Le concept de personnalité en psychopathologie

 

Juignet Patrick

 

Adopter le conce,pt de personnalité en psychopathologie, c’est penser qu’une approche globale est préférable à un point de vue partiel. Mais la personnalité humaine est abordée selon deux conceptions très différentes, l'une empirique typologisante et l'autre se référant à la structure du psychisme. Quels sont les intérêts et les limites de ces approches ?

 

Pour citer cet article :

JUIGNET, Patrick. Le concept de personnalité en psychopathologie. In: Philosophie, science et société [en ligne]. 2019. Disponible à l'adresse : https://philosciences.com/400-personnalite-en-psychopathologie.

 

Plan :


  1. Les approches empiriques et typologiques de la personnalité
  2. Les approches psychogéniques et psychanalytiques de la personnalité

 

1. Les approches empiriques et typologiques de la personnalité

Les constitutions et la biotypologie

Dans la médecine du XIXe siècle, le terme « constitution » désigne la conformation physiologique et morphologique des individus. La constitution est innée, elle résulte de l’hérédité. La terminologie est floue, on parle indifféremment de diathèse, de prédisposition, de constitution, de terrain, de tempérament, de biotype.

La biotypologie cherche à corréler les caractéristiques somatiques entre elles pour trouver des types remarquables. C'est démarche est proche de la recherche des « tempéraments » hippocratiques. Elle se fonde sur l'apparence anatomique et s’appuie sur la morphologie (mesurée par l’anthropologie physique). Il y eu de très nombreuses propositions pour tenter de déterminer des biotypes.

Par exemple, les types hippocratiques ont été repris par l’école française de morphologie vers 1910 par Sigaud, un médecin Lyonnais. Il a défini quatre types, le respiratoire, le digestif, le musculaire, le cérébral. On trouve à cette époque diverses autres typologies dont celle de Ernst Kretschmer qui a eu un temps de notoriété.

Ernst Kretschmer a distingué les pycniques, les leptosomes et les athlétiques. Le pycnique (bréviligne, petit et rond) a un tempérament cyclothyme et d'une prédisposition à la psychose maniaco-dépressive. Le leptosome (longiligne et maigre) avec son tempérament schizothyme aurait une prédisposition à la schizophrénie. L’athlétique (charpenté, musclé, au torse large) aurait un caractère oscillant selon les individus entre viscosité et explosivité. Enfin, on trouve le groupe des dysplastiques, où se retrouvent divers troubles et difformités tels que le nanisme, le gigantisme, etc. Notons qu’à coté des biotypes, Kretschmer considère que le caractère n’est ni inné ni fixe ; c’est une disposition acquise au cours de l’évolution individuelle.

Dans le domaine de la psychopathologie, Ernest Dupré (1862-1921) a proposé une doctrine des constitutions. Les maladies mentales viendraient d’un déséquilibre constitutionnel du système nerveux. L’énergie nerveuse et psychique serait « issue de tous les tissus » canalisée par les nerfs vers le cerveau. Les régions du cortex où s’élabore l’activité psychique seraient affectées par des « anomalies de structure, de rapports ou de nutrition, encore insaisissables d’ailleurs à nos techniques d’exploration microscopiques ou chimiques » (Les Déséquilibres constitutionnels du système nerveux, 1919).

Dupré constate qu’il n’y a pas d’encéphalopathie actuelle saisissable (organique, infectieuse, toxique), il reste alors comme étiologie possible de la maladie la constitution considérée comme plus ou moins dépendante de l’hérédité. L’absence d’étiologie actuelle (contemporaine du trouble) conduit à chercher une étiologie antérieure que Dupré suppose héréditaire.

La caractérologie

La caractérologie se veut la discipline qui repère et regroupe les traits stables et manifestes spécifiant un type d’individu humain. L’approche caractérologique concerne plutôt les aspects psychologiques (relationnels, affectifs, l’humeur). Les divers abords de type caractérologique se sont multipliés à partir de 1890, mais la plupart ont sombré dans l’oubli.

René Le Senne avec son Traité de caractérologie (1945) a pour ambition de différencier les « variétés d’individus » afin de restituer la diversité humaine, car la psychologie et la philosophie traitent de l’homme en général « comme moyenne et abstraction » (Ibid., p. 20). Le Senne définit le caractère comme la « structure mentale d’un homme » (Ibid., p. 1), les dispositions qui forment son « squelette mental » (Ibid., p. 9).

Dans la conception de Le Senne, l’origine du caractère est congénitale et la physiologie est supposée « conduire » la caractérologie. Cependant, aucun lien n’est proposé entre les deux disciplines et l’auteur en reste au stade du principe. Pour Le Senne, le caractère n’est pas la personnalité. La personnalité serait plus large, elle correspondrait à la totalité concrète de l’individu dont le caractère serait la forme fondatrice et fixe. La personnalité comporte des aspects acquis et elle est changeante ; le « moi » en constituerait le centre actif (Ibid., p. 9).

L'utilisation de statistiques a renouvelé la caractérologie au XXe siècle. Raymond B. Cattell (1905 - 1998) a créé le Culture Fair Intelligence Test qui identifie seize traits de personnalité ou Personality factors (PF). Il est fondé sur l'analyse factorielle, méthode statistique comparant les variables observées et celles qui sont latentes (sous-jacentes) non observées. L'analyse factorielle recherche de telles variations conjointes, elle vise à trouver des variables latentes indépendantes.

Il en a trois versions du test, une pour les enfants de 4 à 8 ans et les adultes handicapés mentaux, une pour les enfants de 8 à 13 ans et les adultes de niveau moyen, et enfin une pour les grands adolescents et les adultes de niveau supérieur.

Le test évalue cinq grands traits de personnalité qui sont l'extraversion, l'anxiété, la dureté-intransigeance, l'indépendance, le contrôle de soi. Pour Raymond Cattell « Les traits mesurés sont des structures mentales dont le fonctionnement apparaît sous forme de conduites réelles ». Ces cinq facteurs sont proches des cinq traits centraux de la personnalité (Big Five Personality Traits) mis en évidence par Golberg (1981), puis développés par Costa et McCrae dans les années 1987-1992 (désignés par l'acronyme ocean).

Les tendances caractérielles testées sont : l’ouverture à l'expérience qui associe curiosité, imagination, goût pour les idées nouvelles, l'aventure et l'art ; la conscienciosité manifestée par l’organisation, l’autodiscipline et le respect des obligations ; l’extraversion qui correspond à une tendance à l’action et à rechercher la compagnie des autres. ; l’agréabilité qui donne une personne coopérative et compatissante ; le névrosisme ou neuroticisme qui est la tendance à la vulnérabilité, la colère, l'inquiétude ou la dépression.

Selon Julien-Daniel Guelfi ("Axe I, Axe II ou Troubles mentaux et Troubles de la personnalité", in : L'évolution psychiatrique), on pourrait utiliser le modèle ocean vu ci-dessus en le modifiant pour l’adapter à la pathologie.

Le DSM et la personnalité

À partir de sa troisième édition, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux prend en compte les troubles de la personnalité (dans l’axe II de cette typologie multiaxiale). À coté des « troubles mentaux » sont décrits des types de « troubles de la personnalité », ainsi que les déficits intellectuels nommés « retard mental ». L’axe II a été construit selon une approche catégorielle : sont recensés différents « types » de personnalités pathologiques. La personnalité est définie comme les modalités durables de l'expérience vécue et des conduites qui se manifestent dans les domaines de la cognition, de l'affectivité, des relations interpersonnelles et du contrôle des impulsions.

Les troubles comportent trois degrés, celui des déviations par rapport à ce qui est attendu dans la culture de l'individu dans au moins deux des domaines définis ci-dessus, celui des déviations durables et rigides, celui des déviations entraînant une souffrance ou une altération du fonctionnement social et professionnel.

Pour certains comme Julien-Daniel Guelfi, « De nombreux arguments plaident en faveur d’une continuité entre les deux axes ». ("Axe I des Troubles mentaux et Axe II des Troubles de la personnalité"). Il exprime là le problème du lien entre personnalité et expression pathologique manifeste. Si les deux sont liés, il conviendrait alors de

« rénover l’axe II en le remodelant d’après les résultats, que d’aucuns jugent probants, obtenus dans l’étude de la structure générale des traits de personnalité et de leur répartition dans la population générale » (Steeves Demazeux, Les catégories psychiatriques sont-elles dépassées ?).

Dans la cinquième révision du manuel (DSM-5), publiée en mai 2013, la nouvelle catégorisation, « dimensionnelle », de la personnalité a remplacé la précédente et elle a été mise en annexe. La catégorisation offre six possibilités, les troubles de la personnalité schizotypique, les troubles de la personnalité borderline (limite), les troubles de la personnalité antisociale, les trouble de la personnalité narcissique, les troubles de la personnalité obsessionnelle-compulsive, les trouble de la personnalité autres, spécifiés à partir des traits retrouvés. Les formes pathologiques de la personnalité peuvent être envisagées comme des variantes des dimensions qui caractérisent la personnalité dite « normale ». D’où une approche qualifiée de « dimensionnelle ».

Selon certains, les vieilles catégories héritées de la clinique traditionnelle (personnalités paranoïdes, schizoïdes, narcissiques, etc.) pourraient être remplacées par un système hérité des travaux de Cattell : « l’ouverture » (openness), « le caractère consciencieux » (conscientiousness), « la stabilité émotionnelle » (emotional stability), etc., et constitueraient autant de dimensions essentielles, stables, continues, permettant une juste appréhension des traits de personnalité d’un individu et, le cas échéant, des anomalies de son caractère.

Discussion de ces approches

Elles consistent à définir des caractéristiques communes à un groupe au sein duquel on peut classer un individu. On définit l’individu en le rattachant à une typologie collective fournissant des catégories. C’est une démarche de catégorisation. Il n'est pas certain qu'elle soit légitime pour saisir la personnalité humaine avec son dynamisme évolutif ; c'est une démarche plutôt caractéologique. Nous avons regroupées les différentes approches, car leur manière de catégoriser est la même : empirique objectivante, appuyée sur régularités et des corrélations établies, soit de manière intuitives, soit par des approches statistiques plus ou moins sophistiquées.

Le procédé inspire les regroupements diversement nommés tempéraments, constitutions, biotypes, caractères, personnalités, etc. C’est une tentative pour saisir les caractéristiques de manière synthétique plutôt que par des traits épars. Cette synthèse n’est pas individuelle, elle est collective, elle concerne un type constitué à partir d’un échantillon jugé représentatif. Le savoir ainsi proposé est limité par le raisonnement empiriste inductif. À partir de faits récurrents et corrélés, on induit une typologie. Des traits a1, a2, a3 retrouvés sur un large échantillon, on induit le trait général A. Ce trait A, associé à d’autres, forme un type ou une catégorie. L’efficacité prédictive est statistique, par exemple une personne de type A a des chances de se comporter de façon a3.

Un article du psychologue Hans Eysenck de 1964, « Principles and Methods of Personality Description, Classification and Diagnosis », pose un problème de fond. Eysenck note que les typologies peuvent se faire soit en considérant soit des traits discontinus et disjoints, soit des traits multiples variant de manière continue. Ce qui impose de décider de la nature discontinue ou continue des traits humains pris en compte. Concernant la méthodologie proprement dite, nous citerons les réserves de Steeves Demazeux :

« Il y aurait beaucoup à discuter concernant la pertinence et la validité des études psychométriques de la personnalité réalisées dans le sillage de la recherche néogaltonienne. Disons seulement que les biais méthodologiques et les simplifications philosophiques ne manquent pas et devraient inviter au scepticisme – tout au moins à la circonspection. Le fameux Big Five, par exemple, cette vaste opération de distillerie statistique, dont les promoteurs espèrent trouver une application un peu plus noble en psychopathologie que celle qu’il a trouvée pour l’instant – à savoir comme outil de sélection sur le marché du travail –, repose sur des hypothèses, et des inférences, pour le moins fragiles sinon hasardeuses. » (Les catégories psychiatriques sont-elles dépassées ? in : Philonsorbonne. 2008.)

Ces approches sont volontairement purement empiriques, inductives, et refusent de s’associer avec une théorisation déductive qui viendrait les rectifier et les faire évoluer. Parfois, un point de vue réaliste est avancé et les regroupements catégoriels sont supposés manifester quelque chose comme une tendance ou une prédisposition individuelle qui peut être psychologique ou biologique. Les hypothèses organicistes (biologiques) sur la formation des types sont les plus anciennes. Les diverses biotypologies sont supposées dépendre de l’hérédité. L’influence de l’hérédité est un puissant courant de pensée, présent pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe. Comme le dit Henri Ey, l’absence de résultat a entraîné, vers les années 1960, une « certaine lassitude » (Manuel de psychiatrie, p. 740).

Cattell utilise le terme de « structure mentale » qui renvoie à des tendances motivationnelles, mais ce n’est pas une structure théorique, formalisée ou modélisée. Néanmoins, il y a là une évolution. On passe de la caractérologie pure à un début d’approche de la personnalité conçue de manière abstraite. Mais, la route explicative est barrée par le présupposé méthodologique imposant d’employer exclusivement la corrélation inductive.

2. Les approches psychogéniques et psychanalytiques de la personnalité

Divers auteurs

Nous avons repris le vieux terme de « psychogénique », peu utilisé de nos jours, pour noter les diverses approches qui ont contribué à l’idée d’une genèse (au sens de générer, produire) des conduites et des troubles psychopathologiques. On trouve dans ce domaine une grande diversité d’opinions dont nous ne verrons que quelques exemples concernant ce qui nous intéresse ici, la personnalité.

La médecine, depuis la fin du XIXe siècle, s’est engagée sur la voie de la recherche étiologique (des causes des maladies). Chez les psychiatres, cette recherche est affirmée par Paul Sérieux et son élève Joseph Capgras dans Les folies raisonnantes (1909). Ils posent qu’« il faut tenir compte de leur cause et de leur genèse » pour définir les maladies mentales. Cela aboutit à distinguer les maladies qui dépendent de la personnalité « dont elles en sont que l’exagération » et celles qui sont acquises et viennent la remanier. Leur travail concerne les délires systématisés (à l’époque regroupés autour de la paranoïa), ce qui est cohérent, car ces troubles posent plus particulièrement le problème de la personnalité, car ils semblent la prolonger. On retrouve cette approche chez Robert Gaupp et Ernest Kretschmer.

Avec Karl Jaspers, la phénoménologie fait irruption dans le débat. « La phénoménologie nous offre une série de fragments de la vie psychique réellement vécue, mais nous avons à nous demander leurs rapports de dépendance mutuelle. En de nombreux cas, nous comprenons avec évidence que des faits psychiques puissent en engendrer d’autres » (Psychopathologie générale, p. 40). Ce que Jasper nomme psychique, c’est le mental conscient, phénoméno-subjectif, la représentation des états-d’âme.

Pour Karl Jaspers, la personnalité est le fruit d’un développement psychologique continu et compréhensible. Il faut en différencier le processus psychique pathologique réactionnel et le processus organique pathologique lié à une lésion cérébrale. Parmi les troubles psychogéniques, Jaspers fait une distinction. Certains troubles mentaux sont considérés comme des réactions de la personnalité à des événements et dépendent d’elles. Par contre, d’autres sont dus au développement d’un processus psychique pathogène qui apportent un changement dans la personnalité et la modifie de manière quasi définitive.

Selon Pierre Janet, la personnalité est constituée de deux instances, « l’une qui conserve les organisations du passé, l’autre qui synthétise, qui organise les phénomènes du présent ». Leur fonctionnement simultané ou en alternance explique les différents états de l’individu. Les troubles sont provoqués par une prépondérance ou le clivage des types de fonctionnement dus à un rétrécissement du champ de la conscience ou d’une disjonction sous l’effet de circonstances particulières comme l’hypnose.

Sigmund Freud parle peu de la personnalité, c’est ultérieurement que ses travaux seront repris et assimilés à une théorie de la personnalité. Cependant, il contribue à la rupture avec les hypothèses organicistes et constitutionnelles, car il met en avant le rôle des événements relationnels et du développement individuel, c’est-à-dire de l’acquis par rapport à l’inné dans la détermination des troubles. Il prépare le renouvellement de la notion de personnalité en psychopathologie en mettant en avant le psychisme modélisé sous forme d’un « appareil ».

Les travaux de ces divers auteurs vont accréditer l’idée que la personnalité est mieux saisie du côté psychologique et que l’on peut amorcer une démarche explicative. Le changement épistémologique par rapport aux approches empiristes typologiques est net. Ces diverses écoles cherchent à promouvoir une théorie explicative des faits observés en proposant une genèse psychologique. On n'est donc pas dans une approche inductive empiriste, mais déductive, car la théorie est constituée selon ses principes propres en appui sur les données de l’expérience et permet de prévoir des faits (quoique de manière vague et incertaine).

Une tentative de synthèse

La thèse de Lacan de 1932 constitue une tentative de synthèse dans une perspective explicitement nommée « psychogénique », entre psychanalyse et phénoménologie, qu’il définit ainsi : - les causes de symptômes et comportements sont rapportées à des mécanismes de la personnalité, sont expliquées par le fonctionnement du système de la personnalité et si le système de la personnalité est structural, composé d’éléments liés entre eux.

Personnalité et constitution ne se confondent pas. La seconde est en arrière-plan et concerne des aspects comportementaux plus élémentaires, alors que la personnalité a trait à des phénomènes intentionnels, complexes, compréhensibles. Jacques Lacan associe un abord phénoménologie référé à Karl Jaspers et vaguement à Franz Brentano, et la psychanalyse, référée à Sigmund Freud et ses continuateurs, comme Otto Fenichel (1897-1946) et Karl Abraham (1877- 1925) (Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris Seuil, 1975. p. 258).

Les fonctions de la personnalité sont liées au social, aux relations aux autres. Les phénomènes de la personnalité sont conscients, compréhensibles, ont un sens, sont intentionnels. Ils sont des lois que la psychanalyse révèle (p. 247-248). Par exemple, l’autopunition est un mécanisme de la personnalité d’origine sociale au sens de relationnel, également qualifié de mécanisme psychique (Ibid, p. 250). Il correspond à une attitude subjective de culpabilité et engendre des conduites complexes. Il est expliqué par la théorie du sur-moi de la doctrine psychanalytique (p. 251).

Lacan évoque favorablement une « science encore naissante de la personnalité » (p. 291) qui ferait partie de la psychologie (p. 315). Sa thèse est intéressante pour l’histoire des idées, car elle manifeste une volonté de synthèse des courants de pensée influents en psychopathologie. On trouve :

- L’utilisation des deux doctrines commençant à se répandre, la phénoménologie et la psychanalyse. - Une nette séparation entre personnalité et constitution, la seconde n’étant pas niée, mais mise en retrait (située comme cause de fragilité ou de résistance). - La substitution d’une théorie de la personnalité à la conception empirique inductive de type caractérologique. - L’adoption d’un déterminisme « psychogénique » qui explique la production des symptômes, des conduites et du vécu subjectif par les structures et mécanismes psychiques de la personnalité.

La personnalité est à la fois phénomène, structure et mécanisme (p. 313), et elle est parfois assimilée au psychisme. La distinction entre les faits et la théorie permettant d’établir clairement les relations inductives et/ou déductives est absente.

L’apport de la psychanalyse

Dans The psychoanalytics theories of personality (1953), Gerald S. Blum se propose de suivre l’évolution chronologique de la personnalité de la naissance à l’âge adulte sous le terme de personnalité, car c’est presque tout le savoir psychanalytique sur le développement psychique.

La personnalité est conçue selon une structuration progressive du psychisme au cours de la vie. L’assimilation du psychisme pris dans son ensemble à la personnalité se poursuivra dans le courant psychanalytique et fera école. Ce qui met l’accent sur le développement et les changements. De l’enfance à la vieillesse, vue sous cet angle, la personnalité change considérablement même si une constance identitaire se maintient.

À partir des années 1960, en France, Jean Bergeret sur le plan de la méthode distingue entre les phénomènes manifestes (caractère et symptômes) et le psychisme conçu comme structure de la personnalité. La structure de la personnalité est l'aménagement stable du psychisme manifesté par le caractère, les conduites et les symptômes. La symptomatologie prend une tournure pathologique lorsque cette organisation psychique se décompense, c'est-à-dire que des facteurs internes ou externes déséquilibrent les mécanismes de défense et d'adaptation.

Le but est :

« d’articuler les phénomènes manifestes constatés au niveau du caractère ou des symptômes, avec les éléments métapsychologiques, plus stables et plus profonds, situés sur le plan moins visible ou latent de la structure de la personnalité » (La personnalité normale et pathologique, p. 1)

La structure en question est celle constituée par les éléments de base du psychisme et cet ensemble structuré est assimilé à la personnalité. Jean Bergeret parle de « structure de la personnalité » et distingue les structures stables (psychotique et névrotique) et les organisations intermédiaires (sous forme d’un tronc commun) moins durables.

Selon Jean Bergeret, le psychisme individuel s’organise, se cristallise, en une structure stable « dont les deux modèles spécifiques sont représentés par la structure névrotique et la structure psychotique » (Bergeret J. et coll, Psychologie pathologique, p. 135). Mais :

« Beaucoup de personnalités en effet correspondent à des essais de structuration imparfaits ou inachevés » …. « Les personnalités nettement structurées répondant à des fonctionnements économiques stables et bien intégrés » sont plus rares qu’on ne l’a pensé (La personnalité normale et pathologique, p. 2).

Avec l’évolution du savoir, cette limite entre névrose et psychose, zone réputée instable, s’est avérée être un vaste territoire comportant divers types de personnalités bien individualisées. Il est apparu qu’il existait des formes d’organisation psychique occupant une position intermédiaire (Ibid, p. 135) « les états-limites et leurs aménagements » (Bergeret J., Psychologie pathologique, p. 193).

Cette conception présente quelques difficultés. Par exemple, le terme psychose englobe la personnalité psychotique et des maladies comme la schizophrénie ou est encore donné comme synonyme de folie (« la folie elle-même qu’en termes scientifiques nous appelons psychose » (Chartier J.-P., in : Psychologie pathologique, p. 137). Il y a donc des évolutions à attendre.

Cet apport issu de la psychanalyse a été accepté par la psychiatrie dite « dynamique ». Henri Ey pose bien le problème, notant que pour classer la maladie mentale, il faut obéir à deux principes fondamentaux : a) ne pas confondre la classification clinique des syndromes fondamentaux … avec la classification des divers facteurs étiologiques b) disposer d’un modèle, d’un principe matriciel. Finalement il conclut :

« C’est l’organisation de l’appareil psychique comme disait Freud… , qui doit constituer le principe d’un telle classification ». (Manuel de psychiatrie, p. 218)

Dans le même Manuel, on peut lire : « Les névroses sont des maladies de la personnalité… caractérisées par un conflit intrapsychique qui inhibe les conduites sociales » (Ey H., Bernard P., Brisset CH., Manuel de psychiatrie, p.415). Le chapitre est intitulé : Les névroses (la personnalité névrotique). À côté, on a aussi des personnalités psychopathiques. Mais, prudemment, une partie des entités nosologiques restent exposées séparément de la personnalité. Devant l’incertitude et l’absence de consensus, l’éclectisme est de mise en 1974.

L’intérêt d’appliquer le concept de psychisme à la personnalité

Pour éviter une confusion, il faut bien noter que la structure psychique n’est, ni le phénoméno-subjectif du sens commun ou de la phénoménologie, ni l’esprit substance de la philosophie idéaliste, mais une entité théorique dont on suppose l’existence pour expliquer les faits cliniques. Le psychisme est supposé sur la base d’une cause nécessaire aux conduites et symptômes. Cette entité constitutive de l’individu se développe, évolue et se structure.

L’individu humain est considéré dans le temps selon deux histoires : l’histoire individuelle au sens d’un développement et d’une évolution, et l’histoire collective au sens des événements et du cadre social dans lequel le psychisme se développe et qui le marque.

On dispose actuellement d’un modèle théorique sophistiqué du psychisme sous forme d’une structure, c'est-à-dire d’un ensemble dans lequel les éléments constitutifs interagissent, sont interdépendants. Les obstacles, distorsions, régressions dans l’édification du psychisme, mis en relation avec les dysfonctionnements contemporains, expliquent la pathologie. On suppose une genèse des conduites normales et pathologiques par l’intermédiaire du psychisme qui peut être expliquée rationnellement.

Le modèle théorique explicatif est imparfait et contestable, mais du point de vue épistémologique un saut qualitatif important est effectué. On entre dans un abord scientifique classique combinant les faits empiriques (ici cliniques) à une théorie explicative (le modèle) avec, évidemment, toutes les difficultés et incertitudes des sciences humaines. Le principe est de concevoir de manière théorique les composants et la dynamique psychique qui génèrent ce que l’on saisit cliniquement. Cette "psychogénie" est absente dans l’approche purement inductive typologisante.

Le modèle est susceptible d’évoluer par vérification, réfutation et hypothèses nouvelles. C’est ce qui s’est passé avec le narcissisme et les personnalités dites limites. La clinique a montré l’insuffisance du premier modèle hérité de Freud et une évolution s’est produite. Même s’il est très imparfait, le modèle psychanalytique est de loin le modèle le plus élaboré du psychisme.

L’assimilation de la personnalité au psychisme est restrictive

L'individu humain intègre au fil de sa vie des influences diverses. Le concept de personnalité vise à rassembler la diversité qui spécifie une personne alors même que des changements l’affectent. Utiliser le concept de personnalité, c’est considérer l’individu globalement, selon un abord complexe qui renvoie à un vaste réseau de déterminations enchevêtrées. L'unité et la persistance au fil du temps renvoient à un autre concept, celui d'identité.

La personnalité se traduit de manière factuelle par les attitudes de chacun, ses manières, ses conduites, son caractère, sa manière de penser, ses goûts, etc., c’est-à-dire une foule de traits propres à l'individu, ou qu’il partage avec d’autres, et qui se manifestent avec constance et régularité. L'idée de personnalité suppose qu'une synthèse originale se forme pour chaque personne et qu’elle détermine les particularités permettant de la différencier des autres.

Sur le plan ontologique, on peut considérer que ce qui fonde l’existence de l’homme se répartit entre des aspects biologiques, cognitifs et sociaux qui se cumulent, s’interpénètrent et se synthétisent en une forme particulière chez chaque individu humain à quoi s’ajoute une dimension éthique. Du point de vue éthique, la personne renvoie à l’idée d’un individu humain pourvu d’une dignité et qui n’est donc pas réductible à ses caractéristiques, à son utilité ou à sa valeur. L'extension du concept de personnalité dépasse ce qui peut être théorisé par les disciplines scientifiques, il s'étend vers l'éthique.

Le concept de personnalité a une acception large qui déborde le psychisme. On peut l’utiliser précisément dans un but d’élargissement pour noter que l'approche proposée s’adresse à l’ensemble de la personne avec tout ce que cela implique. Considérer la personnalité c’est aussi considérer la personne qui possède une dignité et une valeur intrinsèque. Sur le plan légal, cela renvoie aux droits de la personne qui sont garantis juridiquement dans de nombreux pays. La psychopathologie concerne des personnes et le terme de personnalité a le mérite de le rappeler.

Conclusion

Les deux approches - typologisante et selon la structure psychique - coexistent actuellement et c’est la typologie par induction (catégorielle ou dimensionnelle) qui est la plus répandue. Nous la considérons comme très insuffisante et inadaptée à l’ensemble de la psychopathologie. Le concept de psychisme permet d’avoir un modèle théorique sophistiqué et intéressant. Les formes de la personnalité conçues sous l’angle de la structure psychique peuvent être rangées sous trois grandes catégories qui produisent des formes de pathologie différentes. (Voir l’article : Les formes de la personnalité en psychopathologie).

La personnalité ne se résume pas au psychisme, si bien que s’appuyer sur le concept de personnalité est une manière d’apporter une ouverture dans l’approche psychopathologique. On y inclut automatiquement l’idée de personne, avec ses implications éthiques.

 

 

Bibliographie :

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Chaillou A., « Considérations générales sur quatre types morphologiques humains », In : Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, VI° Série. Tome 1, 1910. pp. 141-150. Disponible en ligne : www.persee.fr/doc/bmsap_0037-8984_1910_num_1_1_7121.

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Postel J., La psychiatrie, Paris, Larousse, 1994.

 


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