste supposant un Homme-machine, ou même celle du naturalisme modéré de Daniel Andler (La silhouette de l'humain).

Une conception qui positionne l'Homme en interaction avec ses environnements et le situe en interaction constante avec lui pourrait être dite naturaliste. Cependant, identifier le Monde a la Nature au sens d'une entité métaphysique pose trop de problèmes. La Nature est seulement la façon humaine de considérer l'environnement légué par l'évolution, c'est-à-dire les équilibres écologiques permettant la vie sur Terre.

De même, admettre une transition continue entre capacités cognitives et fonction neurophysiologique pourrait aussi être considéré comme naturaliste. Mais à côté de cela nous maintenons une différenciation qui est niée par les naturalistes au nom du matérialisme (voir l'article : Le paradigme réductionnisme appliqué aux sciences de l'Homme).

Enfin, il est évident que l’Homme n’est pas dans un rapport direct avec le milieu naturel, mais d’abord avec le milieu socioculturel et technique qu’il a créé. On ne peut pas ne pas en tenir compte et il est assez vain de vouloir le naturaliser, car c’est nier ce qui le caractérise.

Il nous est impossible de souscrire à une métaphysique naturaliste et matérialiste qui s'oppose à concevoir une pluralité dans les formes d'existence présentes dans l'Univers et n'a de cesse que de réduire l'Homme à sa nature physique (physicalisme) ou biologique, nier ou minimiser ce qui le différencie des autres espèces vivantes. La silhouette de l'humain que nous traçons n'est pas une silhouette naturaliste, elle est pluridimensionnelle et enchâssée dans un Univers lui aussi pluriel.

Il existe en l’Homme une capacité de clivage

L'Homme au sens individuel et au sens de l'espèce humaine a des particularités. Il pense et il a une vie sociale intense. Il faut donc aussi tenir compte individuellement du niveaux cognitif et collectivement du niveau social, qui lui le caractérisent.

La pensée humaine et les créations qu'elle permet (mythe, idéologie, récit, philosophie, science) sont d'évidence produites par les êtres humains. Ceci étant admis, il y a un âpre débat pour désigner ce qui les génère. Pour les naturalistes, c’est le fonctionnement neuronal. Cette hypothèse n'est pas fausse, mais elle est très insuffisante. Il est plus cohérent de supposer un niveau d’organisation de complexité supérieure à celle du niveau neurobiologique. Il émerge chez l'Homme à partir d'un certain degré de maturation (et peut-être aussi chez les animaux supérieurs, mais de manière très rudimentaire) un niveau cognitif qui se structure en divers appareils fonctionnels.

On trouve chez l’Homme un ensemble de structures et processus supportant les capacités permettant de générer les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, langagières et logico-mathématiques. C'est un mode d'organisation et d’intégration auquel il est légitime de supposer une existence réelle (L’émergence du niveau cognitif). Ce jugement d'existence constitue une thèse ontologique qui se prononce sur ce qui constitue l’Homme. Elle s'oppose à l'Homme neuronal, comme à l'Homme spirituel, en proposant un Homme cognitif à qui sa constitution donne les capacités de penser, transformer, inventer, de se forger un environnement socioculturel et technique. Il faut donc conceptualiser la présence de ce second type d’environnement. C’est là où nous rejoignons l’école culturaliste (par opposition à naturaliste) qui défend l’existence d’un niveau social et culturel ayant sa propre force déterminante.

Dans toutes les cultures on trouve des mythes, légendes, idéologies sur les relations entre l'Homme et la Nature. Autrement dit, la Nature est aussi un fait de culture : une conception impliquant une manière d’habiter la Terre qui est en partie métaphysique. La Nature désigne une entité avec laquelle il s’agirait d’entretenir un rapport de fusion, de vénération, de respect, ou au contraire de domination, d’exploitation, de destruction, et souvent les deux à la fois. Il y une tendance humaine à se séparer de la Nature en la désignant comme telle et à édifier une norme collective par rapport à elle (quelle qu’elle soit). 

Il existe une relation ambivalente avec les écosystèmes pensés comme  « Nature » qui s'explique par la capacité de l'Homme à produire une société technique pour modifier un environnement auquel il est spontanément peu adapté. Sur le plan idéologique, on peut opposer la personnification animiste de la Nature à la chosification mécaniste de la Nature, mais de toutes les façons l'Homme vit au sein d'une techno-socio-culture qui constitue un intermédiaire avec l'écosystème terrestre.

On trouve déjà dans le récit de la Genèse un verset qui invite à « dominer » la Terre (cf. Gn 1, 28). Avec Descartes l’Homme peut se déclarer « maître et possesseur de la nature » (Discours de la méthode, p. 168) ou avec Emmanuel Kant encore « seigneur de la nature » (Critique de la faculté de juger, p. 241). Du côté matérialiste et naturaliste, on ne trouve pas de critique de cet Homme séparé de son environnement naturel et qui collectivement se doit de maîtriser la Nature. C’est une tendance idéologique lourde présente dans tout l’Occident et qui s’est largement répandue.

Si nous mentionnons ces thèses idéologiques ce ne n’est certainement pas que nous adhérions à l'une d'entre elle, mais parce qu’elles sont le témoignage des forces clivantes qui guident l’Homme dans ses interactions avec ce qui l’entoure.

4. Un Homme en interaction avec son environnement

Chacun des niveaux considérés est interactif avec l’environnement. Il n’y a pas d’individu isolé, clivé, solipsiste, c’est là une fiction sans fondement. Les individus humains sont traversés par leur environnement qu’ils façonnent en retour.

L’environnement socioculturel et technique

Le premier environnement est social et culturel. L’enfant naît dans une famille au sein d’un société et y passe tout sa vie. Notre ontologie pluraliste suppose une existence du social attestée par le fait que les relations sociales sont observables et peuvent être constituées en faits attestés dont diverses théories scientifiques (sociologie, anthropologie culturelle) tentent de rendre compte. L’homme vit surtout dans un environnement humain culturel social et technique.

Entre l'individu et le social divers niveaux d’interaction existent mais les effets de pensée et de langage (cognitivo-représentationnel) jouent un rôle prépondérant. Chaque individu depuis sa naissance, rencontre la pensée et le langage des autres qui vont contribuer à la sienne. Le plus simple des actes finalisés dont le but est d’obtenir un résultat, tel celui de bouger la tête pour dire oui ou non, exige une action motrice qui vient en réaction à une conduite finalisée des personnes de l’entourage. Cette action demande d’avoir intégré la signification du mouvement selon sa direction qui est un code langagier et d'avoir compris la situation sociale et interprété le comportement des autres. Ces gestes du oui ou non dépendent de l’histoire ayant donné à la personne la capacité de refus ou d’acceptation, de compréhension de la situation ou pas, etc.

Les aspects institutionnels constitutifs de la société résultent d’une intentionnalité collective mais aussi des pratiques qui les soutiennent, tout comme de règles qui préexistent et perdurent au fil des générations. Si bien que si joue le niveau cognitif joue un rôle indispensable de médiation, le social ne s'y réduit pas. Il ne peut pas se réduire comme le prétend Dans Sperber à une contagion des représentations. La réalité sociale a un pouvoir contraignant qui lui est propre.

Le niveau d'existence du social est fait d'interactions, de dépendances, de hiérarchies qui préexistent à l'individu qui lui-même y contribue par ses actes. Une série de boucles interactives se constituent entre individus et société. «L'individu issu d'un réseau de relations humaines qui existaient avant lui s'inscrit dans un réseau de relations humaines qu'il contribue à former» C'est ce réseau, il vaudrait mieux dire ces réseaux (selon le degré d'amplitude familles, clans, institutions, églises, écoles, entreprises, territoires, États, etc.) et leur existence contraignante qui forment ce que nous nommons du terme générique de socio-culture.   

L’environnement social est aussi constitué par le degré d'évolution technologique de la société considérée. Les capacités techniques, qui se transmettent de génération en génération depuis le Néolithique, constituent une part massive de l'environnent social de l'individu (depuis la qualité des couches, jusqu'au téléphones portable en passa par l'aménagement des villes). Les performances techniques et leur présence ont été multipliées de manière exponentielles à partir du XIXe siècle. Elles ont augmenté qualitativement et étant plus efficaces, mais aussi quantitativement de par l’industrialisation généralisée à toute la planète.

Le problème de l'écosystème terrestre

Plutôt que de parler de nature nous emploierons le terme plus neutre d'écosystème terrestre, ce qui permet de mieux préciser la relation interactive de l’Homme en société avec ce qui l’entoure.

Au plus simple, les hommes ont besoin de trouver de l’air dans l'environnement. Une interaction évidente a lieu : la respiration. Elle aboutit à une absorption de l’oxygène et un rejet de gaz carbonique. Pour respirer, les humains dépendent des équilibres écologiques permettant la formation continue d'oxygène sur Terre. De manière plus complexe, l'espèce humaine tout entière interagit pour trouver nourriture, abri et matières premières.

L'espèce humaine est incluse et participe ontologiquement de son environnement terrestre, mais elle n'est pas une espèce animale spontanément adaptée à l'écosystème. C'est même exactement l'inverse : elle adapte l'écosystème à ses besoins. L'Homme seul ou en petits groupes survit difficilement dans l'écosystème naturel. Il a donc, à partir du Néolithique, entrepris de le transformer.

La conception pluraliste que nous proposons dément que l’Homme puisse se considérer comme extérieur à l’écosystème, il est en continuité avec lui. Mais elle dément aussi qu’il soit un animal inclus et adapté à l'écosystème constituant son environnement immédiat, ce qui l’amène à le transformer. Cette transformation incessante a commencé par poser des problèmes locaux (déforestation, épuisement des terres) qui sont devenus globaux (planétaire) avec l’industrialisation massive et le réchauffement climatique qu’elle provoque.

L'ignorance puis le déni des équilibres permettant la stabilité de l'écosystème planétaire actuel posent un problème. Nous vivons actuellement dans une période interglaciaire (depuis 15 000 ans) et cela ne fait que 8000 ans environ qu’un climat dit « tempéré » s’est installé sur Terre, permettant à l’espèce humaine d’habiter sur la totalité du globe.

Dans les sociétés industrialisées contemporaines les conduites collectives finalisées d’exploitation de ressources conduisent à une modification des équilibres nuisibles pour l’espèce, car le réchauffement climatique va réduire l’habitabilité du globe terrestre.

Bien qu’il soit de fait et constitutionnellement en continuité avec son écosystème, l’homme est aussi activement en rupture avec lui, afin de l’adapter à ses besoins, ce qui vient de ses capacités cognitives ; mais la montée en puissance de cette transformation est telle qu’elle modifie l’équilibre en cours.

Pour paraphraser Emmanuel Kant selon un vocabulaire actualisé, nous dirions que l'incohérence de ses dispositions « plonge l'Homme dans des tourments qui l'acculent avec ses semblables (par l'oppression de la tyrannie, la barbaries des guerres) à la misère » et « qu'il travaille autant qu'il en a la force à la destruction de sa propre espèce » (Critique de la faculté de juger, p. 241). Il pourra échapper à ce destin s'il sait et s'il a la volonté collective d'établir une relation finale (téléologique) de pérennité avec l’écosystème terrestre tel qu’il lui permet de vivre.

Bien que partant d’un tout autre positionnement nous nous retrouvons proches de Kant quant à la question d’une pensée autonome donnant à l’Homme la possibilité de traiter ce qui l’entoure selon des fins qu'il doit déterminer.

Conclusion

L'anthropologie philosophique qui se dégage de notre réflexion décrit un Homme constitué d'une pluralité de niveaux d'organisation, ce qui implique une continuité et une pluralité d’interactions avec ce qui l’entoure, mais aussi provoque une rupture avec la nature entendue au sens de l'écosystème terrestre.

L’Homo, qualifié de sapiens, est ainsi bien nommé si par là on entend ses capacités de connaissance et d’action intelligente. Par contre, ses capacités cognitives ne le rendent ni sage, ni prudent, ni avisé, comme le terme de sapiens pourrait le suggérer. Son fonctionnement cognitif peut se faire selon une pensée imaginative irrationnelle qui lui sert à déguiser son existence et à nier sa position inclusive dans l'Univers.

« Nous sommes nous et nos relations dans l'Univers » écrit Alfred North Whitehead (Modes de pensée, p. 133). C'est un propos auquel adhérons. Notre anthropologie remet en question l'idée d'un environnement conçu comme extérieur et séparé de l'Homme. Elle met en évidence une continuité, une porosité et une constante interaction entre les deux. Elle remanie et repense l'opposition classique nature/culture, car l'environnement humain est d'abord social et culturel, si bien que le problème des rapports collectifs à la nature se pose comme celui des relations entre socioculture et écosystème terrestre.

 


Bibliographie :


Andler D., La silhouette de l'humain, Paris, Gallimard, 2016.
Descartes R., Discours de la méthode, Œuvres et Lettres, Paris Gallimard, 1953.
Juignet, Patrick. L’émergence du niveau cognitif. Philosophie science et société.2021. https://philosciences.com/108.
Juignet, Patrick. Le psychisme humain. Philosophie science et société.  2015. https://philosciences.com/148.
Juignet, Patrick. Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ? Philosophie science et société2016. https://philosciences.com/117.
Kant E., Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, 1968.
Morin E., Le paradigme perdu de la nature humaine, Paris, Seuil, 1973.
Sperber D., La contagion des idées, Paris, Ed.Odile Jacob, 1996.
Whitehead A.N., Modes de pensée, Paris, Vrin, 2004.



L'auteur :

Juignet Patrick