Quelle ontologie proposer aujourd'hui ?

 

JUIGNET Patrick

 

Le terme « ontologie » a été proposé au XVIIe siècle simultanément par Rudolf Göckel dans son Lexicon Philosophicum et par Jakob Lorhard dans Ogdoas Scolastica. Aujourd'hui, tenir un propos ontologique, c'est tenter de penser ce qui existe sans tomber dans les apories de la métaphysique telles que dénoncées par Emmanuel Kant.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET, Patrick. Quelle ontologie proposer aujourd'hui ? In : Philosophie, science et société [en ligne]. 2016. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/philosophie-generale/ontologie-reel-realite/195-existence-reel-realite.

 

Plan de l'article :


  1. L'existence du monde
  2. La réalité empirique
  3. La réalité peut prendre diverses formes
  4. L'être, la chose en soi ou le réel ?
  5. Des idées sur le réel
  6. Conclusion : une ontologie minimale

 

Texte intégral :

1. L'existence du monde

Déclarer le monde

Le terme « monde » sera pris pour désigner tout ce qui existe, conçu d'une manière générale et abstraite. Mais, que veut dire exister pour le monde ? Cela ne va pas sans susciter quelques paradoxes.

Pour Markus Gabriel (Gabriel M., Pourquoi le monde n’existe pas, Paris, J.-C. Lattès, 2014, p. 12), le monde n’existe pas, mais tout existe (sauf le monde). Si le monde se définit par la totalité, cela revient à suggérer que ce qui n’existe pas (le tout) existe, puisque tout existe.

Ce paralogisme a l’intérêt de faire réfléchir sur l’emploi du concept de monde. À ce sujet, on peut faire valoir l’argument de Quine selon lequel à la question : qu’est-ce qui existe ?, « la seule réponse est tout » (Quine W.V.O., Du point de vue logique, Paris, Vrin, 2003, p. 3.), car parler d’entités inexistantes n’aurait aucun sens. D’un autre côté, « tout existe » est une assertion qui n’est pas fausse, mais vide et sans intérêt. Pourtant, Quine définit l’ontologie comme la réflexion sur ce qui existe...

On pourrait voir le problème de la manière suivante : la question de l’existence se pose-t-elle au sujet de la totalité ? La totalité a-t-elle un référent identifiable dont on pourrait dire qu’il existe ou pas ? La réponse aux deux questions est négative. La totalité est un concept qui ne suppose pas de qualification. Cela nous conduit à interroger notre déclaration préalable : les deux idées formant la définition du monde (totalité et existence) ne sont-elles pas contradictoires ?

Le monde n’est pas que la totalité, sinon le concept de totalité suffirait. Il est la totalité de ce que l’on suppose exister. Dans ce cas, l’existence ne qualifie pas la totalité. Le groupe nominal « totalité de ce qui existe » désigne l’existence prise dans son ensemble. Il paraît donc légitime de considérer l’existant en totalité et d’en faire l’arrière-plan de notre réflexion. Des deux idées combinées, existence et totalité, la première est logiquement antérieure, au sens où il faut d’abord poser un jugement d’existence positif pour ensuite lui associer la totalité. Autrement dit, du jugement d’existence, il ne faut rien exclure pour désigner le monde.

Le monde n’est pas une catégorie descriptive

Pour Gabriel Markus, le monde englobe tout, il est le domaine de tous les domaines. Mais, cette entité qui comprend tout « n’existe pas et ne saurait exister », nous dit Markus (Ibid. p. 19.). Nous voilà embarrassés, nos postulats de base sont à nouveau contestés. Que peut-on répondre à cela ?

Pour cet auteur, le monde désigne l’ensemble des choses et des faits. Ces choses et faits composeraient des domaines. S’il est composé de domaines, on pourrait appliquer au monde la démonstration de Bertrand Russell selon laquelle l’existence d’un ensemble de tous les ensembles est paradoxale. L’application d’une telle logique pour arriver à un jugement sur le monde est problématique pour divers motifs dont le premier est que l’existence n’est pas le référent possible d’une logique ensembliste, car elle n’est pas un ensemble.

Nous contestons la définition du monde donnée par Markus liée à l’expérience commune. Ce n’est pas du même monde dont nous parlons. Pour notre part, nous n’employons pas le terme de monde comme catégorie descriptive se référant aux choses et aux faits, mais comme idée abstraite de l’existant. Le monde de Markus, c’est l’ensemble des domaines de la réalité, le nôtre, c’est l’affirmation d’existence associée à l’idée de totalité.

Nous allons voir que les concepts suivants (de réalité et de réel) concernent le monde – et non pas autre chose que le monde –. Après avoir défini la totalité existante appelée le monde, voyons quelques conséquences de notre définition.

Les conséquences du concept de monde

Concevoir le monde comme indiqué ci-dessus a des conséquences importantes quant aux raisonnements que l’on peut tenir et quant à ceux dont il faut s’abstenir.

– Si on admet une totalité, cela implique qu’il n’y a pas autre chose, comme un autre monde, un infra-monde, car au-delà de tout il n’y a rien. Si le monde est tout, il est unique, sinon il ne serait qu’une partie du tout. Supposer un autre monde est par conséquent exclu.

– L’homme, en tant qu’espèce et à titre individuel, fait partie du monde. Dans la mesure où, en tant qu’humain, nous faisons partie du monde, nous ne pouvons dire qu’il soit extérieur à nous. L’attitude intellectuelle qui sépare le monde et le sujet pensant paraît artificielle. Supposer un sujet qui arriverait à s’extraire du tout n’est pas rationnel.

– Le monde n’est ni quelque part ni dans un intervalle de temps. La catégorisation spatio-temporelle ordinaire n’est pas applicable à la totalité. Le monde ne contient rien et rien ne lui est extérieur. Comme l’horizon qui recule au fur et à mesure que nous avançons, le monde est insituable. Il n’est pas quelque part ou en quelque lieu.

– S’interroger sur le néant, puis sur l’origine du monde, c’est-à-dire sur le passage du néant à l’existence, ne constitue pas un problème pertinent susceptible de trouver une réponse rationnelle.

– L’ontologie doit tenir compte de l’existence réelle, non illusoire, indépendante du monde dont nous faisons partie, il vaudrait mieux dire, qui nous compose.

On voit que se définit ainsi un cadre de pensée assez précis. Toutes ces conséquences tirées de l’analyse du postulat de la totalité existante évitent un certain nombre de problèmes insolubles (que nous qualifions de métaphysiques). Ces problèmes naissent lorsque l’on applique des raisonnements qui ne sont pas applicables au concept de totalité. Si on le fait, on entre dans des fictions abstraites telles que l’ultra-monde, la transcendance, sur l’avant ou l’après du monde, etc.).

2. La réalité empirique

Situer la réalité

Après le monde, nous allons situer le concept de la réalité. Au premier abord, et dans le sens courant du terme, la réalité nous apparaît concrètement et factuellement. La réalité se manifeste par des qualités sensibles, par une résistance (par opposition au rêve, à la fiction, à l’imagination, au délire) et par des réactions aux actions. Nous y situons des choses concrètes, des événements, du vivant et de l’inerte, des personnes humaines, des rapports sociaux, etc. La réalité est donc très vaste et hétérogène. Elle apparaît comme telle, grâce à l’expérience ordinaire qui est spontanée et se modifie et s’enrichit au cours de la vie.

L’expérience peut être comprise comme la relation entre l’homme connaissant, en tant qu’entité organisée du monde, et les différents aspects du monde qu’il rencontre. L’expérience est notre relation interactive avec le monde, relation qui prend des formes différentes selon les circonstances. En effet, l’expérience se construit progressivement dans le temps individuel pour chaque homme et dans les temps historiques pour chaque culture. L’expérience permet de construire des faits et de les rassembler en une multitude de choses, relations, événements, que nous déclarons être la réalité.

Le concept de réalité a pour référent l’ensemble des entités dont nous pouvons faire l’expérience de manière assurée. On notera bien que la réalité n’est pas le monde tel que définit plus haut, car ce dernier excède très largement la réalité.

Trois attitudes sont possibles eu égard à la réalité

La première attitude vis-à-vis de la réalité est celle de l’empirisme spontané qui suggère que les choses perçues existent là, devant nous, tout simplement. Il s’accompagne d’un réalisme qui admet que les choses perçues existent réellement, telles que nous les percevons (à quelques pièges du sensible près). L’argument du réalisme empirique immédiat est l’évidence.

Quelque peu aveuglé par cette évidence, le réaliste néglige qu’il est l’auteur de cette affirmation d’existence. Il néglige aussi l’expérience à partir de laquelle il a produit cette affirmation. Prétendre élider ces deux aspects de l’ensemble du problème est fautif. Kant le premier a signalé cette erreur. Nous connaissons la réalité par l’expérience et notre expérience ne peut être négligée. Elle est « un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître produit de lui-même » (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p. 31).

L’attitude inverse du réalisme empirique naïf, chez nos contemporains, est le constructivisme radical qui suppose que la réalité n’existe que par l’activité humaine qui la construit. Ce n’est pas dans un scepticisme absolu (qui met l’existence en doute), mais plutôt la croyance dans le performatif appliqué à l’ensemble des phénomènes. Par exemple, une institution existe parce qu’on l’a créée et déclarée. De même, la réalité existerait parce que déclarée par le savoir. Maurizio Ferrari décrit cet excès constructiviste de la manière suivante : « dès lors que la connaissance est intrinsèquement construction, alors il n’y a pas de différence de principe entre le fait que nous connaissons l’objet X et que nous le construisons » (Manifeste du nouveau réalisme, p. 41). Le constructivisme radical se heurte à l’évidente résistance de la réalité.

L’expérience est une relation complexe au monde, médiatisée par la perception, organisée par l’intelligence, finalisée par la volonté de connaître et dépendant du contexte culturel dans lequel elle survient. Elle produit ce que l’on appelle la réalité. La réalité naît de l’interaction entre nous et le monde, interaction qui se nomme l’expérience. Supprimons par la pensée tout interaction avec le monde, il ne restera aucune réalité. Mais, il serait abusif d’en conclure que le monde ait disparu. La réalité existe pour nous, relativement à notre expérience du monde, mais quelque chose dans le monde existe indépendamment de nous.

La réalité étant construite par l’expérience, il s’ensuit qu’elle prend diverses formes selon la manière de procéder. L’expérience est interactive, elle comporte toujours une action de l’homme connaissant vers son environnement qui, en retour, réagit. C’est une action orientée en vue de connaître et non de transformer, mais c’est une action tout de même et non la pure contemplation de choses extérieures au sujet.

La preuve en est que nous tordons incessamment la réalité selon nos perceptions, selon nos croyances, selon notre état psychologique ; mais pas complètement, car le monde résiste et s’oppose. Connaître empiriquement consiste à cerner cette résistance. C’est une quête pour mieux construire la réalité grâce à une expérience plus clairvoyante. La réalité vient d’une interaction avec quelque chose qui résiste, qui persiste, qui s’oppose, que nous devons intégrer et respecter.

Pour résumer, nous associons au constructivisme le correctif du réalisme, ce qui conduit à une conception nuancée de la réalité. Le réalisme constructiviste admet que la connaissance empirique se heurte au monde lors de la construction de la réalité et qu’il n’est pas possible de faire abstraction, ni de cette action de connaissance, ni de ce qui résiste. Cela a deux conséquences :

  • La réalité n’est pas absolue mais relative, elle dépend de l’expérience qui la fait surgir.

  • La réalité manifeste une résistance qui ne dépend pas de notre expérience.

Mais, qu’est-ce qui résiste dans la réalité ? Qu’existe-t-il au-delà de notre expérience ? C’est le problème qui nous intéresse et qui se voit ainsi précisé. Il s’agit de conceptualiser ce qui existe dans le monde par delà l’expérience, à partir de ses effets sur la réalité. Nous retrouvons ici le postulat posé au départ, celui d’une existence du monde. Nous sommes ramenés, par le biais de l’expérience, à nous interroger sur l’existence autonome du monde en tant qu’elle se manifeste à nous au travers de la réalité. C'est l'objet propre de l'ontologie, le monde tel qu'il existe.

3. La réalité peut prendre diverses formes

Deux types de réalités

Au sein de certaines cultures, l’expérience prend une tournure méthodique et positive que nous appellerons scientifique. Dans les sciences, nous n’avons plus affaire à des choses, mais à des faits. Quelle est la différence ? Les faits scientifiques sont construits par observation ou expérimentation et contrôlés collectivement. Ils acquièrent ainsi une forte crédibilité. Par ailleurs, les sciences ouvrent des domaines qui s’étendent bien au-delà de l’expérience ordinaire, domaines insoupçonnables autrement.

À partir des considérations sur l’expérience, nous distinguerons deux types de réalités, certes en lien l’une avec l’autre, mais différentes : la réalité ordinaire et la réalité scientifique. Elles dépendent l’une de l’expérience ordinaire et spontanée et l’autre d’une expérience méthodique médiatisée par des techniques devenues de nos jours très sophistiquées.

La réalité ordinaire est constituée par des choses, des événements, des situations, etc. On considère généralement que cette réalité est extérieure à nous-même et existe par elle-même et indépendamment de nous. Cette manière de juger constitue le réalisme empirique spontané. Il est adapté à la vie quotidienne, car il permet un rapport adaptatif au monde en tant qu’environnement. Il est inapproprié à la connaissance philosophique et scientifique. Supposer que les faits soient là d’évidence et peuvent être étudiés objectivement est une illusion. La réalité est relative à l’expérience qui la fait apparaître et qui lui donne ses caractéristiques. La réalité est construite par l’interaction entre nous et le monde. Elle n’est pas déjà là, extérieure à nous, attendant qu’un sujet transcendant (spirituel) ou transcendantal (intellectuel) vienne la contempler.

Il faut différencier fermement la réalité ordinaire (construite par notre expérience spontanée) et celle des sciences (construite par une expérience méthodique). La réalité ordinaire est bien trop transformée par l’imagination, les présupposés, les opinions, la culture, pour être utile à la connaissance du monde. Elle permet seulement de s’y diriger et de s’y adapter, d’ailleurs de manière plus ou moins heureuse.

La réalité scientifique

Les faits mis en évidence par les sciences sont plus avérés, plus solides, plus crédibles. L’expérience est méthodique et vérifiée collectivement, ce qui la transforme. L’homme de science n’agit pas en tant qu’individu, mais en tant qu’agent de la méthode qu’il met en œuvre, agent qui fait partie d’un collectif, la communauté scientifique de son époque. La réalité scientifique est constituée collectivement par des faits construits selon une expérience méthodique. C’est ce qui lui donne ce que nous appellerons sa positivité. La positivité consiste à construire des faits précis, assurés et débarrassés d’illusions, afin de constituer un corpus factuel sur lequel on puisse s’accorder. Si connaître consiste à cerner la résistance se manifestant au travers de la réalité, la méthode scientifique est celle qui s’efforce de tester au mieux cette résistance.

Chaque science s’occupe d’un ensemble de faits spécifiques valant comme collection. Pour une science donnée, les faits dont elle s’occupe sont homogènes entre eux et appartiennent à un champ circonscrit. Les faits scientifiques dépendent des conditions d’expérience, ils sont donc relatifs, mais ils présentent l’avantage d’être certains. C’est ce que l’on appelle la positivité des sciences, leur capacité à mettre en évidence des faits assurés. Ce n’est pas une mince avancée pour la connaissance.

Poser les faits comme relatifs à l’expérience et donc aux conditions d’expérience institue un relativisme empirique. Pour autant, ce n’est pas un scepticisme ! Que les faits soient relatifs à l’expérience ne veut pas dire qu’il faille douter de leur existence, ni que la réalité soit une illusion. Ils ont un mode d’existence propre qui naît d’une interaction entre l’homme en tant qu’agent de la connaissance et la part du monde auquel il a accès par les expériences qu’il conduit.

L’empirisme tel que nous le concevons est interactif, il correspond à l’interaction d’un homme faisant partie du monde avec une autre partie du monde. De cette interaction, naissent les faits qui sont donc assurés d’exister selon leur mode propre qui est empirique-interactif. On pourrait dire que les faits naissent de la friction des parties du monde entre elles, puisque, nous autres hommes, faisons partie du monde.

Nous nous prononçons par conséquent contre la classique opposition/dissociation de l’observateur et de l’observé. Cette idée implique la fiction d’un sujet hors du monde. Un homme cherchant à connaître le monde ne peut se prétendre hors du monde. Sans interaction avec le monde, on ne voit pas d’où lui viendrait sa connaissance. Le dogme de la disjonction empirique est sans fondement.

Certes, dans le domaine scientifique, il y a la nécessité de ne pas biaiser l’expérience en interférant abusivement. Certes, il y a des cas où l’interaction peut être négligée, si bien que la fiction d’extériorité est sans conséquence. Mais, sans interférence, il n’y a pas d’expérience et donc aucun fait. L’homme connaissant est une partie du monde dont il suit l’ordre et cela reste vrai dans l’expérience scientifique. L’extériorité instaurée par la science classique entre l’homme et le monde est illusoire.

On ne pourra pas traiter ici du problème de l’objectivité et de la positivité des sciences que nous considérerons comme admises. La réalité telle que les sciences nous la fait percevoir est sans commune mesure avec la réalité ordinaire. Elle est bien plus vaste, elle est mieux classifiée et ordonnée, elle est objective, plus sûre, elle est remaniée et donc améliorée, elle s’étend sans cesse avec l’avancée des sciences.

La réalité des sciences, pour construite qu’elle soit, bute sur du solide. Qu’est-ce donc que testent les méthodes scientifiques ? Sur quoi bute l’expérience scientifique au travers de la réalité ? Ces questions incitent à le définir.

4. L’être, la chose en soi ou le réel ?

Par rapport à la réalité, nous avons évoqué l’intérêt de supposer autre chose qu’elle, quelque chose qui existerait indépendamment de notre expérience. C’est le domaine spécifique à l’ontologie qui, par opposition, ne porte pas légitimement et sérieusement sur le réalité. Des questions comme l'être de telle chose-événement ou tel fait sont des questions non pertinentes. L'être en soi de la fourchette avec laquelle on mange, l'être fleuve du Rhin (Heiddeger, Conférence sur la technique), l'être de la pression atmosphérique, etc., ne trouverons jamais aucune réponse.

L’idée d’une existence autonome, d’une "chose en soi", a été avancée par Emmanuel Kant (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, Flammarion, 1976, p. 177.). Notons bien que le terme « chose » dans ce contexte désigne quelque chose en général et non une chose particulière. Il est infondé d’interpréter cette problématique comme la chose cachée derrière telle chose particulière. Il n’y pas de chose en soi de la table, des chaises, ou autre. Le terme signifie que quelque chose – en général – existe en dehors de nous, au-delà de notre expérience.

Après Kant, un vaste courant de pensée a prolongé cette conception sous diverses formes. Nous nous intéresserons aux réalistes.

L’Allemand Nicolaï Hartmann est un auteur intéressant pour notre propos. Il s’agissait pour lui de proposer un ontologie sans déduction a priori et en conditionnant la validité des énoncés ontologiques à leur confrontation au champ de l’expérience. Son ontologie visait ainsi à reprendre le problème de la « chose en soi » kantienne et à l’interpréter d’une manière « positive » : la vieille idée de philosophia prima ou d’ontologia doit fournir les fondements d’une théorie de la connaissance. Pour Hartmann, l’ontologie négative de Kant doit être transformée en une ontologie positive (Hartmann N. 1924, 1945). Mais ceci ne peut se faire qu'avec une extrême prudence.

Laissons de côté les philosophes et écoutons quelques scientifiques dont une partie a adopté ce point de vue. Au sein de ce courant néokantien, Émile Meyerson prend le parti de postuler l'existence du réel tout en reconnaissant qu'il est difficile voire impossible de statuer sur ce qu'il est vraiment, selon ses termes, de "préciser son essence" (Meyerson É., Réel et déterminisme dans la physique quantique, Paris, Hermann, 1933, p. 21.). Sa position ontologique se résume dans la formule : on est en droit de postuler une existence sans se sentir tenu d'en préciser l'essence. Ici, précisément, l'existence du réel physique.

Citons son propos : " L'idée d'un réel nécessairement postulé mais cependant essentiellement inconnaissable est évidemment apparenté à celle de la chose en soi kantienne, et quelles que soient les objections que l'on ait pu formuler [...] contre ce système du réalisme transcendantal, personne n'osera affirmer qu'il faille le considérer comme périmé" (Ibid, p. 21.).

Émile Meyerson exprime le néokantisme des milieux scientifiques répandu aux XIXe et début du XXe siècles. Cette attitude implique un scepticisme quant à la vérité de l'image que la théorie scientifique fournit du réel (Ibid, p. 22). Le scientifique est poussé au scepticisme par la diversité des théories et leurs évolutions.

Pour Mario Bunge, "il existe des choses en soi , c'est-à-dire des objets dont l'existence ne dépend en rien de l'esprit humain" (Bunge M., Philosophie de la physique, Paris, Le Seuil, 1975, p. 112). De plus, selon Bunge, la connaissance de ce qui existe en soi est possible, mais elle n'est "ni directe, ni descriptive ; elle ne peut être acquise que par des voies détournées et par l'intermédiaire de symboles" (Ibid, p. 113).

Le néokantisme des scientifiques apporte une intéressante contribution à l’ontologie en mettant en avant le terme de réel. Il permet de laisser de côté le terme « chose en soi ». Le réel suppose une existence qui n’est pas attestée directement par l’expérience ni affectée par elle. Nous retrouvons ici notre postulat de départ sous une autre forme. Nous avions posé que le monde existe. Maintenant, cette existence, on peut la concevoir comme le réel indépendant de l’expérience. Le terme de réel a l’avantage d’insister sur l’existence solide, effective et incontestable de ce qui est. Que les hommes disparaissent et le réel continuera imperturbablement.

Le réel existe indépendamment de la connaissance que nous en avons. Du point de vue ontologique, nous dirons que le réel est indépendant, il n’obéit ni à nos croyances ni à nos volontés. La conception ontologique qui se dégage de ces postulats est dite « réaliste ». C’est une option qui peut se formuler par « il existe un monde réel qui contient les êtres humains, mais ne dépend pas d’eux ». On pourrait le dire ainsi : le monde contient des humains capables de penser un réel qui ne dépend pas d’eux. Le réalisme pose le réel comme catégorie ontologique pour penser le monde en lui supposant une existence effective indépendante de l’humain. Poser le réel affirme une existence qui ne dépend pas des humains.

Pourquoi utiliser le terme de réel ? Traditionnellement, on parle de substance. Pour Kant, l’idée de la permanence du monde dans le temps peut être rapportée à la catégorie de la substance, définie comme ce qui persiste au milieu du changement de tous les phénomènes. Le « principe de permanence de la substance » nous permet de penser, ce serait un concept de notre entendement. La position « critique » qu’il est le premier à instaurer consiste à ne pas faire passer des concepts utiles à notre entendement pour des vérités métaphysiques. Cependant, le terme de substance a été tellement employé et il est chargé d'une telle histoire que nous éviterons de l’employer.

Le concept de « réel » correspond à ce que l’on suppose exister en soi, indépendamment de notre expérience et qui existe vraiment. Pour être cohérent, le réalisme ontologique doit se compléter d’un constructivisme empirique. Les deux se complètent, car ils se définissent et se tempèrent réciproquement. Ce sur quoi bute l’interaction entre l’humain cherchant à connaître et la partie du monde avec laquelle il interagit, nous le nommons un champ du réel.

5. Des idées sur le réel

Comment penser le réel ?

Si la réalité est relative à notre rapport empirique au monde, le réel, par contre, est indépendant et autonome. Du coup, un problème surgit : quel rapport concevoir entre les deux ? Il est crucial de le définir, car c'est au travers de cette relation que nous allons pouvoir envisager le réel. En effet, la recommandation kantienne de distinguer entre ce qui est accessible à l’expérience et ce qui est uniquement supposé par la raison est justifiée. Les distinguer sert à ne pas les traiter de la même manière et évite de passer subrepticement du discours sur l’un à un discours sur l’autre. Les faits se donnent par l’expérience, alors que le réel et ses modes d’existence ne peuvent qu'être conçus à titre abstrait. Cette distinction étant faite, on comprend qu’il serait erroné d’appliquer sans précaution les concepts par lesquels nous comprenons la réalité au réel lui-même.

Si l'extension inconsidérée des concepts empiriques au-delà du factuel est à bannir, faut-il pour autant s'en tenir uniquement aux connaissances empiriques et laisser l'être à son mystère ? Nous ne défendrons pas cette idée, car il existe une possibilité de penser le réel grâce à la réalité. En effet, les deux sont indissociables et nécessairement interdépendants. En exploitant cette interaction, il est possible de faire des hypothèses sur le réel à partir de la réalité. Ce qui existe de manière indépendante, le réel, marque nécessairement la réalité et cette marque nous donne des indications sur lui. Il n'y a aucun motif à supposer une coupure entre les deux qui impliquerait une dichotomie du monde. Au-delà du factuel, les modes d’existence ne sont pas des arrière-mondes, ils ne correspondent à aucune surnature ni à des noumènes idéaux, mais simplement à ce qui fondamentalement est.

Poser l’existence du réel sans rien dire de lui est possible. Cette position agnostique est tout à fait respectable et elle a été adoptée par le positivisme, par l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant, et accentué par l'instrumentalisme de Duhem ou défendu à sa façon par Du Bois-Reymond, ou encore par Émile Meyerson. Il semble plus pertinent de proposer une ontologie minimale. L'explication de la réalité n'est (presque) jamais le seul principe des connaissances (philosophiques ou scientifiques) telles qu'elles se font ; elles comportent toujours également un présupposé sur le réel, plus ou moins méconnu ou masqué.

Conditions pour penser le réel

Si on ne peut décider du réel a priori, on peut, par contre, donner des avis sur le réel à partir des divers registres de la réalité que nous réussissons, tant bien que mal, à connaître. Une ontologie prudente appuyée sur la réalité est possible. Notre projet sera donc de proposer une conception du réel en s'appuyant sur les connaissances empiriques (scientifiques) et leur évolution historique. Quelles conditions doivent être respectées ? Une telle conception ne peut venir que d'une extension prudente des concepts scientifiques. Mais lesquels choisir ? Il faut qu'ils soit généraux, universels et notent quelque chose d'indépendant. Universel veut dire qu'ils s'appliquent à l'ensemble du monde connu et indépendant que ce qu'ils désignent existe de manière autonome.

Citons Lucien Scubla : « … en tant qu’activité rationnelle, la science n’a pas à prendre a priori des positions ontologiques, ni même à présupposer l’unité du savoir : à peine d’exister, elle doit seulement parier sur l’intelligibilité (au moins partielle) du réel et, jusqu’à preuve du contraire, sur la possibilité d’expliquer tous les phénomènes par un nombre fini de lois simples. Autrement dit, la science n’est ni moniste, ni pluraliste ; elle est tout au plus nominaliste, en ce sens qu’elle refuse de multiplier les êtres sans nécessité. Elle commence donc par se pourvoir d’une ontologie minimale qu’elle s’efforce de maintenir au niveau le plus bas possible ». (Scubla L., « Les sciences cognitives, les sciences sociales et la matérialisme » in Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, 1992. p. 423). C'est à cette ontologie minimale que nous voudrions contribuer.

Concevoir la diversité du réel

On pourrait distinguer (l'idée est de Hegel) une ontologie générale qui chercherait à identifier les principes de l'être et des ontologies particulières qui s'occuperaient de secteurs précis en s'appuyant sur les sciences empiriques. Martin Heidegger reprend cette opposition sous les termes de « ontique » et « ontologie ». Signalons aussi que, pour Markus Gabriel (Gabriel M., Pourquoi le monde n'existe pas, Paris, J-C Lattès, 2014, p. 18.), ce qui est décrit par les sciences de la nature constitue l'univers et que l'ontologie porte sur le monde qui, lui, excède l'univers (Ibid, p. 19.).

Ce qui est au-delà de la connaissance empirique est immense, mais spéculer sur cette immensité inconnue n'est d'aucune utilité. Ce qui est connu par les sciences donne déjà un champ de réflexion si grand que personne ne peut prétendre en aborder plus qu'une infime partie. Il y a donc beaucoup à faire. Nous proposons une ontologie générale qui tient compte des découpes disciplinaires proposées par les sciences empiriques. Automatiquement, une ontologie plurielle se dessine, puisque les sciences produisent des distinctions dans le monde. C'est sur ces découpes que nous nous appuyons pour supposer une pluralité du réel.

Nous constatons une diversité des domaines scientifiques et l'histoire nous montre que les sciences investissent des champs de plus en plus diversifiés. La diversité des sciences et des champs de la réalité auxquels elles s'intéressent laisse supposer une diversité du réel qui façonne les champs. On peut donc supposer qu'il y a une pluralité du réel. S’il faut donner un nom à ces formes distinctes du réel, nous les appellerons des champs du réel ou des modes d'existence. Ces champs sont tout simplement le référent qu'il faut donner aux différentes sciences, compte tenu de notre postulat réaliste de départ.

Le réel est vraisemblablement non homogène. L'image d'une stratification (la plus simple permettant d'imager le concept) n'est pas adaptée, car il n'y a pas de superposition des modes d'existence du réel, ni de séparation nette entre eux. Il s'agit plutôt d'un enchâssement, d'une interdépendance inclusive. Cette ontologie minimale, qui en reste à l'affirmation d'une pluralité du réel, permet un repérage, un balisage. C'est sa vertu essentielle. Le repérage de régions du réel s'oppose au réductionnisme. C'est l'hypothèse de la pluralité du réel, l'idée d'unité se trouvant reportée du côté du monde : il n'y a qu'un monde.

6. Conclusion : une ontologie minimale

Le réel a longtemps été l'apanage des physiciens ou des métaphysiciens. Des premiers, nous dirons qu'ils en donnent une vue limitée, correspondant à leur domaine, des seconds une vision fantaisiste. On peut convoquer pour penser le réel un autre acteur, non humain, qui serait l'ensemble des sciences empiriques fondamentales ; elles mettent en évidence des grandes formes d’existence identifiables dans le réel, son architecture.

Nous aboutissons à l'idée d'un réel divers, mais sans clivage, c'est-à-dire à une pluralité des formes d'existence, chacune possédant un degré d'autonomie par rapport aux autres. Ces champs du réel sont en continuité et ils procèdent les uns des autres. Nous en soupçonnons l'existence, car les diverses sciences fondamentales qui se sont constituées s'y confrontent en s'adaptant aux déterminations que chaque champ du réel impose dans les différents champs de la réalité.

Le monde est unique, mais le réel qui le constitue n'est pas homogène. Par émergence, des différenciations se sont créées, des modes d'être différents, non réductibles les uns aux autres, sont apparus. Très grossièrement, ce sont les domaines quantique, macrophysique, chimique, biologique, cognitif et social. Cette différenciation n'a rien de fixe et définitif et elle est a priori susceptible de changer si nos connaissances évoluent.

Voyons les critères de différenciation :

  • le déterminisme qui règne à chaque niveau du réel n'est pas le même,

  • les faits qui manifestent chaque niveau ont des caractères très différents,

  • ces faits ne sont pas connaissables selon les mêmes méthodes, ni régis par les mêmes lois.

La montagne accouche d'une souris ! À quoi bon ces longs développements pour dire si peu ? Nous rétorquerons que la vertu de cette ontologie réside précisément dans son caractère minimal. Ce sur quoi on ne peut rien dire, il faut le taire ; concernant le sujet délicat qui nous occupe, on évite ainsi des spéculations métaphysiques invérifiables.

La pluralité ontologique pousse à identifier les formes d’existence et à les étudier avec les méthodes appropriées sans chercher à les réduire. Elle pousse aussi à des interdisciplinarités afin de chercher les processus d'émergence qui expliqueraient la diversification du réel.

 

Note 1. D'un point de vue ontologique, l'existence autonome est parfois nommée substance, mais le terme est problématique et nous nous limitons à l'existence, qui correspond un jugement positif de présence dans le monde.

 

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