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Note sur Hempel, Oppenheim et l’explication scientifique

 

Carl Gustav Hempel et Paul Oppenheim sont des philosophes des sciences et des figures de l'empirisme logique. Carl Gustav Hempel est particulièrement connu pour son modèle nomologico-déductif de l'explication scientifique qui a été considéré comme le modèle standard de l'explication scientifique durant la seconde moitié du XXe siècle. Il s'agit ici uniquement d'un bref rappel. 

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. Note sur Hempel, Oppenheim et l'explication scientifique. Philosophie, science et société. 2015. https://www.philosciences.com/4.

 

Plan de l'article :


  1. Le modèle nomologico-déductif
  2. Explanans et explanandum
  3. Une inspiration popérienne
  4. La formalisation proposée
  5. Conclusion

 

Texte intégral :

1. Le modèle nomologico-déductif

Dans ce modèle, Hempel a tenté de formaliser le procédé de la science classique. Selon cette manière de voir, les conditions initiales de l'expérience sont raccordées à des lois générales (aspect nomologique). À partir de là, se déduisent (aspect déductif) certains faits particuliers produits par l'expérience en question.

"The event under discussion is explained by subsuming it under general laws, i.e., by showing that it occurred in accordance with those laws, by virtue of the realization of certain specified antecedent conditions" (p.152).

L’explication insère le fait dans la régularité donnée par des lois, ce qui permet de le prévoir de manière assurée pour peu que les conditions initiales particulières soient connues. Autrement dit, on déduit la proposition élémentaire décrivant le fait de plusieurs propositions générales exprimant des lois. Nous avons là une définition simple et intéressante, car elle spécifie et différencie de manière nette l'activité scientifique.

La conséquence est qu'une fois établies les lois générales, il est possible, à partir d'un certain nombre de données empiriques, d'en conclure à un énoncé valide et prédictif.

2. Explanans et explanandum

Hempel et Oppenheim, en 1948, explicitèrent la distinction entre explanans et explanandum en indiquant que le premier répond à la question « pourquoi » (pourquoi est-ce ainsi ?) et le second à « quoi » (que veut on expliquer ?). Le fait dont on doit rendre compte est nommé le "phénomène explanandum" et la proposition qui le décrit la "proposition explanandum". Quand le contexte exclut tout équivoque, l’un ou l’autre sera appelé l’explanandum. Les propositions qui forment l'explication à partir des conditions initiales et des lois générales sont appelées les "propositions explanans".

"By the explanandum, we understand the sentence describing the phenomenon to be explained (not that phenomenon itself) ; by the explanans, the class of those sentences which are adduced to account for the phenomenon" (p.152).

Les explications nomologiques impliquent déductivement la proposition explanandum. Elles nous expliquent logiquement l’apparition du phénomène explanandum. Elles ont une capacité prédictive qui donne son intérêt à l’explication scientifique.

"It may be said... that an explanation is not fully adequate unless its explanans, ... , could have served as a basis for predicting the phenomenon under consideration. It is this potential predictive force which gives scientific explanation its importance : only to the extent that we are able to explain empirical facts can we attain the major objective of scientific research, namely not merely to record the phenomena of our experience, but to learn from them, by basing upon them theoretical generalizations which enable us to anticipate new occurrences ..." (p.154).

L'explanandum est la proposition décrivant le fait à expliquer. L'explanans, qui est l'ensemble des propositions explicatives, contient d'une part des propositions décrivant les conditions initiales et d'autre part des lois générales. Si l'ensemble fonctionne, on a affaire au modèle nomologico-déductif d'explication des sciences.

3. Une inspiration popérienne 

En 1935, à Vienne, paraît la première mouture d’un ouvrage de Popper qui deviendra un classique de la philosophie des sciences : Logik der Forschung, traduit en français sous le titre de Logique de la découverte scientifique.

Dans cet ouvrage il propose une approche nomologique de la causalité en reliant causalité et explication :

« donner une explication causale d’un événement signifie déduire un énoncé le décrivant en utilisant comme prémisse de la déduction une ou plusieurs lois universelles et certains énoncés singuliers » (Karl Popper, La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1978, p.57.).

Plus précisément, on trouve dans les prémisses « 1/ des énoncés universels, c’est-à-dire des hypothèses ayant le caractère de lois naturelles et 2/ des énoncés singuliers se rapportant à l’événement particulier en question [ou] « conditions initiales » ( Ibid., p.58). « Les conditions initiales décrivent ce qu’on appelle habituellement la « cause » de l’événement en question » (Ibid.).

Ainsi, avec Popper, la cause est l'ensemble des conditions initiales auxquelles s’appliquent des lois universelles. Des deux réunies on déduit l’effet attendu et qui doit être observé. L’ensemble des prémisses constitue l’explanans et la conclusion de l’argument correspond à l’explanandum. La cause fait donc partie de l’explanans.

4. La formalisation proposée

Dans leur article Studies in the Logic of Explanation, publié en 1948, Hempel et Oppenheim reprennent l’idée de Popper en la formalisant.

Soient des conditions initiales notées C1, C2,..., Ck et des lois L1, L2,... Ll, l'ensemble C(1...k) et L (1..l) va constituer l’explanans). Si E désigne la description du phénomène empirique à expliquer (ce sera l’explanandum), on peut écrire le schéma suivant pour figurer l'explication scientifique :

C1, C2, ...Ck
L1, L2, .... Ll
——————
E

Autrement dit, on a expliqué l’explanandum à l’aide de l’explanans constitué des causes (les conditions initiales ) et des lois (énoncés universels) en offrant à ces causes particulière l'explicitation de leur pouvoir causal.

L’opposition entre loi et causalité posée par Auguste Comte puis reprise par Fechner, Mach et Russell s’estompe ici : les lois sont comme mises au service de la causalité pour l'expliciter et la formuler d'une manière .

Plus tard, Hempel reviendra sur cette proposition et distinguera plus nettement explication et causalité. Pour autant, dans ses Éléments d’épistémologie il continue parler de causalité, fût-ce furtivement (Éléments d’épistémologie, Armand Colin, 2014, pp. 101-102 ). 

Conclusion : l'unité de la science

Le modèle nomologico-déductif étant valable pour toutes les sciences, cette généralité tend à montrer l'unité de la science. Le débat concernant le réductionnisme et l'unité des sciences a pris sa forme actuelle avec Paul Oppenheim et Hilary Putnam à la fin des années 1950. Selon eux, la position la plus cohérente en philosophie des sciences consiste à postuler l'unité de la science comme hypothèse de travail, ce qui suppose que les différentes sciences entretiennent d'étroites relations entre elles.

Hempel et Oppenheim, qui appartiennent au courant du positivisme logique (ou empirisme logique), ont un abord purement épistémologique de la science qui est un peu étroit et leur vision est par trop inspirée de la physique. Ils ne tiennent pas compte de la biologie ni des sciences humaines et sociales. Dans ces derniers cas, leur modèle demande des aménagements importants.

 

Bibliographie :

Hempel, C.G. & Oppenheim, P. (1948). "Studies in the Logic of Explanation." Philosophy of Science, XV, pp. 135–175.

Hempel C.G., Éléments d’épistémologie, Armand Colin, 2014.

Popper K., La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1978,

 

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