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Néolibéralisme
De l'idéologie néolibérale à la pratique du gouvernement

  

Le libéralisme est une doctrine comportant à la fois des aspects philosophiques, politiques, économiques et sociaux, dont John Locke (1632-1704) fut l’un des premiers représentants. Cette doctrine attribue à l’individu des droits inaliénables, comme la propriété et la liberté, et en fait le centre des relations sociales. Nous allons nous intéresser dans cet article à son évolution vers le néolibéralisme, que nous considérerons comme un fait de société global.

 
JUIGNET Patrick
 
Pour citer cet article :
 
JUIGNET, Patrick. Néolibéralisme - De l'idéologie néolibérale à la pratique du gouvernement. In : Philosophie, science et société [en ligne]. 2020. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/philosophie-et-societe/ideologie-croyance-societe/151-ideologie-neoliberale

 

Plan de l'article :


  1. Une idée du libéralisme
  2. L'apparition du néolibéralisme
  3. La doctrine néolibérale
  4. Les effets sociopolitiques
  5. Les effets sur l'économie politique
  6. La déstabilisation des repères
  7. Un progressisme ambiguë

 

Texte intégral :

1. Une idée du libéralisme

Né vers le milieu du XVIIe siècle, le libéralisme est une tentative pour sortir du despotisme et de l’emprise de la religion dont les élites ont vu les effets désastreux : arbitraire, guerres de religion, limitation du développement économique. Le libéralisme veut imposer des limites à l’emprise de l’État, des Églises et de la tradition afin de protéger l’individu. Cette nouvelle philosophie met en avant la liberté individuelle et son corollaire, la neutralité du pouvoir politique. L’état ne doit pas imposer de religion, d’esthétique, de croyance, de mœurs particulières.

Selon Michaël Biziou (Le concept de système dans la tradition anglo-écossaise des sentiments moraux, Lille, A.N.R.T., 2000.), les philosophes anglo-écossais du XVIIIe siècle, comme Lord Shaftesbury, Francis Hutcheson, David Hume et Adam Smith ont développé "une philosophie morale et politique fondée sur les sentiments (bienveillance, amitié, sympathie, etc.) plutôt que sur la raison". Le débat opposant les partisans de la finalité (Shaftesbury et Hutcheson) aux penseurs non finalistes (Hume et Smith) aurait aboutit au libéralisme économique d'Adam Smith.

Sur le plan politique, le libéralisme n’est ni démocratique ni despotique, ce qui, par défaut, laisse le pouvoir à l'élite bourgeoise. Cette doctrine conduit à défendre une société sécularisée dans laquelle chacun pourrait vivre selon ses principes, sous réserve de ne pas nuire à autrui (la liberté d’entreprendre et le libre-échange sont l’application de ce principe général à la sphère économique).

La doctrine libérale s’est poursuivie et développée aux siècles suivants et a conduit à défendre une société laïque et pluraliste. Elle a permis une organisation sociale qui a pu fonctionner, car elle s’appuyait sur un certain nombre de valeurs et de traditions préexistantes qui n’étaient pas remises en cause (sur des « gisements culturels », a suggéré Cornelius Castoriadis). C’est un acquis politique essentiel qui a permis en occident la pacification sociale, la liberté individuelle et le développement économique.

L'Enquête sur la richesse des nations (1776) d'Adam Smith constitue la référence de ce courant de pensée. Contrairement aux idées reçues, Adam Smith n'est pas partisan du laisser-faire dans le domaine socio-économique. Il soutient que l'État doit se soucier du bien public, que l'économie ne saurait fonctionner sans vertu et que le marché produit des effets pervers qu'il faut corriger. Le libéralisme économique de Smith est associé à un idéal moral et politique. On peut parler d'un système philosophique.

Libéralisme et démocratie sont devenus au XIXe siècle une référence pour l'organisation politique occidentale.

2. L'apparition du néolibéralisme

De nos jours, le libéralisme a pris une forme différente que l’on peut nommer néolibéralisme.

À l’issue de la guerre, Friedrich Hayek réunit une poignée de personnalités libérales dans la "Société du Mont-Pèlerin", du nom du village suisse qui accueillit en 1947 son congrès inaugural. Cette association, qui persiste de nos jours, a eu pour objectif premier la rénovation intellectuelle du libéralisme en vue de la reconquête du pouvoir politique.

La doctrine néolibérale prône une réduction du rôle de l’État et le développement du marché dans tous les domaines. Sur le plan socioculturel, c’est une idéologie individualiste et hédoniste qui vise l’augmentation des droits individuels. Elle valorise l’intérêt égoïste au détriment du devoir collectif et des valeurs communes. C'est une idéologie qui accentue certains traits du libéralisme et en gomme d'autres. Le terme néolibéral permet de la différencier de la doctrine libérale classique qui restait assise sur des valeurs traditionnelles.

Parmi les promoteurs les plus connus du néolibéralisme, on trouve Milton Friedman et Friedrich Hayek. Ces auteurs n’adhèrent pas au projet de société des libéraux classiques et s'opposent à la vision pondérée de Keynes. Ils suggèrent d'élargir la liberté de l’individu et des entreprises tout en diminuant l’action collective et les règles communes. Ils tendent à refuser presque tout rôle à l’autorité publique, non seulement dans l’économie proprement dite, mais encore dans l’éducation, la santé et même dans les infrastructures collectives. Ces auteurs s’opposent à tous ceux qui élaborent des « projets de société » à partir de constructions intellectuelles qu'ils jugent irréalistes.

« La responsabilité sociale de l’entreprise est d’augmenter ses profits » (Milton Friedman, The New York Times Magazine, 13 septembre 1970).

Selon les néolibéraux, on ne peut modeler la société conformément à un idéal, car nul ne peut l'appréhender dans sa complexité, notamment pas les gouvernants. Leurs thèses ont trouvé un écho à partir des années 1970.

Les facteurs de propagation de cette idéologie sont divers :

Certains la véhiculent directement, ce sont des universitaires, des journalistes, et des hommes et femmes politiques, etc. Depuis les années 1970, les industriels et financiers n'ont cessé d'acquérir des journaux, des chaînes de télévision dans le but de propager leurs idées. Des chefs d'états comme Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont revendiqué ouvertement le néolibéralisme et l'ont mis en œuvre sur le plan économique et social.

Certains philosophes ont participé indirectement au développement de l’idéologie néolibérale en promouvant un scepticisme post-moderne sur les valeurs universelles et humanistes qui lui a laissé le champ libre. Citons la déconstruction, l'antihumanisme, la relativisation des thèses morales, le doute sur la vérité et la science qui caractérisent ce que l'on a appelé la postmodernité. Le relativisme généralisé favorise l'idéologie néolibérale, car il disqualifie les valeurs qui pourraient la limiter.

Le vide, que Jean-François Lyotard a nommé « la condition post-moderne » au tournant des années 1980, est aussi un facteur favorisant. Les grands récits fondés sur un haut niveau d’universalité, comme la dialectique de l’esprit, l’émancipation de l’humanité ou la lutte des classes sont tombés en désuétude. Pour J.-F. Lyotard, ces grands récits n’ont plus cours et chacun se retrouve pris dans de multiples nœuds de communication tissés par de petites histoires. La voie est alors libre pour que l'idéologie néolibérale se propage.

3. La doctrine néolibérale

La doctrine a pour origine des économistes, Milton Friedman, Friedrich Hayek, Kenneth Arrow, Gérard Debreu, Garry Beker.

Les travaux de Serge Audier (Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, 2012.) montrent que de nombreux néo-libéraux du Colloque Lippmann et de la Société du Mont Pélerin voulaient refondre le libéralisme en évitant le double écueil d'un libéralisme paupérisant et d'un dirigisme nuisible aux libertés individuelles. Différents auteurs associés au néo-libéralisme, tels Rougier, Lippmann, Hayek, Aron et Friedman, ont des philosophies opposées sur certains points. Le libéralisme radical de certains, comme celui de Hayek, récusant toute pertinence à l'intervention de l'État dans l'économie, contraste avec les prises de position interventionnistes d'autres auteurs, comme Lippmann. La radicalité libérale anti-interventionniste est finalement l'apanage de peu de figures du colloque Lippmann et de la Société du Mont Pélerin.

Pierre Bourdieu décrit le mécanisme de formation de l’idéologie néolibérale sous forme d’une chaîne d’autorité qui part d’économistes mathématiciens prestigieux (caution sacrée et inaugurale), puis descend vers les banquiers, directeurs, comptables, journalistes, etc. (Bourdieu P., Anthropologie économique p. 145). Ce discours tout puissant prétend régir non seulement l’économie, mais aussi la société. (Bourdieu P., Sociologie générale, p. 608).

L'idéologie néolibérale dépasse largement ce que ces théoriciens ont pu dire. Elle s'est étendue, transformée, elle imprègne la pensée commune et diffuse dans le corps social. De manière frontale, la doctrine néolibérale affirme la suprématie de l’économie et du marché sur les valeurs humaines. Compétitivité, rentabilité sont les maîtres-mots du discours actuel. Il faut aller vite, « travailler plus pour gagner plus », être un « gagnant ». On suppose, pour éviter de s'en occuper, que les inégalités sociales sont naturelles, conséquence darwinienne de la liberté individuelle.

Le néolibéralisme instaure et valorise l’individualisme, la compétition et méprise l’action collective et l’autorité publique, puisqu’elles servent à instaurer des règles contraires à la liberté. L’économie n’a nul besoin de règles, car elle s’autorégule. Les interventions humaines sont inefficaces. Non seulement elles n’entraînent pas les effets voulus, mais elles ont des effets pervers néfastes. L’intérêt particulier produit le bien général, et la somme des égoïsmes, le bien commun. Le rôle de l'État est d'instaurer la concurrence.

Les valeurs morales assez spontanées communément partagées (entraide, réciprocité, justice) sont déconsidérées en faveur de l’égoïsme, de l'individualisme, de la compétition, de la liberté individuelle. L’idéologie néolibérale sape les valeurs traditionnelles au nom de l'utilitarisme.

Cette idéologie impose dans la vie individuelle et collective la rentabilité, la compétition, la nouveauté perpétuelle. Courir, s’agiter, faire à la hâte, travailler sans but, réagir sans distance, répondre aux sollicitations incessantes, gagner toujours plus d'argent, capitaliser, consommer un maximum, peu importe si les individus sont incultes, errants, sans racine, sans histoire, pourvu qu'il soient des agents de la machine productive. L’humanisme régresse dans nos sociétés guidées par la marchandisation généralisée et le profit posés comme valeurs suprêmes.

Il apparaît, de manière assez évidente, que la déconstruction culturelle produite par l’idéologie néolibérale laisse les individus isolés et démunis devant le système dans lequel ils sont pris. Il est de l'intérêt d'une économie de marché exacerbée de défaire les liens des communautés humaines. Cette désagrégation permet un libre jeu du marché du travail qui était faussé par les solidarités et les résistances culturelles. Des individus isolés, sans identité, sans repère, expatriés, mis en concurrence les uns avec les autres sont totalement impuissants face à l’oligarchie politico-économique et aux systèmes hiérarchisés des entreprises.

4. Les effets sociopolitiques

Cette idéologie, déclinée sous diverses formes, est mise en œuvre au niveau politique dans tous les états occidentaux sans exception. Le néolibéralisme prône officiellement le dépérissement de l'État. En vérité, ce n'est pas ce qui se produit ; ce qui est visé, c'est l'État social et régulateur. L'État joue un grand rôle dans l'application politique de la doctrine. Il ne se contente pas de garantir les droits individuels, il intervient activement pour imposer la néo-libéralisation. L’État n’est pas neutre, il pousse vers la dérégulation, accentue la compétition, ce qui provoque des tensions sociales.

L’État œuvre directement et activement en faveur de l’ordre concurrentiel et de l’efficacité des marchés en employant pour cela « une armature juridique soigneusement conçue » (Von Hayek F., La route de la servitude, p. 33). Valéry Giscard d'Estaing, Ronald Reagan, Margaret Thatcher ont mené des politiques explicitement néolibérales. En Allemagne, il a pris la forme de « l'ordo-libéralisme » et, en France, il s'est avancé masqué derrière François Hollande et sa mise en œuvre se poursuit avec Emmanuel Macron. Par le biais de l'action étatique, le néolibéralisme est devenu réalité, il a opéré une transformation effective des sociétés occidentales.

Pour Pierre Dardot et Christian Laval, le néolibéralisme se caractérise par la manière de gouverner. Le néolibéralisme structure non seulement « l'économie », mais l'ensemble des activités sociales au point de constituer :

« une certaine norme de vie dans les sociétés occidentales (...). Cette norme enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition généralisée, (...) [et] transforme jusqu'à l'individu, appelé désormais à se concevoir comme une entreprise » (La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, p. 5).

Le néolibéralisme transforme les institutions et les champs sociaux pour les plier à la norme de la concurrence et de la performance. Cette transformation est perceptible dans l’emprise croissante des techniques de management dans les entreprises, les administrations, les hôpitaux, les écoles ou les universités.

Pour ces auteurs, le néolibéralisme est un « fait social total » issu de la volonté d'imposer la concurrence comme modèle universel de comportement par « une action continue, omniprésente et multiforme des États » (p. 10). Loin de disparaître, l’État est un acteur irremplaçable de la co-production des normes de compétitivité avec les grandes multinationales et les institutions internationales.

« Le néolibéralisme est d’abord et avant tout un système de normes introduit à l’initiative de l’État dans les rapports sociaux et dans ses propres rouages ». (Dardot P., Laval C., Au comble de la confusion entre « libéralisme » et « ultralibéralisme », La Croix, 11 avril 2014).

L'État néolibéral est lui-même transformé en « une sorte de "grande entreprise" entièrement pliée au principe général de compétition (...) [pratiquant] un gouvernement de type entrepreneurial » (La nouvelle raison du monde, p. 11).

Cete idéologie diffuse jusque dans la recherche et l'enseignement. Par exemple, la Loi de Programmation Pluraiannuelle de la recherche de 2020 veut imposer à l’Université «le déploiement d’une […] culture du management et de l’évaluation» et une évaluation sur des critères de productivité. Or il n'est pas sûr que ce soit adapté et en tous les cas c'est une culture réprouvée par ce milieu.

Michel Foucault, dans son Cours au collège de France (1978-1979), insiste sur la nouvelle manière néolibérale de gouverner, qu’il nomme la « gouvernementalité ». Il s’agit d’abord de façonner le milieu social par la mise en place du marché et de la compétition. Les individus se comportent selon leurs intérêts dans ce milieu et la normativité se crée d’elle-même, pas besoin de l’imposer ! Il y a une économie importante de moyen (coercitif, idéologique, normatif), il suffit de laisser faire. C’est le jeu de la réalité, plus que l’influence idéologique, qui agit sur les conduites des individus.

Pour Tzvetan Todorov, l’idéologie ultralibérale jouit aujourd’hui d’une grande popularité et, grâce aux réseaux établis par ses partisans, est d’une redoutable efficacité.

« Cette idéologie, qui finit par s’opposer au libéralisme classique, présente toute entrave à la libre entreprise comme un pas vers le goulag. Les êtres humains sont réduits à leurs besoins économiques et considérés comme des individus autosuffisants. L’idée même d’un bien commun, voire de société, est traitée comme une fiction néfaste. Le combat ultralibéral est mené au nom de la liberté..... La liberté est certes une belle valeur, mais quand c’est celle des détenteurs du pouvoir, elle devient source d’oppression. La liberté du renard dans le poulailler signifie la mort des poules » (Interview. Les Inrocks. 2017).

Les conséquences selon Pierre Boudieu sont massives. On assiste à une transformation complète de la société, un « changement de civilisation ». Tous les champs sociaux sont affectés par la vision économiste, il leur est imposé d’être des acteurs économiques. Le champ du pouvoir, qui infiltre tous les autres champs, impose une démarche économiste généralisée.

Selon Wendy Brown le néolibéralisme est une révolution anthropologique globale qui s'instaure subrepticement. Il « reconfigure tous les aspects de l’existence en termes économiques » (Le néolibéralisme, une révolution furtive, p. 17). L’État impose la concurrence dans toutes les sphères sociales, et ce d’autant plus que « les principes économiques deviennent le modèle de la conduite de l’État » (Ibid, p. 65).

« À travers des classements et des notations dans toutes les activités […] le but constant et omniprésent du capital humain, qu’il s’agisse d’étudier, de faire un stage, de travailler, de prévoir sa retraite ou de s’inventer une nouvelle vie, est d’entrepreneurialiser ses projets, d’accroître sa valeur et d’améliorer sa notation et son classement » (Ibid, p. 36-39). « La vie publique est réduite à la résolution de problèmes et à la mise en application de programmes – conception qui met entre parenthèses ou élimine la politique, le conflit et la délibération concernant les valeurs et les fins communes » (p. 134-135).

Le néolibéralisme s’impose par dissémination sociale, comme un soft power, à l’aide d’incitations et de contraintes pseudo rationnelles plutôt qu’avec des directives ou des commandements. La citoyenneté se perd comme souci du bien public et le citoyen est réduit à un homo œconomicus. Wendy Brown, Défaire le dèmos. Le néolibéralisme, une révolution furtive, Paris, Éditions Amsterdam (tr. fr. Jérôme Vidal).

5. Les effets sur l'économie politique

Il persiste, dans le néolibéralisme, une prégnance du modèle néo-classique de l’équilibre général de Léon Walras. Le néolibéralisme influe fortement sur la direction des politiques publiques, car il est le dogme de la formation des élites dirigeantes qui croient en la concurrence généralisée et l’universalisation du modèle entrepreneurial. Ces principes sont ceux des politiques suivies en Europe, dont celle de l’actuel président de la République française Emmanuel Macron (2018).

Du point de vue économique, la financiarisation, la libéralisation des marchés de capitaux, le renforcement des politiques de concurrence (y compris la privatisation des entreprises publiques), l’ouverture au commerce international et aux investissements directs étrangers et l’adoption de politiques macroéconomiques non-accommodantes, avec des banques centrales indépendantes, dont la mission est de lutter contre l’inflation, forme un ensemble de mesures qualifiées de néolibérale.

Il y a des variations selon les pays. La doctrine allemande est stricte. On la nomme « ordolibéralisme ». Elle est attachée à l’indépendance de la Banque centrale tout comme n’importe quelle autre variante du monétarisme, mais elle vise la stabilité des prix dans le cadre d’une doctrine purement anti-inflationniste et rejette toute forme d’intervention monétaire dans les affaires économiques. Cette idée de séparer monnaie et économie est spécifique.

Sur le plan économique, le néolibéralisme accentue-t-il les inégalités ? La prospérité de la minorité dominante se réalise au détriment de celles des autres. L'État, un acteur important de la mise en œuvre du néolibéralisme. C'est lui qui instaure le marché et la concurrence généralisée, même là où elle n'a pas lieu d'exister (au vu de valeurs humanistes traditionnelles). Mais il peut aussi corriger les inégalités par l'impot et la redistribution, ça dépend de l'orientation politique des élus et de la culture du pays. En France, malgré la doctrine néolibérale, l'État reste efficace pour la redistribution et les inégalités ne s'accentuent pas. Ce n'est pas le cas aux USA. 

On peut citer, pour illustrer le propos, un passage du discours de David Simon sur les USA (créateur de la série télévisuelle The Wire) prononcé à Sydney le 2 novembre 2013. Il en note les effets sur la société américaine, peu redistributrice et qui s'accomode des inégalités.

"Nous avons plongé dans l’avidité, il n’y a pas d’autre mot. Ce n’est que de l’avidité. ... On observe une réduction du revenu familial, on constate un abandon des services publics basiques comme l’éducation, une éducation publique qui fonctionne correctement, j’entends. [...] Nous sommes devenus différents de l’idée que nous avions du rêve américain, tout cela à cause de notre incapacité à partager, à envisager ne serait-ce qu’une impulsion sociale."

Selon Pierre Dardot et Christian Laval dans Généalogie de la morale néolibérale, le néolibéralisme n'est pas une simple « religion du marché », elle impose une action publique et en particulier la mise en concurrence forcée des économies. Elle l'institue là où elle n’existait pas (exemple de 2018 en France avec la SNCF). La concurrence doit prévaloir sur toute autre considération.

Pour justifier ce principe concurrentiel, on prétend qu'il serait source de prospérité pour tous. « Plus l’économie est libre, plus elle est sociale, et plus le profit est grand pour l’économie nationale », écrivait ainsi Ludwig Erhard, le « père du miracle économique allemand ». Ce qui d'évidence est faux, car les inégalités augmentent avec les politiques néolibérales, alors qu'elles s'étaient résorbées avec les politiques keynésiennes d'après-guerre. Par contre, il est vrai que certaines économies nationales sont prospères.

Le déficit éthique du néolibéralisme et l'hyperconsumérisme sont dénoncés par Michel Camdessus, ancien Directeur Général du FMI et Gouverneur honoraire de la Banque de France qu'on ne peut soupçonner de gauchisme. Il ramène la crise financière de 2008 à l'impact de la révolution idéologique néolibérale des années 1970-80. Il considère la crise financière de 2008 comme une crise morale.

« L'hérésie néolibérale a cherché à maximiser l'efficacité de la finance en se défaisant de toutes les contraintes publiques et de toute règle morale... Comme si à la porte des salles de marché, de conseil d'administration ou conseil de direction, il y avait un petit panneau : session en cours, conscience au vestiaire ».

Placer l'éthique au centre des décisions serait un moyen de reconstruire le système financier plus sainement (La crise financière ou l'hérésie néolibérale du capitalisme. In : Conférence HEC). Mais l'idéologie néolibérale exclut de la conduite des affaires la considération du bien commun et la justice sociale.

6. La déstabilisation des repères

L'idéologie néolibérale défait les repères moraux traditionnels dans toutes les cultures du monde. La volonté de créer au XIXe siècle un grand marché a provoqué la transformation de tout bien (objets, terres, travail, monnaie, services) en marchandise. Cette transformation a commencé au XXe siècle, dans les années 1930. Elle se poursuit et s’accélère de nos jours.

Jean-Claude Michéa nous rappelle que la civilisation où domine l’économie marchande impose à chacun un mode de vie bien particulier consistant à vendre quelque chose, en général lui-même (son temps, son travail). L’individu libéral occidental s’est libéré des liens traditionnels qui structurent les sociétés depuis que l’homme existe. Pour le néolibéralisme triomphant, la vie sociale doit s’organiser en dehors de tout jugement de valeur, selon les lois du marché libre, concurrentiel, qui règle l’économie des biens, et selon un droit abstrait qui régit les rapports entre les personnes.

Une partie de la population lutte pour conserver sa culture et ne pas être le rouage de la machine économique, mais la majorité s’y plie selon un principe d'adaptation à la réalité. Au fil du temps, il paraît normal d'être un travailleur mobile, flexible, dévoué à la machine productive. Une armée de gestionnaires-manageurs-administrateurs est formée pour gérer efficacement ces travailleurs flexibles selon une nouvelle organisation du travail et selon une technicité visant la rentabilité maximale.

Pour Dany-Robert Dufour, le néolibéralisme est une pensée totalitaire qui ne concerne pas seulement l’économie, mais l’ensemble des conduites sociales humaines. Cette doctrine prétend libérer l’égoïsme et l’avidité qui, de l’Antiquité jusqu’à la philosophie des Lumières allemande, avaient toujours été vus comme des dangers pour la société et avaient été contenus par la morale. L’idéologie néolibérale pousse à toujours plus de compétition, de performance pour plus d’argent, afin de participer à l’idéal de la grande addiction consumériste. Cette forme occidentale du néolibéralisme tente de dissoudre les repères et interdits culturels.

La société de marché se différencie des formes sociales précédentes. Il y règne une norme selon laquelle il serait possible de tout vendre et tout acheter sans limite. Il s’ensuit un déclin des valeurs morales qui désignent des biens comme non échangeables (certains services, certains objets ne peuvent être ni vendus ni échangés) et une attaque des institutions qui, traditionnellement, assurent la redistribution des richesses ou leur partage. Michel Camdessus parle d'une carence éthique qui a permis à une Ubris collective de se développer, aux pulsions humaines d'accaparement et d’égoïsme de se déchaîner (Ibid).

Le néolibéralisme a une relation probable avec l'idéologie post-moderne, la libéralisation des mœurs et la dissolution partielle du lien social. L’idéologie post-moderne sape un certain nombre de principes des communautés traditionnelles comme la civilité, les principes d’honnêteté et de réciprocité, la différence homme/femme. Il les remplace par l’égoïsme, l’utilitarisme, la cupidité, la réussite individuelle, la sexualité sans norme. En multipliant les droits individuels, en déclarant égales les mœurs les plus contradictoires, la société perd ses repères.

Prenons l'exemple du mariage dit "pour tous". Vouloir un mariage identique au mariage traditionnel dans des conditions de genre complètement différentes est curieux et même paradoxal. La fonction sociale du mariage est d’organiser un système de parenté. Le mariage pour tous (homosexuels, trans-sexuels, trans-genres, etc.) fait surgir toute une série de problèmes évidents pour la descendance, sur un plan symbolique (quel père, quelle mère ?) et sur un plan biologique (procréation assistée, « mères porteuses », adoption). Cette revendication d’un « mariage pour tous » a pour effet de déstabiliser la parenté.

On passe de l'égalité des droits au brouillage des rôles et des genres, ce qui déstabilise les repères utiles à la construction de l'identité de chacun et au fonctionnement familial. L'effacement dans nos sociétés du rôle paternel, que ce soit dans la famille ou dans la sphère éducative, provoque un mal-être des jeunes et des conduites provocatrices de recherche de limites. L'absence de représentation du rôle paternel par des personnes masculines provoque pour le garçon une absence de modèle identificatoire valable. Il manque un représentant de l'autorité et un intermédiaire vis-à-vis des lois sociales.

7. Un progressisme ambiguë

La transformation néolibérale de la société a eu des effets heureux, mais aussi des effets pervers importants. Elle a augmenté les libertés, mais en desserrant les liens communautaires et les solidarités, elle a parcellisé la société, transformant les individus en travailleurs-consommateurs compétitifs au service de l'économie concurrentielle mondialisée et de l’oligarchie qui la contrôle. C'est une idéologie et un mode de vie adaptés au capitalisme concurrentiel et à la rivalité entre États.

Les villes monde prennent le dessus. Torben Iversen écrit : 

« les entreprises avancées dont l’activité repose sur le savoir, souvent des multinationales ou des filiales de multinationales, sont de plus en plus immobiles parce qu’elles sont liées à des regroupements ou clusters de compétences dans les villes qui ont réussi, et que leur valeur ajoutée trouve sa source dans une main-d’œuvre très qualifiée et largement immobile ... le savoir est ancré géographiquement – dans les pays, les régions, les métropoles et les villes avancées –, généralement dans des regroupements ou clusters de travailleurs, d’ingénieurs, de chercheurs qualifiés et de professionnels.  » (Réinventer le capitalisme La transition vers l’économie du savoir. In : La vie des idées. juin 2O20)

Étendre l'échange marchand est un bienfait notoire. Ainsi, tout le monde peut acheter et vendre ce qu'il veut, accédant ainsi à une infinité de biens et services. Le "doux commerce" remplace l'appropriation violente et la guerre. Mais, tout acheter et tout vendre (la santé, la folie, la vieillesse, la mort, le corps, la sexualité), c'est nier le respect dû à la personne humaine. Si tout est à vendre, s'il faut constamment vivre en compétition, il n'y plus rien qui doive être traité avec respect et dignité. Ceci amène une déstabilisation personnelle et sociétale eu égard aux valeurs utiles pour une vie décente.

Il y a eu, en Occident, un gain effectif en liberté, mais, par ses excès, le néolibéralisme déstabilise les institutions traditionnelles. La finalité apparaît lorsqu'on envisage l'enjeu économique. Un certain nombre de règles de la sociabilité traditionnelle contreviennent à l’extension du commerce, à la recherche du profit et à la concurrence exacerbée. Le respect de la personne, la gratuité de certains services, le caractère "sacré" de certains domaines les excluaient de la marchandisation. L'idéologie néolibérale s'attaque à ces limites.

L'affaire est subtile à comprendre et d'ailleurs souvent incomprise. Certaines réformes sociétales représentent un véritable progrès pour la compréhension et l'acceptation des autres et l'augmentation des libertés, mais leurs excès déstabilisent le lien social de base. Ce qui est encore plus trompeur, c'est que la résistance à cette déstabilisation se fait au nom de principes réactionnaires (sociaux ou religieux) prônant un ordre social rigide et étouffant. Il n'est donc pas facile de s'y retrouver.

Conclusion

Le bilan est difficile à faire car la vague néolibérale s'est produite en même temps que la mutation des économies occidentales qui ont perdu leur activités minières et leur industrie lourde. Elle a favorisé une libéralisation des mœurs et simultanément une montée des populismes et des religions, alors même que les repères traditionnels étaient déstabilisés. 

En Occident les libertés politiques ont été conservées, ce qui n’est pas un mince avantage, comparé aux régimes autoritaires, voire dictatoriaux, qui fleurissent autour de nous. Ensuite, ce système a permis la poursuite de la prospérité économique, ce qui n’est pas non plus négligeable quand on voit la pauvreté du reste du monde et la dépendance politique des pays appauvris.

 

Bibliographie :

Audier S., Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, 2012.

Biziou M., Le concept de système dans la tradition anglo-écossaise des sentiments moraux, Lille, A.N.R.T., 2000.

Bourdieu P., Sociologie générale Cours au Collège de France (1981-1982), Paris, Seuil, 2015.

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Brown W., Défaire le dèmos. Le néolibéralisme, une révolution furtive, Paris, Éditions Amsterdam, 2019.

Dardot P., Laval C., La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

Dardot P., Laval C., Au comble de la confusion entre « libéralisme » et « ultralibéralisme », La Croix, 11 avril 2014.

Dufour D.-R., L'individu qui vient après le libéralisme, Paris, Denoël, 2011.

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Webographie :

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SALLES DJELIC, Marie-Laure. Comment ont été fabriquées les idées néo-libérales. In : Xerfi canal [en ligne]. 2016. Disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=VzxblHm7Orc.

TODOROV, Tzvetan. Interview. In : Les Inrocks [en ligne]. 2017. Disponible à l'adresse : http://www.lesinrocks.com/2017/02/07/actualite/disparition-dun-humaniste-tzvetan-todorov-11910987/.

 

 


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