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Quelle ontologie proposer aujourd'hui ?

 

Le terme « ontologie » a été proposé au XVIIe siècle simultanément par Rudolf Göckel dans son Lexicon Philosophicum et par Jakob Lorhard dans Ogdoas Scholastica. Nous le reprenons ici en un sens très précis : désigner les tentatives pour penser ce qui existe, sans tomber dans les apories de la métaphysique. Il s’agit de conceptualiser- catégoriser le Monde, et surtout ce qui en est connu (l’Univers), de manière rationnelle et plausible.

 

Pour citer cet article :

Juignet, Patrick. Quelle ontologie proposer aujourd'hui ? Philosophie, science et société. 2016. https://philosciences.com/195.

 

Plan de l'article :


  1. L'existence du Monde
  2. La réalité empirique
  3. La réalité peut prendre diverses formes
  4. L'être, la chose en soi, le noumène ou le réel ?
  5. Des idées sur le réel
  6. Une ontologie prudente qui se limite
  7. Conclusion : une ontologie minimale

 

Texte intégral :

1. L'existence du Monde

D'abord, déclarer le Monde

Nous employons le terme, un peu étrange, de « déclarer le Monde » pour sa connotation d'affirmation arbitraire, car on ne peut pas démontrer mais seulement affirmer qu'il y a bien un Monde, ce qui impose des précautions. L'idée du « Monde » vise tout ce qui existe, conçu d'une manière générale et abstraite. Mais, que veut dire exister pour le Monde ? Cela ne va pas sans susciter quelques paradoxes.

Pour Markus Gabriel (Gabriel M., Pourquoi le Monde n’existe pas, Paris, J.-C. Lattès, 2014, p. 12), le Monde n’existe pas, mais tout existe (sauf le Monde). Si le Monde se définit par la totalité, cela revient à suggérer que ce qui n’existe pas (le tout) existe, puisque tout existe.

Ce paralogisme a l’intérêt de faire réfléchir sur l’emploi du concept de Monde. À ce sujet, on peut faire valoir l’argument de Quine selon lequel à la question : qu’est-ce qui existe ?, « la seule réponse est tout » (Quine W.V.O., Du point de vue logique, Paris, Vrin, 2003, p. 3.), car parler d’entités inexistantes n’aurait aucun sens. D’un autre côté, « tout existe » est une assertion qui n’est pas fausse, mais vide et sans intérêt. Pourtant, Quine définit l’ontologie comme la réflexion sur ce qui existe...

Selon Willard Van Orman Quine, l'ontologie répond à la question : Qu'est-ce qui existe ? Nous nous guidons sur cette définition par opposition à d'autres très différentes. Mais la réponse « tout » qui est avancée par l'auteur (On what there is ?, 1948) ne nous satisfait pas. Selon lui il n'y aurait aucun sens à parler d'entités inexistantes. On notera qu'il emploie cependant dans son raisonnement l'idée d'inexistence. Si on déclare que tout existe, il est difficile de penser que quelque chose n'existe pas et pourtant il est impossible de se passer de l'idée de non existence. La question Qu'est-ce qui existe ?, doit prendre une forme plus sophistiquée.

Dès lors, comment procéder ?

On pourrait voir le problème de la manière suivante : la question de l’existence se pose-t-elle au sujet de la totalité ? La totalité a-t-elle un référent identifiable dont on pourrait dire qu’il existe ou pas ? La réponse aux deux questions est négative. La totalité est un concept qui ne suppose pas de qualification. Cela nous conduit à interroger notre déclaration préalable : les deux idées formant la définition du Monde (totalité et existence) ne sont-elles pas contradictoires ? Ou superfétatoires, pléonasmatiques. 

Le Monde n’est pas que la totalité, sinon le concept de totalité suffirait. Il est la totalité de ce que l’on suppose exister. Dans ce cas, l’existence ne qualifie pas la totalité. Le groupe nominal « totalité de ce qui existe » désigne ici l’existence prise dans son ensemble (par opposition à l'existence de telle chose particulière). Il paraît donc légitime de considérer ce qui existe en totalité et d’en faire l’arrière-plan de notre réflexion. Des deux idées combinées, existence et totalité, la première est antérieure, au sens où il faut d’abord poser un jugement d’existence positif pour ensuite lui associer l'idée de totalité. Autrement dit, pour revenir à la définition du Monde, on peut dire que du jugement d’existence, il ne faut rien exclure pour désigner le Monde.

Le Monde n’est pas une catégorie descriptive 

Pour Gabriel Markus, le Monde englobe tout, il est le domaine de tous les domaines. Mais, cette entité qui comprend tout « n’existe pas et ne saurait exister », nous dit Markus (Ibid. p. 19). Nous voilà embarrassés, nos postulats de base sont à nouveau contestés. Que peut-on répondre à cela ?

Pour cet auteur, le Monde désigne l’ensemble des choses et des faits. Ces choses et faits composeraient des domaines. S’il est composé de domaines, on pourrait appliquer au Monde la démonstration de Bertrand Russell selon laquelle l’existence d’un ensemble de tous les ensembles est paradoxale. L’application d’une telle logique pour arriver à un jugement sur le Monde est problématique pour divers motifs dont le premier est que l’existence n’est pas le référent possible d’une logique ensembliste, car elle n’est pas un ensemble. (Sur la difficulté d'une utilisation ontologique de la théorie des ensembles voir : La théorie des ensembles et son interprétation ontologique

Nous contestons la définition du Monde donnée par Markus, car elle est liée à l’expérience commune. Ce n’est pas du même Monde dont nous parlons. Pour notre part, nous n’employons pas le terme de Monde comme catégorie descriptive se référant aux choses et aux faits empiriquement déterminées, mais comme idée abstraite de l’existant pris globalement. Le Monde de Markus, c’est l’ensemble des domaines de la réalité, le nôtre, c’est l’affirmation d’une existence en général et sans exclusive. Le Monde n’est pas une catégorie descriptive, mais une idée abstraite utile pour penser, une idée régulatrice. 

Nous allons voir que les concepts suivants (de réalité et de réel) concernent le Monde – et non pas autre chose que le Monde –. Après avoir défini la totalité existante appelée le Monde, voyons quelques conséquences de notre définition.

Les conséquences du concept de Monde

Concevoir le Monde comme indiqué ci-dessus a des conséquences importantes quant aux raisonnements que l’on peut tenir et quant à ceux dont il faut s’abstenir.

– Si on admet une totalité, cela implique qu’il n’y a pas autre chose, comme un autre Monde, un infra-Monde, car au-delà de tout il n’y a rien. Si le Monde est tout, il est unique, sinon il ne serait qu’une partie du tout. Supposer un autre Monde est par conséquent exclu.

– L’Homme (en tant qu’espèce et à titre individuel) fait partie du Monde. Dans la mesure où, en tant qu’humain, nous faisons partie du Monde, nous ne pouvons dire qu’il soit extérieur à nous. L’attitude intellectuelle qui sépare le Monde et le sujet pensant paraît artificielle. Supposer un sujet qui arriverait à s’extraire du tout n’est pas rationnel.

– Le Monde n’est ni quelque part, ni dans un intervalle de temps. La catégorisation spatio-temporelle ordinaire n’est pas applicable à la totalité. Le Monde ne contient rien et rien ne lui est extérieur. Comme l’horizon qui recule au fur et à mesure que nous avançons, le Monde est insituable. Il n’est pas quelque part ou en quelque lieu.

– S’interroger sur le néant, puis sur l’origine du Monde, c’est-à-dire sur le passage du néant à l’existence, ne constitue pas un problème pertinent susceptible de trouver une réponse rationnelle.

– L’ontologie doit tenir compte de l’existence réelle, non illusoire et indépendante du Monde, dont nous faisons partie. Il vaudrait mieux dire, qui nous compose.

On voit que se définit ainsi un cadre de pensée assez précis. Toutes ces conséquences tirées de l’analyse du postulat de la totalité existante évitent un certain nombre de problèmes insolubles (que nous qualifions de métaphysiques). Ces problèmes naissent lorsque l’on applique des raisonnements qui ne sont pas applicables au concept de totalité. Si on le fait, on entre dans des fictions abstraites telles que l’ultra-Monde, la transcendance, sur l’avant ou l’après du Monde, etc.

2. La réalité empirique

Situer la réalité

Après le Monde, nous allons situer le concept de la réalité. Au premier abord, et dans le sens courant du terme, la réalité nous apparaît concrètement et factuellement. La réalité se manifeste par des qualités sensibles, par une résistance (par opposition au rêve, à la fiction, à l’imagination, au délire) et par des réactions aux actions. Nous y situons des choses concrètes, des événements, du vivant et de l’inerte, des personnes humaines, des rapports sociaux, etc. La réalité est donc très vaste et hétérogène. Elle apparaît comme telle, grâce à l’expérience ordinaire qui est spontanée et se modifie et s’enrichit au cours de la vie.

L’expérience peut être comprise comme la relation entre l’homme connaissant, en tant qu’entité organisée du Monde, et les différents aspects du Monde qu’il rencontre. L’expérience est notre relation interactive avec le Monde, relation qui prend des formes différentes selon les circonstances. En effet, l’expérience se construit progressivement dans le temps individuel pour chaque homme et dans les temps historiques pour chaque culture. L’expérience permet de construire des faits et de les rassembler en une multitude de choses, relations, événements, que nous déclarons être la réalité.

Le concept de réalité a pour référent l’ensemble des entités dont nous pouvons faire l’expérience de manière assurée. On notera bien que la réalité n’est pas le Monde tel que définit plus haut, car ce dernier excède très largement la réalité.

Trois attitudes sont possibles eu égard à la réalité

La première attitude vis-à-vis de la réalité est celle de l’empirisme spontané qui suggère que les choses existent là, devant nous, tout simplement. Il s’accompagne d’un réalisme qui admet que ces choses perçues existent réellement, et sont telles que nous les percevons (à quelques pièges du sensible près). L’argument du réalisme empirique immédiat est l’évidence. 

Quelque peu aveuglé par cette évidence, le réaliste néglige qu’il est l’auteur de cette affirmation d’existence, tout comme l’expérience à partir de laquelle elle est née. Prétendre élider ces deux aspects de l’ensemble du problème est fautif. Kant le premier a signalé cette erreur. Nous connaissons la réalité par l’expérience et notre expérience ne peut être négligée. Elle est « un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître produit de lui-même » (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p. 31).

L’attitude inverse à celle du réalisme empirique naïf est le constructivisme radical qui suppose que la réalité n’existe que par l’activité humaine qui la construit. Ce n’est pas un scepticisme absolu (qui met l’existence en doute), mais plutôt la croyance dans une efficacité performative appliquée à l’ensemble des phénomènes. La réalité existerait parce que perçue et déclarée par le savoir. Maurizio Ferraris décrit cet excès constructiviste de la manière suivante : « dès lors que la connaissance est intrinsèquement construction, alors il n’y a pas de différence de principe entre le fait que nous connaissons l’objet X et que nous le construisons » (Manifeste du nouveau réalisme, p. 41). Le constructivisme radical se heurte à l’évidente résistance de la réalité.

L’expérience est une relation complexe au Monde, médiatisée par la perception, organisée par l’intelligence, finalisée par la volonté de connaître et dépendant du contexte culturel dans lequel elle survient. Elle produit ce que l’on appelle la réalité. La réalité naît de l’interaction entre nous et le Monde, interaction qui se nomme l’expérience. Supprimons par la pensée toute interaction avec le Monde, il ne restera aucune réalité. Mais, il serait abusif d’en conclure que le Monde ait disparu. La réalité existe pour nous, relativement à notre expérience du Monde, mais quelque chose dans le Monde existe indépendamment de nous.

Le Monde résiste et s’oppose. Connaître empiriquement consiste à cerner cette résistance. La réalité vient d’une interaction avec quelque chose qui résiste, qui persiste, qui s’oppose, que nous devons intégrer et respecter (sauf à subir les revers d'actions inefficaces).

Pour résumer, nous associons au constructivisme le correctif du réalisme, ce qui conduit à une conception nuancée de la réalité. Ce « réalisme constructiviste » admet que la connaissance empirique se heurte au Monde lors de la construction de la réalité et qu’il n’est pas possible de faire abstraction, ni de cette action de connaissance, ni de ce qui résiste. Cela a deux conséquences :

- La réalité n’est pas absolue mais relative, elle dépend de l’expérience qui la fait surgir.
- La réalité manifeste une résistance, ce qui montre qu'elle ne dépend pas que de notre expérience.

Mais, qu’est-ce qui résiste dans la réalité ? Qu’existe-t-il au-delà de notre expérience ? C’est le problème qui nous intéresse et qui se voit ainsi précisé. Il s’agit de conceptualiser ce qui existe dans le Monde par delà l’expérience, à partir de ses effets sur la réalité. Nous retrouvons ici le postulat posé au départ, celui d’une existence du Monde. Nous sommes ramenés à nous interroger sur l’existence autonome du Monde en tant qu’elle se manifeste à nous au travers de la réalité. L'objet de notre interrogation ontologique, c’est la structuration du Monde tel qu'il existe en soi, mais toujours et nécessairement en s'appuyant sur une réalité empirique solidement établie.

Généralité et abstraction de l'ontologie

Nous avons commencé à mettre en œuvre une ontologie particulière, une ontologie a posteriori (qui commence par la réalité empirique) et est bien décidée à s'appuyer sur elle. Ce qui nous oblige à revenir à la définition de l'ontologie. En effet la réalité est bien vaste et si l'ontologie voulait en donner une description, même ramenée à des types ou catégorie, elle ressemblerait à un catalogue géant, une encyclopédie. Une réflexion abstraite sur les choses qui présente le risque d’avoir peu d’intérêt et d’être très incertaine, car les objets ordinaires sont connus d’une manière peu fiable.

Ce n'est, à notre avis, pas sa vocation. L'ontologie se doit de situer les formes d'existence et elle est à ce titre nécessairement assez générale et abstraite. Il lui faut des concepts suffisamment vastes et englobants pour situer ce qui existe, comme se demander sous quelles formes et selon quelles structures fondamentales le Monde existe. Contrairement à ce qu'ont pu dire certains auteurs on ne cherche pas à faire un inventaire de tout ce qui existe, un recensement de tous les habitants du Monde (Ontologie, pp.10,19). Mais elle ne s'occupe pas, comme la métaphysique de l'être en tant qu'être par une réflexion a priori, indépendamment de ses manifestations, elle accepte et se fonde sur la réalité qui existe tout autant que ce qui la soutient.

Cette attitude vient de la leçon kantienne sur les limites de la connaissance et de la méfiance vis à vis des dérives fictionnelles de la métaphysique. Sur ce point nous ne souscrivons pourtant pas à la thèse de la philosophie analytique initiée par Rudolf Carnap d'un « dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage » (1932), il s'agit plutôt de l'impertinence (non pertinence) de son objet.

La réponse à la question de départ : Quelle ontologie proposer aujourd'hui ? s'amorce par le tracé d'un cadre. L'ontologie que nous proposons situe de manière générale les formes d'existence en visant simultanément ce qui existe en dehors de nous (le réel) et en rapport avec nous (la réalité).

3. La réalité peut prendre diverses formes

Deux types de réalités

La réalité n'est pas homogène, il nous faut donc la catégoriser, ne serait-ce que grossièrement, pour s'y repérer.

On peut distinguer la réalité effective, dans laquelle des événements se produisent et influent sur le cours des choses. On peut s'y insérer en agissant pratiquement. C'est une réalité que l'on dira concrète, objective, à laquelle on accède par l'expérience au sens large. On y place les choses et leurs interactions de même que les actions pratiques qui, en retour, contribuent à forger l'expérience. Mais il existe un autre type de réalité pour l'homme, c'est la réalité représentationnelle et symbolique, celle de la pensée. C'est bien une réalité, car l'expérience que l'on en fait n'est pas de moindre importance que celle de la réalité concrète, mais elle diffère de la première par son côté abstrait.

Pour situer facilement ces deux types de réalités, prenons l'exemple d'une fiction comme celle du Père Noël. Il ne fait pas partie de la réalité concrète, mais on ne peut pas dire pour autant qu'il n'existe pas du tout, (puisqu'on en parle et qu'il fait l'objet de multiples représentations, de rituels et a des effets sociaux). Il existe dans l'imagination des enfants, dans les contes, les histoires, les films, etc., c'est-à-dire dans une réalité symbolique et représentationnelle. Nous avons là un deuxième type de réalité qui a des effets non négligeables.

La réalité immédiate, ordinaire, celle de tout un chacun, est un mélange des deux et à ce titre elle est trompeuse. C'est une réalité pour partie fictionnelle, imaginée, idéologisée, dans laquelle l'objectif et le fictif se mêlent étroitement. Elle forme le paysage de notre vie quotidienne.

Deux qualités de réalité

Au sein de certaines cultures, l’expérience a pris une tournure méthodique et positive dite scientifique. Dans les sciences, nous n’avons plus affaire à des choses, mais à des faits. Quelle est la différence ? Les faits scientifiques sont construits par observation ou expérimentation et contrôlés collectivement. Ils acquièrent ainsi une forte crédibilité. Par ailleurs, les sciences ouvrent des domaines qui s’étendent bien au-delà de l’expérience ordinaire, domaines insoupçonnables autrement.

À partir des considérations sur l’expérience, nous distinguerons deux qualités de réalités : la réalité ordinaire et la réalité scientifique. Elles dépendent l’une de l’expérience ordinaire et spontanée et l’autre d’une expérience méthodique médiatisée par des techniques devenues de nos jours très sophistiquées.

La réalité ordinaire est constituée par des choses, des personnes, des événements, des situations, etc., considérés selon le réalisme empirique spontané. Ce dernier est adapté à la vie quotidienne, car il permet un rapport adaptatif au Monde en tant qu’environnement. La réalité scientifique est construite selon une expérience réglée par une méthode aboutissant à des protocoles expérimentaux.

Il faut différencier fermement la réalité ordinaire (construite par notre expérience spontanée) et celle des sciences (construite par une expérience méthodique). La réalité ordinaire est trompeuse, elle permet seulement de s'adapter à l'environnement de manière plus ou moins heureuse.

Les faits mis en évidence par les sciences sont plus avérés, plus solides, plus crédibles. L’expérience est méthodique et vérifiée collectivement, ce qui la transforme. L’homme de science n’agit pas en tant qu’individu, mais en tant qu’agent de la méthode qu’il met en œuvre, agent qui fait partie d’un collectif, la communauté scientifique de son époque. La réalité scientifique est constituée collectivement par des faits construits selon une expérience méthodique. C’est ce qui lui donne ce que nous appellerons sa positivité. La positivité consiste à construire des faits précis, assurés et débarrassés d’illusions, afin de constituer un corpus factuel sur lequel on puisse s’accorder. Si connaître consiste à cerner la résistance se manifestant au travers de la réalité, la méthode scientifique est celle qui s’efforce de tester au mieux cette résistance.

Chaque science s’occupe d’un ensemble de faits spécifiques valant comme collection. Pour une science donnée, les faits dont elle s’occupe sont homogènes entre eux et appartiennent à un champ circonscrit. Les faits scientifiques dépendent des conditions d’expérience, ils sont donc relatifs, mais ils présentent l’avantage d’être certains. C’est ce que l’on appelle la positivité des sciences, leur capacité à mettre en évidence des faits assurés. Ce n’est pas une mince avancée pour la connaissance.

Poser les faits comme relatifs à l’expérience et donc aux conditions d’expérience institue un relativisme empirique. Pour autant, ce n’est pas un scepticisme ! Que les faits soient relatifs à l’expérience ne veut pas dire qu’il faille douter de leur existence, ni que la réalité soit une illusion. Ils ont un mode d’existence propre qui naît d’une interaction entre l’homme en tant qu’agent de la connaissance et la part du Monde auquel il a accès par les expériences qu’il conduit.

L’empirisme tel que nous le concevons est interactif, il correspond à l’interaction d’un homme faisant partie du Monde avec une autre partie du Monde. De cette interaction, naissent les faits qui sont donc assurés d’exister selon leur mode propre qui est empirique-interactif.

Nous nous prononçons par conséquent contre la classique opposition/dissociation de l’observateur et de l’observé. Cette idée implique la fiction d’un sujet hors du Monde. Un homme cherchant à connaître le Monde ne peut se prétendre hors du Monde. Sans interaction avec le Monde, on ne voit pas d’où lui viendrait sa connaissance. Le dogme de la disjonction empirique est sans fondement.

Certes, il y a des cas où l’interaction peut être négligée, si bien que la fiction d’extériorité est sans conséquence. Mais, sans interférence, il n’y a pas d’expérience et donc aucun fait. L’homme connaissant est une partie du Monde dont il suit l’ordre et cela reste vrai dans l’expérience scientifique. L’extériorité instaurée par la science classique entre l’homme et le Monde est illusoire.

La réalité telle que les sciences nous la font percevoir est sans commune mesure avec la réalité ordinaire. Elle est bien plus vaste, elle est mieux classifiée et ordonnée, elle est objectivée. C'est une réalité plus sûre, améliorée et qui s’étend sans cesse avec l’avancée des sciences. Elle définit l'Univers connu.

La réalité interactive des sciences bute sur du solide. Qu’est-ce donc que testent les méthodes scientifiques ? Sur quoi bute l’expérience scientifique au travers de la réalité ?

4. L’être, la chose en soi, le noumène ou le réel ?

Par rapport à la réalité, nous avons évoqué l’intérêt de supposer autre chose qu’elle, quelque chose qui existerait indépendamment de notre expérience. C’est le domaine spécifique à l’ontologie qui, par opposition, ne porte pas légitimement et sérieusement sur le réalité. Des questions comme l'être de telle chose-événement ou tel fait sont des questions non pertinentes. L'être en soi de la fourchette avec laquelle on mange, l'être fleuve du Rhin (Heiddeger, Conférence sur la technique), l'être de la pression atmosphérique, etc., ne trouverons jamais aucune réponse.

L’idée d’une existence autonome, d’une « chose en soi », a été avancée par Emmanuel Kant (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, Flammarion, 1976, p. 177.). Notons bien que le terme « chose » dans ce contexte désigne quelque chose en général et non une chose particulière. Il est infondé d’interpréter cette problématique comme la chose cachée derrière telle chose particulière. Il n’y pas de chose en soi de la table, des chaises, ou autre. Le terme signifie que ça existe, en général et en dehors de nous, au-delà de notre expérience.

Après Kant, un vaste courant de pensée a prolongé cette conception sous diverses formes. Nous nous intéresserons aux réalistes.

L’Allemand Nicolaï Hartmann est un auteur intéressant pour notre propos. Il s’agissait pour lui de proposer une ontologie sans déduction a priori et en conditionnant la validité des énoncés ontologiques à leur confrontation au champ de l’expérience. Son ontologie visait ainsi à reprendre le problème de la « chose en soi » kantienne et à l’interpréter d’une manière « positive » : la vieille idée de philosophia prima ou d’ontologia doit fournir les fondements d’une théorie de la connaissance. Pour Hartmann, l’ontologie négative de Kant doit être transformée en une ontologie positive (Hartmann N. 1924, 1945). Mais ceci ne peut se faire qu'avec une extrême prudence.

Laissons de côté les philosophes et écoutons quelques scientifiques dont une partie a adopté ce point de vue. Au sein de ce courant néokantien, Émile Meyerson prend le parti de postuler l'existence du réel tout en reconnaissant qu'il est difficile voire impossible de statuer sur ce qu'il est vraiment, selon ses termes, de « préciser son essence » (Meyerson É., Réel et déterminisme dans la physique quantique, Paris, Hermann, 1933, p. 21.). Sa position ontologique se résume dans la formule : on est en droit de postuler une existence sans se sentir tenu d'en préciser l'essence. Ici, précisément, l'existence du réel physique.

Citons son propos : « L'idée d'un réel nécessairement postulé mais cependant essentiellement inconnaissable est évidemment apparenté à celle de la chose en soi kantienne, et quelles que soient les objections que l'on ait pu formuler [...] contre ce système du réalisme transcendantal, personne n'osera affirmer qu'il faille le considérer comme périmé » (Ibid, p. 21).

Émile Meyerson exprime le néokantisme des milieux scientifiques répandu aux XIXe et début du XXe siècle. Cette attitude implique un scepticisme quant à la vérité de l'image que la théorie scientifique fournit du réel (Ibid, p. 22). Le scientifique est poussé au scepticisme par la diversité des théories et leurs évolutions.

Pour Mario Bunge, « il existe des choses en soi, c'est-à-dire des objets dont l'existence ne dépend en rien de l'esprit humain" (Bunge M., Philosophie de la physique, Paris, Le Seuil, 1975, p. 112). De plus, selon Bunge, la connaissance de ce qui existe en soi est possible, mais elle n'est « ni directe, ni descriptive ; elle ne peut être acquise que par des voies détournées et par l'intermédiaire de symboles » (Ibid, p. 113).

Le néokantisme des scientifiques apporte une intéressante contribution à l’ontologie en mettant en avant le terme de réel. Il permet de laisser de côté le terme « chose en soi ». Le réel suppose une existence qui n’est pas attestée directement par l’expérience ni affectée par elle. Nous retrouvons ici notre postulat de départ sous une autre forme. Nous avions posé que le Monde existe. Maintenant, cette existence, on peut la concevoir comme le réel indépendant de l’expérience. Le terme de réel a l’avantage d’insister sur l’existence solide, effective et incontestable de ce qui est. Que les hommes disparaissent et le réel continuera imperturbablement.

Ce qui existe indépendamment de la connaissance que nous en avons, peut être nommé le réel. Du point de vue ontologique, nous dirons que le réel est indépendant, il n’obéit ni à nos croyances, ni à nos volontés. La conception ontologique qui se dégage de ces postulats est dite « réaliste ». C’est une option qui peut se formuler par « il existe un Monde réel qui contient les êtres humains, mais ne dépend pas d’eux ». On pourrait le dire ainsi : le Monde contient des humains capables de penser un réel qui ne dépend pas d’eux. Le réalisme pose le réel comme catégorie ontologique pour penser le Monde en lui supposant une existence effective indépendante de l’humain. Poser le réel affirme une existence qui ne dépend pas des humains.

Pourquoi utiliser le terme de réel ? Traditionnellement, on parle d'être ou de substance. L'être est un terme très vaste et vague. Pour Kant, l’idée de la permanence du Monde dans le temps peut être rapportée à la catégorie de la substance définie comme ce qui persiste au milieu du changement de tous les phénomènes. Le « principe de permanence de la substance » nous permet de penser, ce serait un concept de notre entendement. La position « critique » qu’il est le premier à instaurer consiste à ne pas faire passer des concepts utiles à notre entendement pour des vérités métaphysiques. Cependant, le terme de substance a été tellement employé et il est chargé d'une telle histoire que nous éviterons de l’employer.

Le concept de « réel » correspond à ce que l’on suppose exister en soi, indépendamment de notre expérience et qui existe vraiment.

Nous avançons donc progressivement par rapport à la question de départ. L'ontologie que nous proposons associe une réalisme de principe à un constructivisme empirique. Les deux se complètent, car ils se définissent et se tempèrent réciproquement. Ce sur quoi bute l’interaction entre l’humain cherchant à connaître et la partie de l'Univers avec laquelle il interagit, nous le nommons le réel. Le réel désigne les structures fondamentales de l'Univers. En effet si, dans une démarche ontologique, le Monde doit être posé comme préalable, il est utile de se limiter à la partie connue du Monde, que nous nommons l'Univers pour éviter des spéculations sans fondement.

5. Des idées sur le réel

Comment penser le réel ?

Si la réalité est relative à notre rapport empirique au Monde, le réel, par contre, est indépendant et autonome. Du coup, un problème surgit : quel rapport concevoir entre les deux ? Il est crucial de le définir, car c'est au travers de cette relation que nous allons pouvoir envisager le réel. En effet, la recommandation kantienne de distinguer entre ce qui est accessible à l’expérience et ce qui est uniquement supposé par la raison est justifiée. Les distinguer sert à ne pas les traiter de la même manière et évite de passer subrepticement du discours sur l’un à un discours sur l’autre. Les faits se donnent par l’expérience, alors que le réel et ses modes d’existence ne peuvent qu'être conçus à titre abstrait. Cette distinction étant faite, on comprend qu’il serait erroné d’appliquer sans précaution les concepts par lesquels nous comprenons la réalité au réel lui-même.

Si l'extension inconsidérée des concepts empiriques au-delà du factuel est à bannir, faut-il pour autant s'en tenir uniquement aux connaissances empiriques et laisser l'être à son mystère ? Nous ne défendrons pas cette idée, car il existe une possibilité de penser le réel grâce à la réalité. En effet, les deux sont indissociables et nécessairement interdépendants. En exploitant cette interaction, il est possible de faire des hypothèses sur le réel à partir de la réalité. Ce qui existe de manière indépendante, le réel, marque nécessairement la réalité et cette marque nous donne des indications sur lui. Il n'y a aucun motif à supposer une coupure entre les deux qui impliquerait une dichotomie du Monde. Au-delà du factuel, les modes d’existence ne sont pas des arrière-Mondes, ils ne correspondent à aucune surnature ni à des noumènes idéaux, mais simplement à ce qui fondamentalement est.

Poser l’existence du réel sans rien dire de lui est possible. Cette position agnostique est tout à fait respectable et elle a été adoptée par le positivisme, par l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant, et accentuée par l'instrumentalisme de Duhem ou défendu à sa façon par Du Bois-Reymond, ou encore par Émile Meyerson. Il semble plus pertinent de proposer une ontologie minimale. L'explication de la réalité n'est (presque) jamais le seul principe des connaissances (philosophiques ou scientifiques) telles qu'elles se font ; elles comportent toujours également un présupposé sur le réel, plus ou moins méconnu ou masqué.

Conditions pour penser le réel

Si on ne peut décider du réel a priori, on peut, par contre, donner des avis sur le réel à partir des divers registres de la réalité que nous réussissons, tant bien que mal, à connaître. Une ontologie prudente appuyée sur la réalité est possible. Notre projet sera donc de proposer une conception du réel en s'appuyant sur les connaissances empiriques (scientifiques) et leur évolution historique. Quelles conditions doivent être respectées ? Une telle conception ne peut venir que d'une extension prudente des concepts scientifiques. Mais lesquels choisir ? Il faut qu'ils soit généraux, universels et notent quelque chose d'indépendant. Universel veut dire qu'ils s'appliquent à l'ensemble du Monde connu et indépendant, que ce qu'ils désignent existe de manière autonome.

Citons Lucien Scubla : « … en tant qu’activité rationnelle, la science n’a pas à prendre a priori des positions ontologiques, ni même à présupposer l’unité du savoir : à peine d’exister, elle doit seulement parier sur l’intelligibilité (au moins partielle) du réel et, jusqu’à preuve du contraire, sur la possibilité d’expliquer tous les phénomènes par un nombre fini de lois simples. Autrement dit, la science n’est ni moniste, ni pluraliste ; elle est tout au plus nominaliste, en ce sens qu’elle refuse de multiplier les êtres sans nécessité. Elle commence donc par se pourvoir d’une ontologie minimale qu’elle s’efforce de maintenir au niveau le plus bas possible ». (Scubla L., « Les sciences cognitives, les sciences sociales et la matérialisme » in Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, 1992. p. 423). C'est à cette ontologie minimale que nous voudrions contribuer.

6. Ontologie et métaphysique

Différencier l’ontologie de la métaphysique

On peut distinguer (l'idée est de Hegel) une ontologie générale qui chercherait à identifier les principes de l'être et des ontologies particulières qui s'occuperaient de secteurs précis en s'appuyant sur les sciences empiriques. Martin Heidegger reprend cette opposition sous les termes de « ontique » et « ontologie ». Nous considérons que l’ontologie doit s’appuyer sur les sciences fondamentales et se limiter à l’Univers laissant le reste à la métaphysique. Elle ne portera donc pas sur tout ce qui existe, mais seulement sur une partie. 

Notre projet d'une ontologie prudente s'oppose à celui d'une métaphysique qui ne l'est pas. Une grande partie de la métaphysique est fantastique, car elle porte sur l'au-delà, et au-delà du Monde, il n'y a rien, car la totalité ne laisse pas de reste. Il y a aussi une métaphysique rationnelle, mais les illusions d'une telle prétention ont été mises en évidence par Emmanuel Kant. Les Prolégomènes et la Critique de la raison pure montrent que penser l'être a priori produit des affirmations invérifiables et aporétiques.

La vision traditionnelle d’une Nature sur laquelle porteraient les sciences empiriques et d’un au-delà de la Nature, une surnature, accessible par la métaphysique, constitue une croyance à laquelle nous ne souscrivons pas. Il y a seulement un Monde, et les discours sur l’au-delà du Monde sont des fictions.

Mais plus encore on peut, pour plus de sûreté, décider de restreindre le champ d’investigation de l'ontologie. Pour Markus Gabriel (Gabriel M., Pourquoi le monde n'existe pas, p. 18) ce qui est décrit par les sciences de la nature constitue l'Univers alors que l'ontologie porte sur le Monde qui, lui, excède l'Univers (Ibid, p. 19). Sans exclure le Monde, une ontologie rationnelle se guidera sur ce que les sciences disent de l'Univers.

Contrairement à ce que Claudine Tiercelin a déclaré lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, la métaphysique ne devrait pas être considérée comme « coextensive de l'ontologie »  (Métaphysique et philosophie de la connaissance - 5 mai 2011). Elle reprend une opinion assez communément partagée. Par exemple Achille Varzi soutient « que l'ontologie est un chapitre préliminaire de la métaphysique » (Ontologie, p. 14.).  

La métaphysique depuis sa naissance a pris l'habitude de penser l'être sans passer par la médiation d'une connaissance scientifiquement fondée de la réalité. La métaphysique et grevée par deux écueils : elle se fonde sur la réalité ordinaire du philosophe, sur son expérience immédiate considérée comme valide et simultanément sur l’abstraction la plus large de l'être en tant qu’être. L’association des deux semble illusoire.

Par opposition l’ontologie que nous proposons se construit de façon coextensive à la science. La raison évidente est que le savoir scientifique est d'une ampleur et la qualité sans commune mesure avec celui produit par l'expérience immédiate. Cependant elle produit une réflexion sur ce qui existe en utilisant des concepts plus généraux que ceux utilisées par les sciences. 

Prudence mais aussi audace de l'ontologie 

L'ontologie au sens où nous l'entendons se doit d'être prudente Assis sur les savoirs empiriques issus des sciences elle s'en tiendra à des hypothèse modestes sur les formes d'existence y compris le réel tel qu'il est (en soi). 

Si on admet l'existence d'un réel indépendant, on peut décider de s'abstenir d'en parler. Cette position est tout à fait respectable et elle a été adoptée par le positivisme et par l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant. Cette attitude a deux motivations. D'une part, l'idée kantienne que le Monde « en soi » est inconnaissable, car il est empiriquement inaccessible et seulement pensable. D'autre part, la prudence épistémologique qui, en décidant de ne s'en tenir qu'aux faits, permet de gagner en fiabilité ; c'est l’attitude du positivisme scientifique.

Mais nous aurons quand même l'audace de ne pas considérer qu'il y a là des interdits absolument fondés car, on l'a évoqué plus haut, une coupure radicale entre réalité empirique et réel en soi est improbable, puisque la réalité enregistre une résistance qui ne vient pas d'elle-même.

S'en tenir aux faits est possible, mais les sciences fondamentales semblent bien dessiner les contours d’une existence réelle. Cette critique de la limitation kantienne nous pousse à estimer légitimes les hypothèses sur le réel, tout en reconnaissant la difficulté de l'entreprise et donc la grande prudence qui s'impose à son sujet.

L’Univers plutôt que le Monde

Une ontologie prudente se limitera à une explicitation des formes d’existence à partir des sciences fondamentales reconnues. Explicitation veut dire rendre explicite par des idées. Cette manière s’oppose à celle consistant à proposer des qualifications de l’être : « l’être est ceci, ou cela ». Il s’agit au contraire de concevoir des hypothèses sur les formes d’existence au vu de la réalité que les sciences nous donnent à connaître ce qui restreint notre ambition ontologique à l'Univers (définit comme ce qui est connu du Monde).

La bonne attitude ontologique consiste à proposer des idées, prudemment, sans en faire des vérités éternelles. Le métaphysique prétend dire l’être. Notre ontologie propose des idées concernant la constitution de l’Univers. Toute ontologie est un pari qui vaut par sa plausibilité au vu des savoirs contemporains admis et par son heuristique au vu des connaissances futures

Les connaissances scientifiques nous disent quelque chose sur l’Univers, car elles décrivent et expliquent la réalité empirique. À partir de là, on peut faire des hypothèses sur les diverses formes d’existence qui se présentent à la connaissance.

Nous constatons une diversité des domaines scientifiques et l'histoire nous montre que les sciences investissent des champs de plus en plus diversifiés. La diversité des sciences et des champs de la réalité auxquels elles s'intéressent laisse supposer une diversité du réel qui façonne les champs. On peut donc supposer qu'il y a une pluralité du réel. S’il faut donner un nom à ces formes distinctes du réel, nous les appellerons des formes ou modes d'existence. Ces champs sont tout simplement le référent qu'il faut donner aux différentes sciences compte tenu de notre postulat réaliste de départ. Il s'ensuit que L’Univers n’est pas homogène mais composé de diverses formes d’existence enchâssées et inclusives ; on peut parler d'une pluralité ontologique de l’Univers, l'idée d'unité se trouvant reportée du côté du Monde : il n'y a qu'un Monde et ce que nous en connaissons l’Univers est pluriel. 

La pluralité permet de penser la diversité et donc de tenir compte de la particularité du vivant, de l’humain et du social. Il faut une ontologie spéciale pour le vivant car il nous confronte à l’ activité et à l’interaction. La statique des substances, qui perdureraient identiques à elles-mêmes dans le temps, est inadaptée. Concevoir le vivant et l’homme en terme de substances (matérielle et spirituelle) ne convient pas. L’homme n’a pas un corps et un esprit qui seraient là substantiellement et consubstantiellement joints ou disjoints, il ne participe pas d'entités métaphysiques fixes et préexistantes.

Le vivant et l’homme sont des être dynamiques, actifs, en mouvement. Les capacités intellectuelles de l’homme viennent de son activité et en dehors de cette activité elle n’existent pas. La question ontologique consiste a de se demander quelle forme d’existence donne à l’homme sa capacité de pensée, de conscience et d’intelligence. L'idée de niveaux d'organisation est dans ce cas d'un grand secours (Voir : Le concept d'émergence).

Conclusion : une ontologie minimale

Le réel a longtemps été l'apanage des physiciens ou des métaphysiciens. Des premiers, nous dirons qu'ils en donnent une vue limitée, correspondant à leur domaine, des seconds une vision fantaisiste. On peut convoquer pour penser le réel un autre acteur, non humain, qui serait l'ensemble des sciences empiriques fondamentales ; elles mettent en évidence des grandes formes d’existence identifiables dans le réel, son architecture.

Nous aboutissons à l'idée d'un Univers diversifié, au sein duquel il faut distinguer une pluralité de formes d'existence, chacune possédant un degré d'autonomie par rapport aux autres. Ces champs sont en continuité et ils procèdent les uns des autres. Nous en soupçonnons l'existence, car les diverses sciences fondamentales qui se sont constituées s'y confrontent.

Le Monde est unique, mais le réel qui le constitue n'est pas homogène. Par émergence, des différenciations se sont créées, des modes d'être différents, non réductibles les uns aux autres, sont apparus. Nous proposons donc une ontologie pluraliste. Très grossièrement, ce sont les niveaux physique, chimique, biologique, cognitif-représentationnel et social. Cette différenciation n'a rien de fixe et définitif et elle est susceptible de changer si les connaissances évoluent.

Les critères de différenciation se fondent sur le fait que le déterminisme qui règne à chaque niveau n'est pas le même, les faits qui manifestent chaque niveau ont des caractères très différents et ils ne sont pas connaissables selon les mêmes méthodes, ni régis par les mêmes lois. A chaque champ factuel correspond un type de science. 

La montagne accouche d'une souris ! À quoi bon ces longs développements pour dire si peu ? Nous rétorquerons que la vertu d'une ontologie réside précisément dans son caractère minimaliste car elle évite ainsi des spéculations métaphysiques invérifiables. L'ontologie proposée ici est pluraliste, elle suppose une pluralité de formes d’existence dans l'Univers dont l'identification passe par les sciences fondamentales.

 

Voir également sur le même sujet : Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?

 

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L'auteur :

Patrick Juignet