Diamond Jared et l'effondrement des sociétés

 

Pourquoi la richesse et la puissance sont-elles distribuées inégalitairement selon les sociétés ? Pourquoi certaines sociétés se sont-elles effondrées ? Quel est l'avenir de l'humanité à long terme ? Voila trois thèmes du travail de Diamond Jared Mason, thèmes plus que jamais d'actualité.

 

Pour citer cet article :

Beurgaud, Adeline. Diamond Jared et l'effondrement des sociétés. Philosophie, science et société. 2018. https://philosciences.com/effondrement-societe.

 

Plan :


  1. La puissance inégalitaire des sociétés
  2. Pourquoi certaines sociétés se sont-elles effondrées ?
  3. Survie ou disparition des sociétés humaines
  4. Survie ou disparition de la société mondiale
  5. Conclusion : une approche multifactorielle

 

Texte intégral :

1. La puissance inégalitaire des sociétés

« Pourquoi la richesse et la puissance sont-elles distribuées ainsi et pas autrement ? » est la question centrale du livre : De l'inégalité parmi les sociétés. Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire.

L'auteur passe en revue les différents facteurs et les chaînes de causalités qui ont aboutit à ce que certains peuples aient pu conquérir des territoires et absorber d'autres peuples et non le contraire. « L'histoire a suivi des cours différents pour les différents peuples en raison des différences de milieux, non pas de différences biologiques entre ces peuples. » Il s'appuie dans sa démonstration aussi bien sur l'archéologie, la biologie moléculaire, l'épidémiologie, la génétique, la linguistique, l'histoire des technologies.

"On ne peut s'imaginer pourquoi ce ne sont pas les Indiens d'Amérique du Nord qui ont conquis l'Europe avec des caravelles portant mousquets et canons ou pourquoi les Aborigènes australiens n'ont pas dominé l'Asie sans comparer les richesses agricoles de ces régions, les animaux qui y vivent, la lenteur avec laquelle s'est implantée l'agriculture, puis la pensée technicienne et la gestion des ressources."

Du berceau de l'humanité en Afrique il y a environ 7 millions d'années avant J.-C., les hommes ont ensuite migré en Asie dès 1 million d'années avant J.-C., Europe dès 500 000 avant J.-C., Océanie dès 40 000 avant J.-C. et enfin Amérique via le détroit de Béring lorsque celui-ci était au plus bas il y a 20 000 ans.

Dans l'expansion des humains à travers le monde, les barrières géographiques et climatiques ont eu un impact majeur sur la propagation des populations, leurs cultures (végétaux, bétail) et sur les inventions : rapide de par le continent Eurasien dont l'axe est orienté latitudinalement présentant une géographie favorable aux déplacements humains et un climat plutôt homogène ; et de façon bien plus lente et complexe sur les continents Africain et Américain, continents coupés par des déserts, l'isthme de Panama entre les deux Amériques et des climats très hétérogènes pour lesquels l'adaptation des hommes a demandé bien plus de temps, ralentissant conséquemment grandement leur progression.

Sur ces différentes terres, les hommes y ont trouvé des sols plus ou moins riches, plus ou moins adaptés à la domestication des espèces, car toutes ne le sont pas. C'est par essais multiples et sélections répétées des espèces propices que les cultures intensives ont pu émerger indépendamment en différents points de la planète (Croissant fertile, Afrique de l'Ouest, Chine, Est des États-Unis, Mésoamérique, Andes et peut-être aussi au Sahel, en Éthiopie, Nouvelle-Guinée et Amazonie).

« A l'état sauvage, les pois mutants mouraient enfermés dans leur gousse, tandis que seuls transmettaient leurs gènes les pois qui éclataient. Mais, inversement, les seuls pois susceptibles d'être récoltés étaient ceux qui n'éclataient pas et restaient donc sur le plant. C'est pourquoi, du jour où les hommes ont commencé à rapporter des pois sauvages chez eux pour les manger, il y a eu sélection immédiate de ce gène mutant. Le même processus s'est produit pour les lentilles, le lin et le pavot. »

En ce qui concerne la domestication animale, les différents continents sont dotés bien différemment. Parmi les candidats (« Un "candidat" est une espèce de mammifère sauvage terrestre, herbivore ou omnivore, pesant en moyenne plus de 45 kilos. »), bien peu finalement sont adaptés à la vie en troupeau, suffisamment rentables à nourrir, dociles, etc. Jared Diamond a recensé le nombre de candidats et le nombre d'espèces qui ont été domestiqués par continent :

   Eurasie

 Afrique

 sub-saharienne
 Amériques  Australie
Candidats 72 51 24 1
Espèces domestiquées 13 0 1 0
Pourcentage de candidats
domestiqués
18 0 4 0

 

 

 

 

 

 


Des tentatives récentes d'espèces non domestiquées se sont de nouveau révélées des échecs, ces espèces n'étant définitivement pas domesticables, tout au mieux apprivoisables.

Ce mode de vie sédentaire et de cultures s'est propagé aux peuples voisins par copie, transmission ou bien encore invasions, massacres. Mais, encore une fois, bien plus facilement et rapidement en Eurasie du fait de son axe latitudinal ne nécessitant pas adaptations ou n'opposant pas incompatibilité totale.

« Les localités situées le long de cet axe, à la même latitude, ont des journées d’une longueur égale et partagent les mêmes variations saisonnières. À un moindre degré, elles ont aussi tendance à partager des maladies semblables, des régimes de températures et de précipitations analogues, et des habitants et des biomes (types de végétation) identiques. »

Certaines populations sont restées des chasseurs-cueilleurs soit par abondance de nourriture fournie par la nature ou bien encore par défaut d'espèces domesticables ou de terrains propices, alors que d'autres se sont sédentarisées (et parfois sont redevenues chasseurs-cueilleurs dans les cas où ce mode de vie s'est avéré moins contraignant). La possibilité de stocker les excédents alimentaires a permis l'accroissement des populations : possibilité de nourrir plus de personnes, mais aussi possibilité aux femmes d'avoir des enfants plus rapprochés n'ayant pas à les transporter chaque jour jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment grands.

Les populations denses, la proximité avec les nombreux animaux a également provoqué l'apparition de germes et de maladies épidémiques, décimant les populations dans un premier temps, mais sélectionnant les individus résistants et immunisés. Cela a été par la suite un atout involontaire de décimation et domination sur d'autres peuples plus « primitifs » vulnérables n'ayant jamais été exposés à ces germes.

« Dans d'innombrables cas, les blancs sont arrivés pour voir les destructions opérées par les germes. En 1837, par exemple, la tribu indienne des Mandan, dotée de l'une des cultures les plus raffinées de nos Grandes Plaines, contracta la variole à partir d'un vapeur qui remontait le Mississippi depuis Saint Louis. En quelques semaines, un village était tombé de 2000 à moins de 40 habitants. »

L'augmentation en taille des tribus qui se sont sédentarisées a provoqué le passage à une organisation en chefferies, puis États stratifiés, ce qui implique et impose un changement sociétal majeur. « Pour ce qui est de la taille de la population, les chefferies étaient nettement plus importantes que les tribus : de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers d'habitants. Ce fait créait de sérieux risques de conflits internes parce que, pour tout habitant de la chefferie, l'immense majorité des autres ne lui étaient ni apparentés par le sang ou par alliance ni connus de nom. Avec l'essor des chefferies, les gens durent apprendre, pour la première fois de l'histoire, à rencontrer régulièrement des inconnus sans chercher à les tuer. »

Ces nouvelles organisations, l'abondance et le stockage alimentaires ont permis de libérer des individus de la quête de nourriture, ce qui a rendu possible les innovations technologiques (notamment armes et bateaux adaptés à la haute mer), l'apparition de l'écriture dans un but tout d'abord comptable, avantages indéniables sur les populations non pourvues de tels atouts.

« Les populations du Croissant fertile ont domestiqué les plantes locales beaucoup plus tôt. Elles ont domestiqué beaucoup plus d’espèces, des espèces beaucoup plus productives ou précieuses et une gamme nettement plus large de types de cultures ; elles sont passées plus rapidement à une production alimentaire intensive et à une forte densité démographique ; et, en conséquence, elles sont entrées dans le monde moderne avec une technologie plus avancée, une organisation politique plus complexe et plus de maladies épidémiques à transmettre. »

« Bref, la colonisation de l'Afrique par l'Europe ne s'explique en rien par des différences entre les Européens et les Africains eux-mêmes, ainsi que le prétendent les racistes blancs. Elles a plutôt été le fait d'accidents de la géographie et de la biogéographie - en particulier de la superficie, des axes, et des suites de plantes et d'animaux sauvages différents de chaque continent. En d'autres termes, les trajectoires historiques différentes de l'Afrique et de l'Europe procèdent en dernière instance de différences "immobilières". »

Il en a été de même avec la colonisation des Amériques et l'Océanie.

La géographie a donc joué un rôle déterminant dans l'essor et l'expansion des sociétés aux dépens d'autres. Cependant, on peut constater que, par exemple, l'Europe et la Chine, bien qu'ayant bénéficié d'atouts similaires, n'ont pas évolué au même rythme. L'auteur avance l'unification forte et ancienne d'une Chine conservatrice qui a pu être un frein à son essor, alors que la fragmentation de l'Europe en États concurrents à stimulé les innovations et leur échange, s'enrichissant mutuellement.

L'évolution rapide des sociétés actuelles, l'affranchissement des barrières géographiques par nos moyens de transports rapides et sophistiqués ainsi que les nouvelles technologies et internet, l'explosion démographique, changent la donne. Les sociétés prospères actuelles le resteront-elles ? Seront-elles détrônées telle la région du Croissant Fertile devenant stérile du fait de l'appauvrissement des sols surexploités ?

2. Pourquoi certaines sociétés se sont-elles effondrées ?

L'effondrement d'une société est à comprendre comme « une réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique, économique, sociale, sur une zone étendue et une durée importante. Le phénomène d'effondrement est donc une forme extrême de plusieurs types de déclins moindres » (Effondrement, p. 9). À l'extrême, il s'agit de la disparition totale de la société en question, comme ce fut le cas sur l'île de Pâques ou des Vikings groenlandais.

Une conférence de 2003 "Pourquoi les sociétés s'effondrent-elles ?" résume les thèses de Diamond Jared. Il n'y a pas de déterminisme géographique et écologique strict, il y a toujours d'autres facteurs qui jouent plus ou moins. Diamond indique plusieurs facteurs interagissants qui peuvent mener à la disparition d'une société :

- Le premier ce sont les impacts humains sur l'environnement, les sociétés détruisant par mégarde la ressource sur laquelle elles reposent.
- Le deuxième est le changement de climat qui peut devenir plus chaud, ou plus froid, ou plus sec, ou plus humide en lien avec l'impossibilité pour la société de s'y adapter.
- Le troisième est la relation avec les sociétés voisines amies, en particulier par un commerce favorable à toutes.
- Le quatrième vient de la relation avec les sociétés ennemies qui peuvent devenir plus puissante ou avoir un avantage décisif à un moment donné.
- Enfin, en lien avec tous les précédents sont les facteurs politiques, économiques, sociaux et culturels qui font qu'une société est plus ou moins à même de percevoir et de régler ses problèmes environnementaux. Les réponses apportées par les sociétés à ces problèmes selon ses valeurs propres ont un rôle prépondérant et significatif.

À notre époque, selon l'auteur, « On retrouve les cinq facteurs dans les désastres du Rwanda, de l'Afghanistan, en Somalie, en Afrique subsaharienne, dans les îles Salomon et en Haïti. » Des dommages majeurs causés à l'environnement associés au réchauffement climatique ont des effets en Chine, en Russie et en Australie. Il signale aussi la dégradation écologique du Montana.

Une société fragilisée, affaiblie par des problèmes écologiques devient vulnérable aux attaques ennemies, y compris de ses partenaires commerciaux, ceux-là mêmes dont elle recevait le soutient lorsqu'elle était encore suffisamment puissante.

Les réactions constatées dans les pays confrontés à de graves problèmes environnementaux et ceux qui subissent des crises politiques importantes (génocides, guerre civiles, révolutions) sont les mêmes. « Des populations désespérées, mal nourries, sans espoir, se retournent contre leur gouvernement, s'efforcent à tout prix d'émigrer, se battent pour des bouts de terre, mènent des guerres civiles, persuadées qu'elles n'ont plus rien à perdre. » (Effondrement, p. 500)

Pour notre part, nous mettrions en avant les aspects politiques qui sont en liens avec tous les autres facteurs simultanément et qui font qu'une société est plus ou moins à même de percevoir et de régler ses problèmes ou de les aggraver. On peut le citer, car ce sujet concerne ce qui se passe actuellement. L'effondrement est rendu possible lorsqu'il y a "un conflit entre les intérêts à court terme de l'élite qui prend les décisions et les intérêts à long terme de la société dans son ensemble. Spécialement, si les élites sont capables de s'isoler des conséquences de leurs actions. Si ce qui est bon sur le court terme pour l'élite est mauvais pour la société dans son ensemble, il y a donc un risque réel que l'élite fasse des choses qui vont amener une société à sa fin sur le long terme."

Nous sommes aujourd'hui dans ce genre de situation : l'intérêt des élites politiques est de nier ou de minimiser la pollution, le dérèglement climatique pour poursuivre la course à la puissance économique et à l'armement la puissance des États qu'elles dirigent, certes par goût de la puissance, mais aussi parce que la rivalité entre États les y contraint : le plus faible risquant d'être colonisé et asservi par son puissant voisin.

3. Survie ou disparition des sociétés humaines

Les problèmes et leur gestion

Le titre du livre de 2005, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ?, dit bien de quoi il s'agit.

« Que se dit à lui-même le dernier Pascuan qui abattit le dernier arbre ? Les dommages de l'environnement se font-ils en connaissance de cause ? » (Effondrement, p. 417)

Jared Diamond recense huit processus d'endommagement de l'environnement par les sociétés passées:

la déforestation et restructuration de l'habitat ; les problèmes liés au sol (érosion, salinisation, perte de fertilité) ; la gestion de l'eau ; la chasse excessive ; la pêche excessive ; les conséquences de l'introduction d'espèces allogènes parmi les espèces autochtones ; la croissance démographique et l'augmentation de l'impact de l'humain par habitant (Effondrement, p. 10),

auxquels quatre processus supplémentaires se sont ajoutés depuis :

les changements climatiques causés par l'homme ; l'émission de produits chimiques toxiques dans l'environnement ; les pénuries d'énergie ; l'utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre (Effondrement, p. 11).

Ces douze problèmes sont imbriqués ce qui complexifie la recherche de solutions efficaces. Ils sont tous d'importance, tous doivent être pris en considération et traités sans quoi le danger ne saurait être écarté.

La gestion des problèmes peut s'effectuer de deux façons, par le bas et/ou par le haut.
Par le bas : chacun a la conscience de l'aspect limité des ressources et des caractéristiques de l'environnement qui l'entoure, une vue d'ensemble, et agit en conséquence, avec mesure, en interrelation les uns avec les autres, dans l'intérêt commun. Ce mode de gestion se retrouve plus volontiers dans les petites sociétés.

Les sociétés nombreuses au pouvoir centralisé voient plutôt une gestion des problèmes écologiques par le haut : un gouvernement qui impose des lois strictes en faveur de la préservation de l'environnement et des ressources, et qui les fait respecter. Lorsque le territoire est vaste, il est difficile pour tout un chacun de s'apercevoir qu'un comportement peut se révéler potentiellement nuisible sur une partie éloignée du territoire. De plus, n'étant pas directement concerné, le risque est grand de ne pas s'en soucier.
L'idéal étant bien entendu que ces deux modes de gestion coexistent. Les grandes sociétés à hiérarchie pyramidale s'y prêtent le mieux,

c'est notamment le cas aux États-Unis et dans d'autres démocraties, où coexistent une gestion des problèmes par le bas assurée par les associations de quartier et par les groupes de citoyens et une gestion par le haut assurée par de nombreuses instances gouvernementales. (Effondrement, p. 289).

Les causes d'échec

La prise de décision commune pour la résolution des problèmes d'une société peut échouer pour diverses raisons.

Tout d'abord, il y a l'échec à anticiper les problèmes avant qu'ils ne surviennent. Ce peut être par méconnaissance, tel fut le cas des britanniques qui introduisirent lapins et renards en Australie, ou par une mauvaise analogie (l'Islande, territoire en apparences similaire à la Norvège des Vikings colonisateurs, mais qui s'est en réalité révélée d'une très grande fragilité a bien failli être ravagée).

Il y a aussi l'échec à percevoir les problèmes pourtant bien là, parce qu'ils ne sont pas apparents ou pas mesurables (ce qui fut longtemps le cas des eaux toxiques rejetées par certaines mines), ou bien parce qu'ils sont éloignés des décideurs et gestionnaires, ou encore parce que les tendances sont masquées par les fluctuations naturelles (tel le réchauffement climatique actuel). Ce peut être à cause d'une progression lente avec des changements minimes qui sont peu perceptibles et deviennent flagrants une fois les dégâts majeurs. Ce que Diamond nomme la « normalité rampante » : on découvre souvent un problème lorsqu'il est trop tard » (Effondrement, p. 424).

D'autres échecs surviennent lors de la résolution des problèmes pourtant perçus. Une des difficultés repose sur le « comportement rationnel », une minorité concentrée d'individus agissent dans leur seul intérêt avec des profits importants, légalement ou pas, dommageable aux très nombreux autres. Ces dommages, ramenés à l'échelle d'un seul individu étant minimes, ce dernier se trouve peu enclin a se défendre, le gain étant faible, incertain et lointain. « Le comportement rationnel peut également dicter à des élites repliées dans leur sphère des décisions nuisibles au reste de la société à l'écart de laquelle elles se maintiennent. » (Effondrement, p. 429). Des industries d'extraction minière polluantes se déclarent en faillite une fois la mine épuisée afin d'échapper à leur très coûteux devoir de dépolluer le site.

Se rencontre aussi ce que Jared Diamond nomme la « tragédie des biens communs » où une ressource commune se trouve à disparaître de par le fait que les individus la surexploitent sans réel besoin ou par intérêt égoïste et personnel, prendre même si on en a pas besoin avant qu'un autre prenne, plutôt que d'y recourir de manière raisonnée, pérenne et donc profitable pour tout un chacun. L'instauration de quotas peut être une solution.

Les comportements irrationnels dommageables à tous sont de graves échecs, par exemple, en persistant dans l'erreur, ou bien par peur, ou encore par « effet de ruine » (difficulté à renoncer à un comportement, une politique pour lesquels les investissements ont été importants), par prétexte de tradition :

« Peut-être une des clés du succès ou de l'échec pour une société est-elle de savoir à quelles valeurs fondamentales se tenir et lesquelles écarter, voire remplacer par de nouvelles. » (Effondrement, p. 432).

Mais aussi, lorsque les problèmes génèrent beaucoup d'angoisse et de peur, entre en jeu le déni ou la minimisation, grevant ainsi de manière catastrophique la mise en place de solutions adaptées.

Enfin, l'échec des tentatives de résolution des problèmes perçus, voire anticipés s'explique parfois par des solutions trop coûteuses, arrivant trop tard, insuffisantes, ou encore des solutions générant elles-mêmes de nouveaux problèmes qui n'ont pu être prévus ou parce que des solutions ne sont pas trouvées, comme c'est le cas de nombreuses espèces invasives introduites volontairement ou accidentellement.

4. Survie ou disparition de la société mondiale

La globalisation

À la page 31 de son ouvrage Effondrement, Jared Diamond exprime son inquiétude, « Pour la première fois de l'histoire, nous courons le risque d'un déclin mondial. »
Les États étant interdépendants, interagissants, les ressources partagées mondialement et la dégradation des environnements, telle l'augmentation des gaz à effet de serre, faite à un endroit du globe se répercute inévitablement à l’échelle mondiale.

« Même si les Chinois n'avaient aucune relation avec d'autres peuples, la superficie et la population chinoises auraient de toutes les manières des effets sur tous les autres peuples du simple fait que la Chine rejette ses déchets et ses gaz dans le même océan et la même atmosphère. » (Effondrement, p. 371)

À l’échelle d'une société isolée telle que l'était celle de l'île de Pâques, une fois ses ressources épuisées, elle a disparu, mais les autres sociétés ailleurs sur Terre n'en ont été aucunement impacté. Il n'en est plus de même aujourd'hui :

« Le monde tout entier constitue aujourd'hui une entité contenue et isolée […], il nous faut comprendre qu'il n'existe pas d'autre île ou planète vers laquelle nous pourrions nous tourner ou exporter nos problèmes […], il nous faut plutôt apprendre à vivre par nos propres moyens. » (Effondrement, p. 505)

Il y a des territoires dont les sols sont très fragiles ou peu fertiles où d'anciennes civilisations se sont effondrées malgré les précautions prises. Ces territoires, même s'ils peuvent être habités aujourd'hui, dépendent totalement des autres territoires pour leur subsistance.

On ne peut plus se permettre d'agir de façon égoïste, tels les pays du Premier Monde qui exportent intentionnellement des déchets (notamment vers la Chine), des produits toxiques, délocalisent des industries indécemment polluantes dans des pays où les normes environnementales sont moins stricts ou facilement outrepassées.

« … les solutions qui sont aujourd'hui élaborées par le Japon et d'autres pays développés pour lutter contre l'épuisement de leurs ressources consistent à épuiser les ressources d'autres pays. » (Effondrement, p. 315)

Il ne faut pas perdre de vue que l'impact humain est double, impact démographique cumulé à l'impact par habitant, ce dernier étant très élevé pour les habitants du Premier Monde, trente-deux fois plus que celui des habitants du Tiers Monde, habitants souhaitant accéder, ce qui est tout à fait compréhensible, au confort de vie très impactant du Premier Monde ou étant déjà sur la voie, telle la population chinoise. Il est souhaitable d'« encourager et aider la planète à atteindre un meilleur niveau de vie, sans ruiner ce niveau de vie par la surexploitation des ressources globales. » (Effondrement, p. 484)

La façon d'envisager la gestion des difficultés, les solutions mises en place sont primordiales et peuvent permettre le maintien, ou bien aboutir à l'effondrement. Jared Diamond en donne un exemple très détaillé avec le Groenland peuplé par les inuits et qui l'a aussi été par les Vikings venus de Norvège. Ces derniers, trop attachés à leurs cultures d'origine (qu'elle soit alimentaire, ou bien de l'ordre des traditions et rites) et refusant d'adopter les techniques de chasse et l'habillement adapté des inuits les a conduits à leur perte. Ils avaient pourtant quelques échanges commerciaux avec l'Europe, mais ils ont préféré importer bijoux et ornements religieux plutôt que ressources nécessaires à leur survie. Ils ont fini par manger leurs chiens, allant jusqu'au cannibalisme pour finir par tous mourir de faim.
L'Islande, exemple de réussite, est un pays parmi les plus riches bien que l'écosystème y soit particulièrement fragile, les leçons ayant été tirées du passé et des solutions adaptées et rigoureuses mises en place afin de ne pas l'épuiser.

Des solutions sont possibles

Des solutions peuvent et doivent être mises en place.

« Si les écologistes refusent de s'engager après des grandes entreprises, qui pèsent d'un poids considérable dans le monde moderne, on ne pourra pas résoudre les problèmes environnementaux. » (Effondrement, p. 23)

Les tensions entre écologistes et grandes entreprises sont vives. Les deux points de vue sont entendables. Pourtant, bien qu'ils puissent sembler opposés, il est possible de concilier les deux. L'alliance est possible et souhaitable.

Agir en prévention, prévoir dès le départ une exploitation et une activité industrielle préservant le plus possible l'environnement, traitant les déchets et impacts immédiatement, aussi coûteux soient-ils l'est bien moins que le coût résultant d'une catastrophe écologique (marées noires) ou des conséquences d'une exploitation « barbare » (mines à ciel ouvert générant des déchets polluant les cours d'eau pour toujours).

Les entreprises respectueuses de l'environnement ont tout à y gagner, l'accueil des populations locales étant bien plus favorable, l'image de marque de la société est bien meilleure auprès des consommateurs de plus en plus sensibles à la nécessité de préserver l'environnement.

La création de labels avec des critères stricts et contrôlés régulièrement rencontre de plus en plus l'adhésion des consommateurs. Certaines marques, ayant bien cerné l'enjeu économique, ont fait le choix de traiter avec des filières labellisées. Cercle vertueux, les entreprises polluantes étant de ce fait incitées à devenir plus « propres ». Le pouvoir détenu par tout un chacun est énorme, par le choix de nos dirigeants via le vote, mais aussi en tant que consommateurs. Opter pour des produits issus de ressources gérées de façon durable, dans le respect de l'environnement, c'est créer une demande à cet endroit et la retirer des entreprises polluantes qui auront tout intérêt à se préoccuper de leur façon d'exploiter les ressources.

À long terme, c'est le public, indirectement ou par le biais des hommes politiques, qui a le pouvoir de rendre des politiques destructrices pour l'environnement non profitables pour les entreprises et illégales et de faire, au contraire, des politiques favorables à l'environnement des sources de profits nouveaux. (Effondrement, p.472)

À long terme, les mesures préventives pour l'environnement sont moins coûteuses économiquement et écologiquement que la résolution des problèmes déjà installés, comme nettoyer des sites pollués, tenter de restaurer des terres dévastées ou devenues stériles.

Il est possible et devenu indispensable de gérer correctement les ressources renouvelables (forêts, pêche, sols). Nous sommes avantagés par rapport aux sociétés passées, nous disposons de moyens d'information en temps réel, de nombreux savoirs, de documentation sur les sociétés passées.

Pour Diamond, nous avons encore le choix...

"Dans Effondrement, je décris plusieurs sociétés qui ont su déjouer les drames environnementaux, comme les Japonais sauvant leurs forêts à l'époque d'Edo et les Néerlandais avec leurs polders. D'où ma métaphore : Nous devons penser la planète comme un polder."

Les choix politiques et sociétaux que nous allons faire seront déterminants.

La seule question est de savoir si la solution ne sera pas trop désagréable, parce que nous l'aurons choisie, ou désagréable, parce qu'elle se réglera sans que nous l'ayons choisie par la guerre, la famine, les épidémies et l'effondrement des sociétés. (Effondrement, p. 485)

5. Conclusion : une approche multifactorielle

Jared Diamond propose ici une approche originale qui mélange géographico-socio-écolo-politico-historique pour décrire ce qui se passe dans les sociétés humaines dans la longue durée.

Les mécanismes de réussites, d'essor et ceux d'échecs, d'effondrement des sociétés passées et présentes sont identifiés et décrits précisément. La situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement nous est présentée, aussi bien par les aspects qui nous conduisent au désastre que par les actions mises en place visant à préserver un écosystème favorable à la bonne santé des sociétés humaines. Ces dernières étant actuellement très insuffisantes, l'accent est mis sur l'urgence de la situation et des choix à effectuer pour notre conservation.

C'est aussi une réflexion philosophique politique très générale à laquelle il invite, concernant les intérêts divergents entre les élites politiques protégées et la société dans son ensemble.

il y a la conviction erronée que l’élite peut ne pas être affectée par les problèmes de la société qui l’entoure : les chefs norvégiens au Groenland eurent cette attitude, mais ils n’eurent que le grand privilège d’être les derniers à mourir de faim. (Effondrement)

 

Bibliographie :

Diamond J.,

(1992), Le troisième chimpanzé. Paris, Gallimard, 2000

(1998), De l'inégalité parmi les sociétés. Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire., Paris, Gallimard « NRF essais », 2000.

(2005), Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard « NRF essais », 2006.

 

Webographie :

Diamond, Jared. Why societies collapse ? TED Ideas worth spreading. https://www.ted.com/talks/jared_diamond_on_why_societies_collapse?.

Joignot,  Frédéric. L'homme, cet animal suicidaire peint par Jared Diamond. Le Monde culture et idées. https://www.lemonde.fr/culture/article/2012/09/27/l-homme-animal-suicidaire_1766966_3246.html

Le site de l'auteur : http://www.jareddiamond.org/Jared_Diamond/Welcome.html