Épidémie de Covid-19 : savoir et politique

 

Cet article évolutif va s'intéresser à l’épidémie due au Covid-19 vue sous l’angle du savoir scientifique et médical et de ses effets sur les actions de politique publique. Nous nous limiterons, sur ce dernier point, à la France, faute d’informations directes sur les autres pays, mais il y a des similitudes entre pays européens.

 

JUIGNET Patrick

 

Pour citer cet article :

JUIGNET, Patrick. Épidémie de Covid-19 : savoir et politique. In : Philosophie , Science et Société. 2010. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/philosophie-et-societe/economie-politique-societe/427-covid-19-savoir-politique.

 Covid 19

Plan :

 

  1. La découverte du Covid-19 et l'adaptation sanitaire
  2. La phase de pic épidémique et l'action publique
  3. La suite ...

 

 

Texte intégral :

1. La découverte du Covid-19 et l'adaptation sanitaire

On peut identifier quatre grands moments concernant l’épidémie causée par le Covid-19 : l’émergence de la maladie dans la première quinzaine de janvier 2020, la possibilité d’une pandémie envisagée début février, la confirmation de la pandémie dans les revues scientifiques mi-février (mais l’OMS ne déclarera la pandémie que le 12 mars) et enfin les leçons à tirer de la gestion chinoise début mars par l'OMS. Ces quatre moments s'étendent sur une période de seulement trois mois, ce qui est un temps très court pour s’adapter sur le plan sanitaire !

Le début de l'épidémie en Europe

L’épidémie s’est déclarée en Europe fin janvier. En France, elle a commencé début février (cas aux Contamines détectés le 8 février) et s’est propagée à partir du début mars. C’est raisonnablement à partir de ce moment qu’il fallait s’alarmer. Dès ce moment, il était possible d’avoir une idée clinique de la maladie à partir des cas Chinois et asiatiques en général. Au début, il y eu en France une sous-estimation de la gravité par manque d’information.

Le vendredi 6 mars 2020 au soir, Emmanuel Macron va au théâtre. L’affaire est médiatisée, car le but est « d'inciter les Français à continuer de sortir malgré l'épidémie de coronavirus : la vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie, a-t-il déclaré vendredi soir, rapportent Jean-Marc Dumontet, propriétaire du théâtre, et Paul Larrouturou, journaliste » (source bfmtv.com).

On s’étonne a posteriori. Comment cela est-il possible ? L’explication arrive le 22 mars au soir dans le journal de 20h sur France 2. Gilles Pialloux, chef de service en maladies infectieuses nous explique qu’au début, on a cru à une grippe : « on s’est calqué sur le modèle de la grippe ». Si le président de la République a voulu donner cet exemple malheureux, ce n’est évidemment pas par volonté de mal faire, c’est qu’on l’a mal conseillé en lui annonçant une grippe sans gravité. Bien qu’un savoir clinique sérieux sur la maladie existe, il n’a pas été utilisé à cause d’un biais cognitif : une tendance à la minimisation.

"On ne voulait probablement pas croire qu'il pourrait nous arriver la même chose qu'à Wuhan. Dans la presse, il est "amusant" de constater qu'en février encore, on envisageait les conséquences économiques de la crise sous l'angle de la pénurie de produits venant de Chine et pas sous celui de l'arrêt de notre propre activité", dit un commentateur. Cette tendance initiale à nier et minimiser aurait pu être corrigée, si on avait un rapport plus strict à la vérité et un système d'alerte efficace, car en Chine on avait constaté la gravité de la maladie (après l'avoir également niée). Un savoir existait que l'opinion et les pouvoirs publics ont négligé.

Concernant le bon moyen sanitaire (dispositif médical et politique de santé publique) pour combattre la maladie, ce n’est que début mars que la méthode utilisée en Chine a été reconnue comme efficace grâce à l’OMS. La conclusion du rapport de l’OMS est la suivante : « Ces mesures [prises en Chine] sont les seules à l’heure actuelle qui ont prouvé qu’elles pouvaient interrompre ou minimiser les chaînes de transmission chez les humains. Au fondement de ces mesures est la surveillance extrêmement proactive, afin de détecter immédiatement les cas, de procéder à des diagnostics très rapides et à un isolement immédiat des patients positifs, au traçage rigoureux et à la mise en quarantaine des contacts proches. »

Les mesures sanitaires se heurtent à la pénurie et à l'incrédulité

Les mesures et décisions ont été prises aussi rapidement que possible en France, vers la mi-mars. Elles se sont heurtées à un manque de moyens. Pénurie de masques, pénurie de désinfectants, absence de tests de dépistage et à l’état désastreux des hôpitaux surchargés et en difficulté depuis des années. Ce n'est pas propre à la France et la situation est pire en Italie et en Espagne.

Commençons par le choix fait en France de ne pas mettre en route un dépistage de masse. Ce choix était discutable, mais assez largement défendu par les épidémiologistes. On comptait sur le développement d’une immunité de groupe et, de toutes les façons, les tests n’étaient pas prêts. A posteriori, on peut penser que ce n’était pas nécessairement une bonne idée, car elle impose de confiner tout le monde faute de savoir qui doit l’être. Sur le moment, ce choix était défendable du fait que la gravité de la maladie était méconnue.

Compte tenu de l'évolution de la situation, après avis médico-scientifiques, le gouvernent a décrèté le confinement le 16 mars pour ralentir et contenir l'épidémie. Les mesures de confinement se sont heurtées au début à une résistance de la population, ce dont on ne s’étonnera pas du fait du discours sur la « simple grippe », de la méfiance envers les politiques et les "experts". Pour avoir une adhésion à des mesures de ce type, la population doit faire confiance à l'argumentation sérieuse, aux autorités publiques et aux médias. Au cours des dernières années, divers (ir)responsables politiques ont sapé la confiance dans la science et dans l'État, valorisant l'opinion commune, la religion, l'arbitraire, les fake news. La différence entre savoir sérieux et propagande idéologique s'est estompée.

Concernant la pénurie de masques, elle date des années 2010. Le tournant dans la gestion des stocks se situe en 2013, car l’État s’est désengagé de la gestion des masques qui a été transférée aux employeurs. Une partie des stocks devait être assurée à partir de ce moment par le système hospitalier. Or, à l’hôpital, où l’on enchaîne les plans d’économie, faire des stocks de masques est passé au second plan. De plus, on pensait que la Chine pourrait en produire rapidement, en cas de besoin. Au lieu de reconnaître la pénurie de masques et d’affirmer la volonté d’y faire face, on a assisté à des mensonges répétés de l’exécutif à ce sujet. Attitude contre-productive qui ne peut qu’accentuer la méfiance de la population et témoigne d'un irrespect de la vérité.

Fin mars, on se heurte, en France, au manque de moyens pour accueillir les malades. Les difficultés de l’hôpital publique sont anciennes. Elles ne viennent pas seulement d’un manque de moyens financiers, mais aussi d’une mauvaise gestion : une méthode de Tarification à l’Activité inadaptée pour un service publique, des gestions administratives souvent calamiteuses que l’État a laissé perdurer, la perte de décision des médecins au profit d'une administration sans contact avec les nécessités du soin. Depuis bien plus de dix ans, l’État se désarme et délaisse la santé publique, sous la pression de l'idéologie néolibérale, ce que révèlent aujourd’hui les difficultés pour faire face à l’épidémie. Espérons que ce sera l’occasion d’un changement de politique. Le 25 mars au soir, le président Emmanuel Macron a fait une déclaration en ce sens.

À ce stade, on sait ce qu'il faut faire, mais le pouvoir politique ne peut l'appliquer, car l'extension rapide de l'épidémie laisse insuffisamment de temps pour s'adapter du fait que les mesures anticipatoires n'ont pas été prises. Elles n'ont pas été prises pour des raisons économiques et idéologiques de diminution des dépenses de santé de désengagement de l'Etat qui on poussé à négliger un savoir bien établi sur la nécessaire prévention des épidémies. Notons que cette anticipation avait joué son rôle pour l'épidémie de H1N1 en 2009. Des mesures massives et précoces avaient pu être prises du fait de stocks existants, mesures qui faisaient suite aux recommandations de l'OMS.

Notre conclusion c'est que le savoir médico-scientifique existant et communément admis par la communauté scientifique est plus ou moins pris en compte, parfois suivi, parfois délaissé, voire oublié, en fonction de l'évolution politique et idéologique.

2. La phase de pic épidémique et l'action publique

Incertitudes et passions

Les premiers cas ont été signalés en Chine en novembre et en Italie en janvier. On se demande maintenant si l’épidémie n'avait pas déjà diffusé largement en Italie au moment de sa découverte. Il règne une incertitude sur le départ de l'épidémie en Europe. Le portage viral oropharyngé dure plus longtemps que ce que l'on croyait, de même que sa survivance sur les objets. Des cas graves apparaissent chez les jeunes, des formes cliniques inattendues apparaissent. Les lacunes du savoir apparaissent, lacunes normales puisqu'on est devant une maladie nouvelle.

En France, l'affaire Raoult est typique du rapport biaisé au savoir existant dans notre société. L'étude menée par ses collaborateurs est parfaitement fantaisiste d'un point de vue scientifique (courte, mal faite, virologique et non clinique), déchaîne les passions. En d'autres temps, elle serait passé inaperçue et on aurait attendu le résultat d'études sérieuses pour se prononcer. Tout un fracas politico-médiatique est fait au sujet d'un savoir incertain. Au lieu de se demander si les résultats sont valides ou pas, s'il est vrai ou pas que l'hydroxychloroquine (ou son association avec l'azythromycine) est efficace sur la maladie, on est pour et contre Didier Raoult. On peut voir une banderole "Marseille et le monde avec le Pr. Raoult" déployée par les supporters de football, qui s'y connaissent en infectiologie. L'affaire devient politique et le gouvernement a été obligé d'encadrer la prescription d'hydroxychloroquine.

"La science n’est pas un terrain dépassionné. Il y existe des controverses, des idéologies, des passions et des rancunes, des idées à la mode et d’autres qui ne le sont pas" écrit Guillaume Blum. En effet, mais l'exigence de méthode et la critique épistémologique sont là pour filtrer le débat et garder ce qui est vraisemblable. Elles testent la vérisimilitude des travaux. Ce que l'opinion publique et les politiques ne savent pas faire et ne souhaitent pas faire d'ailleurs. La critique concernant l'étude des collaborateurs du Pr. Raoult porte sur la méthodologie qui laisse dans le doute.

Depuis longtemps il y a un déficit de formation des citoyens, des politiques et d’une partie des intellectuels au sujet de la science. Elle est assimilée à l’opinion des savants, à laquelle on pourra opposer l’opinion commune ou celle des politiques (par exemple le climatoscepticisme). La science n’a pas d’opinion, c’est une forme de connaissance qui a des exigences de méthode.

On peut voir le problème sous un jour éthique : "La question du jour est bien de choisir entre une éthique de conviction, réglée sur l’observation de protocoles de vérité, présumée objective, et une éthique de responsabilité qui juge bien et juste de tenter, avec des risques minimes en ce cas, de sauver des vies ? affirme Jean-Jacques Wunenburger". Mais, les risques ne sont pas minimes et, donc, là encore, on note un savoir insuffisant.

En cette fin mars 2020, 89 essais cliniques sérieux sont en cours. Ils concernent la chloroquine et l'hydroxychloroquine, ainsi que de nombreux antiviraux : le lopinavir, le ritanovir, le remdésivir, le darunovir, l'oséltamivir. Trois prototypes vaccinaux sont à l'essai ainsi que d'autres traitements, dont certains immunologiques. Il y a une disproportion dans l'information entre une éventuelle thérapeutique médiatisée et toutes les autres dont on entend peu parler.

La pénurie de masques continue et c'est un grave problème, car cette pénurie contribue à la dissémination du virus. Les masques restent réservés aux professionnels de santé et distribués en nombre insuffisant chaque semaine. La commande à la Chine a été passée et publiquement annoncée.

On commence à envisager la suite, c'est-à-dire l'après-confinement. Le confinement est la meilleure stratégie à court terme, mais sa poursuite met devant un dilemme :- si on le prolonge, l’économie va s’effondrer, – si on l’arrête, l’épidémie va repartir. Il faudrait l’arrêter au plus tôt, mais, éviter la reprise de l'épidémie demandera des conditions : mesures de protection (masques, désinfection, etc.), soins grâce à un système de santé remis à flot et adapté, médicaments efficaces, et surtout qu'un pourcentage suffisant de la population soit immunisée. Le premier ministre interrogé en commission à l'Assemblée Nationale le 1er avril reste prudent sur le déconfinement, devant l'incertitude règnant sur tous ces points.

Après celles de la santé, maintenant qu’on en est au stade de la recherche de remèdes (médicaments, vaccins), les difficultés de la recherche scientifique apparaissent. La recherche « a manqué des moyens humains et financiers qui auraient pu lui permettre de construire une recherche fondamentale de long terme mobilisable et utile dans cette crise. D’autre part, elle pâtit d’une incompréhension sociale et politique de son fonctionnement et des temporalités de ses découvertes. » écrit Thibaud Boncourt.

 

     →  La suite à venir, au fil des jours ....

 

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Webographie :

Emmanuel et Brigitte Macron au théâtre pour inciter les Français à sortir malgré le coronavirus. bfmtv.com. 7 mars 2020. Disponible à l’adresse : https://people.bfmtv.com/actualite-people/emmanuel-et-brigitte-macron-au-theatre-pour-inciter-les-francais-a-sortir-malgre-le-coronavirus-1870852.html

BLUM,Guillaume. Réflzexion sur le débat autour de l'hydroxychloroquine. Blog Guillaume Blum. Mars 2020. Disponible à l'adresse : https://guillaumeblum.ca/reflexions-sur-le-debat-autour-de-lhydroxychloroquine-1/

BONCOURT, Thibaut. Le Covid-19 révèle une crise de l’institution scientifique. The Conversation. 31 mars 2020. Disponible à l’adresse : https://theconversation.com/le-covid-19-revele-une-crise-de-linstitution-scientifique-135074

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