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L'émergence du niveau cognitif et représentationnel chez l'Homme
 

 

Avec « L'origine des capacités cognitives et représentationnelles humaines » nous avons avancé l’hypothèse d’un niveau d’organisation autonome susceptible de générer les divers aspects de l’intellection humaine. Il y a là rien de mystérieux, seulement l'idée d'une possibilité d’organisation fonctionnelle de niveau supérieur à celle du neurobiologique. Cette hypothèse est fondée sur le concept d’émergence.

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. L'émergence d'un niveau cognitif et représentationnel chez l'Homme. Philosophie, science et société. 2021. https://philosciences.com/108.

 

Plan de l'article :


  1. Un niveau de complexité en l'Homme
  2. Comment étudier l'émergence du NGI ?
  3. Dépendance et échappement
  4. Quelques candidats à l'émergence dans les sciences de l'Homme
  5. Quelques candidats supports au niveau neurobiologique
  6. Des faits et un niveau générateur en lieu et place de l'esprit

 

Texte intégral :

1. Un niveau de complexité en l’Homme

Dissiper un malentendu

Le problème qui nous préoccupe peut être formulé ainsi :

Pour certains, le fonctionnement neurobiologique peut générer les faits caractéristiques de l’intellection humaine (imagination, intelligence, langage, etc.). Selon nous, le fonctionnement neurobiologique ne peut produire que des faits neurobiologiques. Il y a une cohérence entre une forme d’existence et les faits qui la manifestent. Nous préférons donc supposer un fonctionnement de complexité supérieure, un niveau spécifique comme support des capacités d’intellection humaines et qui produit des faits comme la pensée, l’imagination, l’emploi de divers langages, etc.

Apparaît alors un nouveau problème : quelle relation existe-t-il entre le niveau neurobiologique et le niveau générateur de l’intellection ? L’idée de l’émergence, (voir Le concept d'émergence), suggère que les niveaux d’existence identifiables procèdent les uns des autres. C’est alors une hypothèse intéressante de supposer que le niveau cognitif émerge du niveau neurobiologique. Détaillons brièvement cette thèse.

L'hypothèse de la complexification et de l'émergence

La théorie des niveaux d'organisation/intégration suppose l’existence d'une complexification dans l’Univers. Si on applique ce principe au cas qui nous préoccupe, on peut considérer qu'il existe dans le système nerveux des niveaux d'organisation de complexité croissante. La question que l'on doit se poser ensuite est la suivante : à partir d'une complexification suffisante, peut-on supposer que se forme un niveau supérieur à celui de type neurobiologique et si oui comment cela se produit-il ?

Concevoir un niveau générateur de l’intellection (NGI) en terme d'émergence, c'est dire que ses éléments constitutifs sont formés à partir de ceux du neurobiologique les plus complexes, mais qu'ils n'y sont pas réductibles, car ils ont des propriétés particulières. Autrement dit, le fonctionnement neurobiologique à partir d’un certain seuil de complexification est capable de former des entités possédant des qualités nouvelles. Ces ensembles structurels et fonctionnels de degré supérieur constitueraient le niveau supportant/générant les capacités d’intellection humaines.

Le but de cet article est de donner des pistes de recherche sur la liaison entre le neurobiologique et le support du fonctionnement cognitif et représentationnel. Ce niveau d'organisation, dont l'existence est plausible, faute d’avoir été identifié, n'a pas de nom. Nous utilisons le terme d’intellect pour désigner le domaine étudié, ce qui donne pour le niveau considéré le terme barbare de niveau générateur de l’intellection humaine, avec pour acronyme NGI ou le terme un peu plus élégant de niveau cognitif et représentationnel.

2. Comment envisager l'émergence du NGI ?

Une double approche

Expliciter cette émergence supposée correspond à trouver les chaînons manquants entre le niveau générateur de l’intellection et le niveau neurobiologique. Dans la mesure où il s'agit d'une approche entièrement nouvelle, nous pouvons seulement donner quelques indications sommaires sur la manière d'envisager les recherches.

L'idée générale est de repérer la jonction entre les niveaux en conjuguant une approche du plus complexe vers le plus simple et du plus simple vers le plus complexe, les anglophones diront top-down et bottom-up. Voyons comment envisager cette double approche.

L'hypothèse de l’émergence permet de faire un projet de recherche, même si le savoir actuel est très insuffisant. Deux voies sont possibles, l'une descendant en complexité (complexité décroissante) et l'autre montant en complexité (complexité croissante), la première partant des sciences humaines et la seconde partant de la neurobiologie.

Il faut identifier les éléments générateurs ou support et les éléments natifs émergents. Les premiers sont les aspects neurobiologiques les plus complexes connus dont l'auto-organisation produit les seconds, c’est-à-dire les constituants cognitifs autonomes de base. Expliciter le changement qualitatif, c’est définir le passage d'un niveau à l'autre.

Donnons immédiatement un exemple simple. La sensation est l'aspect le plus simple et le plus anciennement étudié. L'aboutissement des influx sensoriels dans les aires corticales donne lieu à des cartes fonctionnelles ayant des propriétés comme la reconnaissance environnementale. Ces ensembles peuvent entrer spontanément en interaction pour produire une évocation sensorielle. Si on les considère d'un bloc, ces ensembles interactifs peuvent parfaitement constituer des éléments du niveau cognitif.

Mais à partir de quel moment peut-on considérer que le processus neurophysiologique est assez intégré et stabilisé pour être considéré comme une représentation perceptive avec ses qualités et sa dynamique propres ? Pour l'instant, la neurophysiologie ne donne aucun détail sur la liaison et la stabilisation de tels ensembles. Seule l’imagerie cérébrale montre des corrélations entre l'évocation volontaire de représentations précises et l'activation de réseaux cérébraux. Ces corrélations, plutôt que d’être interprétées de façon réductionniste, peuvent parfaitement être interprétées comme manifestant l’émergence d’aspects cognitifs et représentationnels.

L'étude en complexité décroissante passe par les sciences humaines

Au vu de l’ampleur du champ cognitif qui couvre aussi bien les conduites pratiques, sociales que la pensée et le langage, il est évident qu'il n’est pas uniforme. Nous partons donc du principe que, par leurs méthodes propres, les sciences humaines existantes construisent une approche empirique des divers processus, fonctions et systèmes, structures pouvant être attribués au niveau générateur de l’intellection humaine (NGI).

Pour décrire les éléments natifs au niveau représentationnel, il faut une démarche simplificatrice réduisant les composants jusqu'au moment où les éléments constitués pourront être mis en rapport avec des ensembles de type neurobiologique (ceux qui seront constitués par la démarche complémentaire). Les constituants cognitifs et représentationnels supposés doivent garder les propriétés qui les caractérisent. Il n'y a pas de limite précise, à part celle de ne pas sortir du niveau considéré. On peut donc raffiner progressivement les éléments à considérer jusqu'à trouver les éléments et processus élémentaires.

Ce que semble indiquer la diversité des disciplines (linguistique, psychologie cognitive, psychanalyse, anthropologie, épistémologie génétique), c'est qu'il y a plusieurs approches possibles et qu'il est probablement vain de chercher une jonction unique. Le chaînon manquant est probablement constitué par plusieurs maillons parallèles se complétant.

S'appuyer sur ces connaissances permet d'éviter l'impasse philosophique de l'esprit, car elles s'appuient dans leurs recherches sur des faits : des conduites observables, des tests, la résolution de problèmes, la description des formes de pensée, etc., aspect factuels qui témoignent du niveau cognitif.

L'étude en complexité croissante passe par la neurobiologie

Du côté biologique, la tâche consiste à déterminer les éléments neurobiologiques de haut niveau qui, assemblés, peuvent s'autonomiser et former des ensembles stables pouvant interagir avec d'autres du même type et former des supports à une recomposition de degré supérieur.

L'idée d'un niveau propre à l'intellection est fondée sur le principe émergentiste de constitution d'éléments d'un type nouveau issus d'autres moins complexes. La constitution d'entités et de fonctions cognitives ayant une autonomie correspond à une réorganisation du fonctionnement neurobiologique par une complexification qui donne des caractéristiques différentes.

Notons que cette approche a aussi cours en neurobiologie.

Jacques Neirynck rappelle que c'est la

« complexe organisation du cerveau qui en fait la puissance et non pas le composant de base » (le neurone). C'est le « point de vue de nombreux scientifiques qui, comme Scott (1995), admettent l'existence de niveaux d'organisation (physico-chimique, biologique, psychique) en interaction, non réductibles les uns aux autres, mais avec des propriétés émergeant d'un niveau hiérarchique à l'autre » (Introduction aux réseaux neuronaux, p.12).

Il existe actuellement une « brèche épistémologique entre le niveau de l'individu social avec son cerveau et le niveau moléculaire et cellulaire » et « combler la brèche ne sera probablement possible que par le développement de nouveaux concepts, mais surtout par la compréhension des réseaux neuronaux ». Et nous ajouterons par l'établissement d'un niveau cognitif ayant une existence à l'égal des niveaux de complexité neurobiologiques.

La recherche ascendante passe par celle des aspects neurobiologiques qui peuvent être candidats en vue de constituer les éléments natifs générateurs du représentationnel. Ils sont nécessairement complexes. Pour Jacques Neirynck,

« Les neurosciences proposent que les réseaux neuronaux corticaux parviennent à générer [des] représentations en travaillant ensemble » (Introduction aux réseaux neuronaux, p. 150).

La seule manière de les générer est qu'elles émergent, c'est-à-dire s'autonomisent en se formant et qu’elles prennent une individualité qui permette de les considérer pour elles-mêmes.

L'émergence est nécessairement locale et progressive

Si on se fie aux données empiriques sur l'évolution de la connaissance chez l'enfant, il faut admettre que le niveau cognitif et représentationnel, dont elle dépend, se construit progressivement. Il est insignifiant à la naissance et se développe plus ou moins selon les individus. Il est sans cesse en construction et en évolution (parfois en involution). Il n’est donc pas toujours déjà-là, mais toujours en formation et reformation. Concernant sa formation chez l'enfant, on peut la situer vers l'âge de deux ans, lorsque le cerveau a atteint une complexification suffisante.

Rien ne permet de supposer des représentations autonomes chez le très jeune enfant. Ce n'est qu'à partir d'un certain âge que les conduites d'imitation, de jeu, celles indiquant « la conservation de l'objet » (selon les travaux de Jean Piaget) et l'acquisition du langage font supposer l'existence de représentations et de processus les concernant. Se pose aussi la question des souvenirs. Comment les traces mnésiques se transforment-elles en souvenirs, c'est-à-dire en formes remémorations formulables consciemment, pouvant faire l'objet d'une expérience subjective ? Cette transformation est aussi une piste de recherche.

Selon notre hypothèse, l’émergence du niveau cognitif et représentationnel se produit lors du fonctionnement neurobiologique et n’aboutit pas à quelque chose qui persiste hors de ce fonctionnement. L'existence cognitive se produit tant que le fonctionnement neurologique se produit. S’il cesse, le cognitif cesse. On peut le situer comme une forme d'existence potentielle s’actualisant ou se réactualisant en permanence.

Avec le niveau cognitif, on est devant quelque chose qui n’a pas d’équivalent dans le reste du monde. Il est en relation avec le neurobiologique, mais il est aussi autonome (il a ses propres règles de fonctionnement). On pourrait parler d’émergence fonctionnelle pour noter ce rapport de dépendance et d’autonomie conjuguées.

Son existence est variable au fil du temps individuel, puisqu'elle se constitue lors de l'enfance. Pour que ce niveau émerge, une maturation cérébrale et une interaction avec l'environnement est nécessaire.

On dira qu’il s’agit là de généralités abstraites très insatisfaisantes. Nous en convenons hélas volontiers mais, en l’absence de travaux sur le problème, la seule chose que l’on puisse faire c’est de proposer quelques idées pour ceux qui voudront bien les conduire dans l’avenir.

3. Dépendance et échappement

Une dépendance attestée

D'un point de vue pharmacologique, on constate que des molécules peuvent mettre hors circuit les capacités cognitives et libérer des comportements automatiques, ou au contraire rendre la pensée plus vive et plus alerte. Il est évident que les maladies neurologiques affectent les capacités intellectuelles. D'où l'évidence d'une dépendance des diverses capacités intellectuelles humaines par rapport au neurobiologique mais jusqu’à quel point et de quelle manière ?

La psychopharmacologie clinique montre des relations complexes entre divers types de fonctionnements neurobiologiques et divers comportements, conduites ou formes de pensée. On ne peut concevoir le problème de manière simple et univoque. Il est probable qu'il faille parler d'émergences (au pluriel) et de divers degrés de dépendance. Cliniquement, on constate que plus les aspects cognitifs sont liés aux modalités réactionnelles, à l'humeur, à l'émotion, et plus ils peuvent être modifiés pharmacologiquement. Plus ils sont neutres et abstraits et plus ils sont indépendants de l'action pharmacologique.

Les raisonnements abstraits de type logico-mathématique ne changent pas sous l'action des psychotropes. Ils peuvent être rendus impossibles (abrutissement, coma) ou être facilités (stimulation), mais leur forme reste inchangée. On peut en déduire que la relation entre le niveau neurobiologique et le niveau cognitif a une forme particulière : celle d'un support nécessaire, mais permettant un degré d’échappement. En inversant le problème, on pourrait dire que c’est le bon fonctionnement neurobiologique qui permet à une pensée autonome de se déployer.

Il s’ensuit l’idée que le niveau générateur de l’intellection combine une dépendance vis-à-vis du niveau neurobiologique associée à un échappement. Mais à partir de quels éléments et de quel degré de complexité cet échappement se produit-il ?

Des savoirs incertains

Du point de vue neurobiologique, les années 2010 ont amené la découverte des processus d’auto-organisation qui se produisent tant au niveau du traitement du signal qu’à celui de constitution, de reconstitution des réseaux neuronaux et de la stabilisation de fonctionnements neurophysiologiques. La capacité du cerveau à utiliser de nouveaux neurones (un processus que l’on nomme neurogenèse secondaire) permet de supposer des processus d’auto-configuration du cerveau adulte.

Ces processus pourraient être ce qui permet l’émergence des composants du niveau cognitif et représentationnel et leur renouvellement (que ce soit leur élimination ou leur consolidation). Cette conception renvoie au modèle de la flex-stabilité du niveau neurobiologique. Ce serait un processus dynamique caractéristique des équilibres métastables biologiques, c’est-à-dire des systèmes dynamiques dotés de plusieurs points d’équilibre correspondants à plusieurs minimums locaux d’énergie potentielle.

Il est possible de concevoir des systèmes formés de variables neurobiologiques en utilisant des équations différentielles. Cette approche que l’on qualifie de dynamique permet de faire apparaître des propriétés dites émergentes régies par des équilibres instables. Nous franchissons le pas suivant en disant qu'il s'agit plus que de propriétés, mais bien de nouveaux éléments d'un autre type qui émergent.

C'est l'ensemble de ces fonctionnements qui pourraient être porteurs potentiels d'émergence. Ils concernent les réseaux neuronaux parcourus de signaux qui entrent en relation par l'intermédiaire de réseaux associatifs de niveau 5. Décrire et modéliser un tel fonctionnement n'est pas simple et il est impossible de savoir quand la neurobiologie va progresser suffisamment pour proposer des candidats générateurs pertinents qui puissent être mis en relation avec ces aspects cognitifs natifs.

4. Quelques candidats à l'émergence dans les sciences de l'Homme

Ces candidats au double mouvement de jonction et de différenciation viennent des travaux effectués dans différentes sciences de l'Homme. L'anthropologie, la psychologie, la psychanalyse, la linguistique, etc., ont défriché le terrain et l'on pourrait s'appuyer sur elles. Nous indiquerons quelques pistes dont on peut espérer qu'elles nous mènent vers les éléments natifs du niveau cognitif et représentationnel à partir du niveau neurobiologique.

Du côté de la perception

C'est le cas le plus simple. La relation à l'environnement donne lieu à la constitution de sensations, puis de perceptions, puis à des représentations d'objets le concernant. Il s'agit des objets concrets identifiables, tels que les arbres, les personnes, les chaises, etc. Pour parler de représentation, on ne se contente pas d'une constellation d'aspects sensoriels disparates, il faut une forme unifiée et catégorisée. Une telle représentation produit une image re-mémorable mentalement et transmissible par un média quelconque (description verbale, dessin) ou des actions impliquant qu'elle existe (même si le sujet ne la perçoit pas).

Dans ce cadre concret, les données expérimentales actuelles indiquent qu'il y aurait des représentations de type analogique reprenant les qualités sensorielles et des représentations propositionnelles liées au langage. On peut supposer que les représentations natives concernent le premier degré de synthèse unificatrice permettant de disposer de l'élément ainsi constitué.

C'est une manière de comprendre la mise en avant des qualia, par la philosophie de l'esprit, comme éléments premiers indispensables à la cognition, mais sans supposer, comme cette doctrine le fait, un « état mental » ou une « propriété » particulière. Nous proposons simplement un saut dans la complexité faisant émerger des composants aux qualités nouvelles et irréductibles.

Jean Piaget a utilisé le concept de schème pour caractériser les premiers niveaux cognitifs tant perceptifs que moteurs, les deux aspects étant liés. Le schème pourrait être l'une des pistes à prendre pour envisager une jonction.

Du côté du langage

Si l'on recherche les éléments les plus simples concernant le langage qui ont été repérés par la psychologie cognitive et la psycholinguistique, ce sont les mots. Un mot se décompose en deux types de représentations, une représentation formelle (le signifiant), et des représentations sémantiques (le signifié) qui est l'élément cognitif correspondant au sens. Il faut un lien entre les deux qui constitue la fonction sémiotique, terme que nous reprenons de Jean Piaget.

Du point du vue du langage, il y a au minimum trois aspects à envisager : celui du signifiant, celui syntaxique, et le sémantique et éventuellement le lien à un référent dans la réalité concrète, ce qui implique diverses fonctions et leur liaison harmonieuse. La plus simple des phrases nous renvoie à des composants de divers types, qui eux-mêmes sont complexes et doivent être liés entre eux. Dans tous les cas, il y a un passage, une transition de la perception qui, elle, peut se concevoir du point de vue neurobiologique, vers autre chose qui est abstrait, de l'ordre du sens, et se conçoit plutôt du point de vue cognitif.

L’association des signifiants au sens de Ferdinand de Saussure, élément concret perçu auditivement ou visuellement, puis interprété et décodé par les circuits neuronaux est transformé en un signifié (prend sens), ce qui implique des schèmes cognitifs.

Un autre aspect intéressant est l’organisation des structures syntaxiques. Celles-ci forment des structures arborescentes enchâssées les unes dans les autres, qui, au plus simple, forment un syntagme. Un syntagme pourrait être un élément émergent.

Du côté de l'imaginaire

La mise en évidence de composants élémentaires a été amorcée par la psychanalyse et par l'anthropologie. Dans ce cas, la perception de l'environnement ne joue qu'un rôle lointain. Il y a une création et la constitution de représentations inventées. Leur création par l'individu ne veut pas dire qu'elles lui soient propres. On trouve plutôt, dans leurs aspects élémentaires, des formes imagées standards, dites archétypales collectives (constamment retrouvées). Carl Gustav Jung s'est illustré dans leur description.

La psychanalyse et l'anthropologie ont montré que l'imaginaire est lié au pulsionnel, et donc au neurobiologique. Gilbert Durand, par exemple, a répertorié des formes de l'imaginaire autour de grands schèmes structuraux qui ont un rapport avec l'organisation biologique.

Du côté de l'ordonnancement symbolique

Il existe chez l'Homme une capacité à classer et ordonner les données empiriques comme l'a montré Claude Lévi-Strauss dans une large partie de son œuvre. Cette capacité produit des différenciations et des oppositions qui permettent d'ordonner l'environnement. Elle se façonne en s'accommodant à la réalité. Il y a une universalité de ce fonctionnement cognitif, de cette capacité à classer et ordonner. Le fonctionnement cognitif et représentationnel de l'Homme produit des oppositions, des catégories et il établit des rapports entre eux. Le raisonnement établi n'a pas une valeur de vérité, mais il traite les données mises à sa portée de manière régulière et constante.

Cet ordonnancement élémentaire universel a-t-il un répondant neurobiologique ? C'est une voie de recherche possible. Y-a-t-il des éléments structuraux cognitifs de base, qu'on pourrait aussi nommer des schèmes, qui seraient issus de structures fonctionnelles neurologiques de haut niveau ? C'est plus probable.

5. Quelques candidats supports au niveau neurobiologique

Les réseaux neuronaux

On sait qu'il existe une réorganisation anatomique et fonctionnelle de zones neuronales lors des apprentissages. Certains utilisent la notion d'engramme, terme que l'on doit à Susumu Tonegawa (« Memory Engram Cells have come of age », Neuron, 2015.), qui désigne des ensembles de neurones liés entre eux et affectés par des modifications durables lors d'un apprentissage. D'autres parlent du fonctionnement des réseaux neuronaux, ce qui est une approche plus fine.

Ce sont les constituants déjà fortement organisés qui nous intéressent. L'organisation entre neurones forme des réseaux qui eux-mêmes sont connectés et forment une organisation de degré variable. Au vu des connaissances actuelles résumées par Jacques Neirynck (Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010.), si l'on considère le neurone comme le niveau 1, le microcircuit péri-synaptique sera le niveau 2, le réseau local sera le niveau 3, le réseau régional le niveau 4 et enfin le réseau supra-régional le niveau 5.

Dans la mesure où le principe est de trouver l'élément le plus complexe possible, il est probable que l'on ait à chercher dans les niveaux 4 ou 5. Le problème à résoudre peut se formuler ainsi : trouver le degré de complexité nécessaire pour que la transformation en éléments cognitifs et représentationnels puisse se produire. On peut penser, par exemple, aux réseaux des aires corticales de niveau 4 lorsqu'ils sont mis en relation avec d'autres du même type (niveau 5) par les faisceaux d'association ou par le thalamus.

La neurosignalétique et la neurobiologie computationnelle

Il est évident que ce ne sont pas les réseaux inertes qui nous intéressent, c'est leur fonctionnement. L'aspect fonctionnel de la neurobiologie est constitué par les signaux électrochimiques qui parcourent les réseaux neuronaux. On sait que l'organisation temporelle des signaux, la scansion dans le temps, jouent un rôle dans le codage.

À partir de là, on peut imaginer que des motifs signalétiques réguliers au sein de réseaux, en se formant et se reformant régulièrement, constituent des schèmes constants et autonomes que l'on peut considérer comme les éléments générateurs du représentationnel.

Mais le cerveau humain a plus de 100 trillions (un trillion = 1018) de connexions qui se font grâce à un mélange de transmissions de type « digital » (influx le long des axones) et « analogique » (libération de neuromédiateurs selon un processus continu), transmission modulée par un nombre incommensurable de rétroactions et selon des processus en parallèle et en temps continu.

Pour l'instant, les connaissances en informatique neuronale ou neurobiologie computationnelle (il n'y pas de terme fixé) sont très faibles.

La mémoire neuronale

La mémoire, du point du vue neurobiologique, est constituée par les traces permanentes dans les circuits neuronaux du cerveau. Un mécanisme possible pour maintenir les traces est de maintenir l'activation d'une partie des neurones après la disparition de ce qui a causé leur activation. Cette « activité persistante » ou « activité réverbérante » est considérée comme le mécanisme le plus plausible de la mémoire à court terme (en particulier la mémoire de travail).

À long terme, un autre mécanisme doit rentrer en jeu. Ce sont les modifications persistantes des synapses qui se produisent grâce à la « plasticité synaptique ». Cela s'applique forcément à la formation des éléments génératifs que nous cherchons, car ils doivent avoir une constance, ce qui peut se faire de deux manières, soit par persistance intrinsèque, soit en étant reproductibles à l'identique.

Les corrélations neurobiologiques

Les aires langagières

Le modèle « Memory, Unification, Control » proposé par Peter Hagoort postule que les aires du langage abritent au moins trois circuits parallèles correspondant aux trois principaux niveaux de représentation combinatoire du langage : phonologie, syntaxe et sémantique. Dans chacun de ces circuits, des secteurs distincts de la région frontale inférieure gauche interviendraient pour unifier les objets codés par les aires temporales et pariétales postérieures sous forme d’arbres cohérents. Ce qui correspond à l’association entre signifiant, structure syntaxique et sens. Il pourrait y avoir là un lieu d’émergence. (Hagoort P., MUC (Memory, Unification, Control): A Model on the Neurobiology of Language Beyond Single Word Processing, Computer Science, Psychology. 2016).

Le projet de Hagoort est réductionniste, mais il peut être interprété de façon émergentiste, car la causalité entre les structures cérébrales et les arbres syntaxiques n’est pas fléchée. Rien n’empêche d’interpréter les corrélations qui ont été montrées comme des occasions d’émergence.

Dans une interview, François Rastier dit :

 

« Il y a bien des corrélats neurologiques à notre activité, mais cela ne veut pas dire que ces corrélats soient des causes. Il y d’autres niveaux de l’action humaine que celle des [interactions] entre neurones » (Interview, 2019).

Ce terme de niveau que François Rastier emploie de manière hypothétique, nous lui donnons une signification ontologique précise, celle de niveau d’organisation porteur des capacités d’intellection produisant la pensée-langage et de manière plus générale l’activité cognitive et représentative humaine.

Des aires mathématiques

Les travaux de Sanislas Dehane peuvent être exploités de la même manière.

Sous sa direction, Marie Amalric a étudié les aires cérébrales impliquées dans la réflexion mathématique de haut niveau par IRM fonctionnelle. Lorsque la réflexion portait sur des objets mathématiques, un réseau dorsal pariétal et frontal était activé, réseau qui ne présentait aucun recouvrement avec les aires du langage. À l’inverse, lorsqu’on demandait de réfléchir à un problème d’histoire ou de géographie, le réseau qui s’activait était complètement différent des régions mathématiques et impliquait certaines aires du langage. Le réseau d’aires cérébrales mis à jour dans cette étude entre en jeu lors du traitement du nombre et du calcul mental et s’active également en réponse à la simple vue de nombres ou de formules mathématiques.

Quelle leçon tirer des corrélations

Il serait sans intérêt de multiplier les exemples qui tous montrent la même chose : il existe une corrélation entre une activité fonctionnelle neurobiologique de certaines aires du cerveau et une activité intellectuelle particulière. Toutes ces expérimentations peuvent être interprétées sur un mode réductionniste ou sur un mode émergentiste.

Il faut bien noter aussi que toutes mettent en évidence une activité fonctionnelle des zones concernées, ce qui va dans le sens de notre thèse : ce n’est pas l’infrastructure cérébrale qui est à considérer, mais son fonctionnement. Cependant, aucune théorie particulière de l’activité proprement neurophysiologique et neurosignalétique n’est proposée. Nous voulons dire, aucune théorie particulière ayant une valeur explicative par rapport aux performances testées.

Conclusion : des faits et un niveau générateur en lieu et place de l'esprit

La thèse émergentiste n'est pas communément admise. Pour les réductionnistes, c’est le fonctionnement neuronal qui produirait la pensée, les comportements intelligents, etc. Cette hypothèse n'est évidemment pas fausse, car le support neuronal est toujours nécessaire. Cependant, il n'a pas été démontré à ce jour qu'il soit suffisant. C'est dans l'interstice logique entre nécessaire et suffisant que s'inscrit l'hypothèse présentée.

Si on admet que le cerveau est nécessaire, mais insuffisant, pour expliquer la cognition humaine, il est cohérent de supposer un niveau d’organisation de complexité supérieure au niveau neurobiologique qui soit le support de ces capacités. C'est une thèse ontologique qui permet d’expliquer l'autonomie de la pensée et de l'intelligence humaines sans faire appel à des hypothèses métaphysiques sur l'esprit.

Poser le problème des capacités cognitives et représentationnelles humaines autrement qu'en termes de leur réduction au cerveau, ou de leur rattachement à l'esprit, paraît intéressant et plausible compte tenu des avancées contemporaines du savoir. Cette thèse est fondée sur une ontologie de l'organisation par opposition à une métaphysique de la substance (qui débouche nécessairement sur l'opposition corps-esprit et ses vaines tentatives de résolution).

Notre positionnement ontologique permet de poser le problème ainsi :

- Les phénomènes mentaux et les langages humains (ou état mentaux, ou subjectivité selon les appellations) sont considérés comme des aspects factuels tout autant que les conduites intelligentes et les actions pratiques, également à prendre en compte.

- L'ensemble est produit par l'activité intellectuelle humaine (connaissance, intelligence, représentation), les capacités d’intellection propres à l’Homme.

- Ces capacités, nous supposons qu’elles ne tombent pas du ciel des idéalités, mais qu’elles sont portées par quelque chose en l’Homme supposé avoir une forme d'existence.

- Cette forme d'existence constitue ce que nous nommons le niveau générateur de l’intellection ou encore niveau cognitif et représentationnel. Il est sous cette appellation indéterminée quant à sa nature.

Nous avançons l’hypothèse que ce niveau, capable de générer les diverses formes d'intelligence et de représentation, émerge du niveau neurobiologique selon des modalités multiples et complexes qui pour l'instant nous échappent.

De cette manière, la philosophie et les sciences humaines se voient délivrées du problème corps-esprit ; autant celui (postcartésien) de la relation entre des « substances » incompatibles que celui des interactions impossibles entre des « états » séparés par la clôture causale déclarée infranchissable par la philosophie analytique. Le questionnement est délégué aux sciences humaines et à la neurobiologie qui doivent inventer les recherches permettant d'étudier empiriquement les interactions entre le niveau générateur de l'intellection et le niveau neurobiologique.

 

Bibliographie :

 

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         -            Enquêtes sur la vérité et l’interprétation, Nîmes, Chambon, 1993.

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L'auteur : 

Patrick Juignet