Les décompensations des personnalités psychotiques

 

Les décompensations des personnalités que l'on peut placer vers le pôle psychotique se font sous forme de divers syndromes (bouffées délirantes aiguës, délires persistants, moments de déstructuration subjective, illusions). Le terme décompensation signifie que la structure psychique, jusque là en équilibre (compensée), se déséquilibre (décompense) et que des syndromes caractéristiques apparaissent alors. Ils peuvent disparaître ou se pérenniser selon la manière dont le nouvel équilibre se forme.

 

Pour citer cet article :

Juignet, Patrick. Les décompensations des personnalités psychotiques. Philosophie, science et société. 2020. https://philosciences.com/417.

 

Plan :


  • 1. Positionnement théorique
  • 2. La bouffée délirante aiguë
  • 3. Les délires organisés
  • 4. Les moments de déstructuration subjective
  • 5. Les illusions et hallucinations
  • 6. Théorie psychopathologique des décompensations
  • Conclusion

 


 

1. Positionnement théorique

Selon Jean Bergeret, le psychisme individuel s’organise, se cristallise, en une structure stable, mais :

« Beaucoup de personnalités en effet correspondent à des essais de structuration imparfaits ou inachevés » …. « Les personnalités nettement structurées répondant à des fonctionnements économiques stables et bien intégrés » sont plus rares qu’on ne l’a pensé (La personnalité normale et pathologique, p. 2).

Par décompensation, on veut dire que la structure psychique, jusque là en équilibre (compensée), se déséquilibre (décompense). Ce terme sous-entend une fragilité structurelle, un déséquilibre potentiel, qui jusque là compensé, brusquement ne l'est plus, suite à des circonstances déstabilisantes. Les mouvements psychiques violents et erratiques produisent des symptômes bruyants et inhabituels.

Nous nous situons dans le courant de la psychopathologie dynamique et le qualificatif "psychotique" s'applique aux personnalités présentant des distorsions des fonctions psychiques ayant trait à la réalité, à la relation aux autres, avec des fonctionnements archaïques, en particulier du point de vue des mécanismes de défense. Nous employons le terme « personnalité psychotique » pour catégoriser une forme d’organisation psychique pathologique dont la principale détermination est relationnelle.

À côté de ces formes de personnalité nous distinguons les maladies multifactorielle telles que les schizophrénies, les troubles bipolaires (psychose maniacodépressive), les autismes, dont la détermination est plus nettement sous dépendance biologique. Le terme de psychose leur est aussi appliqué, ce qui peut occasionner une confusion.

Les décompensations en question se font sous forme de syndromes relativement différenciés comme la bouffée délirante, les délires chroniques, ou de moments de déstructuration subjective, des illusions et parfois des hallucinations. Nous en profiterons pour exposer et mettre en œuvre les concepts cliniques permettant de décrire les délires : leurs formes, leurs mécanismes, les thèmes du délire, l'adhésion au délire et ses conséquences sur l'adaptation de la personne. Par adaptation nous entendons le fait de se plier aux contraintes de la réalité et de conformer ses jugements aux faits objectivables. 

Tout syndrome est ubiquitaire, il peut être retrouvé, sous des formes un peu différentes, dans diverses pathologies. Les décompensations décrites concernent les personnalités que l'on peut placer vers le pôle psychotique mais aussi les maladies multifactorielles. Concernant les relations entre personnalités, maladies multifactorielles et syndromes, voir l'article Comment se repérer en psychopathologie ?, pour plus de précision. Les définitions employées sont interdépendantes et relatives les unes aux autres.

2. La bouffée délirante aiguë

La bouffée délirante a été décrite par Valentin Magnan en 1866 dans le cadre théorique dépassé des dégénérescences héréditaires. Sur un plan descriptif, elle correspond à peu près à l’expérience délirante primaire de Karl Jaspers (1913). Dans les pays anglophones, les tableaux cliniques correspondants sont assimilés à la schizophrénie ou reliés aux troubles de l'humeur. La CIM-10 classe les bouffées délirantes dans les troubles psychotiques aigus et transitoires (F23.8x), tandis que le DSM-5 les range parmi les troubles psychotiques brefs (298.8). Nous pensons que ce syndrome survient lors de décompensations des personnalités psychotiques, mais comme tout syndrome, il peut, sous des formes voisines, se retrouver ailleurs (c'est une forme de début de la schizophrénie et on constate aussi que des produits psychotropes peuvent en provoquer indépendamment de la forme de personnalité). 

La survenue et la durée : Le début est généralement soudain et le paraît d'autant plus que le sujet est adapté socialement. La bouffée délirante aiguë se produit à la suite de circonstances déclenchantes gravement anxiogène comme une rupture, un changement de mode de vie, un échec, un accouchement, une situation vitale ingérable par le sujet. La bouffée délirante guérit spontanément en quelques jours ou quelques semaines. Elle est sans conséquence, mais peut récidiver ultérieurement. Les personnalités psychotiques constituent une disposition qui fait qu'elle peut ressurgir dans des circonstances similaires.

Forme, mécanismes et thèmes : Le délire a un aspect onirique riche et se constitue immédiatement. Il est flou et polymorphe, variable dans ses thèmes et ses mécanismes. En général, on trouve des thèmes de persécution (complot, malveillance, possession) de grandeur (capacités extraordinaires, découverte importante, richesse, puissance) des thèmes mystiques (sauver l'humanité, rencontre avec Dieu). Les mécanismes sont multiples : interprétations, intuitions, illusions plus qu'hallucinations. L'humeur est très variable. Tantôt le sujet est gai, euphorique et excité, tantôt il est triste, abattu et découragé. La vigilance est généralement un peu altérée, le patient est dans un état second. Cette altération est variable et suit le délire. Par moments, la personne est lucide communique bien, est orientée, par moments, elle se désintéresse du concret et de toute contingence pratique, par moments, elle est obnubilée, dans un état second.

Adhésion et adaptation : L'adhésion au sens de la croyance dans le contenu du délire est forte et la répercussion sur l'adaptation est massive. L'une et l'autre fluctuent dans le temps mais grèvent massivement l'adaptation. La personne se conduit d'une manière qui n'est pas acceptable socialement, elle se met en danger d'un point de vue pratique, ce qui nécessite une hospitalisation le temps de la rémission de la bouffée délirante. Par exemple, la personne se promène nue, arrête la circulation automobile, tente de s'envoler, fait du patin à roulette sur la chaussée, invective son entourage, fait un prêche dans un square, etc. 

Comme tout syndrome, la bouffée délirante aigüe est ubiquitaire. Elle peut être la manifestation d'une maladie multifactorielle comme la schizophrénie. Mais tout l'intérêt de la diagnostiquer comme la décompensation d'une personnalité psychotique, c'est précisément ne pas la considérer abusivement comme une entrée dans la schizophrénie, car le pronostic et le traitement sont très différents.

3. Les délires organisés

Les délires dont il est question ici sont moins oniriques, plus construits que la bouffée délirante aiguë et ils peuvent se chroniciser, si bien qu’ils persistent plusieurs années et sont parfois définitifs. Suite à la décompensation, un nouvel équilibre se fait, malheureusement, au prix du maintient d'une fiction délirante durable. Ils ont été identifiés et décrits à partir de la fin du XIXe siècle par la psychiatrie européenne de langue allemande et française.

Les délires en réseau

La survenue et la durée : On constate des circonstances pénibles (échec sentimental, conflit, isolement) qui engendrent une tension psychique. Dans ce climat, un événement déclenche le délire (dispute, licenciement). Le délire peut durer quelques mois, quelques années et s’apaiser spontanément. Il survient chez les personnalités sensitives ou distanciés et chez les histrioniques.

La forme du délire : La structure du délire est lâche, il se développe en réseau agrégeant des éléments divers autour du thème central qui concerne le sujet dans ses relations à autrui. Les propos sont assez peu convaincants et se développent dans une atmosphère variable : dépressive ou sthénique et conflictuelle avec l’entourage.

Les mécanismes : Les mécanismes sont principalement rationalisants et interprétatifs. Le rationalisme est flou, il arrange les choses à sa manière si bien que le délire est peu convaincant. Parfois, il y a des illusions perceptives, mais parfois l’interprétation est majoritairement employée. Dans ce cas, le délire prend un aspect romancé, relativement compliqué, comme dans le délire d'interprétation décrit par Falret, Sérieux et Capgras. Parfois, il est plus pauvre, marqué par le climat d’angoisse et d’inhibition comme dans le délire de relation des sensitifs, parfois il est riche dans les délires histrioniques.

Les thèmes : Ils concernent l’affirmation de soi et les relations aux autres, mais d’une manière moins projective que dans la paranoïa. Les thèmes délirants sont liés à l’événement déclenchant et sont toujours relationnels. Le délire concerne une personne ou un groupe de personnes ayant joué un rôle dans la vie du sujet. On trouve classiquement les thèmes amoureux, de persécution, hypocondrie, grandeur (filiation aristocratique non reconnue, idée politique géniale négligée), jalousie.

Dans le délire de revendication, le sujet pense avoir subit un préjudice qui concerne l’honneur, la probité, etc. Le délirant accumule les faits et les preuves, il rumine sans cesse et nourrit des sentiments de dépit et de rancune ou d’exaltation. Dans le délire de jalousie, le sujet est persuadé que son conjoint le trompe. Il en souffre et se désole devant de nouveaux indices. Les thèmes érotiques et érotomaniaques alimentent les délires histrioniques et les délires des vieilles filles (sensitives). Dans ce dernier cas, on trouve un thème conceptionnel : avoir été mise enceinte par telle personne (généralement sans relation sexuelle). La personne pense que les gens s’en aperçoivent, que ça se sait, fait un régime amaigrissant pour prouver que non. Elle craint que les piqûres (injection de médicament) ne la mettent enceinte. La honte peut constituer un thème : l’entourage voit qu’elle a de mauvaises pensées, on fait des remarques à son sujet (elle a des yeux lubriques, c’est une cochonne), l’entourage la juge mal.

Dans les délires histrioniques, on trouve des thèmes amoureux (il existe une idylle plus ou moins secrète entre le sujet et la personne). La patiente aime telle personne en secret, oscille entre espoir et dépit à partir de certains signes. Elle a la certitude d’être aimée en retour même si rien ne l’indique. Elle croit communiquer en pensée ou par des canaux magiques avec la personne qui l’aime. Ces deux thèmes sont liés à des thèmes érotiques (il se produit des relations sexuelles entre le sujet et la personne aimée). Ceci peut concerner des personnes de l’entourage, mais aussi des personnages connus (homme politique, chanteur, acteur de cinéma). La sexualité est parfois plus subtile et connotée de mysticisme (communion avec Dieu ou le diable, possession mystique ou démoniaque). Il s’agit parfois d’avoir fait l’objet d’avances sexuelles de telle personne publique importante. On trouve aussi des délires portant sur le viol, la séduction, le harcèlement, l’inceste.

On trouve dans ces délires qui sont très nombreux des thèmes dits "négatifs" (délire de négation) associant un discours et une conduite niant l’évidence (déni de la mort des parents, déni de la maigreur de l’anorexique).

Adhésion et adaptation : Elles sont variables et la relation entre les deux aussi. Les plus paradoxaux sont les délires de type paraphréniques qui sont riches, associé à une forte croyance, mais qui permettent une très bonne adaptation pratique et sociale, si bien qu'ils passent inaperçus de l'entourage. Dans les délires de jalousie les individus sont persuadés que les faits ont eu lieu (les relations sexuelles et amoureuses supposées) et se conduisent en conséquence : ils cherchent des preuves, entament un divorce, persécutent leur conjoint.  On trouve toute une gradation et un panachage entre les degré d'adhésion au délire et les degrés d'adaptation à ce qui est considéré communément comme la réalité. L'appréciation clinique des ces degrés est importante car elle note une évolution favorable ou pas.

On doit tenir compte de ce qu'on nomme la critique du délire. À un moment donné le patient considère que son délire correspond à quelque chose de pensé (et non d'existant d'évidence dans la réalité), à s'attribuer ces pensées et à prendre une distance vis-à-vis d'elles. Cette distance critique n'interrompt pas le délire, mais permet de ne pas y adhérer pleinement. Il se transforme en une croyance n'impliquant pas d'agir en conséquence, ce qui permet une adaptation et par conséquent le retour à une vie normale.   

Les délires en secteur

La survenue et la durée : La croyance en postulat fondamental absolu et inébranlable est la base du délire. Ces délires peuvent durer quelques mois, quelques années ou toute la vie. Ils peuvent s’apaiser et reprendre plus tard. Ils surviennent chez les paranoïaques.

La forme du délire : Le délire est un délire en secteur, systématisé, qui se développe « dans l’ordre la cohérence et la clarté » selon Émil Kraepelin (1899) et « s’enfonce comme un coin dans la réalité » a pu dire Henri Ey (1974). La tradition clinique européenne a décrit de nombreuses formes depuis le délire de persécution de Ernest-Charles Lasègue (1852), jusqu’au délire passionnel de Gaëtan Gatian de Clérambault (1912), en passant par le délire d'interprétation de Paul Sérieux et Joseph Capgras (1909). Dans tous les cas, le délire est vraisemblable, exprimé de manière sthénique, convaincante, et parfois avec exaltation.

Les mécanismes : Ses mécanismes sont principalement rationalisant (suite de déductions plausibles), interprétatifs (tel fait, telle parole, sont significatifs), parfois intuitifs (sentiment, idée immédiate venant confirmer le délire). Les interprétations viennent corroborer et enrichir le délire. Il se développe en secteur à partir d’un noyau stable centré sur un postulat fondamental ou idée prévalente. Dire qu’il s’enfonce comme un coin dans la réalité signifie qu’il s’intègre et transforme radicalement un secteur du monde selon le postulat fondamental qui constitue le thème du délire.

Les thèmes : Comme on l’a vu plus haut, ils touchent deux domaines connexes qui sont l’affirmation de soi et les relations aux autres. Quel que soit le thème choisi, il y a toujours des ennemis contre lesquels il faut lutter pour se faire reconnaître. On décrit principalement les délires de revendication et les délires passionnels. Tous ces délires peuvent devenir des délires de persécution désignant un ou des persécuteurs qu’il va falloir affronter.

Dans le délire de revendication, le sujet pense avoir subit un préjudice. Il s’agit d’un préjudice concret, mais surtout moral. Par exemple, par rapport à leur droit de propriété, à une limite entre parcelles, à l’usage de telle partie commune de l’immeuble, par rapport à une concurrence jugée déloyale, par rapport à leur honneur, etc. Le délirant accumule les faits et les preuves, rumine sans cesse et nourrit des sentiments de haine contre les persécuteurs, échafaudant des plans pour les coincer.

Parfois, la personne pense avoir inventé quelque chose de fondamental que l’on ne veut pas reconnaître. Elle craint d’être spoliée de son invention et donc garde le secret de sa découverte. Il peut s’agir de quelque chose de banal comme un appareil ménager ou d’extraordinaire comme un poste de télécommunication interstellaire. Les démarches pour faire reconnaître et valoriser son invention, tout en la cachant et protégeant, l'occupe constamment.

Dans certains cas, le paranoïaque est certain de connaître la solution aux problèmes politiques et humains, il développe un délire à thèse idéaliste. Il sait d’où vient le mal et propose des solutions pour y remédier. Cela peut aller du plus banal (réforme économique ou éducative) au plus atroce (extermination des mauvais). Il tente de se rendre à l’Élysée, de rencontrer le Premier ministre, de publier des articles dans les journaux.

Dans le délire de jalousie, le sujet est persuadé que son conjoint le trompe. Il échafaude des plans, reconstitue des itinéraires, recompose les journées. Il accumule les indices, puis trouve parfois l’amant ou la maîtresse. La situation de couple est ainsi transformée en une situation triangulaire, le tiers est un rival sur lequel sont projetées la haine et l’envie. Le jaloux se sent injustement trompé et bafoué.

Avec l’érotomanie (au sens restreint que le terme a pris après de Gaëtan Gatian de Clérambault (1921) érotomaniaque ne signifie pas manie érotique, mais illusion d’être aimé), le sujet a la certitude d’être aimé par une personne prestigieuse à ses yeux. La personne en question se manifeste par des signes qui confirment tous l’amour, même s’ils sont paradoxaux (l’indifférence est feinte, le rejet et les rebuffades sont des épreuves, etc.). L’érotomane communique en pensée ou par des canaux magiques avec la personne qui l’aime. Avec le temps et devant le manque de résultat, naissent le dépit et la rancune qui vont la porter à s’acharner contre la personne. Ce délire comporte généralement trois étapes : une phase d'espoir assez longue, puis une phase de dépit suivie d'une phase de rancune au cours de laquelle elle cherche à se venger.

Adhésion et adaptation : L'adhésion est en général forte voir absolue mais l'adaptation pratique et sociale est très bonne. Dans le champ concerné par le délire (le "secteur") la double attitude est portée à son comble  : d'un coté l'adhésion est totale vis-à-vis de faits non avérés et illusoires et en même temps la personne est capable de mener un combat très adapté pour les faire reconnaître. C'est le cas des personnalités paranoïaque capables de mener des combats âpres et efficaces pour faire reconnaitre leur fictions délirantes, se venger, obtenir réparation, etc.. 

Ces délires surviennent chez les personnalités paranoïaques, distanciées, histrioniques et sensitives. On se référera aux articles correspondants pour plus de précision.

4. Les moments de déstructuration subjective

Ces moment de déstructuration son des syndromes légers qui ont été remarqués récemment et sont peu décrits dans la clinique traditionnelle.

La personne, dans ces moments, a un sentiment d’irréalité, se sent à distance, différente des autres, ce qui peut prendre la forme d’une expérience de dépersonnalisation (flou du schéma corporel et de l'identité). Elle se replie dans la rêverie, s’isole, se réfugie dans l’inaction et la solitude, par peur du monde et des autres. Des troubles du langage se manifestent : les mots perdent leur sens, des mots erratiques surgissent sans raison. Ce syndrome comporte parfois une impression de déjà-vu, déjà-vécu, un sentiment d'inquiétante étrangeté eu égard à l’environnement.

Les moments de déstructuration subjective sont fréquents chez les personnalités psychotiques. Ces moments se distinguent de la dissociation schizophrénique par leur faible intensité et leur réponse à la psychothérapie. Comme précédemment, tout l'intérêt est de bien cerner le types de personnalité sur laquelle ils surviennent et ne pas les attribuer hâtivement et abusivement à une schizophrénie, car les enjeux thérapeutiques sont différents.

5. Les illusions et hallucinations

Depuis Étienne Esquirol (1828), on a distingué l’hallucination du délire, cette première étant considérée comme une perception sans objet. On peut la définir actuellement comme la perception involontaire de quelque chose supposer exister dans la réalité, alors qu'elle est une création imaginative à dominante sensorielle (visuelle, auditive, olfactive).

La clinique de l’hallucination peut se faire au travers de trois concepts : contenu, forme, conviction. Le contenu peut être simple ou complexe (de l’unique parole entendue, jusqu’à la scène complète avec actes, questions et réponses). La forme est très variable. L’hallucination peut être mentale (pensée, écho de la pensée), elle peut être sensorielle (auditive, visuelle, olfactive, sensitive), elle peut être cénesthésique ou motrice. Les différentes choses perçues peuvent être pourvues d’un degré de réalité variable : soit faible, on parle alors d’illusion, car le sujet et peu convaincu de la réalité concrète, soit forte, on parle alors d’hallucinations franches, car le sujet est convaincu de la réalité du perçu et réagit en conséquence. On comprend aisément que l'adhésion au contenu et l'adaptation pratique et sociale sont inversement proportionnelles. Entendre des voies en restant distancié ou agir selon ce que disent les voies n'a pas les mêmes conséquences.

Les aspects hallucinatoires sont rares chez les personnalités psychotiques, car on a plutôt affaire à des illusions. L'illusion a souvent pour base une perception ayant une réalité effective, mais qui est fortement interprétée et transformée en fonction du thème délirant. Les hallucinations franches sont le plus généralement l'effet de toxiques ou surviennent lors d'une maladie multifactorielle comme la schizophrénie paranoïde.

6. Théorie psychopathologique des décompensations

Genèse des délires : Les délires sont-ils une construction radicalement étrangère au fonctionnement intellectuel normal ou une accentuation pathologique, ponctuelle ou chronique, d’une tendance présente chez tout Homme. Nous défendrons la seconde hypothèse, car il y a chez l’Homme une tendance à penser de manière fictionnelle qui est en balance avec des schèmes (cognitifs et d’actions) réalistes. Au quotidien, l’Homme invente des mondes fictionnels qui laissent une part relative à la réalité.

Chacun perçoit et conçoit sa vie, son entourage, la société, l’environnement naturel selon des mythes, des idéaux, des stéréotypes culturels. Cette vision subjective est, par une projection naïve, assimilée au Monde existant objectivement. Ce monde subjectif n’est pas du tout le Monde, c’est un double représentatif qui donne un aperçu faussé et trompeur de ce qui existe. Les délires ne serait finalement qu’une exacerbation pathologique de cet état fictionnel permanent lorsque les décompensions déstabilisent la relation entre fiction et réalité et que la première devient envahissante.

Les décompensations délirantes viennent d’un vacillement de la fonction psychique permettant de situer la réalité, fonction toujours faible chez le psychotique qui fragilisée par les circonstances déstabilisantes. La projection de type psychotique, c'est-à-dire de ses propres tendances, de manière entière et sans doute aucun, fait le reste. La personne situe, dans la réalité, ce qu’il désire ou ce qu’il craint, sans pouvoir le rapporter à son propre fonctionnement psychique. L’insuffisance de la symbolisation, les mécanismes de défense projectifs, et l’emballement de l’imagination, contribuent à faire apparaître dans la réalité ce qui anime la personne.

Quant au thème du délire et au contenu des hallucinations, ils renvoient aux problématiques psychiques fondamentales évoquées ci-dessus. Les problèmes se surdéterminent pour le choix du thème : par exemple, dans la persécution, la lésion narcissique et la tendance sadique se combinent ; dans l’érotomanie mystique, la réparation narcissique se mêle à la préoccupation œdipienne ; le délire de grandeur vient compenser un défaut d'estime de soi et persiste dans le mesure où il joue ce rôle.

Le délire est une fiction qui s'impose et qui est fréquemment attribuée à la réalité du fait des mécanismes projectifs. Dans un certain nombre de cas, il coexiste avec une adaptation pratique suffisante et constitue, en quelque sorte, une croyance à part. Il existe des différences selon qu'il s'agit de la réalité concrète ou de la réalité relationnelle et sociale. Les délires portent souvent et surtout sur les relations aux autres, sur la société, sur la place de la personne dans le Monde. Dans ce cas la réalité concrète reste correctement située et le délirant est souvent efficace d'un point de vue pratique, mais la  relation aux autres est envahie par le délire et devient inadaptée.

Le problème de l’adéquation des délires : Nous voulons évoquer ici le problème de l’adéquation du contenu du délire à la réalité ordinaire communément constatée, dans des affirmations comme : je suis président de la république, ma femme me trompe, on m’insulte derrière mon dos, mes organes internes ont disparu, etc. Le plus souvent il y a une inadéquation qui fait repérer facilement le délire, mais ce n’est pas un critère suffisant. Dans le délire de jalousie, il ne suffit pas que la femme trompe effectivement son mari pour que ce ne soit pas un délire. Le persécuté délirant peut finir par être être effectivement regardé de travers, détesté, agressé, mais cela n'empêche pas le délire d'être un délire.

Les degrés dans l’adhésion au délire correspondent à la conviction de son adéquation absolue ou relative à la réalité ordinaire. Pour certains, la conviction est absolue et ce qu’ils pensent est considéré comme totalement adéquat à la réalité. Pour d’autres, c’est sans importance, c’est leur expérience personnelle non partageable qui compte. L’explication psychopathologique est facile. La genèse du délire vient d’ une détermination psychique autonome et non d’un intérêt cognitif. Sa vérité, qui renvoie à l’adéquation à la réalité, va être défendu avec acharnement contre toute évidence dans certains cas (intensité de la projection) et, dans d’autres cas, passer au second plan.

Illusions et hallucinations : Les illusions et hallucinations ont en commun une affirmation d’existence et un refus de reconnaissance du caractère illusoire de cette perception. Comme pour le délire, la projection psychotique place dans la réalité et au sujet des autres ce qui est une tendance psychique de la personne. Faute d’une mentalisation efficace, permettant de la penser et de l'attribuer à soi, il se produit une expression de la tendance par le biais d'une perception inadéquate.

Il ne faut cependant pas négliger les désordres neurobiologiques sous l'effet de produits psychotropes de modifications endogènes de certaines maladies multifactorielles (schizophrénie, manie, mélancolie). 

Conclusion

Toutes ces décompensations manifestent la particularité de la relation à la réalité empirique concrète et sociale, le déficit narcissique et l'utilisation massive de la projection et du déni comme mécanismes de défense. Elle peuvent aussi être le fait de distorsions biologiques qui viennent perturber le fonctionnement psychique.

 

Bibliographie :

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Ey H., Bernard P., Brisset Ch., Manuel de psychiatrie, Paris, Masson, 1978.

Juignet P, Manuel de psychopathologie générale, Grenoble, PUG, 2015.

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