La substance, source d’erreurs philosophiques

C’est en somme l’immense majorité de la philosophie occidentale post-cartésienne qu’il faudrait relire pour y mettre en évidence les impasses dans lesquelles conduit le schème de pensée sujet-prédicat, et il y faudrait un grand livre. Contentons-nous donc d’examiner rapidement les philosophes qui, faisant école, accordent au concept de substance la plus grande place, à savoir, dit Russell, Descartes, Spinoza et Leibniz (il y en a d’autres, bien sûr, il faudrait aussi étudier au minimum Berkeley, Kant et Hegel ; mais cela nous amènerait à nous pencher trop longuement sur l’histoire de la philosophie) : « Les systèmes de Descartes, Spinoza et Leibniz ont une caractéristique très importante en commun : ils dépendent tous de la catégorie de “substance” » (X). C’est, en effet, écrit Whitehead, « dans les thèses de Descartes » que « la métaphysique de la qualité et de la substance triomphe en excluant toutes les autres », alors que chez les auteurs qui l’ont précédé, « les courants de pensée qui aboutissent à cette métaphysique » étaient mêlés « à d’autres notions incompatibles »(XI). Mais, du point de vue de cette métaphysique, « une substance individuelle pourvue de ses prédicats constitue le type ultime de l’actualisation. S’il n’y a qu’un individu, la philosophie est moniste ; s’il y a une pluralité d’individus, la philosophie est pluraliste. Ce présupposé métaphysique provoque de sérieux ennuis en ce qui concerne les rapports entre substances individuelles, puisqu’il ne leur fait aucune place. En conséquence -au mépris de ce que nous suggèrent de plus évident nos “préjugés” intuitifs- toute philosophie respectable du type sujet-prédicat est moniste » (XII) : il n’est pas possible, en restant rigoureux, de voir dans « Pierre est plus grand que Quentin » une propriété intrinsèque prédiquée de Pierre, puisqu’elle dépend tout autant de Quentin. On doit donc y voir une propriété prédiquée du sujet unique Pierre-Quentin.

Cette absence de rigueur du pluralisme dans le cadre d’une philosophie de type sujet-prédicat, dont on n’a pu ici que donner une idée rapide, Russell la développe de manière remarquable dans l’alinéa 214 des Principles of Mathematics. En conséquence, la philosophie de Descartes n’est pas « respectable » : elle conserve des incohérences, n’étant pas moniste. Mais, Whitehead n’est pas un fanatique de la responsabilité, et les longs développements qu’il consacre à Descartes dans Procès et Réalité lui permettraient de reprendre à son compte ce qu’écrit Russell : « Ceci le conduisit à des inconséquences mais l’enrichit aussi d’idées fructueuses qu’aucun philosophe entièrement logique n’aurait pu avoir » (XIII) Leibniz est encore moins respectable, puisqu’il y a chez lui, avec les monades, profusion de substances : ce qui permet de voir que, pour Whitehead, n’être pas respectable n’est pas un défaut, puisqu’il rend par ailleurs hommage à Leibniz, « le premier, et de loin le plus grand philosophe qui, à la fois, accepta la conception moderne [de la substance] et aborda de front les problèmes qu’elle posait » (XIV). Cette conception et ces problèmes, on en a déjà une idée : « Chaque réalité substantielle est ainsi conçue comme complète en elle-même, sans aucune référence à une autre réalité substantielle. Rendre compte de cette manière des atomes ultimes, ou des sujets ultimes jouissant d’une expérience, c’est rendre inintelligible un monde interconnecté d’individus réels » (XV). Ces problèmes, cependant, ne peuvent se surmonter que par ce qui s’apparente à un tour de passe-passe, ou à un miracle, l’intervention de Dieu et de l’harmonie préétablie : « Les monades, selon cette conception, n’ont aucune fenêtre les unes sur les autres. Pourquoi ont-elles des fenêtres sur Dieu, et pourquoi Dieu a-t-il des fenêtres sur elles ? » (XVI). Non que Whitehead ait quelque chose contre l’intervention de Dieu dans la philosophie, lui-même y fait une place. Mais, avec l’harmonie préétablie, le Dieu de Leibniz s’apparente bien trop à un Deus ex machina. À nouveau, on est très proche de Russell, qui n’est pas moins respectueux que Whitehead à l’égard de Leibniz, le seul philosophe auquel il ait consacré tout un ouvrage : « Leibniz soutient que chaque monade reflète l’univers, non parce que l’univers peut avoir une influence sur elle, mais parce que Dieu l’a douée d’une nature qui produit spontanément ce résultat. Il y a une “harmonie préétablie” entre les changements que peuvent subir les monades, ce qui produit une apparence d’action réciproque […] À ceux pour qui l’harmonie préétablie paraît étrange, Leibniz répond que c’est une preuve admirable de l’existence de Dieu » (XVII).

Si de la trinité, le philosophe qui va avoir le plus d’influence sur les développements ultérieurs de la discipline est Descartes, le seul parfaitement respectable est Spinoza, car c’est le seul à avoir poussé le concept de substance jusqu’à sa conséquence logique, le monisme : « l’intérêt de la philosophie de Spinoza tient aux modifications qu’elle apporte à la position cartésienne, au profit d’une plus grande cohérence » (XVIII). Il établit en effet dans son Éthique (corollaire I de la proposition XIV) « que dans la Nature il n’est qu’une seule substance » (XIX). Le problème de ce monisme est que, comme l’a écrit Whitehead, il va à l’encontre de nos « préjugés » — et les guillemets montrent qu’il s’agit pour lui de plus que de simples préjugés au sens traditionnel dépréciatif du terme : notre expérience de la diversité d’un réel changeant. « Le système métaphysique de Spinoza appartient au type inauguré par Parménide » (XX). Il n’arrive à se raccrocher à notre expérience qu’en cédant à son tour à l’incohérence, même si Russell et Whitehead ne s’entendent pas sur ce qui marque précisément cette incohérence : pour le premier, alors que le système spinoziste ne fait de la pensée et de l’étendue que des attributs de la substance, « il ne semble pas y avoir de bonnes raisons pour que les événements relevant de chacun des deux attributs se développent en parallèle »(XXI). Pour le second, c’est l’introduction des modes qui est une nécessité, et « la faille du système, c’est l’introduction arbitraire des “modes” » (XXII).

La substance dissoute par la science

On vient de voir l’une des preuves de la faiblesse théorique du concept de substance : la substance empêche les philosophes qui y font appel de construire une pensée parfaitement cohérente, « elle tire son origine d’une erreur et elle n’a jamais réussi dans aucune de ses applications »[xxiii]. Il faudrait nuancer la sévérité de ce dernier jugement : en science, ce fut pour Whitehead une erreur féconde. Mais, c’est cette fécondité même qui a eu de lourdes conséquences en philosophie : « L’énorme succès des abstractions scientifiques, présentant d’une part la matière […], et d’autre part, l’esprit, percevant, souffrant, raisonnant mais n’interférant pas, a imposé à la philosophie la tâche consistant à les accepter comme la représentation la plus concrète des faits. Ipso facto, la philosophie moderne s’est trouvée ruinée »[xxiv]. On pourrait contester ce jugement, car nous n’avons pas ici étudié en détail, pas plus que ne le font Russell et Whitehead eux-mêmes, l’ensemble de la pensée des philosophes de la substance, pour nous assurer de leur réelle incohérence. La tâche ne serait pas aisée : établir de manière irréfutable que les systèmes de Descartes, Leibniz et Spinoza (pour ne citer à nouveau que les mêmes) ne tiennent pas debout, et que le concept de substance est la faille qui les mine, il y faudrait plus d’un article, un grand livre même n’y suffirait sans doute pas. Il y a fort heureusement une autre très bonne raison de rejeter ce concept : les développements de la science eux-mêmes, de cette science qui s’est pourtant développée en s’appuyant sur lui, viennent montrer sa vacuité. Whitehead y consacre toute une page de Procès et Réalité : l’objet persistant, la pierre et non Pierre, dont l’observation via notre langage nous fait croire au concept de substance, va bientôt être conçu « comme une société de molécules séparées en état d’agitation violente ». 

Mais, les molécules sont elles-mêmes formées d’atomes, et le concept de matière (en tant que substance) se révèle « aussi faux pour l’atome qu’il l’était pour la pierre ». L’atome, à son tour, n’est explicable que comme société de protons et d’électrons. « Les mystérieux quanta d’énergie [font alors] leur apparition, issus, semble-t-il, des replis des protons ou des électrons. Pire encore pour le concept : ces quanta semblent se dissoudre dans les vibrations de la lumière »[xxv]. Russell nous décrit la même évolution dans La méthode scientifique en philosophie, même s’il n’y fait pas immédiatement mention du terme « substance » (mais comme l’indique fort justement Whitehead : « [L’]erreur ne consiste pas dans l’emploi du mot “substance”, mais dans l’emploi de la notion d’une entité actuelle caractérisée par des qualités essentielles et restant quantitativement une parmi les changements de relations accidentelles et de qualités accidentelles »[xxvi]) : il y évoque la façon dont la physique, partant « de la croyance du sens commun aux corps bien rigides et bien permanents »[xxvii], va être graduellement amenée à dissoudre cette croyance ; « On peut réduire une pierre en poudre, mais cette poudre est constituée de grains qui conservent les propriétés qu’ils avaient avant d’être pulvérisés. C’est ainsi que l’idéal des corps absolument rigides et absolument permanents, poursuivis par les premiers physiciens par-delà les changements apparents, semblait pouvoir être atteint en imaginant que les corps ordinaires sont composés d’un grand nombre de menus atomes »[xxviii]. Mais, cette vision de la matière est remplacée par « la théorie électromagnétique, qui se mue à son tour, pour le moment, en un nouvel atomisme », qui « considère que toute la matière se compose de deux genres d’éléments, les électrons et les protons »[xxix], auquel « vient s’ajouter un atomisme de forme complètement différente, introduit par la théorie des quanta »[xxx].

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