Un Homme sans corps, ni esprit !

 

L'expression "un Homme sans corps, ni esprit" sonne comme une provocation. On va dire que d'un Homme sans corps, ni esprit, il ne reste rien ! Pourtant, si l'on admet l'émergence de niveaux d'organisation de complexité croissante, on peut éviter le dualisme corps/esprit. L'anthropologie qui en découle place l’Homme dans le monde en tant qu’être vivant organisé, auquel un degré d’organisation particulier, "cognitif", donne des capacités intellectuelles spécifiques.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET, Patrick. Un Homme sans corps, ni esprit ! In : Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. URL : https://philosciences.com/philosophie-et-humanite/psychologie-representation-cognition/107-corps-esprit.

 

Plan de l'article :


  1. Les conceptions dualistes
  2. Une ontologie pluraliste en lieu et place du dualisme
  3. L'apport des sciences de l’Homme
  4. Positionnement par rapport au structuralisme
  5. Conclusion

 

Texte intégral :

1. Les conceptions dualistes

Un dualisme des substances 

Comme chacun le sait, pour Descartes selon lequel il est impossible de douter que l’on pense, alors que l’on peut douter du monde concret. La suite de son raisonnement qui consiste à attribuer à cette pensée une substance dite « res cogitan », à quoi il faut ajouter la « res extensia » du monde physique. 

Spinoza critique Descartes au titre que l’interaction de la substance spirituelle avec la substance matérielle paraît impossible. Il suppose, pour résoudre ce problème, une substance unique qui aurait deux attributs. Il s’ensuit un parallélisme entre aspects matériels et spirituels. La pensée serait un attribut de la substance.

Un dualisme des états

La philosophie de l’esprit contemporaine va plutôt vers un dualisme des état ou des propriétés. Elle oppose les états mentaux et les états physiques. Cette catégorisation pose que le monde peut être conçu selon deux types, le physique et le mental, et qu’il existe un rapport causal de l’esprit sur le physique. Ces états sont d'une telle variété qu'on se demande si la catégorisation a un intérêt. Ranger l'ensemble de l'Univers sous deux catégories parait insuffisant.

Ces aspects ont été discutés dans deux articles : L'idée de matière et L'idée d'esprit , auxquels nous renvoyons.

2. Une ontologie pluraliste en lieu et place du dualisme

La recherche d'une inspiration pour penser le réel

Avec la pensée positiviste, Auguste Comte a initié un courant non réductionniste. Pour passer d’un domaine de la réalité à l’autre, il ne suffit pas d’agréger les entités entre elles, il faut ajouter une « nouvelle dimension ontologique ». Daniel Andler (Philosophie des sciences, Paris, Gallimard, 2002) note que, pour les auteurs positivistes non réductionnistes, chaque discipline fondamentale posséderait « une couche ontologique propre ».

De nombreux philosophes ont mis en avant l'idée de relation et d'organisation. Vers les années mille neuf cent vingt, les philosophes Samuel Alexander et Lloyd Morgan bâtirent une théorie connue sous le nom d'évolutionnisme émergent. Le monde se développerait à partir d'éléments de base grâce à l'apparition de configurations de plus en plus complexes. Lorsque la complexité franchit certains seuils, des propriétés nouvelles émergent et ce processus conduit à des niveaux d'organisation successifs. Selon Alexander, quatre niveaux principaux sont à distinguer dans l'évolution de l'univers : tout d'abord l'apparition de la matière à partir de l'espace-temps, puis l'émergence de la vie à partir des configurations complexes de la matière, puis celle de la conscience à partir des processus biologiques et enfin, l'émergence du divin à partir de la conscience.

D'une manière apparemment indépendante, une théorie des niveaux d’intégration (Theory of integrative levels) a été proposée par les philosophes James K. Feibleman et Nicolaï Hartmann au milieu du XXe siècle et, presque simultanément, par Werner Heisenberg en 1942. Cette vision du monde fut popularisée par Joseph Needham dans les années 1960. En associant les idées d’Auguste Comte sur la classification des sciences et les niveaux d'intégration, Joseph Needham a proposé une nouvelle classification des connaissances scientifiques. Il créa le Classification Research Group dont le travail aboutit à une augmentation du nombre de niveaux et de connaissances scientifiques y afférant.

Une vision du monde à la fois unifiée, historique et régionale se trouvait déjà chez Antoine-Augustin Cournot à la fin du XIXe siècle (Matérialisme, vitalisme, rationalisme, Paris, Hachette, 1875) en qui on peut voir un précurseur de cette manière pluraliste de voir le monde. Une telle vision pluraliste a été proposée vers 1851, dans son Essai, IX, §131, dans lequel il distingue trois ordres, physique, biologique et rationnel (humain). L'idée de trois grands ordres a été reprise dans l’ouvrage de philosophie des sciences de Daniel Andler, Fagot-Largeault et Saint-Sernin qui distinguent un ordre physicochimique, un ordre vivant et un ordre humain.

Dans La valeur inductive de la relativité, Gaston Bachelard avance un réalisme de la relation à partir de la relativité. Il écrit : " la relativité [...] s'est constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes (peut-être à des lois) de la pensée, on s'est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés et à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne donner une signification aux membres d'une équation qu'en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d'étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport". (Bachelard G., La valeur inductive de la relativité, Paris, Vrin, 1929, p. 98.).

Gaston Bachelard se réfère exclusivement à la physique et donc aux mathématiques. « Les liens mathématiques … suivent la trace d’un coordination nouménale » écrit-il dans "Noumène et microphysique" (Bachelard G., Études, Paris, J. Vrin, 1970, p. 13-14). Il note aussi : « Devant tout le succès de la recherche rationnelle comment se défendre de poser sous les phénomènes un noumènes où notre esprit se reconnaît et s’anime. Il évoque une « structure du noumène » (Études p. 22). Gaston Bachelard part du rationnel pour aller vers le réel, considéré comme noumène, ce qui est ambigu, puisque le noumène est une chose pensée, un objet de raison. Il parle d'un "structure du noumène qu'il faut construite par un effort mathématique" (Ibid., p. 22).  Nous en retiendrons que le niveau du réel auquel s’intéresse la physique semble saisi efficacement par le mathématiques.

Mais ce n’est pas le cas de tous les niveaux, car leur structuration-organisation peut être plus complexe et non traçable par les mathématiques, mais seulement par des concepts et de façon plus grossière, moins formaliste. On peut supposer que des sciences fondamentales comme la chimie et la biologie tentent de suivre de telles traces par les conceptions rationnelles qu’elles édifient.

Gilbert Simondon distingue réel et réalité : "Comme nous ne pouvons appréhender la réalité que par ses manifestations, c'est-à-dire lorsque elle change, nous ne percevons que les aspects complémentaires extrêmes ; mais ce sont les dimensions du réel plutôt que le réel que nous percevons ; nous saisissons sa chronologie et sa topologie d'individuation sans pouvoir saisir le réel pré-individuel qui sous-tend cette transformation. " (Simondon G., L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information, Grenoble, Jérôme Milon, 2005, p.150-151). L'ontologie génétique de Simondon peut s'interpréter comme un émergentisme anti-substantialiste, ce qui correspond à l'orientation que nous allons développer grâce au concept d'organisation.

Tenter l'utilisation ontologique du concept d'organisation

Ces travaux mettent l'accent sur l'idée de relation, de structure et d'organisation. Des formes d'organisation sont retrouvées partout dans la réalité, mises en évidence par toutes les connaissances scientifiques. Tous les composants connus du monde, les particules, les atomes, les molécules, les cellules, les organes, les individus, les sociétés, s’assemblent selon une forme et un ordre définis : une organisation. La physique nous apprend que l’organisation est liée au couple énergie/entropie. Toute production et maintien d’une organisation va contre la tendance entropique et demande de l’énergie pour se maintenir. Se maintenir implique de persister dans l'espace ou le temps ou un espace-temps. Les astrophysiciens contemporains supposent que l'univers trouve la ressource suffisante pour maintenir le déséquilibre thermodynamique qui permet sa complexification progressive.

À partir de ces considérations, peut-on supposer que ce qui existe indépendamment et se manifeste dans la réalité, c'est-à-dire le réel, soit lui-même architecturé ?

La connaissance issue des sciences empiriques donne l'idée que la réalité n'est pas amorphe et continue, mais discontinue et architecturée. Cette diversité se manifeste dans les formes et propriétés empiriques étudiées par les diverses sciences. On peut supposer que c'est la trace des modes d'organisation du réel qui est progressivement mise en évidence par les sciences fondamentales. Les sciences fondamentales trouvent leur identité d'être, les connaissances appropriées aux grands types d’organisations du réel. Le concept d'organisation, du point de vue ontologique, explique aussi bien la persistance dans le temps des divers types de réalités que les évolutions du monde à long terme. Tant que dure une forme architecturée du réel, on constatera des effets répétitifs et constants dans la réalité.

L'idée d'une émergence de modes d'organisations de complexité croissante dans le monde est intéressante pour comprendre la différenciation constatée dans la réalité. Les structures/organisations sont a priori en nombre illimité et l’on peut en supposer autant qu’il est nécessaire. L’idée de mode d’organisation donne une liberté à la pensée, car c’est une idée ouverte et sans contenu précis. Il faut, pour chaque domaine de recherche scientifique, définir les composants et la forme de cette organisation, ses propriétés. C’est une perspective ontologique dans laquelle l’accent est mis sur les relations, interactions, la composition et la dynamique.

Le concept ontologique de structure ou d'organisation-architecturation désigne les formes stables (mais pas fixes) d'existence qui produisent un type de déterminisme dans un champ limité de la réalité. Ce déterminisme est repérable par des lois ou des récurrences étudiées par la science qui s'intéresse à ce champ de la réalité. Tous les niveaux d'organisation ou modes d'être ne sont pas du même type et il n’y a pas nécessairement des lois universelles à tous les domaines.

Tant que dure une organisation (de l’atome à l’individu vivant), on constatera des effets répétitifs et constants. Plutôt que de référer la persistance des aspects factuels observés à un substrat, une substance immuable, on peut les voir comme le produit de niveaux d'organisation stables. 

Actuellement, les concepts d’émergence et de mode d’organisation/intégration, ou encore de structure, permettent de penser la différenciation ontologique du monde dont atteste la différenciation épistémologique des sciences. On aboutit ainsi à l’idée d’une pluralité ontologique. Si le réel est la forme d'existence relativement stable et structurée que l'on suppose déterminer la réalité, il n'est pas homogène et présente plusieurs structurations ou niveaux d'organisation. L'Homme étant dans le monde il est lui aussi sujet à des niveaux d'organisations. 

Concernant le corps le travail d'analyse et de diversification a déjà été fait. Plus aucun scientifique ne considère le corps comme une substance homogène.  Les diverses fonctions corporelles a déjà été rapportées aux divers niveaux d’organisation capable de les générer : biochimique, cellulaire, histologique, physiologique, anatomique, etc., et aux divers appareils individualisable macrospiquement :  locomoteur, digestif, nerveux, circulatoire, etc. Le terme corps est juste une façon pratique d’appeler l'ensemble, tel qu'il est perçu de manière courante car, dans la vie ordinaire, tout le monde considère qu'il a un corps.

Notre propos portera donc sur ce qui donne à l'homme ses capacités intellectuelles et qu'il est préférable de ne pas appeler esprit, même si tout le monde considère qu'il a un esprit plus ou moins lié à son corps. La discussion sur l'existence probable d'un niveau d'organisation autonome et spécifique de type cognitif, a été exposé dans l'article : Concevoir un niveau cognitif et représentationnel chez l'Homme. Nous allons voir ici quelques arguments en faveur de cette hypothèse, en énumérant les diverses fonctions, capacités, activités, factuellement identifiables et qui demandent un ou des niveaux d'organisation spécifiques pour les générer. 

3. Intégrer l'apport de la philosophie et des sciences de l’Homme

Emmanuel Kant

Emmanuel Kant est le premier philosophe à amener une distanciation par rapport à la pensée. Il amorce le constructivisme épistémologique en considérant que les concepts et les idées sont construits, bref que la connaissance est une activité qui construit ses moyens et ses objets. Il met en évidence l'autonomie de l'activité intellectuelle de l'homme. 

Dans ses trois critiques, Emmanuel Kant met en évidence le fonctionnement intellectuel humain et montre ce que l’on peut en attendre tout comme ce que l’on ne peut pas en attendre. Il distingue : L’entendement qui met en relation la rationalité avec la réalité, par le biais de l’expérience sensible.  et est la seule source de connaissance possible. La raison qui va au-delà et propose des idées qui ne sont que des hypothèses pour connaître le monde, mais sont utiles pour la fonder raison pratique.

Kant a cherché à montrer que la pensée pure avait ses conditions de possibilité en elle-même. C'est l'ambition de la philosophie transcendantale. Les éléments premiers de la pensée, qui permettent la construction des objets sur lesquels portera secondairement la réflexion, sont déterminés par notre faculté de connaître. S'il en est bien ainsi, notre faculté de connaitre a bien une forme d'existence, puisqu'on en voit les effets.

L'énorme travail de Kant donne une densité irréfutable aux formes de la pensée humaine ce qui amène à s'interroger sur ce qui la produit.

L'autonomie de la pensée

La pensée théorique a une possibilité de validité universelle et de vérité intrinsèque (rationnelle ou logique, établie par le raisonnement). Cette possibilité d'affirmer ou pas une vérité/validité implique une autonomie pour la pensée, c'est-à-dire le fait qu'elle ne dépende que d'elle-même, qu'elle se détermine par elle-même.

Si un changement dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois mathématiques ou logiques, il n’y aurait plus de démonstration dont on puisse dire si elle est vraie ou fausse universellement. Il n’y aurait que des opinions relatives aux circonstances. Comme cette autonomie ne vient pas de l'interaction des éléments logico-mathématiques entre eux (non interagissant directement), elle implique une indépendance de la capacité qui en permet le maniement.

A côté de la philosophie les sciences de l’Homme amènent à considérer des domaines factuels dont l'existence est difficilement réfutables. L'existence de ces ensembles factuels est un point d'appui du raisonnement, car ils demandent à ce qu'on explique leur origine.

Freud, les représentations et processus

Le premier emploi fait par Freud de la notion de représentation date de 1893. C’est au sujet de l’hystérie. Concernant la crise hystérique, il l’explique par des groupes de représentations qui peuvent coexister indépendamment les uns des autres. Pour ce qui est des symptômes, ils viendraient aussi de la rupture des associations entre représentations. Le même procédé sera employé ensuite pour tous les types de pathologies.

Du point de vue de la méthode, des aspects importants sont en jeu.

1/ Les représentations sont considérées sans rupture avec le neurophysiologique. D’une part, elles ont un support neurophysiologique et d’autre part, elles sont reliées au biologique via les effets émotionnels et les pulsions. Enfin, elles le sont parce qu’elles déterminent des symptômes somatiques les plus divers.

2/ Les représentations ne sont pas subjectives, elles sont construites par le clinicien et données comme adéquates à déterminer les symptômes. Ce n’est que dans certains cas qu’elles pourront être mentalisées par le patient.

3/ Elles sont organisées et font l’objet de processus. Leurs relations sont des enchaînements nécessaires qui peuvent être reconstruits. Elles ont une structure : grandes strates, systèmes retreints, organisation temporelle.

4/ Dans la pratique, Freud demande à ses patients de lui parler librement. On n’est pas dans le cadre d’une subjectivité solipsiste, mais d’une pensée en interaction. De plus, elle n’est pas prise au pied de la lettre, puisque considérée comme guidée en sous-main par divers systèmes représentationnels qualifiés de psychiques. Ce sont eux qu’il s’agit de mettre à jour, de reconstruire.

Au total, les aspects mentaux sont traités cliniquement. La voie pour une étude non subjective du représentationnel, c'est-à-dire une étude faite à partir des faits cliniques est ouverte.

Après Freud, on peut considérer qu’une partie du psychisme au sens où l’entend la psychanalyse, c’est-à-dire ce qui en l’Homme explique les conduites affectives et relationnelles, est constituée par des constituants du niveau cognitivo-représentationnel.

La fonction sémiotique de Piaget

Jean Piaget a développé une psychologie de la représentation. Avant même que l'enfant n'acquiert les signes linguistiques, il utilise des représentants de différentes manières : par le jeu symbolique, par l’imitation différée, par les images mentales, motrices, visuelles ou auditives. Jusqu'en 1963, Piaget appelait cette fonction « symbolique », puis, suite à une remarque d’un linguiste, il a adopté le terme de fonction sémiotique, car son propos concerne non seulement l'emploi de symboles, mais encore et surtout celui des signes conventionnels.

Piaget considère que cette capacité a pour origine le développement de l'imitation. L'imitation - d'actions, de gestes, de mimiques, d'événements, mais aussi de productions vocales et verbales - est d'abord immédiate. Puis, elle devient différée. Se met en jeu le processus fondamental de différenciation du représentant (signifiant) et du représenté (signifié) évoqué en son absence. Selon Piaget, le langage est « un cas particulier de la fonction sémiotique » (Schèmes d'action et apprentissage du langage, 1979, p. 248.)

Les enfants du stade sensori-moteur disposent déjà d'une fonction de présentation différée, car ils se construisent des traces internes des objets rencontrés, ainsi que des traces des comportements qui peuvent se combiner entre elles. Ces combinaisons forment des opérations et c'est cette opérativité qui génère les comportements intelligents. Elles sont réactives, c'est-à-dire dépendent des stimulations externes et des renforcements. Si elles ne sont plus utiles et efficaces, elles disparaissent. Enfin, elles ne sont pas réflexives et mobilisables et ne constituent donc pas des connaissances. Nous ne sommes pas encore dans le représentationnel, c’est seulement une intelligence pratique.

La pensée humaine, quant à elle, se différencie de ce fonctionnement pratique sous trois aspects au moins : - elle mobilise des représentations et des opérations qui, une fois constituées, sont stables - ces images et opérations peuvent subsister indépendamment des circonstances. L’activité intelligente peut se déployer d'elle-même en l'absence de toute stimulation et de tout renforcement. – ces schèmes sont potentiellement accessibles à l'individu. Il peut gérer la pensée et la contrôler. Une fois admises les différences entre ces deux fonctionnements et le fait que la représentation pratique préexiste à l'émergence de l’intelligence opératoire, la question est alors de savoir quels sont les mécanismes qui expliquent le passage de l'une à l'autre.

Piaget fait intervenir deux facteurs. D'une part, une fonction sémiotique générale qui découle du fonctionnement représentatif pratique et qui se caractérise par une capacité d'associer aux entités opératives des éléments figuratifs susceptibles de les « exprimer ». D'autre part, les capacités d'imitation qui alimentent en quelque sorte cette fonction en entités expressives rencontrées dans le milieu : d'abord en indices et en symboles motivés tirés de l'expérience active, puis en signes arbitraires et immotivés tirés de la langue.

Le cognition est vue par Piaget d'abord sous l’angle génétique (sa construction progressive au cours de la vie). Elle est conçue comme activité fonctionnelle (c’est-à-dire de manière dynamique, interactive, autorégulatrice) et comme structure (se constituant en système organisé prenant une forme définie). C'est la cognition au sens large depuis le rapport à l’environnement jusqu’aux activités théoriques. Où loger cette fonction si ce n'est parmi les constituants du niveau cognitivo-représentationnel ?

Le symbolique de Claude Lévi-Strauss

Lévi-Strauss suppose deux plans successifs, le substrat biologique et la fonction symbolique productrice des structures qu’il est possible de théoriser. Cette dernière correspond à ce que nous nommons représentationnel. Si l’Homme possède une capacité d’ordonnancement, elle renvoie, sur le plan ontologique, au niveau d’organisation qualifié de représentationnel. Les opérations qui sont à l’œuvre dans les différents domaines factuels étudiés, que ce soit la parenté, les mythes ou les langues, sont des effets du niveau représentationnel. Il s’ensuit qu’à nos yeux, le travail de Lévi-Strauss est un essai de théorisation des effets empiriquement repérables du représentationnel.

La méthode correspond à la manière positive (non subjective) d’aborder le représentationnel : dégager un système par l’étude de ses effets factuels. Ici, c’est dans le domaine socioculturel. La structure que Lévi-Strauss propose est une formulation théorique dont l’origine est mixte, venant du fonctionnement représentationnel, mais aussi des contraintes des matériaux eux-mêmes selon le domaine considéré (parenté, mythe, langue, etc.). Si nous laissons délibérément de côté ce qui tient au domaine lui-même, restent les aspects engendrés par le niveau représentationnel.

Il s’agit de la capacité à représenter, puis séparer, trier, classer les aspects de l’environnement concret et social de l’Homme. Cette capacité agence et ordonne selon des principes de symétrie, opposition, contraire, équivalence. Il s’ensuit un effet factuel par mise en acte dans l’organisation des pratiques sociales et concrètes tout autant que l’exercice de la pensée réfléchie. Il y a une mise en ordre par des contraintes abstraites des représentations du monde environnant.

Nous dirons dans notre perspective anthropologique que, suite à Lévi-Strauss, il existe un système ordonnateur de traitement des représentations qui produit un ordre, un enchaînement nécessaire. Il s’applique spontanément à divers domaines dont les productions et la transmission des mythes, des systèmes de parentés, des diverses traditions et coutumes humaines. Cet ordonnancement se met en jeu automatiquement, au quotidien, sans volonté particulière. Cet ordre est retrouvé dans la plupart des productions humaines et semble être universellement humain et fondateur de la culture. On peut penser qu'il participe est constituée par des constituants du niveau cognitivo-représentationnel.

Le cognitivisme

Une partie de la psychologie cognitiviste a repris la représentation comme support des compétences. Ce sont des entités (de diverses tailles et de diverses natures), douées de propriétés (sémantiques, syntaxiques et autres), qui feraient l'objet de traitements ou processus cognitifs. Les représentations supposées par le cognitivisme ne sont pas des observables, mais des entités théoriques. Leurs propriétés font l'objet d'une recherche empirique qui cherche à être expérimentale.

La représentation est définie comme un constituant cognitif issu des interactions de l'individu avec le monde. Les représentations dont traitent les sciences cognitives présentent les propriétés communes suivantes selon Denis (Image et cognition, Paris, PUF, 1993) : la nécessité de leur inscription sur un support ; une fonction de référence ; la nécessité d’une manipulation. Pour certains cognitivistes, le sens est identifié à des représentations qui, pour certaines, sont des concepts. On conclut alors, avec Jackendoff, que “la structure sémantique est la structure conceptuelle” (Jackendoff R., Semantics and cognition, Cambridge, M.I.T. Press, 1983, p. 85) ; ou encore avec Langacker que “le sens est identifié avec la conceptualisation” (Langacker R., An introduction to cognitive grammar, 1986, p. 3).

La psychologie cognitive étend ses ambitions du côté de la pensée en général, voire de "l'esprit", s'interrogeant sur "les mécanismes fondamentaux de l'esprit". Cela tient à sa filiation avec la philosophie de l'esprit et avec le cognitivisme.

Ce qui est intéressant dans cette doctrine, c'est la recherche d'une continuité dans "la manière dont la pensée émerge de l'activité cérébrale" et "d'une conception unitaire de l'activité psychologique, organisée en niveaux de traitements hiérarchisés, qui part de l'analyse des signaux (les stimuli) pour s'achever avec l'élaboration de connaissances stables présentées de manière symbolique" (Launay M., Psychologie cognitive, p. 18).

Il y a là l'embryon d'un vrai renouveau, l'amorce d'un paradigme original concernant l'Homme. Nous souscrivons à ce renouveau, tout en notant que le pas décisif n'a pas encore été franchi, car il y a des ambiguïtés dans l'emploi indifférent des termes de mental, esprit, pensée, cognition, esprit-cerveau... Il règne encore un flou conceptuel qui doit être précisé pour qu'une vraie rupture se produise.

Les processus cognitifs dont traite la psychologie cognitiviste sont « en aval du traitement des informations sensorielles… et en amont de la programmation motrice » comme le définit Jean-François Richard dans Les activités mentales (p.11). Il s’agit des diverses formes de représentations (sémantiques, spatiales, procédurales) et des divers mécanismes dans lesquels elles entrent (catégorisation, compréhension, raisonnement). La recherche aboutit à les modéliser et les théoriser. On peut y voir les composants du niveau cognitivo-représentationnel.

La différence entre notre conception et le cognitivisme contemporain non réductionniste est faible. Nous proposons une orientation ontologique et épistémologique qui donne une définition précise de ce qu'est le niveau cognitif et représentationnel grâce à la théorie émergentiste. Elle trouve ainsi une assise ontologique et engage la recherche vers un objet d'étude plus précis. Elle offre une alternative radicale au dualisme, car le niveau suggéré est un niveau de complexité, ce n'est pas une substance qui serait différente de la substance matérielle.

La syntaxe générative de Noam Chomsky

En 1957, Noam Chomsky publie Structures syntaxiques où il affirme que le langage vient d'une capacité innée et qu'il existe une grammaire universelle.

La grammaire générative est une méthode d'analyse permettant de montrer comment est générée une langue selon sa syntaxe. Les régularités formelles qui s'observent dans les règles de réécriture d'une langue ou d'une langue à l'autre sont la conséquence de la méthode utilisée. L'application de cette méthode montre des contraintes : la syntaxe suit telle règle et pas une autre. Elle enregistre des contraintes qui sont celles qui déterminent la syntaxe.

Pour montrer son processus générateur, Chomsky procède par analyse et abstraction à partir des aspects factuels du langage. Il montre quelque chose qui est fondateur, basal, générateur et universel, ce qui est une manière de définir le représentationnel. Il paraît donc assez légitime de faire l'hypothèse que le processus générateur du langage dont parle Chomsky est l'un des aspects de l'émergence du cognitivo-représentationnel à partir du neurobiologique, idée que nous défendons.

Notons que pour Chomsky, la grammaire universelle (commune à tous les Hommes) est une connaissance biologiquement déterminée correspondant à ce qui permet à l'humain d'acquérir une langue naturelle. Nous ne partageons pas exactement cette conception. Nous dirons plutôt que c'est le support neurobiologique permettant l'émergence de la syntaxe qui est biologiquement déterminé. En effet, les lois de la syntaxe ne sont d'évidence pas des lois biologiques.

Pour nous, c'est précisément l'existence d'un déterminisme propre, attesté par des lois trouvées scientifiquement, qui autorise à poser un niveau d'existence indépendant. Or, il nous semble bien que Chomsky et son école montrent que les syntaxes des langues humaines suivent des règles qui leur sont propres ce qui est l’indice d’une existence autonome.

Intégrer l'apport de la philosophie et des sciences de l'Homme

La philosophie kantienne montre et analyse l'activité intellectuel humaine et démontre une autonomie de la pensée rationnelle. De plus il rapporte cette capacité à l'homme lui-même. Si on se demande qu'est-ce qui en l'homme peut produire de tels effets cela conduit à évoquer l'idée d'un niveau cognitivo-représentationnel comme la source plausible de cette capacité de penser.

Avec les sciences citées plus haut, on a affaire à un échantillon extrêmement large d’activités qui concernent l’enfant et l’adulte. Ces activités ont des caractères communs : ce sont des actes de représentation associés à la production de formes signifiantes et à des conduites finalisées. Il s'agit là de faits très spécifiques, propres à l'Homme, dont les différentes sciences de l’Homme proposent des modèles explicatifs. On peut faire l'hypothèse qu'il existe en l'Homme quelque chose qui produit ces aspects, c'est-à-dire qui lui permet de penser, de se représenter, de parler.

Si l'on se réfère à une conception émergentiste et organisationnelle du réel, ce "quelque chose en l'Homme" sera un niveau d'organisation du degré adapté pour permettre de telles performances. Il n'y a que deux candidats possibles au vu des connaissances actuelles : le niveau neurobiologique et un niveau de degré supérieur au précédent que l'on nommera cognitif. Rien n'est prouvé et le débat est en cours, mais il semble que le niveau neurobiologique ne soit pas une suffisante explication et qu'il faille admettre un niveau de complexité supérieure, le niveau cognitivo-représentationnel pour produire de tels faits.

Sur le plan de la méthode, le structuralisme a voulu saisir, derrière la diversité phénoménale, un arrière-plan fondateur qui serait la structure. Peut-on défendre une ontologie de la structure (réalisme structural) ou au contraire considérer que les structures sont uniquement des modèle théorique ? La théorie, une fois mise en forme, peut être interpétée comme un modèle des systèmes et processus attribuables au niveau cognitivo-représentationnel. C'est le point de vue que nous défendons.  

4. Conclusion

Les capacités de penser mise en évidence par la philosophie, les domaines factuels modélisés et  théorisés par le sciences humaines sont difficilement réfutables. Leur existence demande une explication. Si on exclut les hypothèses métaphysiques (non-humaines et de type substantialistes), il reste pour expliquer leur genèse soit le niveau cognitif et représentationnel, soit le niveau neurophysiologique-neurosignalétique.

Diverses considérations (voir l'article : Concevoir un niveau cognitif et représentationnel chez l'Homme) nous ont amené à considérer l'insuffisance du niveau neurobiologique-neurophysiologique et à faire l'hypothèse d'un niveau que nous avons appelé cognitivo-représentationnel, au vu des fonctions qu'il remplit. Entre les deux niveaux candidats, neurobiologique et cognitivo-représentationnel, susceptibles de générer les faits envisagés ci-dessus, plusieurs arguments plaident en faveur du second.

En effet les caractéristiques connues du neurobiologique ne semblent pas propres à expliquer les faits considérés. De plus, les propositions réductionnistes biologisantes, pour justifier leurs thèses, appauvrissent trop la réalité humaine pour être crédibles. L'argument de simultanéité entre activité neurobiologique et activité cognitive et représentationnelle ne vaut pas démonstration de détermination de l'un par l'autre, mais seulement de dépendance.

L’autonomie de la pensée signifie que la raison se soumet à des règles qui lui sont propres. De la sorte, un domaine autonome possédant un degré de fermeture se constitue. Redisons-le, pour que les théories que nous produisons aient une validité et une vérité (logique établie par le raisonnement), il faut qu'elles ne dépendent que d'elles-mêmes. Si elles dépendaient des circonstances neurobiologiques, cela ne permettrait pas leur autonomie.

Les conduites intelligentes et de représentation ayant une singularité et une autonomie, il est logique de supposer qu'elles soient produites par une entité autonome qui échappe au déterminisme biologique. Ayant des arguments en faveur de l'existence du niveau cognitivo-représentationnel, il nous a fallu dire quelle était sa nature. La notion d’esprit et ses divers avatars sont inappropriés, car ils ont une connotation métaphysique qui renvoie à une substance spirituelle et des entités idéales à l'existence incertaine. 

Le matérialisme donne lieu à des démarches réductionnistes qui abrasent ou, plus radicalement, nient l’existence de cette dimension cognitive (machinisation du cerveau, assimilation à l’animal, biologisation des comportements, béhaviorisme, etc.). Vis-à-vis de cette situation, pour donner une place au cognitivo-représentationnel, on peut évoquer deux arguments : il n’est ni identique, ni assimilable à l’esprit et, d’autre part, il correspond à des capacités humaines qui sont factuellement irréfutables au vu des sciences humaines.

L’hypothèse ontologique d’un niveau d’organisation de complexité supérieure à celle du niveau neurobiologique n'est pas certaine, mais elle est plausible. Cette proposition évite les deux positions antagonistes prises eu égard aux capacités intellectuelles humaines : soit leur surélévation transcendante (métaphysique) ou transcendantale (Emmanuel Kant), soit leur réduction matérialiste au fonctionnement du cerveau.  . Accepter le niveau cognitivo-représentationnel, c'est changer de paradigme concernant l'Homme. C'est passer d'une ontologie substantialiste (matérialiste ou idéaliste ou dualiste) à une ontologie organisationnelle pluraliste.

Le matérialisme et l'idéalisme sont deux manières de nier le cognitivo-représentationnel, soit en l’évinçant, soit en le transcendantalisant/spiritualisant. Ce sont deux manières de rendre l’Homme étranger à lui-même, de le déposséder de ce qui le constitue. Avec l'hypothèse du niveau cognitivo-représentationnel, on passe d'une affirmation métaphysique, celle de l'existence de l'esprit comme substance, à un problème difficile, mais qui peut trouver une solution, celui de l'émergence du niveau d'organisation produisant la cognition et la représentation.

La recherche en ce domaine impose de trouver des critères de démarcation entre ce qui est produit par le niveau cognitf et représentationnel et ce qui est déterminé par le niveau neurophysiologique-neurosignalétique. La ligne de partage variera nécessairement au fil de l'avancée des recherches. Certaines déterminations seront réductibles aux lois neurofonctionnelles et d'autres ne le seront pas, indiquant par là l'autonomie de l'appareil cognitivo-représentationnel.

La bonne question n'est pas celle de l'existence ou pas de l'esprit, mais celle de l'émergence, ou pas, du mode d'organisation cognitivo-représentationnel, en tant qu'il permettrait d'expliquer les capacités de connaitre, penser, agir, parler, de l'Homme. "Un Homme sans corps, ni esprit " est une formule pour dire que le propre de l'Homme n'est pas à rapporter au corps ou à l'esprit, mais à une forme supérieure d'organisation, assise sur les autres formes : physique, chimique, biochimique et biologique. Nous avons ainsi un Homme pluriel, dans un monde pluriel.

Le problème philosophique corps-esprit (des relations le corps et l’esprit ou de la réduction de l’un à l’autre) n’a aucun sens précis ; c’est juste une manière usuelle de parler qui correspond à l’expérience ordinaire et/ou poétique. Sur le plan philosophique, c’est une manière grossière et métaphysique de penser l’Homme ; à laquelle il serait préférable de substituer une forme plus déliée et plus complexe : plurielle.

L'âme aide le corps, et à de certains moments le soulève. C'est le seul oiseau qui soutienne sa cage. » Victor Hugo, in Les Misérables Partie III - Livre V - Chap. II

Le problème « corps-esprit » correspond à prendre au pied de la lettre la métaphore de Victor Hugo et à poser le problème « cage-oiseau ». C’est un faux problème, à jamais sans solution.

 

Bibliographie :

Bachelard G., La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1986.
Chomsky N., (1957) Structures syntaxiques.
Denis M., Image et cognition, Paris, PUF, 1993.
Esfeld M., La philosophie de l’esprit, Paris, Armand-Colin, 2005.
Jackendoff R., Semantics and cognition, Cambridge, M.I.T. Press, 1983.
Langacker R., An introduction to cognitive grammar, 1986.
Launay M., Psychologie cognitive, Paris, Hachette, 2004.
Piaget J., Schèmes d'action et apprentissage du langage, 1979.
Richard J.-F., Les activités mentales, Paris, Armand Colin, 1990.

 


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