Qu'est-ce que la science ?

  

D’innombrables tentatives ont été faites pour définir la science. Compte tenu des circonstances contemporaines, il nous a paru intéressant de mettre en exergue la volonté de savoir, et plus précisément la volonté de savoir adéquatement et sans illusion. Bien sûr cette volonté ne suffit pas. Il faut aussi, et nécessairement, une manière de connaitre efficace et adaptée ; cette convergence est devenue possible à partir du XVIIe siècle et se poursuit de nos jours. 

  

Pour citer cet article :

Juignet, Patrick. Qu'est-ce que la science ? Philosophie, science et société. 2016. https://philosciences.com/203.

 

Plan de l'article :


  • 1. La science : une volonté de savoir et des moyens adaptés
  • 2. Une connaissance qui se dote de garanties
  • 3. La science apporte un savoir sur l'Univers
  • 4. La science évolue, elle a une histoire
  • 5. La science interagit avec la société
  • Conclusion

 

Texte intégral :

1. La science : une volonté de savoir et des moyens adaptés

Science : laquelle ?

Nous parlerons ici de la science moderne, celle qui prend forme en occident à partir du XVIIe et XVIIIe siècle.  Aussi loin que l'histoire puisse en retrouver la trace, la volonté de connaître le monde environnant et le Monde comme totalité est présente chez l'humain. Mais les mythologies, la philosophie grecque antique, la scolastique médiévale, la science moderne ne s'y prennent pas de la même manière, ni n'entretiennent la même rapport à la croyance et à la religion. 

Robert Lenoble, dans son Histoire de l'idée de Nature, note les changements qui se sont produits :

« Si le monde physique reste identique à lui-même, il peut prendre pour l'homme des visages complètement différents. Nous n'assistons pas au progrès d'une recherche menée sur le même objet : sous les mots de « Nature », de « science », de « lois », on ne voyait pas les mêmes choses, on ne construisait pas le même type de science, on ne cherchait pas les mêmes lois » 1 .

Le terme de science ne doit pas nous leurrer. On traduit souvent et sans précaution les termes grecques épistèmè et philosophia, comme le latin scienta, par « science », mais il serait illusoire d'en déduire qu'il s'agit du même type de connaissance. Les manières de penser et de faire (de pratiquer) ont changé au fil du temps. Lorsque l'on dit que la mécanique quantique est une science et que la théologie est la reine des sciences, le même terme ne désigne pas le même type de connaissance. Thomas d'Aquin fait de la théologie révélée (pas la théologie intellectuelle qui est limitée) la « reine » des sciences, à laquelle sont subordonnés les autres. La mécanique quantique est une connaissance qui élabore une théorie physique partielle et abstraite, mathématisée, susceptible de vérification expérimentale. D'évidence il ne s'agit pas de la même chose. Il vaudrai mieux parler de discours savant, terme qui serait plus adapté.

Une volonté de savoir 

Dire que la science répond à une volonté de savoir peut paraître simpliste mais, si on y réfléchit, on voit immédiatement que cette volonté constitue un critère qui démarque la science d'autres activités ayant des finalités différentes : légiférer sur la société, donner de l'espoir, reproduire les traditions, prescrire des conduites, endoctriner les foules, véhiculer des opinions, etc. La volonté de savoir permet une démarcation nette entre deux types d’activités les unes cognitives, les autres normatives.

Le savoir dont il est question ici est particulier. Il ne concerne pas ce qui est convenu, les conventions et les mythes, mais les choses telles quelles sont. Le savoir cherché par le scientifique concerne la réalité telle quelle est, sans l’enjoliver ou à la travestir pour la rendre conforme aux attentes humaines. La science cherche à obtenir un savoir vrai (au sens d’en adéquation avec la réalité), ce qui, corrélativement, impose de ne pas se leurrer, de ne pas s'en tenir aux apparences, aux opinions, aux présupposés, et même implique généralement de se confronter aux croyances en cours. Cet aspect fait surgir la dimension morale nécessaire, celle de la probité et de la rigueur morale eu égard au savoir. Il faut vouloir la vérité, quitte à lutter contre ses propres croyances ou celles des autres.

Certaines personnes et certaines cultures ne sont pas favorables à ce type de savoir et préfèrent maintenir les croyances en cours. L'appétit d'un savoir véritable n'est pas unanimement partagé. Beaucoup y sont indifférents et préfèrent se fier à un dogme rassurant, seuls quelques-uns assument la responsabilité d'une connaissance affrontant authentiquement la réalité. L'histoire montre que la volonté de savoir vraiment n'a pas toujours été portée socialement. Elle peut être interdite ou combattue politiquement. Dans certaines cultures, il est interdit de connaître de façon autonome, car les mythes religieux sont déclarés vérités absolues.

Pour reprendre les propos de Charles Sanders Peirce, la science exige « un ardent désir de savoir comment les choses sont réellement ». Le terme important ici est réellement, c'est-à-dire vraiment, sans se contenter des approximations du sens commun ou des croyances mytho-théologiques qui inondent l'espace culturel. Il y a dans cette volonté quelque chose de transgressif : un refus du convenu et un appétit pour l'adéquation à la réalité. On retrouve la même idée chez Norbert Elias pour qui l'éthique d'un scientifique tient à l'exigence de « découvrir les choses telles qu'elles sont réellement, indépendamment de ce que les gens ont affirmé auparavant et de ce qu'ils désirent actuellement » 1b.

Une vérité d'adéquation

La science vise à édifier un savoir vrai, au sens d'une adéquation du savoir au monde, ce qui implique de saisir les manifestions du réel, au delà des apparences et des illusions. Pour reprendre les termes de Robert Lenoble c'est voir le monde dans son altérité et entrer en contact avec les choses 2 selon un relation directe, enfin délivré de ce qui nous en sépare : l'épaisse couche d'illusions tissées d'espoirs, de craintes, de fantasmes, de besoins, d'intérêts immédiats, qui se projette sur l'environnement.

Cette volonté d'une vérité adéquate est individuelle et collective :

- Elle est individuelle, en ce sens que certaines personnes sont habitées par une curiosité qui les pousse à rechercher honnêtement un savoir authentique, non biaisé, et donc à renoncer aux chimères de toutes sortes que bâtissent les autres hommes. Sans cet aspect psychologique, aucune science ne peut s'édifier. La pente naturelle de l'homme est de nier, de s'arranger, de biaiser la réalité, plutôt que de s'y confronter.

- Cette volonté devient collective lorsque la science s'est intégrée dans la culture. À partir du XIXe siècle, en Occident, la mise en œuvre des sciences a été systématique grâce à des institutions spécifiques dotées de moyens importants. Il s'est alors produit une dynamique sociale qui a entraîné de nombreuses personnes dans cette quête, ainsi qu'un contrôle collectif de la fiabilité des moyens utilisés afin de connaître le monde.

Ce qui fait la différence avec les méthodes précédentes et concomitantes c'est que savoir produit n'a pas le même degré d'adéquation à la réalité.

La science est un combat

La vérité d'adéquation se gagne sur la puissance de fabulation, sur la propension à imaginer, à inventer des fictions et à les projeter sur l'environnement, ce que font les hommes depuis toujours et qu'ils continuent à faire. L'ignorance n'est pas seulement une absence de savoir, c'est une somnolence de la raison au profit de l'imagination, de l'idéologie, des mythes communément admis, des dogmes religieux. L'ignorance s'ignore car fables et mythes remplissent le vide qui n'a pas le temps d'apparaître. L'ignorance est d'emblée comblée de fabulations. Il a fallu de longs siècles de travail intellectuel et l'effort de personnalités courageuses pour dégager l'humanité (très partiellement) des idéologies et de la pensée magico-religieuse.

Cet effort pour s'affranchir des idéologies, des croyances, de fabulations n'est pas une attitude commune. Il demande un effort, il fait perdre le plaisir de croire à ce qui rassure satisfait ou donne un avantage social. C'est une attitude qui toutefois s'est répandue en Europe à partir du XVIIe et s'est largement étendue au XIXe siècle. Une nouvelle relation de l'homme au monde sous le régime d'une confrontation réaliste, dépouillée des idéologies et des illusions magico-théologique est devenue possible. Cette attitude ne touche qu'une partie de l'humanité. Une autre continue à s'accrocher à ses fables, parfois de manière violente et tenace.

On peut attendre de la science qu'elle apporte à l'humanité une connaissance réaliste et solide du monde, autant que faire se peut, au regard de son évolution. On peut attendre qu'elle réponde efficacement à la volonté de connaissance authentique du monde qui anime certains hommes, par opposition aux réponses chimériques et illusoires données par l'idéologie, les mythes et les religions. C'est une lente et pénible réforme de la pensée pour accéder à l'Univers tel qu'il est, qu’il faut transmettre à chaque nouvelle génération.

Avec Copernic, Kepler et Galilée, on voit se manifester la volonté tenace d'un savoir adéquate. L'un et l'autre auraient pu se contenter, comme la plupart de leurs contemporains, de l'idée évidente selon laquelle le Soleil tourne autour de la Terre. Mais, il ont voulu le vérifier, en être sûr, contre le sens commun et contre le dogme religieux de leur époque. Ils sont arrivés à une conclusion différente de celle du dogme scolastique et de l'évidence empirique. 

Copernic est resté prudent mais Galilée a voulu divulguer sa conviction. Il a voulu diffuser et affirmer que son savoir concernait bien la réalité de l'Univers et s'est heurté à l'église. Copernic, Galilée, Kepler, Newton, Lavoisier ont appliqué des raisonnements rationnels et des procédés expérimentaux, alors que la scolastique et la religion étaient censées dire le vrai.

Donnons un autre exemple, celui de la chimie. Jusqu'au XVIIIe siècle, la théorie d'Aristote concernant les éléments constitutifs du monde a persisté. Cette conception associait la vision commune de la réalité, qui distingue le feu, l'air, l'eau et la terre, à un carré logique dans lequel les qualités contraires (sec, humide, chaud, froid) ne pouvaient coexister. Cette théorie est cohérente et paraît assez évidente.

Elle a été mise en cause par Lavoisier et les autres chimistes de la fin du XVIIIe siècle. Ils ont testé empiriquement les éléments en cherchant à les décomposer, et il sont tombés sur tout autre chose que les éléments mythiques d'Aristote. Le chercheur ne prend pas pour argent comptant ce que la tradition donne comme savoir valide. Cet aspect critique n'est pas recherché, ni revendiqué pour lui-même. Le nouveau savoir diffère de l'ancien. C'est un savoir différent de celui du mythe et de la tradition qui surgit.

Savoir vraiment et le faire savoir sont caractéristiques de l'ambition, on pourrait même dire de la passion scientifique, car il faut de l'énergie, de la ténacité et être prêt à des sacrifices pour cela.

Il faut des moyens adaptés (une méthode)

Il faut aussi des moyens de connaissance adaptés. Cette association entre volonté de savoir et moyens de connaître ne se fait pas facilement. Il faut trouver la méthode pratique d'observation et d'expérimentation permettant de vérifier cette adéquation et inversement de sanctionner l'inadéquation, la fausseté, l'illusion intellectuelle. Il faut une objectivation de la réalité.

La connaissance scientifique demande une méthode au sens pratique (une pragmatique), qui devient sa « pierre de touche » car elle révèle la vérité ou la fausseté de la théorie. C'est à partir du XVIIe siècle, que les Hommes se sont donnés les moyens d’une vérification empirique des théories. Des historiens et philosophes (Alexandre Koyré, Herbert Butterfield, Thomas Kuhn) ont parlé de « révolution scientifique » pour noter l'apparition de cette nouvelle manière de connaître. Précédemment, l'intention existait, mais les hommes des époques précédentes n'avaient pas les moyens de leurs ambitions.  un savoir adéquat ne s'obtient pas par le commentaire de texte et l'argument d'autorité.

Dans La formation de l'esprit scientifique Gaston Bachelard à beaucoup insisté sur la différenciation entre science, croyance et opinion. Il a fait l’hypothèse selon laquelle, au cours du temps, le savoir passerait par diverses étapes. Il y aurait d’abord « l’état préscientifique » au cours duquel la pensée savante reste concrète, s’imaginant pouvoir saisir immédiatement le donné. Cet état de la pensée prévaudrait jusqu’à la fin du XVIIIe siècle jusqu'à ce que lui succède « l’état scientifique », qui a régné au XIXe siècle. Ce dernier se caractérise par une approche empirique reprise de manière abstraite et conceptualisante. Il s’agit de discontinuités par rapport à la façon commune et collective de penser qui rappellent les étapes de l’esprit humain de Condorcet et les trois états d’Auguste Comte. 

Bachelard nomme « psychanalyse de la connaissance objective » la méthodologie visant à identifier et dissoudre les images qui font obstacle à la compréhension rationnelle des phénomènes. Le concept scientifique naît grâce à un effort, un travail, qui instaure une rupture avec la manière commune et immédiate de penser. Ce travail est double : c’est un effort psychologique pour se distancier de la spontanéité et de l’immédiateté (instaurer une réflexivité) et un effort épistémique pour rectifier les penchants fautifs de cette tendance : saisie empirique, conscience immédiate, déformations par l’imagination et les formes spontanées de la pensée et du langage (analogie, métaphore, substantification, chosification, anthropomorphisme, etc.).

Le terme de « rupture épistémologique », a été utilisé par Louis Althusser pour noter le passage net et radical d’une discipline vers la scientificité, accentue inutilement l’idée de discontinuité.  Si la rupture n'est pas radicale, la différenciation et néanmoins certaine. Entre affirmer quelque chose à partir d'un texte faisant autorité ou en répétant l'opinion communément admise à son époque, et entrer dans une démarche expérimentale pour vérifier une théorie rationnelle et prédictive, il y une énorme différence.

Il serait trop long de détailler comment s'est opéré au fil du temps cette association heureuse entre la volonté de savoir et l'utilisation de moyens appropriés, mais nous noterons qu'elle a fini par exister effectivement. Selon Etienne Klein, à l'époque contemporaine :

«  Les scientifiques, ... isolent des phénomènes, les réduisent, théorisent à leur sujet, calculent, simulent, expérimentent, manipulent, usant de toute leur ingéniosité pour tenter de rendre finalement intelligible ce qui ne l’était pas initialement » 3.

Nous allons maintenant voir quelques critères de ce mode particulier de connaissance qu'est la connaissance scientifique.

2. Une connaissance qui se dote de garanties

La nécessité de règles pour protéger la connaissance

Le qualificatif scientifique a trait à la qualité de la connaissance et à celle du savoir produit (voir : Connaissance et savoir). La science vise à constituer un savoir rationnel et efficace et, pour atteindre ce but, elle soumet le processus de connaissance à des contraintes spéciales et difficiles à mettre en œuvre. Les moyens à appliquer pour garantir l'adéquation et l'efficacité de la connaissance sont assez complexes et ils doivent répondre à des exigences de deux types : la validité interne (cohérence, rationalité) et la vérification empirique (l'établissement d'un rapport particulier à la réalité).

La manière de réaliser ces exigences varie d'une science à l'autre, mais, au minimum, la science demande une expression claire et un raisonnement rationnel, la confrontation au réel par des expériences contrôlées, l'acceptation des démentis qu'ils soient théoriques ou pratiques. Elle se différencie donc des savoirs qui prétendent se passer de l'ensemble de ces garanties et veulent s'imposer dogmatiquement. Si l'on veut donner une idée générale des exigences imposées à une connaissance, afin qu'elle soit scientifique, c'est la formule de Gaston Bachelard qui convient le mieux :

« Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse a une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut pas y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit » 4.

Les résultats de la science sont supposés être valables partout et à n’importe quel moment. Ils sont donc a priori et potentiellement reproductibles. Cette reproduction doit être possible pour tout savant compétent, ce qui impose que la théorie soit claire et les conditions expérimentales explicites. La reproductibilité est traditionnellement considérée comme l'un des fondements de la scientificité (même s'il arrive que certaines expériences importantes ne puissent être reproduites).

Tout n'est pas bon pour constituer un savoir scientifique comme l'a prétendu de manière provocante Paul Feyerabend 5. Si plusieurs types de méthodes sont possibles et même souhaitables, tous les procédés ne peuvent apporter une connaissance efficace et certainement pas, comme le suggère Feyerabend, les mythes, ou la sorcellerie. Certes, il faut s'élever contre une épistémologie normative, mais prétendre qu'il y aurait une équivalence de tous les procédés est absurde et sans fondement.

La connaissance scientifique prend une forme repérable

On peut analyser la connaissance scientifique selon quatre concepts très généraux, celui de référent, celui d'objet, celui de théorie, celui de méthode ou pragmatique. Une connaissance à laquelle il manque certains de ces constituants n'est pas une science. Dit brièvement, une science naît lorsque sont mis en adéquation un objet et une théorie démonstrative et rationnelle, et que l'ensemble est mis à l'épreuve empiriquement selon une méthode donnant des garanties de fiabilité et reproductibilité.

Le référent est le point de départ d'une science, la partie du monde abordée grâce à une méthode nouvelle et pertinente. L'objet, quant à lui, constitue le cœur de la recherche, il est construit et même reconstruit plusieurs fois au cours des évolutions scientifiques. Un même référent peut donner lieu à plusieurs objets de recherche.

La manière de connaître est rationnelle, mais, en plus, elle comporte des grands principes qui guident le chercheur vers un type de théorisation (les théories varient selon leurs formes et leur degré de formalisation). La méthode, quant à elle, définit les manières pratiques de conduire l’expérience, ainsi que les techniques employées. Elle doit s’adapter au champ étudié afin de relier efficacement la théorie et les faits. La méthode inclut l'expérimentation et différents modes d'observation qui imposent des procédures et un savoir-faire pratique.

Toutes les sciences ne sont pas constituées sur le même modèle. Il y a une variabilité de la part respective de l'induction et de la déduction selon le domaine scientifique (et parfois même au sein d'un domaine particulier). Certaines sciences, comme la physique, sont très abstraites et elles ont une vocation universelle explicative. Dans ces conditions, l'aspect inductif domine souvent. D'autres, comme la biologie, sont plus concrètes, dynamisées par les résultats expérimentaux et plutôt inductives.

La démarche de type hypothético-déductif est toujours plus ou moins présente, mais à des degrés divers et elle n'intervient pas au même moment dans la recherche. Elle suppose d’avoir une théorie constituée à partir de laquelle on va faire des hypothèses qui seront soumises à l’épreuve des faits (par des expérimentations ou des observations). La constitution de cette théorie et sa forme varient d'une science à l'autre.

La connaissance scientifique se dote de garanties empiriques

Juger empiriquement la théorie impose une pratique. Il faut toujours une série d'expériences pratiques, que ce soit par observation, par expérimentation, ou une autre méthode appropriée, qui confronte vraiment et efficacement la théorie au réel (nous reviendrons après sur cette notion complexe et décisive de « confrontation au réel »).

Dans le cas des sciences à fort degré empirique, par exemple la biologie, pour résoudre un problème, on fait tout simplement des expérimentations « pour voir » qui permettent de répondre à la question. L'explication théorique progresse à partir des résultats. L'expérience vient assez souvent avant l'explication et, selon le résultat, elle entraîne la recherche dans une direction plutôt qu'une autre. La mise à l’épreuve vient après, on est dans un double mouvement inductivo-déductif.

Dans le cas des connaissances scientifiques à fort degré théorique, par exemple la physique, pour résoudre un problème, on fait souvent une hypothèse nouvelle associée à une démonstration mathématique. On soumettra l’hypothèse à l’épreuve des faits dans un second temps. La démarche est nomologico-déductive pour reprendre le terme consacré depuis Gustav Hempel 6. L'expérience vient après pour vérifier ou réfuter la recherche entreprise.

L’expérience, pour être scientifique, doit pouvoir apporter un démenti, une réfutation de l'hypothèse qui la guide et ne peut en aucun cas manipuler la réalité pour obtenir une vérification. Une autre garantie apportée par la science tient dans la qualité particulière des expériences qu'elle met en œuvre. Ces expériences testent les affirmations d'une manière qui permet de les réfuter que ce soit de simples hypothèses ou un pan entier de la théorie. Karl Popper a insisté sur la possibilité d'une réfutation comme critère de validité de la connaissance scientifique.

La connaissance scientifique se dote de garanties théoriques

Une théorie scientifique est un ensemble d'énoncés cohérents expliquant un aspect de la réalité. Cet ensemble organise les données au travers de concepts. Le degré d'axiomatisation et de mathématisation est variable d'une science à l'autre, de même que la manière de se référer aux faits. Il y a toutefois un critère indispensable : la conceptualisation doit être rationnelle et transmissible, et vérifiable par tous les savants de la discipline.

Les catégories, les concepts, sont bien définis et sont énoncés dans un langage dépourvu d'ambiguïté. Ils sont transmissibles et utilisables par les praticiens de la science considérée. Les démonstrations sont universelles : générales, reproductibles, vérifiables par tout humain intelligent et possédant le savoir nécessaire. La théorie aboutit à des formulations générales et, lorsque c'est possible, à des modèles ou des lois. La formalisation joue un grand rôle et l'évaluation de la scientificité porte sur la validité de raisonnements formalisés.

La science n'est pas consensuelle, mais en controverse permanente, ce qui ne justifie pas le point de vue relativiste des années 1970-1980. La vérité progresse par étapes et après débats. Ces débats permanents testent la robustesse des théories et départagent les théories rivales. Une théorie n'est jamais acceptée sans débat. Il faut, pour que ce débat fonctionne, que les échanges soit réglés : argumentés, publics, entre personnes compétentes dans le domaine en question 7.

La connaissance scientifique se dote de garanties pour sa transmission

Dans le domaine de la transmission, nous dirons de la connaissance scientifique qu'elle ne s'apprend pas, mais plutôt qu'on apprend à la mettre en œuvre.  Avant tout, on apprend à démontrer et à vérifier. Il faut en effet un effort particulier pour se plier à la discipline scientifique, car la pensée humaine n'y est pas portée spontanément, bien au contraire.

La démarche scientifique n'est pas l'apprentissage d'un savoir à reproduire et à transmettre. Ce sont des démonstration et des expériences que l'étudiant apprend à faire et doit être capable de refaire. Un scientifique doit pouvoir démontrer ce qu'il prétend. L'argument d'autorité ne joue pas, la tradition ne joue pas, chacun individuellement doit être capable de démontrer à ses pairs ce qu'il soutient. 

Par cet aspect d'activité, la science se départage des savoirs d'érudition : citer des textes, faire référence aux auteurs reconnus, répéter l'enseignement traditionnel, tout cela n'est pas de la science. On a là un critère simple, mais pertinent de définition et de démarcation. Le mythe, la religion, l'idéologie sont appris, transmis et reproduits, sans exigence de démonstration. Contrairement aux dogmes qui sont seulement prétendus vrais, le savoir scientifique doit être démontré comme vrai.

L’homme de science, doit se porter garant de la validité du savoir auquel il prétend. Il n'est le porte-parole de personne et ne peut se réfugier derrière aucune autorité. Le scientifique est responsable de la qualité de ce qu'il présente et ses pairs peuvent, et doivent, lui demander des preuves. Cette responsabilité est aussi collective ; l'ensemble du groupe suit la même démarche. « La science est peut-être la seule activité humaine dans laquelle les erreurs sont systématiquement critiquées et avec le temps, corrigées » a pu dire à juste titre Karl Popper.

3. La science apporte un savoir sur l’Univers

Un savoir particulier sur la réalité

Les faits mis en évidence par les sciences sont plus solidement établis, plus crédibles, que les faits ordinaires. L'expérience est méthodique et vérifiée collectivement, ce qui la rend plus fiable. C’est ce qui lui donne ce que nous appellerons son objectivité et sa positivité. La positivité consiste à construire des faits précis, assurés et débarrassés d’illusions, afin de constituer un corpus factuel sur lequel on puisse s’accorder.

La réalité ainsi construite est infiniment plus large que la réalité ordinaire. La science et sa technique donnent accès à des domaines insoupçonnables et insoupçonnés, par exemple, ceux de l'infiniment grand de la cosmologie et de l'infiniment petit du monde atomique. Elle donne accès à un passé lointain concernant l'évolution de l'homme, l'apparition de la Terre, la constitution de l'univers, passé qui est absolument hors de portée du savoir ordinaire. On peut attendre de la science qu'elle élargisse la réalité et nous donne un savoir sur ce que nous n'aurions jamais connu sans elle.

Très profondément, la science est disruptive d'avec l'expérience et la compréhension ordinaires. Elles les contredit et, à cet titre, peut paraître obscure et difficile.  Le savoir qu'elle apporte est peut provoquer le refus ou l'incrédibilité. L'héliocentrisme, la sphéricité de la Terre ont été et sont encore considérés comme incroyables par certains. Le réchauffement climatique d'origine humaine a longtemps été nié, car il n'était pas évident. La vision scientifique de la réalité diffère de la vision ordinaire et spontanée.

Des idées sur le réel

Si connaître consiste à cerner la résistance de la réalité, la méthode des sciences empiriques s'efforce de tester au mieux cette résistance. Alexandre Koyré a parlé de « dialogue expérimental » pour caractériser la science moderne. Mais, il y a plus. Au travers de la réalité, la pratique expérimentale vient buter sur le réel et nous informer sur lui. On a vu plus haut que la pratique ne doit pas travestir la réalité. Plus profondément, cela veut dire qu'elle se confronte au réel (à ce qui est de manière indépendante) au travers de la réalité. Les sciences empiriques fondamentales, en interrogeant la réalité, viennent se confronter au réel. Elles apportent ainsi des idées sur le réel au sens de la constitution intrinsèque du monde.

Au travers d'une relation particulière à la réalité, les sciences empiriques fondamentales viennent buter sur le réel et elles en tirent les conséquences ontologiques. C'est peut-être la définition la plus profonde que nous pourrions donner de la science fondamentale. Chaque science fondamentale s’occupe d’un ensemble de faits spécifiques, formant une collection homogène qui appartient à un champ circonscrit de la réalité. On peut supposer que ces champs dessinent en arrière-plan les modes d'existence du réel (ce qui détermine la réalité). Sur ces modes, la science ne dit pas grand chose, car elle doit rester très prudente dans les affirmations ontologiques.

Ce savoir est-il crédible ?

Le savoir produit par les sciences est-il crédible ? Voilà une question un peu bizarre, car la science bannit la croyance pour s'appuyer sur des démonstrations. Mais, ceux qui ne sont pas scientifiques, ou les scientifiques d'autres domaines que celui concerné, sont obligés de croire les résultats des études scientifiques (car ils ne peuvent pratiquer eux-mêmes les recherches nécessaires à la preuve). Mais, pourquoi croire les conclusions des scientifiques ? C'est d'autant plus difficile que la science évolue et qu'elle entre fréquemment en conflit avec les intuitions ordinaires, avec les dogmes religieux et avec l'idéologie !

Pourquoi donc croire dans les résultats de la science, le savoir produit ? La raison tient à ce qui vient d'être décrit ci-dessus : le savoir est obtenu selon des procédés non arbitraires qui tentent vraiment d'interroger le monde. On peut nommer cela la vertu épistémique de la connaissance. La science constitue son savoir selon des démonstrations universelles contrôlables par la communauté scientifique et mises à l'épreuve de faits. Elle ne défend ni des opinions particulières, ni des croyances collectives. Elle est donc a priori beaucoup plus crédible que ces dernières.

Un aspect déroutant des résultats scientifiques, c'est qu'ils ne prétendent qu'à une vérité transitoire, le temps de leur validité. Le savoir acquis n'est pas définitif, mais sujet à révisions. Comment croire à un savoir dont on sait qu'il va changer ? On ne peut y croire que prudemment, c'est-à-dire en le considérant comme le plus valide possible en attendant la prochaine évolution. Cette croyance, toute relative qu'elle soit, est pourtant plus intéressante et utile que la croyance à l'absolu d'un dogme.

Karl Popper a soutenu dans La Logique de la découverte scientifique que l’exigence de certitude était un frein au progrès scientifique. 

« Le vieil idéal scientifique de l’épistémè, l’idéal d’une connaissance absolument certaine et démontrable s’est révélé être une idole. […] Avec l’idole de la certitude […] tombe l’une des défenses de l’obscurantisme, lequel met un obstacle sur la voie du progrès scientifique. Car l’hommage rendu à cette idole non seulement réprime l’audace de nos questions, mais en outre compromet la rigueur et l’honnêteté de nos tests. La conception erronée de la science se révèle dans la soif d’exactitude. Car ce qui fait l’homme de science, ce n’est pas la possession de connaissances, d’irréfutables vérités, mais la quête obstinée et audacieusement critique de la vérité » 8.

Les théories scientifiques sont d’audacieuses conjonctures, et non pas des synthèses certaines. Elles ne prétendent pas énoncer des vérités métaphysiques absolues et éternelles, elle proposent un savoir adéquat au champ de la réalité dont elles s’occupent. La connaissance scientifique est démonstrative et se doit d’être assurée, mais le résultat produit, le savoir, lui est relatif au degré d’avancement de la science. Il est donc le plus adéquat possible à la réalité, à un moment donné. Cette adéquation est amenée à s’améliorer, à progresser, car la recherche se poursuit continuellement par de nouveaux moyens, plus évolués, plus performants.

4. La science évolue, elle a une histoire

La science s'est énormément diversifiée

De nombreux domaines scientifiques se sont créés depuis le XVIIe siècle. On peut distinguer trois grands types d’études, comportant chacun diverses disciplines spécialisées, qui sont les sciences formelles, les sciences empiriques et les sciences appliquées.

Les sciences formelles ont un critère de validité interne, elles sont autoréférentielles. Leur objet est le formalisme lui-même et leur finalité consiste dans sa mise en œuvre et l’exploration de toutes les possibilités du formalisme. Ces disciplines sont la logique, les mathématiques.

Les sciences empiriques ont un critère de validité externe. Leur objet varie selon le domaine exploré, c’est-à-dire la partie du monde prise en considération selon une méthode appropriée. Des domaines apparaissent selon la taille (du microscopique au macroscopique) et la complexité des systèmes étudiés (du simple au complexe). Différentes sciences se sont individualisées au fil du temps : physique quantique, physique classique, chimie et biochimie, sciences biologiques, sciences de l’homme, sciences de la société.

Parmi les sciences empiriques, certaines sont plus "fondamentales", car elles interrogent la constitution du réel, et d'autres plus "pragmatiques", car elles s'intéressent aux conséquences observables. Ainsi, parmi les sciences biologiques, certaines explorent l'organisation constitutive du vivant (la biologie moléculaire), d'autres décrivent les animaux et leur évolution (la zoologie). La physique, dans ses aspects fondamentaux, explore la constitution atomique ou, de manière plus pratique, décrit les effets macroscopiques concrets (la mécanique).

Les sciences appliquées sont des sciences qui ont un but pratique. Leur critère de validité est la réussite de leur action, qui est aussi leur finalité. Leur objet est mixte, désigné de manière pragmatique et il demande le rassemblement de plusieurs disciplines pour être abordé. Elles proposent une connaissance et une gestion dans un cadre préalablement fixé. Ce sont : la médecine, l'ingénierie, la robotique, l'économie, etc.

La science change et la vision du monde également

Le savoir scientifique, à une période donnée, est cumulatif et intégratif. Les chercheurs s'appuient sur leurs prédécesseurs et leurs collègues. Le savoir s'enrichit progressivement et les acquis s'intègrent les uns aux autres : on ne reprend pas tout à zéro ni on ne reconstitue à chaque génération l'histoire de la discipline ; on part des savoirs précédemment acquis. De la sorte, on peut faire des manuels qui résument et synthétisent l'état du savoir scientifique à un moment donné. Quant à la recherche, elle ne part pas de zéro, elle reprend là où a été laissé le problème, soit pour aller vers ce qui reste inconnu, soit pour s'attaquer à ce qui contrevient à la synthèse en cours.

Et en même temps, pour suivre leur vocation, les sciences ne doivent pas se figer dans un paradigme, mais, au contraire, s'adapter à la diversité de leurs objets d'étude et inventer de nouvelles formes pour la connaissance, si des objets inédits apparaissent. L'histoire montre que les sciences empiriques suivent un processus évolutif particulier. Thomas Kuhn parle d'une évolution discontinue par « révolutions » scientifiques, qui voient le passage d'un paradigme à un autre. La connaissance scientifique accepte de changer avec l'avancée des recherches, elle fournit un savoir évolutif qui, dans de nombreux domaines, croît en qualité et en quantité, mais pas de manière uniforme et constante (voir : Les paradigmes scientifiques selon Thomas Kuhn).

Gilles-Gaston Granger en accord avec Kuhn suggère une différenciation entre périodes dans l’édification des sciences. Il dit dans sa leçon inaugurale au Collège de France :

« Certes, les sciences ont un histoire, et aucune d’elles ne peut être considérée , en l’état, comme une figure définitive. Mais il importe de distinguer deux régimes dans cette évolution du savoir. Le premier est caractérisé par la succession et la concomitance assez désordonnée d’états mal cohérents d’une connaissance que l’on pourrait dénommer proto-science. Dans cette phase, que nous présente, par exemple, pour la connaissance du règne inanimé, dans notre monde occidentale, les théories de la nature , depuis les Grecs jusqu’à Galilée, un accord n’est pas encore intervenu sur l’idée même de science ».

et :

« Coexistent, donc, et se succèdent, des « physiques » et des « mécaniques » qui en délimitent pas de la même façon leur objet , ni se se soumettent aux mêmes règles générales d’observation, ni ne font usage d’un outillage matériel et conceptuel uniforme, ni même ne posent les problèmes qu’elles peuvent avoir en commun dans des termes comparables » Granger Gilles-Gaston, Leçon inaugurale, Ed du Collège de France, 1987, p. 5-31.).

La connaissance scientifique change et évolue pour arriver à ses fins.

La science est une poursuite de la vérité. Poursuite signifie mouvement vers un horizon qui recule, mais qui est cependant clairement défini : vérité n'est pas mensonge, leurre, tromperie, illusion, fiction, enjolivement de la réalité. Pour Nouria Hernande, Rectrice de l’Université de Lausanne :

« Il est clair qu’il existe des zones de flou dans la recherche, et qu’elles sont parfois difficiles à communiquer auprès du grand public. Oui, la science se trompe parfois, car la connaissance s’acquiert progressivement. Mais certains faits sont largement établis, comme l’origine humaine des changements climatiques. Les nier, c’est remettre en cause le principe même d’une poursuite de la vérité. Et quand cela provient du dirigeant d’une des principales puissances mondiales, c’est grave » 9.

Le changement implique une vérité relativisée

La science répond à une volonté de savoir "vraiment" selon des théories démontrables en adéquation avec la réalité. Mais, on ne peut, comme dans les circonstances ordinaires, trancher entre une proposition vrai ou fausse. « Il pleut » peut être déclaré vrai ou faux par vérification empirique immédiate. Dans les sciences, le savoir sur le monde est complexe (il ne se ramène pas à une proposition) et il évolue, si bien qu'il est préférable de le considérer de manière dynamique.

Plutôt que vérité, on utilise le terme de "vérisimilitude" (du latin verisimilitudo) qui signifie proche de la vérité. On pourrait dire aussi et plus précisément, vraisemblance au vu des critères admis. Le terme relativise le rapport du savoir scientifique au vrai, sans nier ou négliger la question de la vérité (ce qui mènerait vers un scepticisme). La vérisimilitude est un terme prudent utilisé en épistémologie pour caractériser le savoir scientifique.

C'est Gottfried Wilhelm Leibniz qui, dans les Nouveaux essais sur l'entendement humain, a donné à ce terme un contenu épistémologique en lui faisant désigner l'écart séparant les raisons démonstratives certaines et les propositions simplement vraisemblables 10 .

Henri Poincaré a défendu une notion épistémologique de la vérité selon laquelle seules les propositions décidables possèdent une valeur de vérité. Les conventions, comme les axiomes géométriques, n'ont pas de valeur de vérité : ils ne sont ni vrais ni faux, mais plus ou moins commodes. Toutefois, Poincaré tient le degré de commodité, c'est-à-dire d'unité et de simplicité d'une théorie, pour une indication de sa vérisimilitude ou proximité de la vérité.

Le terme a surtout été utilisé par Karl Popper pour noter que, si les savoirs scientifiques sont seulement hypothétiques et conjecturaux, ils ne visent pas moins à une certaine vérité. Il relie la vérisimilitude (verisimilitude en anglais) à son principe de réfutabilité de la manière suivante : au fur et à mesure qu'une théorie scientifique réfutable résiste à la réfutation, son degré de vérisimilitude augmente. Les tentatives d'invalidations non concluantes d’une théorie augmentent son degré de vérisimilitude.

Pour Popper, si une théorie scientifique ne peut jamais être absolument vraie, son objectivité, c’est-à-dire son adéquation avec la réalité, est de plus en plus forte. Il récuse le scepticisme relativiste et croit possible de se rapprocher de la vérité sous forme d'une objectivité croissante. Dans cette optique poppérienne, nous définirons la vérisimilitude comme l'adéquation progressive d'un savoir scientifique au champ de la réalité qu'il étudie.

En dernière intention, si la science est une approche du réel, la vérité comme adéquation au réel étant progressive, il est légitime d'évoquer une verisimilitudo pour ce type de savoir.

5. La science interagit avec la société

L'humanisme de la Renaissance a été étroitement lié au développement du savoir. Il ne s'agissait pas de science au sens contemporain du terme, mais des « humanités ». Puis est venue la philosophie des Lumières qui a revendiqué explicitement un progrès social par la diffusion du savoir technique et scientifique. Il y a une relation entre la connaissance scientifique, la qualité du savoir produit, l'éducation et la transmission, et enfin l'évolution sociale et culturelle dans son ensemble.

De nos jours, on met l'accent sur la dimension sociale de la science, ce qui est tout à fait justifié. La prise en charge sociale de la science par des institutions privées (académies, sociétés savantes), puis par les États, s'est mise en place aux XVIIe et XVIIIe siècles. À partir du XIXe siècle, des organismes de recherche et d'enseignement supérieur ont été créés systématiquement dans toute l'Europe. Aux XXe et XXIe siècles, ces institutions se sont très largement étendues et il s'est constitué une communauté mondiale de savants.

La prise en charge sociale de la science a permis d'avoir des institutions qui veillent sur les garanties exigibles eu égard à la qualité de la connaissance qui se prétend scientifique. En l'absence d'institution de veille, la fantaisie et le charlatanisme se développent spontanément. Revers de la médaille, ces institutions peuvent aussi être un frein à l'innovation.

Le développement scientifique et technique constitue le principal moteur économique et la clé de la puissance militaire des sociétés depuis le XIXe siècle. C'est pourquoi les États et les grands acteurs économiques soutiennent ce développement et cherchent à l'influencer. De la sorte, une partie de plus en plus grande de la recherche s'oriente vers la technoscience. Il se crée ainsi un domaine mixte dans lequel connaissances scientifiques et techniques sont étroitement imbriquées.

La recherche appliquée est entreprise en vue d'acquérir des connaissances orientées vers un objectif pratique. Technoscience et recherche appliquée aboutissent à des techniques exploitables industriellement qui ont des effets sociaux massifs. Ils ne vont pas toujours dans le sens du bien commun, car leur utilisation échappe à la maîtrise de la plupart des citoyens. Le problème du contrôle de la puissance donnée par la technoscience est politique.

Divers courants sociologiques, comme celui défendu par Bruno Latour, contestent l’idée selon laquelle l’acceptation ou le rejet des résultats scientifiques serait de l’ordre de l'adéquation à la réalité. La connaissance est vue comme un ensemble de controverses formant une gamme des positions équivalentes. Ce relativisme rate la spécificité de la science qui ne se réduit pas à son aspect social.

Il existe des savoirs non scientifiques et néanmoins intéressants comme ceux issus de la réflexion philosophique ou ceux qui légifèrent et organisent la société. La science n'est pas le tout de la connaissance, mais on peut attendre d'elle qu'elle apporte un savoir valide, permettant d'autre types de réflexion sur le monde environnant et sur la vie humaine.

Conclusion

Compte tenu des circonstances contemporaines, il nous a paru intéressant de mettre en exergue la volonté de savoir, et plus précisément la volonté d’un savoir adéquat et sans fard. Cette motivation n’est pas à négliger dans la science qui n’est advenue qu’après « un long effort de la pensée » 11, ayant demandé des siècles de travail et de courage intellectuel. Bien sûr la volonté ne suffit pas. Il faut aussi, et nécessairement, une manière de connaître efficace et adaptée ; cette convergence est devenue possible à partir du XVIIe siècle et se poursuit de nos jours, car la quête reste inachevée.

La science manifeste une volonté de savoir vraiment, qui s'est dotée des moyens appropriés pour arriver y parvenir. C'est un mode de connaissance qui associe une théorisation rationnelle et une expérience méthodique. Elle produit ainsi un savoir ayant un caractère d'adéquation optimisé par rapport à la réalité. Ce savoir évolutif est sans cesse vérifié et critiqué. La volonté de savoir scientifiquement aboutit à une attitude double par rapport à la vérité : la vérité est démonstrative et testée empiriquement, mais il n'y pas de vérité absolue et définitive dans les sciences, car la connaissance scientifique évolue sans cesse et, ainsi, améliore son adéquation au réel.

En cette période de doute post moderne, de relativisme, de brouillage des discours, il est intéressant d’avoir des repères simples et facilement communicables concernant la spécificité de la science. C'est une responsabilité philosophique que de défendre la méthode scientifique et le savoir qu'elle produit, ce dernier ne peut être mis sur le même plan que les opinions et les croyances.

 

Notes :

1  Lenoble R., Histoire de l'idée de Nature, Paris, Albin-Michel, 1969, p. 19.

1b  Elias N., La Dynamique sociale de la science. Sociologie de la connaissance et des sciences, Paris, La découverte, 2016. p.239. Voir aussi : J'ai suivi mon propre chemin, Paris, Éditions Sociales, 20016, p.74.

2  Lenoble R., Histoire de l'idée de Nature, Paris, Albin-Michel, 1969, p. 45.

3  Klein E, Science en questions, France Culture, 04/12/2021.

4  Bachelard G, La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1938.

5  Feyerabend P., Against method, outline of an anarchist theory of knowledge, New-York, New Left Books, 1975.

6  Hempel C.G., Éléments d’épistémologie, Paris, Armand Colin, 2014.

7  Raynaud D., Sociologie des controverses scientifiques, Paris, Éditions Matériologiques, 2018.

8  Popper K., La Logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1995, p. 282.

9  Hernandez N. , Discours à l'occasion des marches pour la science, avril 2017.

10  Leibnitz G-W., Nouveaux essais sur l'entendement humain, Paris, Bellarmin-Vrin, 2006, p.315-316.

11  Lenoble R., Histoire de l'idée de Nature, Paris, Albin-Michel, 1969, p. 219.

 

Bibliographie :

Bachelard G., La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1986.

Chalmers A.F., Qu'est-ce que la science ?, Paris, La découverte, 1987.

Elias N., La dynamique sociale de la science. Sociologie de la connaissance et des sciences, Paris, La découverte, 2016.

Elisa N., J'ai suivi mon propre chemin, Paris, Edition sociales, 2016.

Hernandez N. , Discours à l'occasion des marches pour la science.2017.

Hempel, C.G. & Oppenheim, P. , « Studies in the Logic of Explanation », Philosophy of Science, XV, 1948.

Hempel C.G., Éléments d’épistémologie, Paris, Armand Colin, 2014.

Kuhn Th., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983.

Leibnit W-G., Nouveaux essais sur l'entendement humain, Paris, Bellarmin-Vrin, 2006.

Lenoble R., Histoire de l'idée de Nature, Paris, Albin-Michel, 1969.

Popper K., Conjectures et réfutations, Paris, Payot.1985.
     -          La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1995

Raynaud D., Sociologie des controverses scientifiques, Paris, Éditions Matériologiques, 2018.

Feynman R., "Qu'est-ce que la science ?", in : La Nature de la physique, Paris, Seuil, 1989.

Rossi, P., Aux origines de la science moderne, Paris, Seuil, 1999.

Stenghers I., La volonté de faire science, Paris, Delagrange-Synthélabo, 1992.

 

L'auteur : 

Patrick Juignet