Les grandes phases structurantes du psychisme



Le psychisme humain se construit progressivement depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, mais pas de la même manière pour tous. Cette construction dépend de l’histoire de chacun. Par rapport aux stades classiques, nous proposons ici une approche synthétique qui combine le point de vue développemental au point de vue structural. Le but est de distinguer les grands moments évolutifs qui aboutissent à des modifications structurelles fondamentales du psychisme.

 

JUIGNET Patrick

 

Pour citer cet article :

JUIGNET, Patrick. Les grandes phases structurantes du psychisme. In: Philosophie, science et société [en ligne]. 2020. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/philosophie et psychopathologie/psychopathologie generale/447-phases-structurantes-psychisme

 

Plan : 


  1. Prérequis explicatifs
  2. La phase précoce préparatoire
  3. Première grande phase structurante : l’individuation
  4. Deuxième grande phase structurante : l’autonomisation, l’adaptation et la maîtrise
  5. Troisième grande phase structurante : la sexuation et l’œdipe
  6. Phase de reprise et d’achèvement
  7. Une vision d’ensemble

 

Texte intégral :

 

1. Prérequis explicatifs

Cet article est la suite de l'article sur l'évolution de l'enfant et la psychogenèse. Ici, plutôt que de parler de stades, nous avons choisi le terme de "phases" qui évoque une dynamique, un changement spécifique dans un temps donné, mais sans durée fixe.

Ce terme de phase veut désigner des moments de maturation particuliers qui, s’ils réussissent, harmonisent les lignées de développement et amènent une maturation décisive. Ces phases permettent de bien cerner la psychogenèse au sens propre, c’est-à-dire l’organisation du psychisme résultant de l’interaction avec l’environnement familial et social. Ces phases structurantes sont au nombre de trois pour les plus fondamentales, encadrées par la prime enfance et l’adolescence. Il y a trois achèvements principaux qui sont la différenciation-individuation primitive, l’autonomisation et la résolution de l’œdipe.

Comme on l'a vu dans le précédent article, la vie humaine peut être arbitrairement découpée en divers temps afin de repérer les évolutions.

La vie fœtale et la naissance constituent les premiers pas dans la vie. Elles laissent des traces qu'il est difficile d'évaluer. De la naissance à deux mois environ, le nourrisson a des contacts limités, puis s’instaure une relation dyadique et fusionnelle avec la mère qui dure jusqu'à cinq à six mois. Le vécu est flou, l'enfant ne se distingue pas bien de sa mère et de son environnement. Ses intérêts sont majoritairement liés à l'alimentation et aux câlins. Les premiers schèmes relationnels se mettent en place. Vers trois mois, le sourire devient social et le bébé repère son environnement. Enfin, vers six mois, la perception unitaire du corps débute.

À partir de six mois, l’enfant commence à s’asseoir, mais il faut attendre un an pour que la station debout soit acquise. Les gestes se coordonnent en vue d’une action. C'est le moment de la synthèse de l'image corporelle prototype de la constitution d'une image de soi différenciée. C'est aussi l'apparition de l'autre et la peur des étrangers. La permanence et la pérennité des choses concrètes apparaissent à l’enfant. Les intérêts oraux diminuent vers un an, mais les effets du sevrage sont moins nets de nos jours, car l’alimentation est très tôt diversifiée. L'apprentissage sphinctérien commence. L’enfant apprend à marcher et à parler ; c’est la période où il dit « non » et s’oppose.

À partir de deux ans, c'est la conquête de l'indépendance. Les objets concrets se stabilisent, ils deviennent solides et durables. Le langage se développe fortement. Il y a une consolidation de l'investissement de soi qui donne la possibilité d'exister seul. L'enfant use de la possibilité de s'opposer, il continue de dire « non ». Il se désigne par son prénom, puis, vers trois ans, prenant conscience de son individualité dit « Je ». À trois ans, l’enfant est très actif, il bouge beaucoup et explore infatigablement l’environnement immédiat. Les intérêts de l'enfant se portent sur le monde avec une recherche de maîtrise et de contrôle ; le sens de la propriété apparaît. À partir de trois ans et demi, c'est la découverte de la différence des sexes et la confrontation au problème qu’elle constitue pour une pensée imprégnée d’imaginaire. Repère proposé : 4 ans.

La curiosité sexuelle se poursuit tant en ce qui concerne son propre sexe que celui des autres. L’apprentissage et l’adoption des conduites caractéristiques masculine et féminine est en cours. Les éléments de base de la représentation spatiale (droite gauche, dedans dehors) sont acquis et le langage permet la communication en dehors de tout contexte concret. L’enfant cherche à se définir par ses caractéristiques propres, il essaye de se faire valoir par ses capacités auprès des adultes. La pensée reste intuitive prélogique, mais la différence entre réalité et imaginaire s’établit progressivement.

La grande enfance se déroule de six ans à treize ans. À partir de six ans, une identification stable à l'un des deux sexes en même temps que l'attraction amoureuse pour le parent de sexe opposé se dissipe. La loi est intégrée et admise, le principe de réalité se stabilise. Cela se produit vers six ans, si bien que la septième année est appelée l’âge de raison. Suit la période de latence apportant un certain calme qui permet le développement des apprentissages culturels et la poursuite du développement intellectuel. Cette dernière période est parfois appelée la grande enfance. L’enfant accède au raisonnement logique d’abord sur le plan concret, puis abstrait.

De douze-treize ans à vingt ans, c'est l'adolescence. La croissance somatique reprend provoquant d’importantes modifications corporelles, le statut social est en évolution, mais devient bâtard et source de conflits. Les problématiques par rapport aux parents se rejouent et se résolvent définitivement, ce qui permet l'abandon de l'enfance et l'entrée dans l'age adulte, tant du point de vue relationnel que sexuel. C'est l'âge de l'émancipation et de la conquête d'une autonomie sociale et économique. Ce n'est qu'au terme de cette évolution que la pensée rationnelle prend le dessus, si tout s’est bien passé.

2. La phase précoce préparatoire

Au début, la vie est autarcique, puis symbiotique. Il y a un autoérotisme pur, sans objet identifié avec recherche automatique du plaisir et fuite du déplaisir. Il n’y a pas d’individualité, mais un vécu flou.

À cette phase précoce commence la mise en place des fonctions de contrôle et de la symbolisation primitive. Le fonctionnement psychique est de type archaïque avec principalement un jeu d'opposition entre le plaisir et le déplaisir. Puis se constituent des proto-objets, liés à des imagos partielles du corps maternel.

La première structuration psychique envisageable associe la différenciation plaisir/déplaisir qui permet la constitution des proto-objets bon et mauvais, qui eux-mêmes polarisent les pulsions libidinales et agressives.

3. Première grande phase structurante : l’individuation

La première structuration fait sortir du fonctionnement psychique archaïque. Elle permet la constitution du soi, de l’objet et des fonctions du moi. Commençant vers cinq à six mois, elle aboutit vers deux ans. Il se produit une défusion d’avec la mère grâce à l’apparition d’un tiers, sous la forme du père, ce qui permet l’individuation. Le rôle parental (surtout maternel) d’apaisement tient une place importante au cours de cette phase. Grâce à l’apprentissage du contrôle des affects, l’enfant peut les diminuer et grâce à la symbolisation (représentation), il trouve un dérivatif et un moyen de maîtrise incomparable.

Le soi comme instance différenciée se constitue au travers des premières identifications (identifications primaires). Cette phase permet l’unification du corps propre qui pourvoit l’enfant d’une limite, d’une identité sensible et le différencie des autres. L’imago du semblable humain se forme et une intégration de cette imago vient constituer le noyau du soi. Les deux imagos, de soi et de l’autre (au sens des autres enfants), se constituent en miroir ce qui provoque des sentiments d’identité par rapport à l’autre ou de jalousie selon les circonstances. L’instance du soi se différencie progressivement du ça.

C’est un temps homoérotique, centré sur soi et avec un référent d’objet sans altérité. Du stade oral réussi naît un sentiment de sécurité, un optimisme et une bonne insertion dans un monde ressenti comme accueillant. La distinction entre imaginaire et réalité se met en place. Puis vient la période d’opposition avec le début du stade anal qui permet de s’individuer et de marquer sa différence. L’objet se constitue et s’unifie. Une première passe se joue quant à la position dépressive : risque de destruction de l’objet devenu total qui entraîne angoisse de perte et dépression par effondrement de soi. À l’affect dépressif s’ajoute une angoisse de mort, d’anéantissement.

L’apaisement représentatif venu de la mère est essentiel pour juguler ce type d’angoisse. En même temps qu’elle apaise l’enfant, elle permet une reprise représentationnelle du ressenti primaire. L’apaisement devient maintenant apaisement représentatif et symbolisant au fur et à mesure que la capacité de représentation se met en place. La réalité commence à être perçue, ce qui signe l’apparition du moi.

À la fin de cette phase se produit une première différenciation grâce aux capacités de représentation qui permettent de distinguer et séparer les places de l’enfant de la mère et du père. L’enfant commence à exister pour lui-même, il se ressent séparé de l’environnement, il a des pensées, des sentiments, un corps à lui et agit en conséquence. Il peut maîtriser certaines de ses conduites et s’opposer aux autres et faire preuve d’une agressivité dirigée vers un autre reconnu comme tel. Mais il reste très fragile, dépendant d’une relation anaclitique aux parents.

Les aspects essentiels de cette première phase sont :

– l’individuation et l’identification primaire (constitution du soi) ;

– la constitution de l’objet et une première élaboration du risque de perte ainsi que la mise en place de l’apaisement représentatif ;

– l’apparition de la figure paternelle ;

– la hiérarchisation des pulsions (prévalence des pulsions libidinales sur les pulsions agressives).

Si cette première structuration n’a pas lieu correctement, le psychisme va s’organiser sur un mode psychotique. Dans l’enfance, un arrêt de cette évolution donne une personnalité psychotique qui prendra une expression symbiotique ou déficitaire. Si l’évolution se poursuit, les remaniements ultérieurs donneront à l’âge adulte une personnalité psychotique distanciée si la persistance de l’incertitude identitaire domine ou une personnalité paranoïaque grâce au colmatage défensif du stade anal.

4. Deuxième grande phase structurante : l’autonomisation, l’adaptation et la maîtrise

La seconde structuration correspond à l’autonomisation et à la maîtrise. Débutant vers deux ans, elle aboutit vers quatre ans. Elle assure une stabilisation narcissique, ce qui, sur le plan économique et structurel, correspond à un investissement stable du soi. Le soi devenant plus solidement investi, l’enfant prend de l’assurance. L'instance du moi commence à assurer ses fonctions adaptatives, le principe de réalité prend le dessus, le processus primaire commence à être contrebalancé par le secondaire. Le surmoi garde un caractère d’enregistrement des interdits lié à la crainte de l’adulte.

Au cours de cette deuxième structuration, la distinction de la réalité qui s’était amorcée précédemment prend corps en une fonction réalitaire efficace. Cette dernière permet de distinguer la réalité de l’imagination et indique la nécessité de respecter les contraintes de la réalité. Dans la mesure où la personne jouant le rôle de référent objectal est de mieux en mieux perçue, le risque de perte d’objet est de plus en plus évident. Ce deuxième temps de l’élaboration du risque de perte d’objet se transforme en crainte de la disparition de la personne. Du fait de la meilleure capacité représentative et de l’évolution de la fonction réalitaire, le rapport aux absences du référent objectal (la mère) se médiatise. L’enfant utilise d’abord pour s’éloigner du parent un objet transitionnel qui sert de substitut. L’élaboration de la position anaclitique dépressive est l’enjeu majeur de cette phase. Au total, l’enfant devient plus indépendant, il s’autonomise par rapport aux parents et supporte beaucoup mieux les séparations.

Sur le plan libidinal, c’est le stade anal tardif qui permet maîtrise et contrôle. C’est le développement de l’homoérotisme, car le référent n’a pas d’altérité vraie aux yeux du sujet. Les objets existent en effet indépendamment de l’autre et peuvent donc être désirés pour eux-mêmes. Il est d’ailleurs remarquable que les objets sont identiques pour le garçon et la fille. Étant conçu comme détachable du corps, ils peuvent être d’autant mieux assimilés à un référent identifiable dont l’enjeu (par rapport à l’autre) est de l’avoir ou de ne pas l’avoir. Le stade phallique débute vers le milieu du stade d’autonomisation narcissique au moment du passage du narcissisme primaire au narcissisme secondaire. Il est donc à cheval sur les deux narcissismes, ce qui explique les difficultés de cette étape.

Si tout se passe bien, l’enfant fortifie son sentiment d’être bon et valable, il devient indépendant des parents, le rapport au monde s’organise de manière satisfaisante (le monde est perçu comme bon et acceptable). En ayant un objet idéalisé très bon, il se sent protégé, ce qui lui permet de se sentir lui-même valable et de pouvoir vivre sans la présence du parent. Le monde qui commence à apparaître est lié affectivement au parent maternant. Il lui paraît habité, vivant et suffisamment stable pour que l’on puisse agir sur lui. L’enfant prend confiance dans son action.

Au cours de cette deuxième structuration, on assiste à plusieurs acquis fondamentaux :

– une stabilisation du soi ;

– un développement des capacités de mentalisation et de la fonction imaginative ;

– l’apparition des possibilités de régulation et d’action du moi ;

– la deuxième élaboration du risque de perte d’objet portant sur le référent ;

– l’acquisition du principe de réalité ;

– une évolution libidinale du stade anal au stade phallique.

Un ratage de cette seconde structuration empêche la suivante qui a diverses conséquences. Il peut conduire vers une personnalité somatisante (dans laquelle dominent les réactions psychosomatiques) si les possibilités de représentation sont gravement mises en défaut, ou vers les personnalités intermédiaires, soit de type « limite » par défaillance de la stabilisation narcissique, soit perverse par des fixations libidinales et un rapport particulier à l’objet qui rendent la résolution œdipienne impossible.

5. Troisième grande phase structurante : la sexuation et l’œdipe

La troisième phase structurante est celle de la sexuation, de la consolidation narcissique et du processus œdipien. Elle permet une secondarisation des processus et une intégration de la loi commune. Sur le plan libidinal, se succèdent le stade phallique, puis génital. Leur évolution est émaillée par la crise provoquée par la problématique de la castration. La dynamique psychique, inaugurée par la découverte de la différence des sexes vers trois ans, atteindra un équilibre stable à l’âge de six ans.

Le moi devient efficace et le soi intègre les identifications sexuées. La baisse de l’idéalisation favorise les identifications réalistes. Le surmoi se remanie en perdant son caractère purement interdicteur : une assimilation des interdits se produit et une véritable intégration de la loi morale (Loi commune) peut avoir lieu. De plus, la résolution œdipienne a un retentissement sur la fonction réalitaire et la secondarisation des processus psychiques qui se stabilisent. La structure psychique arrive au terme de sa constitution. Toutes les grandes fonctions sont en place et toutes les instances sont constituées. L’autre est pourvu d’une altérité reconnue, ce qui institue une différence radicale dans le rapport intersubjectif.

À partir du stade génital, c’est le corps global sexué qui est en jeu dans la structure fantasmatique organisant les pulsions libidinales. Le pénis-phallus cesse d’être imaginairement détachable et il est attribué à l’homme. Plus précisément, la signification phallique joue son rôle dans la sexuation, c’est-à-dire l’adoption d’un genre et d’un rôle sexuel. Le corps devient corps sexué et cette imago constitue l’objet organisant le désir. L’objet perd son aspect partiel, il a pour référent le corps sexué de l’autre vu comme une personne autonome. La résolution du problème œdipien apporte un gain considérable pour le fonctionnement psychique, tant du point de vue de la dynamique et de l’économique. L’harmonisation entre le moi, le soi et l’idéal libère une énergie importante. Il s’ensuit un apaisement psychologique, signe de bonne santé, qui permet une ouverture pour les acquisitions cognitives et une augmentation de la sociabilité.

L’assimilation de l’interdit œdipien qui fait suite aux autres canalisations pulsionnelles vient parfaire le surmoi et le remanier. Progressivement, à partir de cet âge, l’intégration de la loi commune donne un contenu pensable au surmoi qui cesse d’être l’instance d’enregistrement des peurs interdictrices. Son intégration constitue l’un des points forts de la troisième grande phase évolutive, car il opère le remaniement qui « névrotise » la personnalité. Dans la perspective évolutive qui est la nôtre, l’intégration de la loi commune fait échapper aux structurations psychotiques et intermédiaires de la personnalité.

Rappelons que les principaux acquis de cette période sont :

– l’évolution du soi (consolidation et identification sexuée) ;

– le renforcement du principe de réalité ;

– la secondarisation du surmoi et l’intégration de la loi commune ;

– le remaniement génitalisé de la structure fantasmatique.

La réussite de la structuration psychique qui se fait grâce à cette troisième phase évolutive conduit vers une organisation psychique névrotique équilibrée ; une réussite insuffisante vers une organisation psychique névrotique conflictuelle engendrant des symptômes. Son ratage laisse à l’individu un psychisme organisé selon une forme psychotique ou limite.

6. Phase de reprise et d’achèvement

On peut considérer l’adolescence et le début de la vie adulte comme une reprise qui parachève les phases précédentes. Après une reviviscence transitoire, il se produit une résolution définitive de l’œdipe, ce qui permet l’entrée dans un statut d’adulte sexué et responsable. L’autonomisation psychologique est remise en jeu puisqu’il est question d’une mise pratique en quittant le foyer parental. C’est le moment où d’importantes oscillations narcissiques peuvent avoir lieu en attendant que le soi se conforte définitivement. Il se produit l’ultime évolution que l’on peut appeler postgénitale. Cette phase de passage à l’âge adulte et par conséquent d’abandon de l’enfance est rendue incertaine dans nos sociétés sans rites de passages, dans lesquelles l’ordonnancement symbolique des âges est mis en défaut et les normes de la sexuation brouillées. Il s’ensuit souvent une « adulescence » (adolescence se prolongeant pendant la vie adulte) et parfois une immaturité définitive.

Le référent objectal n’est plus seulement global et hétérosexué, il devient une personne qui possède une altérité vraie et une inscription dans l’ordonnancement humain : on entre dans une hétérosexualité au sens plein du terme. D’où l’importance pour chacun d’acquérir et d’assumer les caractères de la masculinité et de la féminité qui permettront d’être considéré comme une personne féminine ou masculine. Ce qui s’est amorcé avec la première triangulation, puis s’est renforcé avec l’œdipe, trouve maintenant confirmation. La pensée abstraite généralise les raisonnements moraux. C’est à ce moment que la structuration psychique issue de la loi commune qui pousse à sortie de la famille (ou du clan) prend son efficacité. Son acquisition définitive se rejoue grâce au père qui représente l’autorité, transmet la morale de base et joue un rôle d’intermédiaire vis-à-vis des lois sociales. Ce rôle est indispensable à la construction de l’individu, même s’il est à la mode de le nier.

À ce moment, le jeune est confronté à la réalité sociale avec ses imperfections. Il comprend qu’il faut s’y adapter, ce qui ne veut pas dire être conformiste ou cynique, mais plus réaliste et abandonner les idéaux trop absolus, venus de l’enfance. Sur le plan social et relationnel, il y a adoption de la féminité ou de la masculinité et l’inscription définitive dans la réalité et dans la sociabilité.

7. Une vision d’ensemble

Les grandes phases permettent d’avoir une vision simplifiée de la psychogenèse qui est valable autant pour évaluer l’évolution actuelle de l’enfant que, rétrospectivement, pour situer le trajet de l’adulte. Sur le plan de la chronologie, elles s’enchaînent tout en se chevauchant. Elles se complètent l’une l’autre et les problèmes à une phase précoce vont entraîner des difficultés dans les suivantes. L’âge est, dans une certaine mesure, secondaire, l’important étant que les mouvements qui viennent structurer le psychisme se produisent. Des reprises des grandes phases de maturation peuvent avoir lieu ultérieurement, mais dans des proportions limitées.

Les perturbations de la première structuration conduisent généralement vers une organisation psychique que l’on peut placer vers le pôle psychotique. Des problèmes lors de la seconde structuration conduisent à une organisation psychique que l’on place vers le pôle intermédiaire. Enfin, c’est la troisième structuration qui conduit à une organisation psychique que l’on peut placer vers le pôle névrotique. La dernière phase de l’adolescence peut donner lieu à des régressions, dont l’issue dépendra des phases précédentes.

Si nous insistons sur l’évolution, c’est parce qu’elle montre bien comment se forge la personnalité, au sens d’une organisation progressive du psychisme par formation et remaniement des instances. C’est au cours de l’histoire individuelle que se décide l’intensité des pulsions, leur équilibrage, leur contrôle par les instances régulatrices (le moi, le surmoi) et les divers mécanismes de défense, ou encore l’identité et la stabilisation narcissique (le soi). C’est au cours de l’évolution que les équilibrages entre instances se font ou se défont. La personnalité dépend de la dynamique évolutive, elle-même fortement influencée par les événements relationnels.

Conclusion

Il y a une progression dans le développement de l'enfant humain qui suit un ordre déterminé. Si l'évolution est insuffisante, ou régresse, ou suit des voies malheureuses, des problèmes relationnels et une pathologie psychique surgiront. Notre démarche établit donc une hiérarchie : certaines formes d'organisation psychiques sont plus évoluées que d'autres. À l'encontre de la normativité actuelle, nous affirmons fermement et sans ambiguïté qu'il est préférable d'atteindre pour un être humain le degré maximal d'évolution (qui est la stabilité narcissique et l'investissement hétérosexuel génitalisé), plutôt que l'inverse. Cette progression est un effet de l'éducation et des modèles familiaux porteurs.

Les diverses formes de personnalités qui adviennent à l'âge adulte dépendent des processus qui réussissent ou échouent durant ces grandes phases de structuration du psychisme.

 

Article précédent : L'évolution de l'enfant et la psychogenèse

 

BIBLIOGRAPHIE

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