La philosophie comme proposition

 

Lorsqu’elle donne du sens, invente des manières de se conduire, propose des récits partageables, la philosophie participe à l’enveloppe symbolique dont la vie humaine s’entoure et se soutient. Dans ce cas, elle fait des propositions et pour cette raison nous l’appellerons « la philosophie comme proposition », la distinguant ainsi de la philosophie comme connaissance (apportant du savoir). Mais, dès qu’elle prétend proposer, la philosophie se heurte à des écueils qui la font dévier de sa route. Pourtant elle ne peut rester muette ! 

 

JUIGNET Patrick

 

Pour citer cet article :

JUIGNET, Patrick. La philosophie comme proposition. In: Philosophie, science et société [en ligne]. 2020. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/philosophie-generale/la-philosophie-et-sa-critique/423-philosophie-proposition.

 

Plan :


  1. Des écueils sérieux à toute proposition
  2. Surmonter les difficultés dans les trois champs possibles
  3. Quelques propositions prudentes
  4. Conclusion : des récits philosophiques fédérateurs

Texte intégral :

Pourquoi un tel succès des idéologies et des religions ? "Parce que homme n'est pas un oiseau". Entendons par là qu'il ne peut simplement vivre au jour le jour en voletant d'un lieu à l'autre. Il a besoin de projets, d'idéaux, qui donnent sens à sa vie. Il les trouvent dans la religion et l'idéologie, les deux le plus souvent mêlées, qui forment ce qu'on appelle des grands récits. Ce serait le rôle de la philosophie que de fournir des grands récits moins illusoires.

1. Des écueils sérieux à toute proposition

1.1 L’écueil idéologique

L’idéologie est un constituant essentiel de la société, elle participe à l'existence du social. Communément partagée, l'idéologie n'est pas facile à décrire, car elle n'a pas de corpus précis. Pour en saisir les contours flous et changeants, il faut la ramener à sa finalité. Une idéologie a un but politique et, grâce à cet axe, on peut en saisir la diversité des formes. Mais, elle a aussi des aspects qui échappent à cette fin, car c'est une pensée qui n'est pas contrôlée dans ses développements.

L’idéologie dépend des intérêts présents au sein de la société. C'est une pensée au service de l’action collective. Réitérée par les membres d’un groupe, elle se simplifie et finit par se transformer en "éléments de langages". L'idéologie véhicule un ensemble d’opinions adossées à des intérêts collectifs, elle propose une vision partielle et partiale de l’homme et de la société.

L’idéologie forme des propositions, mais elles ne sont ni critiques ni distanciées, elles sont normatives et socialement intéressées. La philosophie se doit de décrire les discours idéologiques pour ce qu’ils sont et de montrer les déformations de la réalité qu’ils opèrent.

Elle peut, éventuellement, juger (positivement ou négativement) une idéologie après analyse philosophique. Mais, même s’il la juge positivement, le philosophe ne doit pourtant pas s’engouffrer dans une idéologie quelle qu’elle soit, car il se perd en tant que philosophe.

Au XXe siècle, la prétendue « mort de Dieu » a laissé place aux idéologies politiques dont la faillite donne au XXIe un regain de vigueur aux religions, en particulier les plus vindicatives et totalisantes.

1.2 L’écueil religieux

La philosophie doit aussi se démarquer des mythes, légendes, et religions, car elle se doit d’être une pensée réaliste et rationnelle, en adéquation avec la réalité, qui ne cherche pas à enjoliver le monde. « On ne devrait ni s’abuser soi-même, ni abuser les autres avec des mythes » affirme à juste titre Norbert Elias (Elias N. Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991, p. 55).

Toutes les religions projettent dans des entités métaphysiques, plus ou moins personnifiées, un besoin de protection et de tutelle. Les religions affirment sans preuve ni démonstration pertinente, au gré des dogmes. Elles imposent des croyances, des rituels, des règles de conduite, une hiérarchie sociale. Elles régentent la vie individuelle et sociale.

Une philosophie devenant religieuse n’est plus philosophique, elle devient la rationalisation de croyances, la mise en forme d’un besoin psychologique. Si elle adopte une posture religieuse et prétend imposer une vérité métaphysique, la philosophie renonce à elle-même.

Rajouter un mythe aux mythes, une fiction aux fictions, c’est contribuer à l’ignorance et embrouiller un peu plus la pensée humaine déjà très confuse. Entrer en concurrence prophétique, comme le fait par exemple Friedrich Nietzsche résumant son œuvre par « Dyonisos contre le crucifié », ce n’est pas philosopher. Celui qui endosse l’habit du prophète ne peut, en même temps, porter celui du philosophe.

La philosophie peut se prononcer sur les mythes, les religions et l’idéologie, mais elle doit le faire à sa manière et en respectant son identité propre. Comme pour l’idéologie, elle ne doit pas se fondre dans ce type de discours et s’y perdre. 

Le premier temps philosophique consiste à identifier ses croyances, à les critiquer et à s’en distancier. Aucune croyance ne peut se soustraire à la critique, qu’elle soit religieuse ou séculière et idéologique. Face à l’irrationnel, l’absurde, le simplisme, véhiculés par nombre de croyances, la philosophie doit se montrer critique et sans complaisance.

Plus profondément, c’est le processus même de la croyance qui doit être repéré et combattu. L’attitude croyante est normale et habituelle, car on a besoin de repères pour se diriger dans la vie et ces repères sont généralement déjà là et qui plus est imposés par la famille, le clan ou la société. Il s’y ajoute le besoin d’explication, de consolation et d’illusion, qui y trouvent une satisfaction.

1.3 L’écueil du moralisme

Toutes les cultures disposent d’une morale indiquant ce que l’on doit faire et ne pas faire. Le moralisme justifie et rationalise la morale en cours, les modes de vie conventionnels, ou en propose d’autres.

Pierre Hadot a montré que, pour la philosophie grecque, le discours théorique se doublait toujours d’une manière de vivre lui correspondant. Presque toutes les philosophies anciennes proposent des pratiques au quotidien, des codes de conduite, des modes de vie. De l’épicurisme au taoïsme, du stoïcisme au confucianisme, les doctrines sont variables, mais elles associent morale et mode de vie.

Il n’y a dans le domaine moral rien qui soit démontrable et certain car, pour tenir un discours assuré en ce domaine, il faudrait embrasser la totalité des aspects de la vie humaine dans leur historicité, d’où découlerait la possibilité de définir des règles de conduite et un mode de vie adéquat. C’est une ambition démesurée et on est bien loin d’une telle possibilité. Comment s’émanciper des déterminismes sociaux et psychologiques dans ce domaine ? Comment argumenter au vu de la diversité des facteurs qui interviennent ? Comment faire pour ne pas être le jouet de son époque ?

Selon Baruch de Spinoza, nous ne désirons pas le bien ou ce qui est (ou a) une valeur, nous déclarons bien ou ayant une valeur ce que nous désirons. En dernier ressort, si on remonte l’argumentation, on tomberait sur une assertion première non démontrable et qui vient d’une détermination personnelle.

Au vu des variations et incertitudes et de l’impossibilité d’embrasser un domaine aussi vaste, un philosophe devrait s’abstenir, car il sort de son rôle spécifique qui est d’apporter une intelligibilité critique pour devenir sottement normatif. Par le moralisme, la philosophie se perd dans la tradition, dans la normativité sociale, dans les croyances, qui n’ont pas besoin du renfort de la philosophie pour s’imposer.

1.4 Éviter une pensée hétéronome et infantilisante

La spécificité de la pensée philosophique, c’est de chercher à résister aux déterminations qui lui sont extérieures, c’est de ne pas être l’expression des problèmes psychologiques, d’intérêts sociaux, ou de préjugés politiques. Les trois écueils précédents surgissent lorsque la pensée est déterminée par des ressorts culturels, sociaux, économiques, politiques et psychologiques, puis figée dans des dogmes destinés à être appris et reproduits. 

Le philosophe doit dénoncer les marchands de vérité : les gourous et guides suprêmes en tous genres, tous ceux qui prétendent diriger, édifier, endoctriner, évangéliser, indiquer la voie, pour en tirer du pouvoir, du prestige ou de l’argent, ou pour imposer aux autres leurs croyances impératives. L’utilité de cette critique s’impose d’évidence au vu des terribles exemples qu’on été le nazisme, le stalinisme, le maoïsme, qui ont semé la ruine et le désespoir. Les mélanges idéologico-religieux dans des doctrines fanatisantes comme l’islamisme doivent également être dénoncés avec vigueur.

Une proposition sous-tendue par des principes indémontrables qui tiennent à des choix affectifs ou des intérêts économiques n’est pas du domaine de la philosophie, elle appartient à celui des croyances et des opinions. En rationalisant ses penchants, on donne son opinion et, selon la formule de Gaston Bachelard, l'opinion pense mal. Elle ne pense pas de manière autonome, elle traduit des intérêts en discours. L'opinion, lorsqu'elle est collective et largement partagée par un groupe social, forme une idéologie, un discours intéressé et partisan. Le philosophe doit mettre en évidence ce type de discours, en indiquer les ressorts et la finalité, en montrer les conséquences pratiques, mais en aucun cas y participer.

On pourrait soutenir, à l’extrême, que toute pensée est hétéronome et qu’il n’y aurait donc pas de philosophie possible sauf une philosophie sceptique. De manière plus nuancée, on peut avancer qu’une philosophie rationnelle et désintéressée est rare et difficile ; elle survient lorsque la pensée évite les écueils et fourvoiements qui l’assaillent grâce à un retour réflexif sur elle-même.

Tous les discours idéologiques et religieux produisent des dogmes contribuant à la « minorité » intellectuelle des individus, à « l’incapacité de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui ». «Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! » s’exclamait Emmanuel Kant en 1790, dans Qu’est-ce que les Lumières ?. Un philosophe ne doit pas prétendre penser pour autrui, mais au contraire faire en sorte que chacun pense par soi-même. Il devrait s’abstenir de donner des leçons, de se poser en législateur du genre humain.

2. Les champs où la philosophie peut faire des propositions

2.1 Le champ des récits sur le monde

Les mythes religieux parlent des origines du Monde, de son devenir, de la place de l’homme. La philosophie peut proposer des récits qui différeront des mythes : des récits philosophiques. Un tel récit donnera du sens, mais il ne sera pas gouverné par l’imaginaire ou par des structures narratives qui en déterminent le contenu. Au lieu de cela, il s'appuiera sur les connaissances scientifiques reconnues. On pourrait le définir comme un grand récit qui n'est ni métaphysique ni idéologique.

Ce type de grand récit correspond à ce dont parle Gilles-Gaston Granger lorsqu’il note « que la science revêt cet aspect existentiel de mythe dans nos consciences et dans nos mœurs ». (Pensée formelle et sciences de l’homme, Paris, Aubier, 1967). Ce récit sur le Monde, partant de données scientifiques, en fait un exposé suffisamment simple et synthétique pour être compris de tous.

La philosophie se doit de fournir des récits moins illusoires que les mythes traditionnels, participant ainsi à la construction d'un socle culturel commun pour penser et communiquer. La philosophie peut proposer des conceptions de la réalité raisonnables et partageables par la communauté, des récits cohérents et réalistes sur l’Univers, l’Homme, la Société, des récits qui, appuyés sur un savoir issu des sciences, aura un fondement sérieux.

2.2 Le champ de la morale ou de l’éthique

Proposer une éthique qui se différencie du moralisme n'est pas facile. Dans ce domaine, il faut distinguer la réflexion sur le bien et le mal de celle portant sur les règles de conduite. Les enjeux sont très différents. La désignation du bien et du mal propose les finalités jugées favorables ou défavorables pour soi et pour les autres. Les règles de conduite dictent ce qu’il faut faire et ne pas faire, elles ont un aspect prescriptif et normatif. Il existe, entre les deux domaines, des relations complexes.

Les règles de conduite peuvent être considérées, soit comme une conséquence de la vertu (Aristote), soit comme une application pratique du bien (épicurisme, stoïcisme), soit comme un préalable (universalisme kantien appelé aussi déontologisme), soit comme relatives à leurs conséquences quant au bien et au mal (conséquentialisme dont la version la plus connue est l’utilitarisme).

Ces quatre possibilités se conjuguent : soit la priorité est donnée au bien d’où découlent des règles, soit - selon le renversement kantien - ce sont les règles qui déterminent le bien, ou encore on pose des principes toujours applicables ou bien valables selon leurs conséquences. De nombreuses combinaisons s’offrent, rendant les raisonnements incertains.

Au vu de la complexité du problème, défendre un minimalisme moral en matière philosophique est une solution intéressante. Si une réflexion sur le bien et le mal pour l’homme est du domaine philosophique, puisqu’on peut à leur sujet développer une sagesse rationnelle pour en juger, la philosophie, d'un point de vue pratique, doit se limiter à quelques principes prudents, et surtout prendre acte de ce qui existe en dehors d’elle.

En prétendant énoncer des règles morales, la philosophie est confrontée au problème de la relation de ces règles avec les lois juridiques, avec les règles religieuses, avec les normes sociales préexistantes, la dimension éducative relationnelle et affective de la morale. David Hume, dans son Traité de la nature humaine, notait l’importance de l’éducation, de « l’affection pour la compagnie des hommes », qui amenait à conclure des conventions pour maintenir la société.

2.3 Le champ du symbolique et du social

La philosophie ne peut négliger non plus l’origine et la genèse d’un ordre symbolique général, possibilité mise en évidence par le structuralisme. La possibilité d’une Loi commune, d’un ordonnancement symbolique effectif et universel est un point de vue qui, après Claude Lévi-Strauss, semble bien argumenté. Un ordre préside à la plupart des cultures, organise la vie sociale et les conduites humaines. Cet ordre est indépendant des intentions de l’individu et de la connaissance qu’il en a.

On peut réinterpréter cette idée en terme de "Loi commune", terme plus neutre que l'on doit à Aristote. Il revient à la philosophie d’y réfléchir.

Il y a, dans toutes les sociétés, des principes servant à encadrer les attitudes et les comportements humains, par ailleurs très fantasques, sous toutes les latitudes. Ces principes régulent les conduites individuelles et collectives, afin de permettre une vie commune acceptable. Ils font sortir de l’immédiateté instinctuelle et utilitariste et permettent que les relations entre humains ne soient pas uniquement guidées par l’imaginaire et le pulsionnel.

3. Quelques propositions philosophiques possibles

3.1 Un Grand récit philosophique sur le monde

Le grand récit auquel on peut adhérer sans déroger à la rationalité est réaliste place l’homme dans le Monde qui existe et est un. Il n’y pas d’arrière-monde ni d’entité métaphysique, hormis dans les illusions consolatrices des hommes.

Quelle différence entre le Monde et l'Univers ? Du premier, qui est la totalité, il n'est pas possible de donner description, seulement quelques idées. C’est par contre possible pour l’Univers, la partie connue du Monde. Nous sommes à une époque où les savoirs scientifiques sur l’Univers peuvent être rassemblés. Michel Serres propose un « Grand Récit unitaire de toutes les sciences », car le savoir accumulé permet d'avoir une nouvelle conception du monde et de l'histoire.

La cosmologie contemporaine montre que l'Univers actuel était dense et chaud à ses débuts (il y a 13,7 milliards d'années). Suite du processus de diversification chimique, une complexification supplémentaire est apparue sur Terre, celle des composés organiques. Les mammifères ayant largement colonisé la planète, l'évolution des espèces a produit de nombreuses branches dont une qui a conduit vers les australopithèques et leurs descendants, les hominidés, un million d’années plus tard, sous deux types, l’homo habilis et l’homo erectus.

Pour la suite, on ne sait si l’homme moderne (homo sapiens) est apparu simultanément à plusieurs endroits du globe ou en un seul. Au Néolithique, vers entre - 8000 ans et - 4000 ans, selon les endroits de la planète, se développa la domestication des plantes et des animaux. D’un point de vue biologique, l’homme est un mammifère, mais il présente une particularité. Au sein de son système nerveux et plus précisément dans son cerveau, est apparu un niveau de complexité supplémentaire qui lui donne des capacités spécifiques : pensée, communication intense, transmission des connaissances, organisation de la société selon des règles.

Ces capacités remarquables ne sont pas hétérogènes au Monde, car elles procèdent du principe de complexification progressive selon laquelle l'Univers a évolué pour être ce qu’il est aujourd’hui.

3.2 Un Grand récit sur l'homme et la société

Le philosophe peut mettre en avant certains acquis civilisationnels, comme le fait que la personne humaine soit « devenue la chose à laquelle la conscience sociale des peuples européens s’est attachée plus qu’à toute autre » (Durkheim É. « Détermination du fait moral », in : Sociologie et Philosophie, PUF, Quadrige, 2014, p. 69-71). Il est du rôle du philosophe de soutenir et prolonger l’humanisme, les droits de l’homme, le respect de la personne.

Bien faire, dans le cadre d’une éthique humaniste, c’est agir de façon à créer les conditions de vie, de santé, de dignité et de liberté pour chacun. Agir ainsi suppose une action respectant et, si besoin, défendant les valeurs humanistes. Faire le mal, c’est l’inverse, c’est détruire intentionnellement l’humanité en l’homme. Bien individuel et bien commun imposent de promouvoir l’humanité pour soi et pour autrui.

L’Humanisme et les Lumières sont menacés non seulement par les totalitarismes plus ou moins religieux, mais aussi par le politiquement correct Occidental. Nous rejoignons sur ce point Carlo Strenger et Leszek Kolakowski qui signalent que la tolérance s’auto-détruit lorsqu’elle tolère ce qui ne doit pas l’être. En interdisant la critique des croyances et des modes de vie aberrants, tout en prétendant « déconstruire » la culture occidentale, une mode intellectuelle récente a trahi les acquis civilisationnels des Lumières.

Il est plus que jamais indispensable de déclarer sacrés l'humain, la culture, la science, valeurs qui ont été portées tant bien que mal par l'histoire occidentale depuis les Lumières. Un tel récit pourrait s'appuyer sur la Loi commune. Si on admet une Loi commune, un ordre symbolique, le rôle du philosophe sera d’en donner une formulation explicite et adaptée à son époque, d’en cerner le degré de généralité (l’universalité). Tentons donc l’aventure.

Cette Loi comporte quelques grands interdits comme celui de l’inceste et de la violence envers autrui, permettre une vie sociale plus harmonieuse que si elle n’existait pas. Cette Loi commune comporte quelques principes. D'abord la prescription de sortir de l'indifférenciation primitive entre mère et enfant. Vient ensuite l’incitation à choisir un genre sexué sans nier la différence des sexes. Elle note la différence des générations et inscrit chacun dans une filiation. Et enfin, elle régule des pulsions libidinales et agressives, elle endigue la violence.

Dignité et respect d'autrui apparaissent dans ces conditions. À ce titre, moi et l'autre prenons statut d'humains. En termes kantiens, nous dirons que l'homme devient une « fin en soi » et non une chose déterminée, à ses propres yeux comme aux yeux des autres. Par ce fait, il ne devrait jamais être considéré seulement comme un moyen.

Pour saisir les effets de cet ordonnancement, imaginons (à l'inverse) une société fondée sur le renfermement clanique, l'indifférenciation sexuelle et l'inceste, sur le pillage, le viol et le meurtre. Les effets seraient vite désastreux et correspondent à ce qui est habituellement qualifié d'inhumain, de sauvage, de barbare. Quelques règles morales de base organisent des rapports humains viables, elles s'opposent à l'instinctuel, au pulsionnel, aux innombrables dérives et folies individuelles, tant en ce qui concerne la violence que la sexualité.

C'est au philosophe de les expliquer et de les défendre. 

3.3 Une grande prudence s'impose dans le cadre social et politique

Vivre humainement, c'est agir au sein d'un société car l'éthique demande sa réalisation pratique dans la société, ce qui conduit à des choix politiques concernant la répartition des richesses et du pouvoir, les conditions de la paix sociale, l’organisation de la police, de la justice, etc. Si on adhère aux principes humanistes et que l'on respecte la Loi commune, bien faire, c’est militer pour des choix qui donneront une société relativement paisible et juste. Les possibilités sont innombrables, les erreurs constantes, les conséquences incontrôlables et contre-productives.

La prudence est donc nécessaire et rôle de la philosophie est alors de s'abstenir de toute doctrine figée et d'interroger les doctrines existantes pour voir si les fins alléguées sont conformes à l'éthique et si les moyens ne sont pas contraires aux fins.

L’action politique est toujours conflictuelle, car les intérêts des groupes sociaux sont divergents et nombreux sont ceux qui ne souhaitent nullement une société juste et humaine, mais au contraire veulent dominer et exploiter leurs contemporains. L’engagement politique est un combat qui entre en contradiction avec la recherche d’un mode de vie serein pourtant souhaitable.

3.5 Une grande prudence s'impose aussi dans le cadre individuel

La sérénité individuelle est enviable, mais ses conditions dépassent la philosophie. La sérénité demande un équilibre relationnel, psychique et biologique, qui pourrait se nommer la santé. L’apaisement des conflits psychiques demande un travail d’analyse et de résolution, un accord entre les actes et la volonté et enfin des conditions relationnelles paisibles. Un certain retrait de la vie sociale peut être utile pour diminuer les innombrables pressions, sollicitations, contagions affectives qui empêche l’autonomie.

Après quoi, les manières d’arriver à la sérénité sont variables. Pour certains, une vie active donne le sentiment du devoir accompli, mais pour une autre personne, une vie méditative et en retrait sera plus adaptée. À titre personnel, la vie en montagne qui donne l’occasion d’une présence simple et heureuse dans un environnement encore un peu préservé et d'une vie sociale simplifiée me convient. Elle permet l’effort, l’isolement, la contemplation de la beauté. (Philosophie du Pays de neige).

La philosophie ne peut prétendre donner, ni des recettes de bonheur, ni des directives de sérénité, ni édicter des règles de conduite. Elle peut juger du bien, mais, pour ce qui est de la conduite individuelle, elle doit seulement inciter à un effort de distanciation et une réflexivité pour questionner la finalité de ses actions et surmonter les contradictions dans lesquelles la vie humaine est sans cesse prise.

Conclusion : des récits philosophiques fédérateurs

Face à la bien-pensance normative, aux contraintes idéologiques, aux conventions irréfléchies, face au conditionnement social et psychologique, aux contraintes biologiques, il reste à tenter un espace d’autonomie dans le champ de la philosophie. Cela demande un effort de rationalité et une distanciation critique permettant d’échapper aux déterminismes qui se jouent de nous.

Le philosophe peut, en s’appuyant sur des connaissances rationnelles reconnues, proposer un récit cohérent et réaliste sur le monde, sur l’Homme et la place qu’il occupe sur ce qeu c'est d'être humain et de vivre en société. Il sera en opposition avec les affirmations illusoires des mythes et des religions. C'est un enjeu crucial au XIXe siècle de produire des récits philosophiques fédérateurs, en adéquation avec la réalité et porteurs d'idéaux et d'espoirs. Des récits qui réintroduisent du sacré dans nos vies et du lien entre les citoyens. 

La plupart des philosophies traditionnelles prétendent définir une morale et un mode de vie. Nous prétendons au contraire qu'il est préférable que la philosophie, dans ces domaines, évite de donner des leçons. Elle se doit plutôt de prendre acte des acquis civilisationnels et de les défendre, de donner des outils d'autonomisation, puis de laisser à chacun le choix de décider de la conduite la mieux adaptée.

Aller vers plus de liberté demande une démarche sophistiquée nécessitant d’abord de reconnaître les déterminations à l’œuvre, qui nous enserrent dans un étau de motivations muettes. La philosophie peut aider à louvoyer dans la nécessité qui nous contraint, mais c’est à chacun de trouver la manière de se conduire la mieux adaptée, l’action utile et efficace, pour lui comme pour les autres.

Il n’est pas du ressort du philosophe de défendre des intérêts personnels ou collectifs, de produire des fictions trompeuses et illusoires. D’autres s’en chargent ardemment et assidûment. Ces restrictions sont une manière de désigner, par différence, ce sur quoi la philosophie pourrait se prononcer utilement au XXIe siècle : proposer des récits sur l'univers, l'humain et la société porteurs d'idéaux adaptés. 

Bibiographie :

Durkheim É. « Détermination du fait moral », in : Sociologie et Philosophie, PUF, Quadrige, 2014.

Elias N., Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991.

Granger G., Pensée formelle et sciences de l’homme, Paris, Aubier, 1967.

Hottois G., La science entre valeurs modernes et postmodernité, Paris, Vrin, 2005.

Hume D., Traité de la nature humaine, Paris, Aubier, 1983.

Kant E., Qu'est-ce que les Lumières ?

Klein É., Discours sur l'origine de l'Univers, Paris, Flammarion, 2010.

Lévi-Straus C., La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.

Parker S., Évolution, Paris, Delachaux & Niestlé, 2018.

Strenger C., Le mépris civilisé, Paris, Belfond, 2016.

 

Webographie :

BRONNER, Gérald. Entretien. In : The conversation. Disponible à l'adresse : http://theconversation.com/conversation-avec-gerald-bronner-ce-nest-pas-la-post-verite-qui-nous-menace-mais-lextension-de-notre-credulite-73089

JUIGNET, Patrick. Philosophie du Pays de neige. In : Le Pays de neige [en ligne]. 2020 Disponible à l'adresse : https://paysdeneige.fr/philosophie-pays-de-neige/

SERRES, Michel. Le grand récit de l’univers de Michel Serres. In : France Culture [en ligne]. 2018. Disponible à l'adresse : https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/le-grand-recit-de-lunivers-de-michel-serres

SERRES, Michel. Le Grand Récit fondateur de Michel Serres. In : L'humanité [en ligne] 2004. Disponible à l'adresse : https://www.humanite.fr/node/304504.

 


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