Un Homme inclus dans son environnement

 

Peut-on penser sans absurdité un Homme sans corps ni esprit, un individu humain autonome, mais sans dualité, qui participe de l'Univers, qui y soit présent sans extériorité possible, bref, un individu humain enchâssé dans son environnement ? Est-ce possible sans passer par la réduction matérialiste ? C'est ce que nous allons tenter de voir en posant notre raisonnement sur la base d'une ontologie pluraliste, ce qui nous amènera à proposer un modèle simplifié de l'Homme, une silhouette de l'humain tel qu'on peut la tracer en ce début du XXIe siècle. Cette silhouette floue, en continuité avec l'environnement, ne s'inscrira pourtant pas dans le tableau de la philosophie naturaliste par trop négligeante de la spécificité humaine.   

 

Pour citer cet article : 

Juignet Patrick. Un Homme inclus dans son environnement. Philosophie, science et société. 2018. https://philosciences.com/163.

 

Plan de l'article :


  1. Un Homme qui n'aurait ni corps ni esprit ?
  2. Considérations ontologiques
  3. Un Homme rendu à lui-même

 

Texte intégral :

1. Un Homme qui n'aurait ni corps ni esprit ?

Le corps et l'esprit sont des mots du vocabulaire ordinaire qui sont indispensables pour se repérer et communiquer au quotidien, mais, dans une perspective savante, ils ne constituent pas des concepts utiles. Tout au contraire, ils produisent une opposition nuisible pour la compréhension de l'Homme et de la société. Cette conception ordinaire n’a aucun intérêt du point de vue philosophique et scientifique, car elle entraîne la pensée vers des impasses et des confusions.

Nous proposons une tout autre vistion, celle d'un Homme pluridimensionnel associant la dimension biologique à deux autres : cognitive-représentationnelle et sociale. Cette conception sous-entend un pluralisme ontologique, c'est-à-dire que le réel n'est pas uniforme et homogène, mais diversifié et pluriel. Cette conception ontologique s'appuie sur les concepts d'organisation et d'émergence qui permettent de désigner et hiérarchiser des niveaux imbriqués les uns dans les autres et procédant les uns des autres. Du physique que au social, tout se tient et rien ne peut être éliminé. Les niveaux d'organisation physique, chimique, biologique, biologique, cognitif et social forment des modes d'être enchevêtrés en interaction les uns sur les autres. S’il y a une légitimité à les individualiser, c'est parce qu’ils ont chacun une spécificité. Concevoir leurs relations est difficile et demandera beaucoup de temps.

La pensée et ses créations (mythe, idéologie, récit, philosophie, science) ne sont pas autonomes, indépendants. Ce ne sont pas les composants d’une substance spirituelle flottant dans le supra-monde des idéalités qui descendraient jusqu'à nous. Ils sont produits par les êtres humains. Ceci étant admis, il y a un âpre débat pour désigner ce qui les génère. Pour les naturalistes, c’est le fonctionnement neuronal. Cette hypothèse n'est pas fausse, mais elle est très insuffisante. Il est plus cohérent de supposer un niveau d’organisation de complexité supérieure à celle du niveau neurobiologique, qui se structure en un appareil cognitif. Il émerge chez l'Homme à partir d'un certain degré de maturation (et peut-être aussi chez les animaux supérieurs, mais de manière très rudimentaire).

Ce niveau se définit comme l'ensemble des éléments et processus supportant les capacités permettant de générer les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, langagières et logico-mathématiques. C'est un mode d'organisation et d’intégration auquel il est légitime de supposer une existence réelle (voir les arguments dans l'article Le propre de l'Homme ?). Ce jugement d'existence constitue une thèse ontologique qui se prononce sur e qui constitue l’Homme et récuse sa réduction matérialiste sans faire appel au spirituel. Elle s'oppose à l'Homme neuronal, comme à l'Homme spirituel, en proposant un Homme pluriel à qui sa constitution donne les capacités de penser, transformer, inventer, de se forger un environnement socioculturel.

Cette proposition trace une voie qui s’écarte du socle dualiste de la modernité. Elle rompt l’écartèlement de l’Homme entre transcendance et nature et évite ainsi la dichotomisation des savoirs entre sciences de la nature et philosophie de l’esprit, caractéristiques de la pensée moderne. Notre propos aboutit à la résorption du spirituel, notion ordinaire floue, vague et sujette à toutes les vicissitudes interprétatives, dans un Homme unifié producteur de sa pensée, de son intelligence et de ses folies. Elle n’apporte pas de réponse au problème corps-esprit, elle l’évince pour en poser d'autres plus heuristiques, car susceptibles de trouver une réponse : comment le niveau cognitif et représentationnel (cognitivo-représentationnel) émerge-t-il chez l’Homme ? Comment le niveau social émerge-t-il par la constitution de collectifs entre humains ?

Penser, communiquer, interagir avec les autres ne renvoie pas à une capacité particulière, mais à plusieurs intervenant ensemble. Le traitement cognitif intègre diverses capacités intellectuelles (mémoire, raisonnement, jugement, langages de divers types), mais aussi affectivo-pulsionnelles et des déterminations sociologiques (massives, mais qui passent souvent inaperçues compte tenu des clivages disciplinaires en cours). Le tout s'intègre et se fond pour produire les discours, pensées et attitudes. Cette intégration demande l'intervention de nombreux systèmes et peut concerner la totalité de tous les systèmes. On arrive à quelque chose d'immense et ramifié, sans limites précises. Du coup, il faut envisager une certaine indétermination, car la multiplicité des interactions, la possibilité de choix équipotents, ne permettent pas d'envisager un déterminisme strict.

C’est un domaine où règne une relative indétermination. En effet, les processus mis en jeu sont nombreux dès le départ, puisque les éléments de base sont des complexes qui ne restent jamais isolés et se lient à d’autres, puis se transforment dynamiquement. Les processus sont pris dans un jeu de renvois multiples. Chacun des domaines factuels considérés (psychologique et social) est régi par les régularités de fonctionnement qui lui sont spécifiques. Dans ces circonstances, la réfutation au sens de Popper est difficile, car, s’il n’y pas de déterminisme strict, il n’y pas de prédiction précise possible. On dira que c’est une porte ouverte aux fantaisies. C’est exact, mais une porte ouverte n’est pas nécessairement franchie et si certains l'ont fait, rien n'oblige à les suivre. Les sciences humaines peuvent aussi s'efforcer à la rigueur, même si c'est difficile.

2. Considérations ontologiques

Le niveau cognitivo-représentationnel génère les différentes formes de pensée, dont les produits objectivés forment la culture et permettent la socialisation. La socioculture constitue un environnement différent de l'environnement naturel, un néo-environnement qui distancie les humains de la nécessité immédiate. Ainsi, une vaste nébuleuse sociale et culturelle enveloppe l'Homme de sa naissance à sa mort qui diffère selon les régions et qui évolue au fil du temps.

La désignation d'un réel spécifique ne se fait pas exactement de la même façon pour le cognitif et le social, bien que, dans les deux cas, le principe soit le même. A partir de la constatation d'un domaine factuel homogène, il paraît légitime de considérer qu'il y existe un réel correspondant qui en explique la persistance et la force déterminante. Nous nous trouvons dans cette configuration pour les deux domaines étudiés.

Pour le cognitivo-représentationnel, cela revient à désigner une entité en l'Homme qui génère la pensée et les actions intelligentes. Deux entités sont candidates, le niveau neurobiologique et le niveau cognitivo-représentationnel. Les caractéristiques factuelles du domaine considéré sont en faveur du second. Corollairement, cette hypothèse tient sur le fait que les caractéristiques connues du neurobiologique ne sont pas propres à expliquer les faits considérés. La désignation du réel du social se fait aussi par la négative et vient du fait que généralement on s'accorde pour admettre que les actions individuelles psychologiquement déterminées (c'est-à-dire conjointement par le biologique et le cognitif) ne sont pas suffisantes pour faire une société.

Mettre en évidence le niveau cognitif et le niveau social, ce n’est pas reléguer le biologique ou le minimiser. L’Homo sapiens est du genre Homo, au sens où c’est un vivant parmi les autres. Mais, à un moment donné de son évolution, il est devenu sapiens, c’est-à-dire a acquis une spécificité d’espèce et il s'est mis à vivre en groupe formant des sociétés de plus en plus vastes et complexes. Pour autant, il n’a pas perdu son être biologique. Pour nous, l’Homme est bien un vivant pris dans l’évolution et dont l'être participe du niveau biologique. De ce point de vue, nous sommes d’accord avec le naturalisme. La divergence vient lorsque nous supposons l’émergence du niveau cognitivo-représentationnel, et ce, d'autant plus que celui-ci sert de médiation aux collectifs constitutifs du niveau social qui a lui-même une autonomie.

Les conduites humaines façonnent l’environnement d’une manière qui est sans équivalent dans le règne animal. L’Homme ne vit pas dans la nature, il vit dans l’environnement social et culturel qu’il a forgé. De plus, de nos jours, il est plongé dans des contraintes économiques et techniques de plus en plus fortes qui le façonnent en retour. L’Homo est donc relativement bien nommé sapiens, si par ce qualificatif de sapiens on entend ses capacités de connaissance et d’action intelligente. Par contre, ses capacités cognitives ne le rendent ni sage, ni prudent, ni avisé, comme la traduction de sapiens le suggère. Son fonctionnement cognitif peut se faire selon une pensée imaginative irrationnelle qui lui sert à déguiser son existence  (1).

Pour Edgar Morin, « ce qui caractérise sapiens, ce n’est pas une réduction de l’affectivité au profit de l’intelligence, mais au contraire une véritable éruption psycho-affective, et même le surgissement de l’ubris, c’est-à-dire de la démesure » (2). Le terme d’Homo demens suggéré par Edgar Morin présente l'inconvénient d'assimiler l’irrationalité et l’imagination au négatif de la démence. La puissance imaginative peut aussi bien être au service des pulsions destructrices que des pulsions de vie, et la capacité de régulation peut apporter aussi bien l’harmonie sociale que l’oppression par des normes excessives et inadaptées. Il n’y a donc pas de fatalité du rationnel ou de l’irrationnel.

Notre thèse permet de situer les niveaux du réel constituant l'Homme en tant que vivant, pensant et social. C'est par là que la modernité peut sortir de l'impasse créée par la fausse alternative entre l'idéalisme et la réduction naturalisante de l'Homme et de la société. Notre formule provocatrice d'un Homme qui n'aurait ni corps ni esprit s'explique par le fait que l'on peut penser l'Homme sans cette opposition simplificatrice, c'est-à-dire le penser selon tous les niveaux d'organisation identifiés à ce jour, physicochimique, biologique, psychologique et social, qui sont en continuité et en interaction constante les uns avec les autres. C'est la proposition d'un Homme pluridimensionnel.

3. Un modèle très simplifié

Si nous considérons le système nerveux humain y compris le cerveau selon des niveaux d'organisation de complexité croissante, comment nommer les ensembles regroupant de manière indissociable un niveau d'organisation et une fonction  ? Il n'existe aucun nom disponible. On peut reprendre le terme de niveaux de complexité ou aussi proposer le terme de mode de fonctionnement ou encore de mode-appareil (mode de fonctionnent de l'appareil dédié à telle fonction).

En considérant les fonctions ermplies et leurs manifestations caractéristiques on est amené à considérer divers niveaux. Par ordre de complexité croissante, il est possible de considérer un mode appareil neurophysiologique, puis neurosignalétique et enfin cognitivo-représentationnel (qui supporte les capacités symboliques, d'intelligence, de pensée, de représentation, de communication langagière, etc.)

Le concept d'émergence laisse suppsoer que le mode cognitivo-représentationnel naît de l’organisation neurophysiologique-neurosignalétique, par un degré de complexification supplémentaire, permettant un saut qualitatif dans les propriétés. Ses composants se forment, au moment où les éléments codés du signal neurobiologique se mettent en relation par auto-organisation. Il se forge alors des éléments autonomes, possédant des qualités qui leur sont propres. L'ensemble de ces éléments constitue le niveau cognitivo-représentationnel. La structuration à des degrés supérieurs de complexité se poursuit à partir du premier niveau émergent, forgeant ainsi l’ensemble du mode-appareil considéré. Ainsi, par réorganisations successives, se constituent diverses strates et systèmes.

Cette conception présente l'intérêt de ne supposer aucune coupure entre le biosomatique, le neurobiologique, le neurosignalétique et le représentationnel. À partir de ces concepts, nous pouvons construire un modèle théorique simplifié de l'Homme en tant qu'il est constitué de plusieurs niveaux hiérarchisés ou, plus précisément, plusieurs mode-appareils.

Si l'on néglige les niveaux physiques et chimiques qui ne nous intéressent pas ici, il reste le niveau biologique. L'individu humain peut être considéré selon les degrés de complexité de son organisation biologique. Même limité à ce niveau nous avons affaire à une infinité de systèmes et d'appareils qui demanderaient une encyclopédie pour être décrits. Nous allons donc simplifier en ne prenant en compte que ce qui est indispensable.

Dans le niveau biologique, nous séparerons le biosomatique (pris en bloc) et un appareil privilégié, l'appareil neurologique, le système nerveux. Au sein du système nerveux, nous individualiserons sa constitution et son fonctionnement, ensemble que nous nommerons neurofonctionnel. Au sein du neurofonctionnel il existe un aspect très particulier qui est la formation, la transmission et l'interaction des signaux nerveux, qui se produisent par médiation électrique et par médiation chimique. A partir de celui-ci forme par un degré d'organisation supplémentaire le niveau suivant que nous nommons cognitivo-représentationnel. Sur cette base très simple nous pouvons constituer un modèle simplifié de l'Homme qui nous servira  pour comprendre la psychopathologie humaine.

Le modèle considère quatre niveaux ou mode-appareils d'amplitude et de nature différentes. La terminologie que nous employons n'est pas bien fixée. Niveau et mode signifient degré d'organisation et d'intégration et appareil fait référence (de manière très large) à ce qui dans un organisme vivant remplit une fonction. L'appareil  biosomatique qui regroupe l'ensemble des organes en les associant au mode d'organisation biologique de base. Puis nous individualisons le système nerveux central de l'Homme en l'associant à trois modes d'organisation : neurophysiologique (l’activité des neurones et  des cellules gliales, leurs modifications métaboliques), informationnel (le traitement des signaux dans les réseaux neuronaux) et enfin cognitivo-représentationnel (le système des composants représentationnels et des processus cognitifs dynamiques).

Des interactions avec l'environnement

On peut proposer un modèle simple en considèrant que les relations qu'entretient l'individu avec son environnement (qui est pour l'Homme toujours complexe et multiple à la fois concret, relationnel, social et symbolique) sont différentes selon les niveaux ou modes de fonctoinnement mis en jeu. Pour un individu humain on peut distinguer grossièrment quatre regroupements en mode/appareils qui donneront lieu à quatre types d'interactions avec l'environnement, que nous figurons sur le schéma ci-dessous  :

Type 1 : La connaissance de l'environnement qui passe par le cognitivo-représentationnel et produit des conduites pratiques et de communication (pensée amenant à une action finalisée).

Type  2 : La réception des indices qui influent sur l'appareil neuroinformationnel et produit des comportements (alimentation en présence de nourriture, peru devant un danger).

Type  3 : L'acquisition des stimulations qui produisent des réponses en passant par l'appareil neurophysiologique ( réflexes, gestes automatiques).

Type  4 : L'effet des conditions qui en jouant sur le biosomatique donnent des réponses automatiques (modification du rythe cardio-vasculaire par exemple en fonction de la pression en oxygène) .

 

 

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Des interactions entre niveaux

Il existe aussi, au sein de l'individu, des interactions figurées par les flèches verticales, qui concernent à la fois du passage d’un mode d’organisation à l’autre et des interactions entre l’appareil représentationnel, neurobiologique et le reste du biosomatique (que nous considérons en bloc pour simplifier le raisonnement). Les interactions se font entre entités contiguës et en cascade de proche en proche.

Interactions de contiguïté

- Entre le neurofonctionnel et le cognitivo-représentationnel

Il y a d’une part une dépendance du second qui émerge du premier et, d’autre part, une double interaction. Dans un sens, celui des systèmes intégratifs, le neurofonctionnel forge les contenus et processus cognitivo-représentationnels et dans l’autre sens celui de l’effectuation (qu’elle soit présentative ou conative) il y a une transcription en mode neuroinformationnel (signalétique et chimique).

-Entre le neurologique et le neurofonctionnel (neurophysiologique)

Le neurofonctionnel dépend du neurologique (des réseaux neuronaux, des neuromédiateurs, des systèmes précablés). Il en constitue le fonctionnement, mais en même temps s’autonomise au sens où le traitement de l’information a ses propres règles. En mode descendant, il envoie des commandes qui empruntent nécessairement le système neurologique.

- Entre le  neurologique et le biosomatique en général

Le neurologique commande les systèmes moteurs et végétatifs. Ceci est trop connu pour être développé. Il est entièrement supporté par le biosomatique sans lequel il n'existerait pas qui lui envoie des signaux par voie des récepteurs et capteurs et par voie endocrinienne.

Les actions en cascade :

- Descendante : du cognitivo-représentationnel au biosomatique

Cette action est certaine et évidente puisqu’il faut passer par le biosomatique pour réaliser un acte quelconque commandé par une idée.

Le neurofonctionnel et le neurologique agissent constamment sur les régulations du tonus musculaire et sur le système neurovégétatif ayant ainsi des actions viscérales.

- Ascendante : du biosomatique au cognitivo-représentationnel

Ceci est plus obscur, mais on sait que, par voie montante, les dysfonctions biologiques d’origine purement somatiques provoquent des effets neurofonctionnels et représentationnels. De plus il est probable que le biosomatique interagit avec le neurofonctionnel d'une manière qui est mal connue.

Cette silhouette sommaire de l'humain montre un individu placé dans un environnent (concret, relationnel, culturel et social) avec lequel il interagit. Elles est composée de niveaux en interactions les uns avec les autres, que nous sommes loin de connaître avec précision et si elle donne une idée générale de l'humain elle montre aussi notre ignorance.  

4. Un modèle qui a des conséquence pratiques

Ce modèle nous amène à considérer un Homme "continu" sans la traditionnelle coupure corps/esprit ou soma/psyché. Les quatre niveaux considérés sont en continuité et en interaction les uns avec les autres. En pratique, du point de vue de leurs manifestations cliniques il est parfois possible, mais aussi parfois impossible, de les départager, mais selon le type d'interaction et le mode organisationnel considéré, les méthodes et raisonnements scientifiques utiles pour les étudier seront différents. 
 
Venons en maintenant au psychisme défini comme l'entité présente chez l'individu, qui détermine ses conduites affectives et relationnelles. C'est une entité qui a d'abord été inventée par la psychanalyse et la psychopathologie pour expliquer les conduites humaines, sans que sa nature soit précisée. Freud est toujours resté flou à ce sujet et sa postérité à bataillé pour tirer le psychisme vers l'esprit ou vers le neurobiologique.

Le psychisme ainsi défini ne s'inscrit pas exactement dans l'un des niv eaux tels qu'ils ont été vus ci-dessus. Il est a cheval sur plusieurs. Pour notre part nous supposons que le psychisme est "mixte", à la fois cognitivo-représentationnel et neuro-fonctionnel. D'autant plus qu'il y a des interactions constantes et continues, parfois non départageables, entre les deux. En pratique cela se traduit en psychopathologie par une double approche non exclusive. (voir : Le psychisme humain)

Une grande partie du domaine de la psychopathologie est concerné par le dysfonctionnement du mode cognitivo-représentationnel. C'est le niveau d'intervention de la psychothérapie. Le mode neurofonctionnel (qui comporte lui-même deux niveaux, neuroinformationnel et neurophysiologique) est perturbé dans les maladies multifactorielles car sa dynamique interne est perturbée. C'est le niveau d'intervention des médicaments psychotropes. Les troubles fonctionnels et psychosomatiques s'expliquent par les interactions pathogènes allant par voie descendante du cognitivo-représentationnel vers le biosomatique.

L'assise des capacités humaines à penser, représenter et ordonner le monde est constituée par  le niveau cognitivo-représentationnel. Pour plus de précision, voir l'article :  L'émergence du niveau cognitivo-représentationnel

5. Un Homme rendu à lui-même

L’hypothèse ontologique de niveaux d’organisation autonomes évite les positions métaphysiques concernant les capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation transcendantale ou spirituelle, soit leur réduction matérialiste) et l'existence de la société. Le réductionnisme matérialiste, comme l’idéalisme, sont deux manières de nier l’existence du niveau cognitif et représentationnel et du niveau social, soit en les ramenant à des processus matériels, soit en les transcendant comme présence d'un Esprit. Ce sont deux manières de rendre l’Homme étranger à lui-même, de le déposséder de ce qu’il est. Avec l'hypothèse des niveaux d'organisation, on passe d'une affirmation métaphysique, celle de l'existence de l'Esprit ou de la Matière comme substances s'incarnant en l'Homme ou dans la société, à un problème qui peut trouver une solution, celui de l'émergence de niveaux d'organisation de complexité croissante.

Nous pouvons maintenant reprendre l'argumentation que Gilbert Ryle développe dans son livre phare, La notion d'esprit. Si on change les termes corps et esprit qu'il utilise par niveau biologique et niveau cognitif tout en gardant son raisonnement, la conclusion à tirer sera alors bien différente de la sienne. Ainsi : « Puisque le corps humain est une unité complexe et organisée, l’esprit humain doit […] être une autre unité, également complexe et organisée » devient : le niveau biologique est complexe et organisé, le niveau cognitif est également complexe et organisé. Les deux sont à l’origine des conduites humaines. Il n’y a ni mystère ni fantôme immatériel. « De mon argumentation, il suivra également que l’idéalisme et le matérialisme sont des réponses à des questions mal posées » (3).

Nous souscrivons au propos de Gilbert Ryle ajoutant qu'un ontologie de l’organisation n’a pas les inconvénients qu'il dénonce. Elle en a peut-être d'autres, mais elle est, au moins pour un temps, intéressante, car elle évite les impasses des ontologies modernes. Elle permet de rendre à l'Homme ce qui lui appartient et, par là, s'inscrit dans un récit de réappropriation humaniste. L'Homme pluridimensionnel est un Homme rendu à lui-même, car délivré du transcendantalisme comme du matérialisme. Le même raisonnement vaut pour le social. Les faits spécifiquement sociaux peuvent être attribués à quelque chose, à la réalisation de l'Esprit (Hegel) ou à la somme des actions individuelles. Mais, il est bien plus plausible qu'ils soient le fait de "collectifs" qui, une fois en place, interagissent entre eux et déterminent les conduites des personnes qui y participent. Notre ontologie permet d'attribuer au social une existence en tant que niveau d'organisation ayant une autonomie.

À juste titre, la modernité considère que l’Homme est un vivant, un être biologique et, à ce titre, il rentre dans le règne animal sous l’espèce Homo et le genre sapiens. Mais, de plus, l’Homme pense, se représente, imagine, invente, il est conscient de son existence, il agit selon des intentions. D’où viennent ces capacités spécifiquement humaines ? Deux thèses s'affrontent. Soit il faut les attribuer à quelque chose comme l'Esprit soit à la substance matérielle. Ces deux points de vue opposés et leur affrontement sont caractéristiques de la modernité.

Il est possible d'esquiver les deux métaphysiques concurrentes, idéaliste et matérialiste, grâce à une vision pluraliste du réel. On peut, en effet, considérer le réel selon une pluralité de niveaux d’organisation/intégration que les connaissances empiriques explorent successivement. La machine de guerre réductionniste s'avère inutile, car il n’y a aucune nécessité à réduire les niveaux de complexité supérieurs. La pensée philosophique atomistique/analytique n’est adaptée ni à l’Homme ni à la société. Les éléments du réel les plus simples dans ces domaines (et probablement en général) sont toujours des ensembles complexes organisés, structurés.

La formation par émergence des niveaux d'organisation ne crée pas un réel stratifié, mais une imbrication complexe, car les niveaux sont internes les uns aux autres. Le niveau physique est présent partout, et, sous certaines conditions, se forment dans le monde les niveaux chimique, puis biochimique, puis biologique, puis cognitivo-représentationnel, puis social. Du point de vue épistémologique, il s'ensuit que les lois physiques ne sont pas remplacées par des lois biologiques ou autres. Elles continuent de s'appliquer à l'identique, mais d'autres lois doivent leur être ajoutées pour les compléter, car les modes d'organisation les plus complexes ne sont pas réductibles aux plus simples. Cette façon de penser permet d'envisager un nombre illimité de niveaux d’organisation/intégration en continuité les uns avec les autres.

Appliquée à l’Homme, cette ontologie permet de concevoir comme source de ses conduites trois niveaux d’organisation : le niveau biologique, le niveau psychologique et le niveau social, sans qu’il y ait à les opposer. Ainsi, on peut concevoir l'Homme comme un être biologique doté de pensée et de capacités intellectuelles vivant dans un tissu social. Le clivage cartésien fondateur de la modernité disparaît sans qu’il soit besoin de faire prévaloir un matérialisme réducteur. En tant que niveau d'organisation à valeur ontologique, le niveau psycho-cognitif donne une assise et un centre de gravité aux diverses approches de type psychologique. Il en va de même pour le niveau sociologique qui donne un fondement aux diverses approches sociologiques.

Nous défendons l'idée d'un Homme existant au sein du Univers pluriel, dont trois modalité d'être, ou formes d'existence, le concernent plus particulièrement : le biologique, le cognitivo-représentationnel et le social. Si on prétend l'étudier, ce que font les sciences humaines et sociales, et si l'on veut proposer une anthropologie philosophique, il faut tenir compte de tous les niveaux qui le composent et n’en évincer aucun. Le réductionnisme n'est pas de mise dans les sciences humaines et sociales.

Une ontologie, utile comme arrière-plan explicite à toute conception théorique, doit toujours être prudente et limitée pour éviter de se transformer en une métaphysique indémontrable et aporétique. Une ontologie n'est jamais certaine, c'est toujours une hypothèse faite au vu des connaissances en cours sur la manière dont le Monde est constitué. C'est une hypothèse sur ce qui semble le plus plausible et le plus heuristique.

L'anthropologie philosophique qui se dégage de notre ontologie décrit l'Homme comme la synthèse individualisante qui se produit au sein d'une pluralité de niveaux d'organisation. Notre thèse est celle d'une pluralité ontologique de l'Homme qui se trouve pleinement inclut dans l'Univers lui même pluriel. Notre anthropologie philosophique est évidemment bien loin des conceptions habituelles de l'Homme, que ce soit celle de l'idéalisme supposant une « dimension idéale ou transcendante », ou celle de la réduction matérialiste supposant un « Homme neuronal », ou même celle du naturalisme modéré de Daniel Andler (4).

Certes, une philosophie qui inclut l'Homme dans son environnement et le situe en interaction avec lui pourrait être dite naturaliste. Cependant, identifier le Monde avec la Nature pose trop de problèmes, cette dernière étant plutôt la façon qu'on les Hommes d'habiter et de considérer ce qui les environne. Concevoir une transition continu entre capacités cognitives et fonction neurophysiologique pourrait aussi être considéré comme naturaliste. Mais à côté de cela nous maintenons une différenciation qui est niée par les naturalistes au nom du matérialisme (voir l'article : Le paradigme réductionnisme appliqué aux sciences de l'Homme).

Mais surtout nous ne pouvons souscrire à une métaphysique matérialiste, qui s'oppose à concevoir une pluralité dans les formes d'existence présentes dans l'Univers et n'a de cesse que de réduire l'Homme et de nier ce qui le différencie des autres espèces. La silhouette de l'humain que nous traçons n'est pas une silhouette naturaliste simplifiée, c'est une figure pluridimensionnelle enchâssée dans un Univers pluriel auquel elle participe.

 

Notes et bibliographie :

1. Elias N., La société des individus, Paris, Fayard, 1991, p. 120, 123.

2. Morin E., Le paradigme perdu de la nature humaine, Paris, Seuil, 1973, p. 123.

3. Ryle , La notion d'esprit, Paris, Payot, 1970, p. 90.

4. Andler D., La silhouette de l'humain, Paris, Gallimard, 2016.

 

L'auteur :

Juignet Patrick

 


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