Refoulement, déni, dénégation
Les processus psychiques d’occultation

 

Les processus psychiques servant à mettre de côté, masquer, ignorer, bref, à occulter ce qui est inacceptable et conflictuel sont divers. Ces mécanismes psychiques servent à éviter les désagréments émotionnels dus à la perception et à l’évocation de certaines situations.

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. Refoulement, déni, dénégation Les processus psychiques d’occultation. Philosophie science et société. 2022. https://philosciences.com/569.

 

Texte intégral :

1. Notions de base

Des mécanismes de défense

Ces processus d'occultation sont des mécanismes de défense qui visent à préserver le fonctionnement psychique des conflits. Pour ce faire, ils mettent de côté les contenus psychiques (pulsions et représentations). Dans la psychopathologie, le terme de « moi » désigne l’instance servant à préserver la stabilité d’ensemble du psychisme. On considère traditionnellement que c’est le moi qui génère les mécanismes de défense. Dans un but de préservation, cette instance rend inaccessible à la conscience et à la volonté une partie de la réalité et/ou les éléments psychiques la concernant.

Les mécanismes de défense surviennent sur un fond d’opacité, généralement négligé. En effet, on constate souvent chez la plupart des individus une absence de perception concernant des attitudes, des manières de se conduire, ou des événements, tout à fait perceptibles et évidents, mais qui passent inaperçus aux yeux de la personne concernée. Par exemple, certains traits de caractère sont ignorés de la personne, alors qu’ils sont évidents aux yeux des autres. Bien qu’ils ne soient pas cachés, ils sont comme invisibles. D'autre part, il existe aussi une méconnaissance du fonctionnement psychique, car ce dernier est spontanément opaque. Quand on demande à une personne pourquoi elle agit de telle manière, on tombe souvent sur une impossibilité de répondre ou sur des explications peu probantes. On pourrait dire que l’occultation est une accentuation de cette tendance à l'opacité qui devient complète dans un domaine particulier.

Nous n’évoquerons pas ici le mensonge et la dissimulation qui supposent un calcul, une action volontaire.

Les mécanismes mis en jeu

Il n’y pas de consensus quant à la désignation précise des mécanismes psychiques d’occultation. Les termes employés sont variables. À titre d’exemple, on peut faire la liste de ceux employés par Sigmund Freud. Le Vocabulaire de la psychanalyse en donne un bon aperçu auquel nous nous référerons. Si l’on s’en tient aux verbes utilisés, la liste est longue.

On trouve  : verworfen traduisible par rejeter ou forclore, verleugnen traduisible par dénier ou désavouer, ablehnen traduisible par écarter, aufheben traduisible par supprimer ou abolir, ungechenmachen traduisible par annuler, verneignen traduisible par dénier. Freud utilise aussi le terme latin de Negation évidemment traduisible par négation. En tant que pionnier, il s’est retrouvé devant un maquis dense qu’il a tant bien que mal tenté de répertorier. Par la suite, ces termes ont été repris dans des acceptions variables, ce qui n’a rien arrangé.

Au vu de cette complexité, pour avoir de la clarté, nous opérerons des choix et des simplifications en prenant comme critère de différenciation ce sur quoi porte le processus : plutôt sur la réalité ou plutôt sur les contenus psychiques (pulsions et représentations). On peut catégoriser les procédés d’occultation selon qu’ils portent sur l’existence de quelque chose dans la réalité ou sur sa représentation et les affects associés.

Une manière de faire disparaître ce qui gêne est de porter un jugement d’existence négatif. La personne considère que ça n’existe pas. Ce peut être soit de manière immédiate et radicale soit d’une manière modérée et qui laisse place au doute. La formule en serait : ça n’existe pas. Une autre manière est de mettre de côté la représentation des faits et événements et des tendances pulsionnelles qui se décline de deux façons : - En les mettant hors d’atteinte de la pensée consciente par une barrière active et puissante. La formule en serait : cachons ce qui angoisse. - En ne les reconnaissant pas comme sien, en refusant l’imputation. La formule en serait : cela ne m’appartient pas et ne me concerne pas.

Nous décrirons les mécanismes d’occultation les plus courants en évaluant le procédé dominant et en tenant compte de la tradition psychopathologique (qui remonte à Sigmund Freud et Pierre Janet). Cela conduit à distinguer trois mécanismes principaux : le refoulement, le déni et la dénégation. Le déni consiste à considérer comme inexistant ce qui gêne et le refoulement consiste à exclure de la pensée consciente les aspects psychiques indésirables. La dénégation, quant à elle, exprime quelque chose en le récusant : par exemple la personne affirme : « je pourrais avoir telle intention, mais pas du tout ».

À côté de ces trois types d’occultation, il faut aussi évoquer les mécanismes, complémentaires et associés, que sont la projection, le clivage. La projection attribue sans justification à autrui ou à l’environnement des tendances diverses. Elle accompagne souvent le déni. Le clivage consiste à instaurer un fonctionnement séparé et alterne des différentes composantes psychiques, ce qui peut aller jusqu’au clivage de la personnalité globale. L’aspect clivé est ignoré lorsque l’autre aspect prend le dessus.

Quelques précisions

L’éviction de la réalité

Il existe une fonction psychique qui désigne ce que nous considérons généralement comme la réalité : choses, faits, événements, personnes ayant une existence concrète certaine. Cette fonction n’est pas présente d’emblée, elle s’édifie au cours de l’enfance. La réalité est une construction qui demande que cette fonction soit efficace. Dans l’enfance, l’existence de la réalité et la distinction entre réalité et fiction sont incertaines.

Chez l’adulte, le déni produit un vacillement du jugement de réalité. Il survient d’autant plus facilement que la fonction réalitaire est peu efficace, ce qui est le cas chez les personnalités psychotiques ou intermédiaires (limites, perverses). Le déni de la réalité ne concerne pas toute la réalité, mais porte sur des faits, des événements, des circonstances, des attitudes, des conduites précis. Il est partiel, il ne concerne qu’un secteur de la réalité.

La perte d’unité

Diverses instances et processus psychiques permettent l’unification de soi et donnent la capacité de s’attribuer ses actes et donc d’en être responsable. Ces processus ramènent à soi les divers aspects de la personnalité et l’instance qu’est le moi tente d’unifier le tout. Par là, diversité des composantes de la personnalité se rassemblent.

(Voir : Un modèle du psychisme). L’unification est un processus qui, à certains moments, pour une raison défensive, est mis en défaut. Si une tendance est insupportable, la défense permet de nier que la personne soit concernée. Ce dont il est question n’est pas reconnu comme ayant trait à soi.

Admettons qu’un individu soit sous l’emprise d’une tendance étrangère à d’autres aspects de sa personnalité que nous nommerons. À un moment donné, la tendance étrangère prend les commandes et fait effectuer une action. Puis le reste de la personnalité prend le dessus. À ce moment, la tendance étrangère n’est plus reconnue.

Maintenir le lien aux autres et au social

Les autres personnes jouent un rôle sur la perception de soi et sur la manière de se conduire. Il est nécessaire pour l’individu d’avoir la possibilité d’affronter les autres, de s’opposer pour affirmer ce qu’il est. S’il n’a pas la force d’affronter les autres, il utilise l’occultation pour esquiver le conflit.

Si l’individu pense, à tort ou à raison, que son entourage familial ou la société ne veulent pas qu’il soit tel qu’il est, il occulte ces aspects réprouvés par le déni, la dénégation et ou le refoulement

La pression sociale peut être énorme. Dans certaines familles ou communautés très soudées, il n’y aucune alternative à la norme de groupe. Les mécanismes d’occultation servent à éviter la réprobation et le rejet de la communauté.

2. Le refoulement

Brève histoire du concept

C’est le plus connu des procédés d’occultation. Au départ, l’hypothèse du refoulement vient comme solution au problème posé par l’existence de symptômes somatiques auxquels on ne trouve pas de cause biologique. Sigmund Freud comme Pierre Janet évoquent des représentations inaccessibles (dites « refoulées »).

Cette thèse vient de l'étude des paralysies hystériques que Freud effectua lors de son séjour dans le service de Jean Martin Charcot en 1886. Elle est évoquée dans un article publié en 1893, intitulé « Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques »

Dans les cas présentés, il apparaît que ce n’est pas une lésion nerveuse, mais la « conception du bras » et son inaccessibilité qui provoquent le symptôme. Cependant, le processus n’est pas conscient, pas mentalisé par la patiente souffrant de paralysie. La représentation inconsciente est supposée par le clinicien, car elle est adéquate à déterminer les symptômes (ce qui signifie que l'on doit lui attribuer une valeur causale).

Ce n’est qu’ultérieurement dans l’effort thérapeutique que les représentations refoulées pourront être mentalisées par les patients mais surtout grâce à la levée du refoulement dont elle est l’objet. Le souvenir concerné est refoulé à cause de la violence de l'affect qui lui est lié, violence qui réapparaît au cours du traitement.

Les tout premiers souvenirs refoulés créent un premier noyau d’éléments refoulés qui jouerait le rôle d’attracteur (Problème évoqué dans l’article « Le refoulement », Métapsychologie, 1915). Par ce refoulement « originaire », des éléments représentant les pulsions (souvenirs de scènes plus ou moins transformées) sont occultés. Leur présence persistante expliquerait les fixations (arrêts partiels du développement). La pulsion se lie à cet ensemble de représentations qui la fige dans son évolution vers d’autres formes plus évoluées.

L’idée centrale du refoulement est que des éléments psychiques fortement investis (représentations, souvenirs) sont actifs et produisent des effets, mais ne sont pas mentalisables (pas pensables de manière consciente). Il s’agit du souvenir d’une série d’événements à fort contenu émotionnel. La locution complète serait « le refoulement de représentations chargées d’affects ».

Théorie du refoulement

L’origine du refoulement tient au caractère de ce qui est refoulé. L’événement provoque une dissonance, un conflit, une émotion négative, un malaise (honte, angoisse). Le moyen de chasser ce malaise est la mise à l’écart des représentations que l’événement a suscité.

L’investissement est explicable par les pulsions mises en jeu qui sont de deux types : pulsions d’autoconservation qui alimentent les investissements narcissiques et les pulsions sexuelles qui alimentent les investissements objectaux. Mais, il faut aussi considérer les pulsions agressives. Chaque type de pulsion peut alimenter le courant narcissique (soi) ou objectal (les autres).

Les représentations refoulées concernent des événements ayant suscité une poussée pulsionnelle de l’un ou l’autre type. Soit qu’elle soit trop forte soit que la situation provoque un conflit. Les représentations sont chassées, mises hors circuit, elles ne peuvent plus être évoquées et pensées.

Le souvenir refoulé n’étant pas neutralisé, il réapparaît soit dans les rêves, soit dans des actes manqués, soit dans des symptômes, soit dans des réactions à l’occasion d’événements qui l’évoquent. Le retour intempestif du refoulé peut provoquer une fausse interprétation de la situation et des réactions inadaptées.

On a constaté aussi que l’importance affective du souvenir peut aussi être créée après-coup par les remaniements psychiques qui se produisent. Ce qui a été sans importance à l’époque et est passé inaperçu peut, dans un second temps, prendre de l’importance, être considéré autrement.

Cet aspect mémorisé qui a pris une importance immédiatement ou après-coup est, par le refoulement, rendu inaccessible à la pensée et donc à l’élaboration. Il ne peut être remanié et évoluer et les traces mnésiques restent comme enkystées, ce qui leur confère un caractère pathologique.

3. Le déni

Brève histoire du concept

En psychopathologie, l’emploi du terme allemand de Verleugnung généralement traduit par déni remonte à Sigmund Freud qui l’a utilisé à partir des années 1920. Le déni qu’il repère concerne la différence des sexes et plus particulièrement l’absence de pénis chez les femmes. Lorsque les jeunes enfants le constatent, ils ont tendance à le dénier, à faire comme s’il n’en était rien. Il note que c’est « un processus qui ne semble être ni rare, ni très dangereux pour la vie psychique de l’enfant, mais qui chez l’adulte serait le point de départ d’une psychose……... » (Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes, 1925).

Freud, prudent, s’exprime au conditionnel et distingue l’enfant de l’adulte. La psychopathologie psychanalytique défend l’idée d’une évolution et d’une maturation psychique si bien qu’un même processus normal et sans conséquence dans le jeune âge ne l’est plus à l’âge adulte. Un processus disparaît pour deux raisons : la défense qu’il représente n’a plus besoin d’être, car le problème est réglé ; si elle est encore nécessaire, elle est remplacée par d’autres plus subtiles et moins radicales. Le déni est en effet un procédé grossier, à l’emporte-pièce.

Depuis, la notion a évolué, car on s’est aperçu que ce procédé d’éviction est utilisé pour toutes sortes de sujets comme la mort, la grossesse, les actes socialement réprouvés, les addictions.

Nous dirons aujourd’hui que le déni est un mécanisme de défense destiné à rendre inexistant aux yeux des personnes ce qui les gêne. Le déni porte sur des faits, des événements, des circonstances, des attitudes, des conduites, etc., bref quelque chose que les autres peuvent constater empiriquement dans la réalité, mais que la personne concernée considère comme absent. C’est l’exclusion plus ou moins totale d’une partie de la réalité, ce qui permet l’évitement des conflits qu’elle pourrait provoquer. Ça n’existe pas et il n’y a plus de problème. Pour plus de clarté, il vaudrait mieux utiliser la locution complète de « déni d’un aspect de la réalité ».

Théorie du déni

Le point central permettant d’expliquer le déni est la fragilité de la fonction réalitaire et la faiblesse de l’unification psychique par le moi.

La fonction réalitaire associe un jugement d’existence (ceci existe ou pas) et du type d’existence (concrète ou fictive/imaginaire). Tenir compte et apprécier correctement la réalité concrète objective est le résultat d’un apprentissage. La fonction réalitaire a une genèse qui est plus ou moins efficace et solide (résistante) selon le type de personnalité. Elle est aussi détériorée par les maladies mentales comme la schizophrénie et les troubles maniaco-dépressifs.

Le déni peut être ancien ou actuel. Il peut y avoir eu un déni dans l’enfance, déni qui persiste et laisse une trace psychique ou bien le déni peut être actuel et porter sur des faits contemporains.

Comme on l’a vu, le déni est un déni d’existence, mais il est toujours associé au clivage, car ce n’est pas une défaillance générale de la fonction de réalité, mais un dysfonctionnement partiel dans un secteur donné qui est séparé du reste. Parfois, le déni coexiste avec une reconnaissance de ce qui est dénié, mais qui reste sans effet. Les deux aspects coexistent, ne viennent pas se compenser ou se concilier du fait du clivage.

Le déni d’une partie de la réalité se traduit dans les actes ou dans le somatique, car ce qui est dénié ne donne lieu à aucune pensée ni expression volontaire. Si on interroge la personne (et seulement dans ce cas, car elle n’en parle évidemment pas spontanément), on se heurte à une absence de réponse ou à la négation de ce dont il s’agit. Le déni est déduit à partir d’informations qui montrent que quelque chose existe dans la réalité, mais n’existe pas pour la personne concernée.

Le déni est parfois partagé par l’entourage, inscrit dans la dynamique familiale et groupale. Il vise à préserver le lien. Les familles font comme si des faits pourtant visibles n’existaient pas.

4. La dénégation

Brève histoire du concept

C’est encore à Freud que l’on doit le concept de dénégation. Il s’aperçoit dans le travail thérapeutique que, lorsque l’amenuisement du refoulement laisse paraître des intentions ou désirs, ils se manifestent dans une pensée qui est aussitôt récusée (non ce n’est pas possible, je ne peux souhaiter cela).

Freud élabore l’idée en 1925 dans un article intitulé La dénégation. Il explique la dénégation comme « une sorte d’admission intellectuelle du refoulé tandis que persiste l’essentiel du refoulement » (Freud Sigmund, Résultats, idées, problèmes, II, Paris, Presses Universitaires de France, 1985, p.137).

La dénégation nie, au sens de refuser. Elle porte aussi bien sur la réalité factuelle que sur des aspects psychiques. Pour l’un et l’autre, leur existence est supposée possible, mais pas admise ou elle est fortement minimisée.

Théorie de la dénégation

Si la fonction réalitaire résiste et que le refoulement n’est pas utilisé, le procédé défensif restant consiste reste à nier ce dont il s’agit. À la différence du refoulement et du déni, il y a une formulation de ce dont il s’agit. Une pensée se forme et permet une prise de conscience qui conduit à un refus. On a donc un procédé qui, tout en étant une occultation n’est plus un fonctionnement automatique obscur. Il donne lieu à une formulation consciente, mais sous la forme d’une négation.

La dénégation est une manière de sortir du déni et du refoulement par un procédé moins coûteux sur le plan de l’adaptation. Elle peut les accompagner, puis les remplacer.

Si la dénégation se manifeste typiquement dans la psychothérapie comme forme d’émergence du refoulé, on la retrouve constamment employée sous diverses formes dans la vie courante.

La dénégation et déni ne sont pas exclusifs, si bien qu’ils peuvent coexister. Ainsi, si le déni est partiel, l’existence est vaguement admise et alors niée parce que la personne se sent obligée de refuser ce dont il est question (par exemple une grossesse ou une addiction). On a souvent affaire à des formes mixtes.

Dans ces formes défensives mixtes, la personne agit comme si ça n’existait pas et en même temps nie que cela la concerne et donc admet partiellement que ça existe. Les deux attitudes coexistent sans souci de la contradiction.

À suivre :

5. Aspects cliniques du refoulement, du déni et de la dénégation