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La pensée et sa genèse

 

Dans les précédents articles Le propre de l’Homme et L'origine des capacités cognitives et représentationnelles humaines nous avons montré l’intérêt d’identifier les capacités humaines d'intellection au sens large. L’un des effets de ces capacités, la pensée, tient une place de choix, ce qui nous amène maintenant à l’étudier plus spécifiquement et à rechercher comment elle peut se constituer.

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. La pensée et sa genèse. Philosophie, science et société. 2019. https://philosciences.com/49.

 

Plan de l'article :


  1. Un choix à faire dans la pluralité des approches de la pensée
  2. Le rôle des langages
  3. Des caractères ou propriétés spécifiques à la pensée
  4. Y-a-t-il une autonomie de la pensée ?
  5. Conclusion

 

Texte intégral :

1. Un choix à faire dans la pluralité des approches de la pensée

La pensée comme donnée empirique

Un historien de la philosophie est intéressant pour situer notre propos, c’est Robin George Collingwood. Il affirme que toute histoire de la philosophie est une histoire de la pensée et propose la méthode du re-enactment que nous traduirons par remise en acte. Il s’agit pour l’historien de ré-effectuer l’acte de penser d’un auteur du passé. Ce qui a été pensé peut être repensé. Il considère la pensée comme un action reproductible (si on s’en donne les moyens). Nous partirons du principe selon lequel la pensée est perceptible et demande toujours à être produite ou reproduite activement.

Les pensées sont mentalisées (perceptibles pour soi) ou communiquées (reproductibles et perceptibles par les autres). C’est le second principe de cette étude. Il est donc possible de les décrire empiriquement et de noter les divers aspects sous lesquels elles se manifestent. Autrement dit, la pensée est coextensive de son expression, elle prend toujours une forme sensible sans laquelle elle serait imperceptible.

Ce choix de nommer pensée ce qui est perçu comme tel est une manière assez commune de considérer ce que penser désigne. La pensée se manifestant phénoménalement, il paraît infondé de désigner par pensée une mystérieuse substance, une forme d’être fantomatique de nature spirituelle.

L’acte de penser est coextensif à son expression, ce qui produit des phénomènes permettant des études empiriques. Si on admet cette définition, on constate qu’il y a une grande diversité des formes de pensée. Les décrire en détail demanderait une encyclopédie géante. Nous nous limiterons à une simple catégorisation des diverses formes de pensée. Il en est de même pour les aspects sémiotiques et processus cognitifs que nous envisagerons ensuite. Cette manière de définir la pensée est une décision méthodologique qui donne la possibilité d’en étudier la genèse.

Les différentes formes de la pensée

La principale forme de pensée est probablement la pensée imaginative. Elle est constituée par les rêves nocturnes, les rêveries diurnes, les fantasmes, la poésie. Elle inspire la peinture, la littérature et le cinéma. Elle participe aux autres types de pensées, y compris celles qui se veulent sérieuses et adéquates à la réalité (comme a pu le mettre en évidence Gaston Bachelard).

En second lieu, on peut considérer la pensée concrète, celle qui permet de comprendre l’environnement concret à partir de ses qualités sensibles, qui dirige les manières de procéder, les stratégies pratiques. Elle permet de prévoir, d’anticiper et de planifier l’action compte tenu des contraintes physiques régissant notre environnement. Elle explicite ce qui permet de manipuler correctement les objets et les dispositifs mécaniques.

La pensée ordonnée classe et règle l’environnement concret et social de l’Homme. C’est ce qui a été nommé pensée sauvage par Lévi-Strauss ou, parfois, logique naturelle ou pensée classificatrice. La classification a joué un rôle constitutif dans l'étude de l'environnement terrestre sous la forme de ce qui a été nommé « histoire naturelle » au XIXe siècle avec Carl von Linné, Georges-Louis Leclerc de Buffon et Jean-Baptiste de Lamarck.

Cette pensée concerne aussi la société et règle les conduites individuelles et collectives en fonction des catégorisations adoptées collectivement. Il s’agit en premier lieu de la parenté qui donne lieu a une catégorisation précises (variant d’une culture à l’autre), à laquelle s’attachent ensuite des prescription et prohibitions.

Enfin, il y a la pensée rationnelle, celle utilisée dans les sciences et la philosophie. Elle associe selon les règles de la rationalité des concepts définis et cohérents entre eux. Dans le cadre de la rationalité, un raisonnement est clair, communicable, reproductible et peut être accepté ou démenti par toute personne capable intellectuellement. Il est donc partageable, ou réfutable, sans arbitraire, au vu de sa qualité et des postulats de base.

La pensée rationnelle peut devenir pensée formelle, comme en mathématique ou dans la logique formelle classique (aristotélicienne) ou moderne. Les langages utilisés sont entièrement définis et codifiés. Dans ces formes de pensée, les raisonnements peuvent être reconnus comme vrais au titre du respect de règles communément acceptées et uniquement à ce titre.

La pensée diagrammatique utilise des dessins codifiés, des schémas, pour se formuler. Dans certains cas, ou pour certaines personnes, les schémas sont bien plus efficaces que le langage conventionnel ou formel pour arriver à penser. Le diagramme permet une schématisation de l’intuition, une première mise en forme synthétique.

Par la pensée musicale est celle par laquelle le compositeur invente des formes sonores et simultanément les note selon une codification adaptée. Certains ont prétendu modifier le processus en faisant prédominer la notation (musique dodécaphonique par exemple) sur l’imagination des formes sonores.

La connaissance scientifique s’appuie sur les derniers types de pensée qui viennent d’être évoqués, mais de plus elle utilise des concepts, des modèles de raisonnement, et des paradigmes d'ensemble, que lui ont été légués par les générations précédentes. Elle est fortement encadrée en vue d’être partageable et contrôlable.

La pensée ordinaire est souvent un mixte mal identifiable, car elle est issue d’une utilisation dans des proportions variables des modes qui viennent d’être présentés. C’est une pensée relativement raisonnable utilisée au quotidien pour vivre et de communiquer qui n’a pas l’efficacité de la pensée rationnelle pour la connaissance de la réalité qui nous environne.

Cette pensée mixte, lorsqu’elle est peu dirigée, laissée vagabonde, connectée au ressenti, remplie d’images, de souvenirs et de sensations, est porteuse d’une richesse immense en ce qui concerne la vie affective et relationnelle, richesse qu’aucune autre forme de pensée n’égale.

On en parle rarement, mais il y a aussi une pensée délirante qui revêt divers aspects. Par exemple dans les bouffées délirantes aiguës elle est imaginative, riche, floue et irrationnelle. Les délires en réseau sont verbaux et plus construits, ils se développent en agrégeant des éléments divers autour d’un thème central. Les délires en secteur sont fondés sur un postulat fondamental et ils sont rationnels et parfois même d'une rationalité excessive.

Il existe de nombreuses formes de pensée. Nous en avons identifié quelques une sans prétendre à l’exhaustivité. Il s’agit là de catégories descriptives correspondant à une multitude de faits empiriques. Nous détaillerons plus loin deux d’entre elles, à titre d’exemple.

2. Le rôle des langages

Langage conventionnel et pensée

En philosophie, les discussions portent généralement sur les relations entre la pensée et le langage verbal conventionnel parlé ou écrit (comme le grec, le latin, ou les langues contemporaines).

Pour Gaston Bachelard :

« Oui, les mots sont là, avant la pensée, avant notre effort pour renouveler une pensée. Il faut s’en servir comme ils sont. Mais la fonction du philosophe n’est-elle pas de déformer assez le sens des mots pour tirer l’abstrait du concret, pour permettre à la pensée de s’évader des choses ? Ne doit-il pas, comme le poète, « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » ? (Mallarmé, L’intuition de l’instant, p. 40).

Pour Ferdinand de Saussure, avant l’acquisition d’une langue particulière, la pensée n’est qu’une « masse amorphe et indistincte » (Saussure F. , Cours de Linguistique Générale). Le langage avec sa structure permet une mise en forme de la pensée. C’est la langue qui impose à la pensée son découpage. Pour Noam Chomsky, la formation de la pensée est la principale fonction du langage, bien avant la communication.

Il y eu tellement de travaux sur ce sujet, qu’il paraît assez vain de rajouter quoi que ce soit. Notre propos ne sera donc de ne pas de remettre la question en jeu, mais de la poser différemment.

Pour nous aider, nous citerons Alfred North Whitehead, car son propos n'est pas trop éloigné du nôtre, même si son vocabulaire est différent. Surtout, il n’y a pas de place dans la philosophie de Whitehead pour le concept de substance et donc la question d'une substance pensante ne se pose pas (voir : Le concept de substance chez Whitehead et Russell).

Alfred North Whitehead dans une série de conférence réunies sous le titre Modes de pensée énonce que :

« De tous les moyens d'expressions de la pensée il est hors de doute que le langage est le plus important. On a même soutenu que le langage est la pensée, et que la pensée est le langage. [ ... ] dès lors que l'on adopte une telle doctrine extrême il est difficile de comprendre comment est possible la traduction d'un langage dans un autre [...] en réalité on a d'abord conscience d'idées inexprimées verbalement » (Modes de pensée, p. 57).

Il en conclut :

« Admettons donc que le langage n'est pas l'essence de la pensée. Mais cette conclusion doit être soigneusement limitée. En dehors du langage la rétention de la pensée, le rappel facile de la pensée, l'entrelacement de la pensée dans une complexité supérieure, la communication de la pensée, tout cela est gravement limité » (Ibid.).

On voit que l’on peut douter de la séparation du langage et de la pensée, quoique pas vraiment. Il s’agit peut-être d’un mauvais problème ? Plutôt que d’admettre une séparation imparfaite des deux, nous allons envisager l’existence de processus cognitifs à définir convenablement pour expliciter la pensée.

On peut aussi faire appel à Charles Sanders Pierce qui a refusé de séparer la pensée et les signes, car les seuls cas de pensées identifiables sont des pensées en signes et nous sommes d’accord avec lui. La seule pensée qu’il soit donc possible de connaître est la pensée par signes ou mise en mots. Citons la traduction de Claudine Tiercelin :

« toute pensée doit nécessairement être en signes » …. « La pensée et l’expression, sont en réalité une seule et même chose » …. Les signes « sont la trame et la chaîne de toute pensée […] de sorte qu’il est faux de dire simplement qu’un bon langage est important pour bien penser. Car il est l’essence même de la pensée » (The Collected Papers of C. S. Peirce, 5. §313, 1. §349 et 2. §22).

Il n’y a donc pas d’un côté la pensée, de l’autre le signe, d’un côté le sens, de l’autre l’expression, mais un renvoi permanent de l’un à l’autre, et ce, dans les deux sens (Tiercelin Claudine , p. 116-117).

Pour notre part, nous serons plus radical dans la formulation en refusant d’envisager la relation entre la pensée et le langage, car cette formulation contient déjà l’implicite une séparation-opposition entre les deux, séparation qui rejette ipso facto la pensée dans un arrière-monde intangible dont elle sortirait grâce au langage.

Parmi les linguistes contemporains, un bon nombre considère que l’organisation du langage gouverne la pensée. « Le langage génère la pensée, la structure et lui confère sa capacité de représentation du réel. Le langage n’est pas une traduction de la pensée qui existerait comme antérieure et indépendante, le langage catalyse la pensée » (Baptiste Morizot, Christel Portes, Marie Montant, Cours « Le langage entre nature et culture »).

Pour François Rastier le sens n’est pas étranger au signe. Cet auteur pense que le langage et de la pensée sont liés (Rastier F., Faire sens De la cognition à la culture). François Recanati soutien la thèse selon laquelle la pensée n’est possible qu’avec le secours du langage, la parole, une parole éventuellement intériorisée, il «  assigne au langage un rôle constitutif et non pas seulement instrumental » (François Recanati. Penser avec le langage).

Cependant notre manière d’expliquer l'osmose entre pensée et langage est différente de celle des linguistes. Elle passe par la théorisation des processus et fonctions  qui contribuent à la genèse de la pensée.

Plus largement, la capacité sémiotique

La description faite précédemment montre que le langage verbal conventionnel n’est pas le seul qui soit utilisable pour penser ni le plus fréquemment utilisé. On ne peut s’arrêter aux langages verbaux conventionnels ni aux processus cognitifs rationnels comme il est habituel en philosophie pour penser la pensée. Il existe une diversité de formes sémiotiques et une diversité de processus cognitifs qui sont diversement mis en jeu, ce qui explique la diversité de formes de la pensée humaine.

Pour ce qui est des formes sémiotiques, nous les avons déjà énumérées dans la description. La forme sémiotique utilisée peut être verbale conventionnelle (parlée ou écrite), formalisée (logico-mathématique), schématique (diagrammatique), ou imagée (picturale), ou gestuelle (gestes expressifs, symboliques ou codifiés), ou musicale (notation musicale). Pour une vision approfondie et plus savante, nous revoyons au livre de Umberto Eco , Sémiotique et philosophie du langage.

La pensée par image peut être sophistiquée et véhiculer des concepts Il peut y avoir une pensée philosophique par l’image, que ce soit par la peinture ou par le cinéma qui nous montrent la puissance évocatrice de l’image pour faire penser le spectateur y compris à des problèmes philosophiques.

Un témoignage d’Albert Einstein montre le diversité des formes sensibles sur lesquelles la pensée peut s’appuyer. Il décrit ainsi son rapport au verbe au mathématicien français Jacques Hadamard :

« Les mots et le langage écrit ou parlé ne semblent pas jouer le moindre rôle dans le mécanisme de ma pensée. Les entités psychiques qui servent d’éléments à la pensée sont certains signes ou des images plus ou moins 'claires' qui peuvent 'à volonté' être reproduits ou combinés. Les éléments que je viens de mentionner sont, dans mon cas, de type visuel et parfois moteur. Il arrive même que ma pensée soit de type musculaire ».

Mais enfin son travail théorique montre qu’il maîtrise parfaitement le langage mathématique y compris dans des formes sophistiquées ainsi que les concepts de la physique qui y sont associés, ce qui ne peut se faire par décharges musculaires. En tous les cas, cette conception corrobore celle que nous proposons, la pensée emprunte toujours des formes perceptibles pour se constituer.

Il faut envisager comment les formes sémiotiques viennent à constituer les divers modes de pensée. Notre hypothèse est que c’est antérieurement à la constitution de pensée que cela se produit, lors de sa genèse. Comment envisager celle-ci ?

3. Les fonctions et processus mis en jeux

Les processus cognitifs

Pour former la pensée, les langages ne suffisent pas, il faut quelque chose qui les guide et donne à la pensée un contenu différencié et intelligible. Ils sont essentiels à la pensée qui n’existerait pas sans eux.

Le domaine est immense et les appellations diverses. Il s’agit de tout ce qui a été supposé à titre théorique (schèmes, structures, fonctions, instances, formes logiques) pour expliquer les divers aspects pris par la pensée. Nous nous limiterons à deux exemples, le concept de schème employé par Jean Piaget et celui de processus psychiques.

Pour cet auteur, un schème est une structure ou une organisation qui sert à expliquer les conduites qui peuvent être aussi bien de type sensori-moteur, relationnel, symbolique ou purement intellectuel. Il constitue un ensemble, une totalité fermée (La formation du symbole chez l’enfant, p. 28) qui s’exécute en entier. Il ne renvoie pas au mental, même s’il sert dans certains cas à constituer des images mentales par exemple dans l’activité perceptive (La formation du symbole chez l’enfant, p.80).

Dans la perspective de Piaget, le schème existe chez l’individu sous une forme ou une autre. Il est construit et élaboré au cours de l’enfance et puis à l’âge adulte par assimilation et accommodation.

Les schèmes gouvernant un acte de pensée ne sont pas conscient. Un schème n'est « ni perceptible ni directement introspectible et l'on ne prend conscience de ses implications qu'en répétant l'action et en comparant ses résultats successifs » (Études d’épistémologie génétique, volume 14, p. 251).

Le schème est une structure fonctionnelle qui effectue des opérations, des transformations sur les contenus cognitifs que ce soit des représentations du concret ou des représentations abstraites logico-mathématiques ou encore imaginaires porteuses d’une dimension motivationnelle et affective. La pensée, selon les schèmes mis en jeux, aura une forme rationnelle ou imaginative.

Quand on rassemble les différents schèmes évoqués ci-dessus dont le nombre est immense on a un appareil cognitif très complexe.

La psychanalyse a identifié le psychisme ou appareil psychique qui est bâtit sur le même principe. Le psychisme n'est pas perceptible, il est construit à partir de ses manifestations ici plutôt orientées vers le domaine affectif et relationnel mais pas seulement.

Le psychisme comporte une multitude de processus et instances qui contribuent aux conduites et divers types de pensées. Il opère des transformations sur des représentations de divers types et une bonne partie de la pensée est dirigée par les processus psychiques. Dans ce cas, les raisonnements ne sont pas rationnels, ils suivent la dynamique psychique.

La question du statut ontologique de ces structures, schèmes, processus, fonctions a déjà été traité sous les auspices du niveau générateur de l’intellection (NGI). On se reportera à l’article L’origine des capacités cognitives et représentationnelles humaines.

La fonction représentative

La pensée ne fait pas que mettre en œuvre des raisonnements. Elle exprime, représente, elle met en jeu un système de renvoi complexe entre représenté, représentation, représentant, référent.

Pour expliquer ce fonctionnement, on peut évoquer avec Piaget l'émergence d'une fonction sémiotique générale, qui découlerait linéairement du fonctionnement re-présentatif pratique. Elle se caractérise par une capacité d'associer aux entités opératives des éléments figuratifs susceptibles de les « exprimer ».

Il faut aussi considérer la reprise par apprentissage des entités expressives rencontrées dans le milieu : d'abord en indices et en symboles motivés tirés de l'expérience active, puis en signes arbitraires et immotivés tirés de la langue parlée et écrite.

Le passage de l’action à l’opération implique « la nécessité de reconstruire sur ce plan nouveau qu’est celui de la représentation ce qui était déjà acquis sur celui de l’action » (Piaget Inhelder La psychologie de l’enfant, p. 74.) et permettre à la pensée d’émerger.

L’activité représentative débute par la gestuelle. Les gestes sont utilisés pour désigner quelque chose qui reste pour l'enfant très mal situé. Mais apparaît rapidement la possibilité de représenter une chose par une autre. La liaison avec les formes sémiotiques commence plus tard vers deux ans, avec les jeux, les dessins, le modelage, la communication avec l’entourage, etc. À ce moment, la fonction de représentation prend une forme plus diversifiée.

Puis la capacité de représentation purement cognitive se manifeste. Cette représentation est un mixte entre image visuelle, mais aussi gestuelle du modèle (cela reste flou) et des schèmes intellectuels. Le langage verbal conventionnel des adultes vient épauler cette possibilité.

C’est ce qui a amené Jean Piaget à évoquer une fonction symbolique qui associe un représentant et un représenté quels qu’ils soient (voir : La formation du symbole chez l’enfant). Cette capacité sémiotique précède et favorise l’acquisition du langage verbal conventionnel.

La formation de la pensée

De manière automatique, les diverses formes sémiotiques se lient aux processus traitant du concret comme de l'abstrait en passant par l'affectif et le relationnel. Au cours de l’évolution de l’enfant cette jonction prend du temps.

Jean Piaget parle du jeu comme une forme de pensée. Le jeu symbolique « n’est pas autre chose que la pensée égocentrique » (La formation du symbole chez l’enfant, p. 175). Ce point de vue étend la pensée très largement, précisément eu égard au processus de sémiotisation qu’il nomme fonction symbolique. Nous somme à la lisière de la pensée qui prendra son essor lorsque le processus d’utilisation des langages (au début symbolique et imagé) est acquis. C’est à partir du moment où la capacité sémiotique est en place que la pensée au sens où nous l’entendons se produit.

La pensée humaine se différencie de l’action pratique sous trois aspects au moins : - elle mobilise des représentations et des opérations qui, une fois constituées, sont stables - ces images et opérations peuvent subsister indépendamment des circonstances. L’activité intelligente peut se déployer d'elle-même en l'absence de toute stimulation et de tout renforcement. – ces schèmes sont potentiellement accessibles à l'individu. Il peut gérer la pensée et la contrôler. Une fois admises les différences entre ces deux fonctionnements et le fait que la représentation pratique préexiste à l'émergence de l’intelligence opératoire, la question est alors de savoir quels sont les mécanismes qui expliquent le passage de l'une à l'autre.

La pensée n’existe pas sui generis et elle ne descend pas du ciel des idéalités par un miracle dans l’esprit humain. La pensée demande des capacités auxquelles nous avons donné un contenu.

Les études à disposition mettent en évidence des formes organisatrices nommées différemment comme on vient de le voir : structures, schèmes, fonctions, processus, opérations, fonctions, etc. Pour simplifier le propos, nous les nommerons globalement « intellections » ou « processus cognitifs et représentationnels ». Pour qu’ils aient une forme perceptible, une expression, des processus sémiotiques doivent se lier à eux et cette jonction génère la pensée.

La synthèse des deux ne va pas de soi et elle est parfois difficile. Les contraintes de l’intellection sur le langage et du langage sur l’intellection peuvent avoir des effets étranges, chacune des dynamique devant composer avec l’autre. Dans le cas d’une pensée élaborée, on peut évoquer, comme le fait Alain de Libera, une combinaison entre schèmes conceptuels et schèmes narratifs (Alain de Libera . Cours : L'Archéologie philosophique - 15 Mai 2014).

L’évolution de la pensée

Prenons l’exemple de l’enfant qui raconte une histoire où les éléphants volent grâce à leur oreilles et qui dit les avoir vus. Il pense quelque chose qui associe le visuel, le langage conventionnel et une intelligence qui relie les ailes des oiseaux aux oreilles des éléphants par similarité ce qui rend crédible l’hypothèse de leur vol. On voit à l’œuvre une imagination créatrice. L’enfant dit les avoir vus. Il a nécessairement imaginé la scène qui est considérée comme équivalente d’une scène observée.

Dans ce cas, c’est une pensée qui associe tous les modes sémiotiques et plusieurs formes de raisonnements sans choix particulier. On a parlé du syncrétisme enfantin de diverses manières. Celle de l’école piagétienne nous paraît pertinente. Il s’agit de la tendance à penser par schèmes globaux, à lier tout à tout, au moyen de liaisons vagues et subjectives.

Reprenons à partir du symbole définit comme un signe motivé présentant un lien avec ce qu’il représente. Ce lien peut être de ressemblance ou de contiguïté, ce qui le rend flou et incertain. Mais l’objet symbole rend présent ce qu’il représente à un degré d’intensité que le signe conventionnel n’atteindra jamais. Il se « substitue » dit Piaget (p. 174) autant qu’il représente.

Pour que cette capacité de symbolisation-représentation prenne une forme triadique différenciée (représentant, représenté, référent), il faut que ce qui était confondu se dissocie. Il faut que la réalité apparaisse comme telle à l’enfant, se distingue de ce qu’il imagine et des symboles qu’il manipule.

Il faut aussi que les structures, processus et schèmes cognitifs s’autonomisent et se dissocient des processus et schèmes sémiotiques. Ce n’est que vers 7 à 8 ans que cela se sera effectué ; autrement dit que la pensée prendra la tournure qu’elle a chez l’adulte et se différenciera en formes relativement distinctes.

On aboutit à la pensée achevée, celle dont parle en général les philosophes comme par exemple Rougier :

Comprendre un système de pensée, c’est toujours analyser les notions primitives et les postulats explicites sur lesquels repose la logique qu’il adopte , en apprécier la cohérence et la suffisance, et sa correspondance avec les faits qu’il est censé devoir coordonner et expliquer (Rougier, Traité de la connaissance, Paris Gauthier-Vilars, 1955, p. 101.)

Ce n’est pas la même pensée lorsque les éléphants volent, ou que les souris se racontent des histoires, ou que le Père Noël apporte les cadeaux en passant par la cheminée. Les diverses formes de pensée ne sont pas là d’emblée, elles se constituent progressivement lorsque que les capacités intellectuelles qui le permettent sont acquises. Ce qui revient à dire que les formes de pensée se constituent progressivement au fil de l’évolution intellectuelle.

La jonction réussie en une pensée ne veut pas dire que les processus en jeu ne puissent fonctionner séparément. Un processus purement cognitif sans formulation restera inaccessible au titre de pensée. Un processus langagier autonome aussi, cela se nomme parler pour ne rien dire ou faire ce que font les ordinateurs qui consiste à associer des mots pris dans un catalogue en réponse à des sollicitations.

4. Y a-t-il une autonomie de la pensée ?

La pensée symbolique et non rationnelle

Gilbert Durand fait de l’imaginaire un carrefour anthropologique, la norme fondamentale de la pensée humaine et il considère que ce champ « ne renvoie qu’à lui-même » (Les structures anthropologiques de l’imaginaire, p. 438), qu’il n’est pas dépendant d’un autre.

Pour Jean Piaget, la pensée symbolique est une forme particulière de pensée favorable à la saisie des mouvements affectifs. Son principal instrument est le symbole au sens d’une évocation par ressemblance, un signifiant motivé ayant une structure et un fonctionnement propres. Elle se prête particulièrement à l’expression de l’affectif. Au préalable, la définition employée est celle d’un signe motivé .

Il écrit :

« La pensée symbolique est donc la seule prise de conscience possible de l’assimilation propre aux schèmes affectifs. […] Mais c’en est une prise de conscience et non un déguisement » (La formation du symbole chez l’enfant, p. 225)

Piaget veut dire par là que ce n’est pas nécessairement un travestissement dû à un conflit, mais qu'en traduisant un schème affectif par des images et restant prélogique, elle se contente comme la pensée intuitive de régulations minimes.

Pour débridée qu’elle soit, la pensée imaginative et symbolique n’est pas sans régularités ni enchaînements qui peuvent être exprimés par des connecteurs logique tels que si, alors, ou, et, etc. Les productions imaginaires manifestent un ordre singulier qui leur est propre. La pensée du rêve, qui procède par déplacement et condensation, a des régularités. La plupart des formes de pensées manifestent un ordre propre indépendant du contexte.

Les mythes Claude Lévi-Strauss qui sont imaginatifs et symboliques ont montré l’« existence d’un certain ordre retrouvé ailleurs ». On entre dans une pensée classificatoire mais qui se superpose à l’imagination, car les mythes sont d’abord et avant tout des fictions imaginatives, ce qui ne les empêche pas d’être prises dans un ordre porteur.

La pensée imagée est évidemment à l’œuvre dans la peinture. L'expressionnisme en est une forme saisissante, le dessin tout en restant réaliste inclut une projection subjective intense qui tend à déformer l’image pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle. Une pensée floue imprécise mais violente qui associe au langage pictural des idées et sentiments qui sont reproduits avec force chez le spectateur du tableau.

Par rapport aux capacités et activités humaines, la structure est l’armature invisibles qui les génèrent et les soutient. L’esprit humain, en œuvrant, produit les structures et les applique (de manière inconsciente), organisant ainsi le monde, et fondant la culture (Anthropologie Structurale, p. 117.).

Certes, on note des variations dans les énoncés, mais le sens général est toujours identique. L’esprit « impose des formes », via « des schèmes », qui modèlent la réalité sociale et permettent de comprendre la réalité naturelle. L’activité intellectuelle de l'Homme impose des formes à des contenus et finalement produit des structures.

Ce dont parle Claude Lévi-Strauss correspond à l'un des aspects de ce que nous voulons mettre en évidence. Il s’agit de la capacité à représenter, puis séparer, trier, classer les aspects de l’environnement concret et social de l’Homme. Cette capacité agence et ordonne selon des principes de symétrie, opposition, contraire, équivalence. Il s’ensuit un effet dans l’organisation des pratiques concrètes, tout autant que l’exercice de la pensée réfléchie.

On peut considérer que la pensée symbolique non rationnelle, dans la mesure où elle suit des règles qui lui sont propres, a une certaine autonomie.

La pensée rationnelle et formalisée

La pensée abstraite et rigoureuse, rationnelle, revêt une importance particulière.

Nous nous appuierons sur les travaux d’Emmanuel Kant qui constituent un apport majeur à la compréhension de la pensée rationnelle et a modifié l'usage du terme transcendantal. Les idées et concepts qui semblent premiers doivent être ramenés à leurs « conditions de possibilité ».

La philosophie transcendantale a pour tâche de rapporter ce qui paraît immédiat à la capacité de connaître qui est à son origine. Elle doit chercher dans l'entendement la possibilité des concepts y compris premiers et analyser l'usage que nous faisons de notre entendement. C'est là l'objet de la philosophie transcendantale (Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p. 86).

Dès la Critique de la raison pure, Emmanuel Kant a montré qu’elle portait ses conditions de possibilité en elle-même. Les éléments premiers de la pensée, qui permettent la construction des objets sur lesquels portera secondairement la réflexion, sont déterminés par notre faculté de connaître.

Ensuite dans la Critique de la raison pratique, Emmanuel Kant attribue une autonomie à la raison, et y relie la moralité. La « loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pure pratique ». Dans certains textes, comme dans son essai tardif sur Le Conflit des facultés, il va plus loin en posant que tout raisonnement est autonome et en notant que « le pouvoir de juger de façon autonome, c’est-à-dire librement (conformément aux principes de la pensée en général), se nomme la raison » (Kant E.,Critique de la raison pratique, Paris, PUF, 1960 et « Le Conflit des facultés », in Œuvres complètes, Nrf, Pléiade, 1980, t. III, p. 826.).

Sa démonstration est assez convaincante. L’autonomie de la raison signifie que les raisonnements rationnels sont déterminés par eux-mêmes, c’est-à-dire par les concepts qui les composent et par les règles de composition.

L’autonomie de la rationalité paraît évidente au philosophe ou au mathématicien habitués à manier des concepts et à formaliser leurs raisonnements. Selon le système conceptuel utilisé et le formalisme adopté, la pensée produite est différente. L’autonomie de la pensée signifie que la raison se soumet à des règles qui lui sont propres que l’on peut mettre en évidence et partager.

La possibilité d'une vérité ou validité des raisonnements implique une autonomie, c'est-à-dire le fait qu'ils ne dépendent que d'eux-mêmes. Si ce n’était pas le cas, il y aurait une variation au gré des circonstances et cela ne permettrait pas la vérité formelle. Cela peut être le cas, mais pas en ce qui concerne la rationalité. Une démonstration rationnelle a une vérité ou une fausseté qui sont indépendantes des circonstances. Ce qui suppose une autonomie de cette forme de pensée.

Conclusion

Une conception de la pensée loin d’être partagée

Penser, c'est produire des formes intelligibles perceptibles et communicables (pour soi-même et pour les autres) grâce à l'association d’une forme sémiotique à des processus d’intellection qui se contraignent réciproquement ce qui engendre certaines difficultés. La pensée n'est pas fixe, elle se forme dans un mouvement dynamique de composition continue sous l’effet d’une double contrainte intellectuelle et sémiotique.

Vue sous cet angle, la pensée au sens général d’une expression cognitivo-sémiotique propre à l’Homme prend diverses formes issues de la combinaison entre des processus différents se liant à des formes sémiotiques différentes.

La pensée ainsi définie est consciente ou préconsciente. Elle est consciente/mentalisée (perceptible par l’individu) et très souvent communiquée par l'expression (rendue perceptible aux autres). Les pensées peuvent être rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon des processus divers et utiliser des langages variés (verbal, imagé, schématique, musical).

La distinction de méthode faite au début réserve le terme de pensée aux formes empiriquement perceptibles. Cette manière de procéder permet d’individualiser les processus cognitifs et représentationnels à l’origine de la pensée.

Il se trouve que ce sont eux qui sont parfois nommés « pensée ». Comme ils ne sont pas perceptibles, l’assimilation des deux (des processus à la pensée) donne, par inférence, un caractère ineffable et fantomatique de la pensée. Les distinguer simplifie tout et résout le problème soulevé par Gilbert Ryle, d’avoir à supposer des « épisodes occultes ».

Cet auteur a raison de signaler l'inadéquation de la « doctrine reçue » (cartésienne) qui amène des difficultés insurmontables. Sa proposition de considérer le dualisme comme une erreur de catégorie n'est pas pour autant satisfaisante. L'esprit serait un terme appartenant à une catégorie non concrète et assez générale, qui permettrait de décrire de manière abstraite les comportements intelligents observés. Il s'ensuit que la détermination de ces comportements n’est pas traitée.

« Lorsqu’on dit d’un individu qu’il fait usage de ses aptitudes intellectuelles, on ne renvoie pas à des épisodes occultes dont ses actions publiques seraient les effets, mais à ces actions et à ces discours mêmes » (Ibid. p. 93).

En le paraphrasant nous dirions :

« Lorsqu’on dit d’un individu qu’il fait usage de ses aptitudes intellectuelles, on ne renvoie pas à des épisodes occultes dont ses actions publiques seraient les effets, mais aux capacités dont il est pourvu et qui sont supportées par un niveau d’organisation »

Un niveau générateur

Cette étude de la pensée s’appuie sur la thèse d’un niveau générateur de l’intellection. Elle vient aussi préciser que ce sont l’association de schèmes et processus sémiotiques aux schèmes, et ce processus d’intellection est nécessaire pour générer la pensée.

Cette thèse n'est pas communément admise, puisque de nos jours les partisans de la substance restent nombreux, que ce soit la substance spirituelle, constitutive de l'esprit ou la substance matérielle, constitutive du cerveau. Il s'agit là des positions ontologiques opposées auxquelles nous ne souscrivons pas.

Actuellement, la thèse matérialiste, selon laquelle le fonctionnement neuronal produirait la pensée, domine assez largement. Débarrassée de son a priori ontologique chosifiant, cette hypothèse n'est pas fausse, car on constate indubitablement qu’un bon fonctionnement neurobiologique est nécessaire à la pensée. Cependant, on ne peut démontrer qu'il soit suffisant et ceci est particulièrement net pour les formes rationnelles de la pensée.

Si une démonstration rationnelle était déterminée par des processus neurobiologiques, elle ne pourrait dépendre du seul jeu des concepts, ce qui indubitablement est le cas. C’est là un argument en faveur de l’existence d’un niveau cognitif et représentationnel indépendant. Il est cohérent de supposer que les structures et processus cognitifs sont supportés par un niveau d’organisation qui leur donne une autonomie.

L'affaire est loin d'être tranchée, mais il est important que le problème des capacités humaines à penser soit posé autrement qu'en termes de leur réduction au cerveau ou de leur attribution à un esprit-substance transcendant.

 

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L'auteur :

Patrick Juignet