Un Homme sans corps, ni esprit !
Pour une anthropologie pluraliste

 

L'expression « un Homme sans corps, ni esprit » sonne comme une provocation. On dira que d'un Homme sans corps ni esprit, il ne reste rien ! Tout au contraire, si l'opposition corps-esprit est vaine, il restera tout ce qui constitue véritablement les hommes. En remplaçant le traditionnel dualisme par un pluralisme, on entre dans la complexité et on découvre la possibilité d'un Homme pluriel, dans un Monde pluriel !

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. Un Homme sans corps, ni esprit ! . Philosophie, science et société. 2021. https://philosciences.com/107.

 

Avertissement : la synthèse proposée ici renvoie à de nombreux travaux antérieurs qui sont mis en liens pour ne pas alourdir inconsidérément l'article.

Plan :


  1. Diverses conceptions de l'Homme et du monde
  2. Une ontologie pluraliste (à la place du monisme et du dualisme)
  3. Quelques appuis philosophiques importants
  4. Un fondement dans les sciences humaines
  5. Exploiter les apports de la philosophie et des sciences humaines
  6. Conclusion : un Homme pluriel, dans un Monde pluriel

 

Texte intégral :

1. Diverses conceptions de l'Homme et du Monde

La conception courante

Dans notre quotidien, pour agir et nous situer dans l’environnement concret nous devons tenir compte de notre configuration anatomique, de notre masse, de notre volume, de notre place dans l’espace, de notre force musculaire, etc., bref, de ce que nous nommons notre corps. Par rapport à notre environnement social nous contrôlons notre posture, nos attitudes, notre habillement, etc. et donc notre corps entre en jeu.

Du corps nous différencions ce qui a trait à notre pensée, à notre imagination, à notre conscience, à nos capacités intellectuelles, etc., que l’on nomme esprit, ou intellect, ou mental. D'un point de vue pratique, on ne peut guère considérer les choses autrement. 

Tout un chacun prend en compte ce double aspect de son individualité et c’est indispensable. Il y a bien une réalité concrète du corps et une réalité abstraite du mental, qu’il n’est pas question de nier. Ce dont nous voulons parler, c’est d’autre chose ! C’est de la manière savante de considérer l’individualité humaine en envisageant s’il ne serait pas intéressant de l’asseoir sur une autre base que cette conception ordinaire répondant à des impératifs pratiques.

La philosophie a largement repris cette conception ordinaire pour en donner des versions plus ou moins sophistiquées. Mais est-ce bien pertinent ? Cette dualité ne constitue pas nécessairement un thème de recherche valide pour la philosophie, et devrait peut-être faire l'objet d'une distanciation critique.

Diverses dualités philosophiques

Comme chacun le sait, pour Descartes, il est impossible de douter que l’on pense, alors que l’on peut douter du monde concret. La suite de son raisonnement consiste à attribuer à cette pensée une substance la « res cogitan », à quoi il faut ajouter la « res extensia » du monde étendu.

Spinoza a critiqué Descartes au titre que l’interaction de la substance spirituelle avec la substance matérielle paraît impossible. Il suppose, pour résoudre ce problème, l'existence de deux attributs à la substance qui est unique. Leibnitz à sa suite évoque un parallélisme entre aspects matériels et spirituels. 

La philosophie de l’esprit contemporaine va plutôt vers un dualisme des états ou des propriétés. Elle oppose les états mentaux et les états physiques. Cette catégorisation pose que le monde peut être conçu selon deux types, le physique et le mental, et qu’il existe un rapport causal (ou pas selon les auteurs) de l’un sur l'autre. L'option d'une réduction du mental au physique est la plus fréquemment admise. Il est assez étonnant de voir ressurgir au XXIe siècle sous le « label à succès du Mind Body problem » (Dennett D., La conscience expliquée, p. 53) la vieille contradiction cartésienne. 

Ces aspects ont été discutés dans trois articles, auxquels nous renvoyons : L'idée d'esprit  L'idée de substance  L'idée de matière 

Critique et réduction moniste

Les deux notions de substance et d'état qualifiés de matériel ou mental présentent des inconvénients et leur utilisation aboutit à des impasses. Le problème « corps-esprit » fait l'objet de controverses incessantes et semble sans solution.

« Au cours des années 1970 et 1980, et jusqu'à nos jours, le problème corps-esprit – notre problème corps-esprit – a consisté à trouver une place pour l'esprit dans un monde fondamentalement physique » (Jaegwon Kim, L'esprit dans un monde Physique)

La critique des dualismes par le matérialisme a conduit à la doctrine de la réduction de l'esprit à la matière et, plus précisément, au fonctionnement du cerveau. Mais cette solution présente deux inconvénients, celui de laisser de côté une partie non négligeable de l'humain et de remettre à plus tard les explications précises.

Selon les partisans du réductionnisme, c'est uniquement faute d'un savoir suffisant, qui nécessairement viendra ultérieurement avec le progrès des sciences. Mais il se peut que ce savoir ne vienne jamais, si la réduction qu'il suppose est sans fondement car elle a pour projet de résoudre une mauvaise catégorisation du Monde (esprit/matière). À partir de là, il semble légitime d'envisager une autre manière de penser l'Homme qui ne s'appuie ni sur le dualisme, ni sur sa réduction par le monisme matérialisme.

Voir à ce sujet voir :  Le réductionnisme est inadéquat aux sciences de l'Homme  Le réductionnisme 

2. Une ontologie pluraliste (à la place du monisme et du dualisme)

La recherche d'une inspiration pluraliste pour penser le réel

En lieu et place du monisme et du dualisme, on peut soutenir une ontologie pluraliste. Cette vision du Monde à la fois unifiée et plurielle, historique et régionale, se trouvait déjà chez Antoine-Augustin Cournot à la fin du XIXe siècle (Matérialisme, vitalisme, rationalisme, Paris, Hachette, 1875), en qui on peut voir un précurseur de cette façon de penser. Mais il y plusieurs manières de concevoir le pluralisme.

Auguste Comte a, lui aussi, promu une conception pluraliste. Il note que pour passer d’un domaine de la réalité à l’autre, il ne suffit pas d’agréger les entités entre elles, il faut ajouter une « nouvelle dimension ontologique ». Pour les auteurs positivistes non réductionnistes, chaque discipline fondamentale posséderait « une couche ontologique propre ». C'est l'idée que nous soutenons.

De nombreux philosophes ont mis en avant l'idée de relation et d'organisation. Vers les années 1920, les philosophes Samuel Alexander et Lloyd Morgan bâtirent une théorie connue sous le nom d'évolutionnisme émergent. Le Monde se développerait à partir d'éléments de base grâce à l'apparition de configurations de plus en plus complexes. On aboutit ainsi à l’idée d’une pluralité ontologique.

Le pluralisme ontologique est le concept clé pour une conception renouvelée du Monde et de l'Homme ; il amène un véritable changement de paradigme qui mise sur la complexité et la pluralité des formes d'existence présentes dans le Monde.

On trouvera une discussion de ces thèses dans deux articles : Le concept d'émergence et Comprendre l'émergence.

Les deux piliers du pluralisme

On peut concevoir le pluralité du Monde de différentes façons mais la prudence, toujours nécessaire en matière d'ontologie, incite à passer du Monde à ce qui en est connu grace aux sciences et que nous nommons l'Univers.

Le premier concept pour penser le pluralisme est la différenciation épistémologique des sciences. Depuis le XVIIe siècle les sciences fondamentales se sont diversifiées. Elles concernent des domaines factuels bien différents et les expliquent selon des théories différentes. Il s'ensuit l'idée qu'il y a des différences dans l'Univers dont il faut tenir compte (par Univers nous désignons la parti du Monde connue par les sciences). On parle de régions, de niveaux, ou de formes d'existence selon la terminologie employée.

Les autres concepts sont ceux de complexité et d'organisation. Tous les composants connus de l'Univers, les particules, les atomes, les molécules, les cellules, les organes, les individus, les sociétés, s’assemblent selon une forme et un ordre définis : une structure ou organisation. De plus des particules élémentaires au vivant on observe une complexification croissante. L'idée d'une émergence de modes d'organisations de complexité croissante dans l'Univers est intéressante pour comprendre la différenciation constatée dans la réalité. 

On peut donc supposer que ce soit là ce qui existe fondamentalement, plutôt qu'une ou deux substances homogènes. Autrement dit, tant que dure une forme architecturée du réel, on constatera des effets répétitifs et constants dans la réalité. Plutôt que de référer la persistance des aspects factuels observés et délimités par les sciences à un substrat constant et uniforme, une substance immuable, on peut les voir comme le produit de niveaux d'organisation stables. 

Actuellement, les concepts d’émergence et de mode d’organisation/intégration, ou encore de structure, permettent de penser la différenciation ontologique de l'Univers, dont atteste la différenciation épistémologique des sciences. L’idée d’une pluralité ontologique paraît plus plausible que le monisme ou le dualisme.

Ces concepts ont été discutés dans : Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?

Un pluralisme pour penser l'Homme

Le pluralisme ontologique admet une pluralité de niveaux ou modes d'existence. C'est une conception évolutive, qui est amenée à changer au fil de l'avancée des connaissances, car le nombre de niveaux à évoquer n'est pas fixé à l'avance.

L'Homme étant dans le Monde, et plus précisément dans l'Univers, le pluralisme le concerne aussi. La médecine et la biologie étudient le corps selon ses niveaux d’organisation : physique, chimique, biochimique, cellulaire, histologique, physiologique, anatomique, etc., et selon les divers appareils individualisables selon leur fonction :  appareil locomoteur, digestif, nerveux, circulatoire, etc.

On admet de nos jours que l'homme est un vivant. Son être biologique, d'un point de vue scientifique, est abordé par l'intermédiaire de chacun de ses niveaux de complexité, physique, chimique, biochimique, cellulaire, histologique, physiologique, anatomique. Il existe une vision plurielle du corps qui n'est pas contestée du point de vue scientifique et médical.

Que l'Imagerie par Résonance Magnétique, qui est un procédé purement physique, donne des images anatomiques n'occasionne aucun problème métaphysique. Que la chimie produise des molécules efficaces sur l'ensemble de l'organisme paraît banal. Du point de vue du vivant en général, et donc de l'Homme en tant qu'être biologique, la coexistence de niveaux de complexité, étudiés par des sciences différentes, est généralement admise.

Le débat contemporain porte surtout sur les capacités intellectuelles de l’Homme et leur localisation cérébrale. Ce débat, dévoyé par le dualisme, prend la forme du mind-body problem, du rapport corps-esprit. On pourrait le déplacer vers celui de l'existence de divers niveaux d'organisation, dont l'un serait spécifique, un niveau cognitif.

Par simple analogie avec la biologie, on peut imaginer que, parmi les divers niveaux d'organisation constitutifs de l'Homme, il en est un qui corresponde à ses capacités de connaissance et de représentation. Ce que nous avons vu plus haut sur le pluralisme rend l'hypothèse possible sur un plan ontologique.

Dans cette perspective, les deux entités supposées se faire face du corps et de l’esprit se voient remplacées par les multiples niveaux d’organisation imbriqués qui concourent à constituer l’individu. L'existence d'un niveau cognitif (permettant la connaissance) est alors plausible et ceci sans avoir à supposer un fossé avec les autres niveaux ou formes d'existence (physique, chimique, biologique).

Reste à trouver sur quels savoirs existants on peut s'appuyer pour donner un appui empirique à une étude relativement unifiée de la cognition humaine et comment elle peut prendre une forme acceptable sur le plan épistémologique.

Pour plus de précisions voir l'article : L'émergence du niveau cognitif et représentationnel chez l'Homme.

Un homme pluridimensionnel inclus dans un Univers pluriel

On peut considérer que les relations qu'entretient l'individu avec son environnement (qui est pour l'Homme toujours complexe et multiple à la fois concret, relationnel, social et symbolique) sont différentes selon le niveau du fonctionnement individuel mis en jeu. Quatre types d'interactions avec l'environnement sont possibles On peut proposer un modèle simple en considérant ces types d'interactions de l'Homme avec l'environnement. - La connaissance de l'environnement qui passe par le niveau cognitivo-représentationnel et produit des conduites finalisées complexes. -  La réception des indices qui influent sur l'appareil neurophysiologique et produisent des comportements simples. - L'acquisition des stimulations qui produisent des réponses réflexes des action automatisées en passant par l'appareil neurophysiologique.- L'effet des conditions qui en jouant sur le fonctionnement somatique produisent des réponses physiologiques automatiques. 

L’hypothèse de niveaux d’organisation différents au sein de l'individu permet de différencier les types de relation qu'il entretient avec son environnement, qui ne doivent ni être négligées, ni confondues, comme le fait le réductionnisme naturalisant. La modernité considère que l’Homme est un être biologique qui rentre dans le règne animal sous l’espèce Homo et le genre sapiens, mais il présente des degrés des complexifications qui le distinguent des autres animaux et lui donnent une spécificité. Concevoir une transition continu entre capacités cognitives et fonctions neurophysiologiques et des interactions constantes entre individu et ce qui l'entoure permet de concevoir l'humain comme inclus dans son environnement.

Il ne saurait être question d'individualité close ou de sujet solipsiste comme le suppose certains philosophes. A partir de cette inclusion de l'Homme dans son environnement et au sein de l'Univers, on pourrait croire à un naturalisme de notre part. Mais à côté de cela nous maintenons une différenciation qui est niée par les naturalistes au nom du matérialisme. La silhouette de l'humain que nous traçons n'est pas naturaliste, c'est une figure pluridimensionnelle enchâssée dans un Univers pluriel. Nous défendons l'idée d'un Homme existant au sein d'un Univers pluriel, dont trois modalité d'être, ou formes d'existence, le concernent plus particulièrement : le biologique, le cognitivo-représentationnel et le social. Si on prétend à proposer une anthropologie sérieuse, il faut tenir compte de tous ces aspects et n’en évincer aucun. L’Homme pense, se représente, imagine, invente, il est conscient de son existence, il agit selon des intentions. pour le meilleur mais aussi pour le pire.

Voir les articles : Le paradigme réductionnisme appliqué aux sciences de l'Homme   Un Homme inclus dans son environnement

3. Quelques appuis philosophiques importants

L'autonomie de la pensée 

Depuis Aristote la philosophie tente d'exploiter la rationalité afin de donner à la pensée une autonomie par rapport aux diverses déterminations de l'Homme.

Dans ses trois critiques, Emmanuel Kant par un retour réflexif sur le fonctionnement intellectuel évalue ce que l’on peut en attendre, tout comme ce que l’on ne peut pas en attendre. Il montre que la pensée rationnelle a ses conditions de possibilité en elle-même. Les éléments premiers de la pensée, qui permettent la construction des objets sur lesquels portera secondairement la réflexion, sont déterminés par notre faculté de connaître.

L'incessant travail philosophique et l'apport de Kant sur la pensée donne une densité irréfutable aux formes de la pensée humaine, ce qui amène à s'interroger sur ce qui les produit tout en garantissant l'autonomie de la rationalité.

Les philosophies empiristes

Cette perspective philosophique, qui va de John Locke jusqu'à John Stuart Mill (du XVIIe au XIXe siècle) en passant par Taine et Condillac, change l'abord de l'esprit, maintenant conçu comme entendement humain. Cette approche est à la foi empiriste et empirique, c'est-à-dire qu'elle recherche dans l'expérience la formation de l'esprit, mais aussi veut l'étudier empiriquement. Elle débouche sur une nouvelle discipline, la psychologie qui a du mal à se constituer.

Voir les articles : L'idée d'esprit et L'origine de la pensée 

4. Un fondement dans les sciences humaines

Les sciences humaines proposent un abord empirique à partir de la clinique, de tests, d'enquêtes, qui concernent tant la pensée que le langage, l'intelligence, les conduites humaines y compris sociales. Elles amènent à considérer des domaines factuels dont l'existence est difficilement réfutable.

La psychiatrie et la psychanalyse

La psychiatrie et la psychanalyse, depuis la fin du XIXe siècle, décrivent assez finement les formes de pensée pathologiques (obsessions, délires, rationalisme morbide, etc.) et cherchent à les expliquer. Cette explication passe par la recherche de causes ou, au moins, de conditions déterminantes. La psychopathologie distingue les influences neurobiologiques, les influences psychologiques et socioculturelles. Par psychologique on entend ici les aspects relationnels présents et passés, qui sont mémorisés et traités sur un plan de leur représentation par des processus cognitifs divers (rationnels et irrationnels).

Le premier emploi fait par Freud de la notion de représentation date de 1893. C’est au sujet de l’hystérie. Concernant la crise hystérique, il l’explique par des groupes de représentations qui peuvent coexister indépendamment les uns des autres. Pour ce qui est des symptômes, ils viendraient aussi de la rupture des associations entre représentations. Le même procédé sera employé ensuite pour tous les types de pathologies.

Du point de vue de la méthode, des aspects importants sont en jeu. Les représentations ont une autonomie mais sont considérées sans rupture avec le neurophysiologique. D’une part, elles ont un support neurophysiologique et d’autre part, elles sont reliées au biologique via les effets émotionnels et les pulsions. Enfin, elles le sont parce qu’elles déterminent des symptômes somatiques les plus divers.

Mais Freud a surtout montré l’existence de représentations, processus et mécanismes inconscients. L’inconscient a malheureusement été interprété comme une forme cachée de l’esprit. Laissant de côté cette fantaisie voyons ce qu’il en est d'un point de vue épistémologique . S’ils ne sont pas conscients ces aspects n’ont pas le caractère de phénomènes au titre d'expérience vécue ou de la subjectivité. Quel statut ont-ils ? Très précisément, ils sont supposés, c’est-à-dire reconstitués à titre théorique au vu des conséquences (observées chez le patient).

C’est une attitude correcte du point de vue épistémologique et qui ouvre un domaine de recherche scientifique. Après Freud, on peut considérer que le psychisme au sens où l’entend la psychanalyse, explique les conduites affectives et relationnelles et la subjectivité individuelle. Mais rien n'interdit de supposer que le psychisme est constitué par des processus et mécanismes de types cognitifs et représentationnels qui viennent se greffer à d'autres (pulsionnels, émotionnels, sociaux).

Au total, les aspects mentaux sont traités cliniquement et associés aux aspects comportementaux, l’un et l’autre décrits objectivement.

Voir les article : Freud, les paralysies hystériques et la psychopathologie et Le psychisme humain  

La psychologie de la connaissance

Jean Piaget a développé une psychologie de la connaissance et de la représentation.

Avant même que l'enfant n'acquiert les signes linguistiques, il utilise des représentants de différentes manières : par le jeu symbolique, par l’imitation différée, par les images mentales, motrices, visuelles ou auditives. Jusqu'en 1963, Piaget appelait cette fonction « symbolique », puis, suite à une remarque d’un linguiste, il a adopté le terme de fonction sémiotique, car son propos concerne non seulement l'emploi de symboles, mais encore et surtout celui des signes conventionnels.

La pensée humaine mobilise des représentations et des opérations qui, une fois constituées, sont stables. L’activité intelligente peut se déployer d'elle-même en l'absence de toute stimulation et de tout renforcement. Les schèmes intellectuels sont potentiellement accessibles à l'individu et contrôlables par la pensée. Piaget fait intervenir deux facteurs. D'une part, une fonction sémiotique générale qui se caractérise par une capacité d'associer aux opérations des éléments figuratifs et d'autre part, l'imitation qui alimente cette fonction en entités expressives rencontrées dans le milieu.

La cognition est vue par Jean Piaget comme activité fonctionnelle (c’est-à-dire de manière dynamique, interactive, autorégulatrice) et comme structure (se constituant en système organisé prenant une forme définie). Il parle de la cognition au sens large, depuis le rapport à l’environnement, jusqu’aux activités théoriques. Où loger cette fonction  ? Notre propos est de répondre à cette question.

L'anthropologie

Lévi-Strauss considère deux aspects en l'Homme, le substrat biologique et la fonction symbolique productrice des structures. Les opérations qui sont à l’œuvre dans les différents domaines factuels étudiés, que ce soit la parenté, les mythes ou les langues, sont des effets d'une capacité  propre à l'homme et le travail de Lévi-Strauss est un essai de théorisation des effets empiriquement repérables de cette capacité.

La structure que Lévi-Strauss propose est une formulation théorique qui a pour référent le fonctionnement intellectuel humain. Il s’agit de la capacité à représenter, puis séparer, trier, classer l’environnement concret et social de l’Homme. Cette capacité agence et ordonne selon des principes de symétrie, opposition, contraire, équivalence. Il y a une mise en ordre par des contraintes abstraites des représentations du monde environnant. Cet ordonnancement se met en jeu automatiquement, au quotidien, sans volonté particulière. Cet ordre est retrouvé dans la plupart des productions humaines et semble être universellement humain et fondateur de la culture.

S’interroger sur l'origine d'une telle capacité et sur le support en l’Homme de ce que décrit la théorie structurale de Claude Lévi-Strauss donne une piste de recherche intéressante.

Sur ce sujet voir : Claude Lévi-Strauss et la fonction symbolique 

Le cognitivisme

Une partie de la psychologie cognitiviste a repris la représentation comme support des compétences. Ce sont des entités (de diverses tailles et de diverses natures), douées de propriétés (sémantiques, syntaxiques et autres), qui feraient l'objet de traitements ou processus cognitifs. Les représentations supposées par le cognitivisme ne sont pas des observables, mais des entités théoriques. Leurs propriétés font l'objet d'une recherche empirique qui cherche à être expérimentale.

La psychologie cognitiviste étend ses ambitions du côté de la pensée en général, voire de "l'esprit", s'interrogeant sur "les mécanismes fondamentaux de l'esprit". On y trouve la recherche d'une continuité dans "la manière dont la pensée émerge de l'activité cérébrale" et "d'une conception unitaire de l'activité psychologique, organisée en niveaux de traitements hiérarchisés, qui part de l'analyse des signaux (les stimuli) pour s'achever avec l'élaboration de connaissances stables présentées de manière symbolique" (Launay M., Psychologie cognitive, p. 18).

Les processus cognitifs dont traite la psychologie cognitiviste sont « en aval du traitement des informations sensorielles… et en amont de la programmation motrice » comme le définit Jean-François Richard dans Les activités mentales (p.11). Il s’agit des diverses formes de représentations (sémantiques, spatiales, procédurales) et des divers mécanismes dans lesquels elles entrent (catégorisation, compréhension, raisonnement). La recherche aboutit à les modéliser et les théoriser. Nous avons un domaine disciplinaire auquel on doit chercher un référent en l'Homme.

Pour un peu plus d'informations voir :  La psychologie cognitiviste

La linguistique

En 1957, Noam Chomsky publie Structures syntaxiques où il affirme que le langage vient d'une capacité innée et qu'il existe une grammaire universelle.

La grammaire générative est une méthode d'analyse permettant de montrer comment est générée une langue selon sa syntaxe. Les régularités formelles qui s'observent dans les règles de réécriture d'une langue ou d'une langue à l'autre sont la conséquence de la méthode utilisée. L'application de cette méthode montre des contraintes : la syntaxe suit telle règle et pas une autre. Elle enregistre des contraintes qui sont celles qui déterminent la syntaxe.

Notons que pour Chomsky, la grammaire universelle (commune à tous les Hommes) est une connaissance biologiquement déterminée correspondant à ce qui permet à l'humain d'acquérir une langue naturelle. Nous ne partageons pas exactement cette conception. Nous dirons plutôt que c'est le support neurobiologique permettant l'émergence de la syntaxe qui est biologiquement déterminé. En effet, les lois de la syntaxe ne sont d'évidence pas des lois biologiques.

Or, c'est précisément l'existence d'un déterminisme propre, attesté par des lois trouvées scientifiquement, qui autorise à poser un niveau d'existence indépendant. Or, il semble bien que Chomsky et son école montrent que les syntaxes des langues humaines suivent des règles qui leur sont propres, ce qui est l’indice d’une existence autonome.

On peut consulter à ce sujet :  Noam Chomsky et l'autonomie du langage

5. Exploiter les apports de la philosophie et des sciences humaines

Des faits à expliquer 

Depuis plusieurs millénaires, la philosophie montre une autonomie de la pensée rationnelle. La pensée humaine possède une possibilité de validité et de vérité intrinsèque (rationnelle ou logique), établies par le raisonnement. Cette possibilité d'affirmer ou pas une vérité implique une autonomie pour la pensée. Si un changement dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois mathématiques ou logiques, il n’y aurait plus de possibilité de décréter un raisonnement vrai ou faux. Il y a une nécessaire autonomie du raisonnement qui implique une indépendance de la capacité de penser.

Les sciences humaines citées plus haut offrent un échantillon extrêmement large d’activités qui sont des actes de représentation associés à la production de formes signifiantes et à des conduites finalisées. Il s'agit là de faits très spécifiques, propres à l'Homme, dont les différentes sciences de l’Homme proposent chacune une théorisation. L'existence de ces théories et des ensembles factuels de référence est un point d'appui du raisonnement, car ils demandent à ce qu'on explique leur origine qui est liée à l'activité humaine.

Si on croit à l'esprit, on dira que tout cela est dans l'esprit ou constitue l'esprit. Si on récuse le spiritualisme et le dualisme, il faut trouver une autre solution. En se référant à une conception émergentiste et organisationnelle du réel, on peut évoquer un niveau d'organisation de degré suffisant pour permettre les performances intellectuelles de l'Homme. Il n'y a que deux candidats possibles au vu des connaissances actuelles : le niveau neurobiologique et un niveau de degré supérieur au précédent, que nous qualifions de cognitif et représentationnel, au vu des fonctions qu'il remplit. L'évolution contemporaine laisse penser qu'une science cognitive transversale s'affirme comme ayant pour objet propre le fonctionnement cognitif et pour référent le niveau cognitif et représentationnel en l'Homme.

Pour plus de détails sur ces approches, consulter l'article : Le propre de l'homme

Pourquoi pas seulement le cerveau et la neurobiologie ?

C'est une hypothèse plausible et recevable, de supposer que la pensée et plus généralement la connaissance humaine soient produites par le cerveau. C'est la thèse matérialiste réductionniste communément admise, mais il y a plusieurs motifs pour la récuser.

Le premier est pratique. À l'heure actuelle, aucun neurobiologiste sérieux ne peut prétendre que telle configuration neuronale détermine telle volonté, telle conduite, telle pensée. Le niveau neurobiologique est à coup sûr nécessaire, mais il n'est pas suffisant pour tout expliquer. 

Le second tient à la différence dans les domaine factuels et les disciplines concernées : d'un côté la neurobiologie, qui s'occupe des cellules, des dosage biochimiques, des influx électriques, des réseaux cellulaires, et de l'autre les sciences cognitives qui s'occupent des idées, des représentations, de la volonté, des décisions, de l'intelligence théorique et pratique.

En ce qui concerne plus spécifiquement la pensée rationnelle, le réductionnisme matérialiste est invalidant pour la vérité démonstrative. Si une démonstration rationnelle est déterminée par des processus neurobiologiques, comment pourrait-elle dépendre du jeu des concepts et des règles formelles ? Si la pensée est déterminée par son support biologique, c'est un événement du Monde parmi d’autres et elle ne peut prétendre à une validité ou une vérité autonome. 

Plus fondamentalement, on peut récuser le réductionnisme comme un faux problème. Il part du dualisme corps-esprit, physique-mental, matériel-spirituel, pour le réfuter au profit du premier terme. On peut estimer, et c'est l'enjeu de ce travail, qu'il est préférable d'ouvrir un nouvel espace de raisonnement sur la base d'un pluralisme ontologique appuyé sur les différences disciplinaires.

La neurobiologie constitue une discipline assez bien définie. La psychologie de la connaissance et son évolution contemporaine en science cognitive constitue une discipline en voie d'autonomisation. Entre science neurobiologique et science cognitive, nous avons affaire à deux champs disciplinaires différents, qui s'occupent de faits différents, avec des théories différentes. On peut supposer qu'elles ont deux référents réels différents, le niveau neurobiologique et le niveau cognitif, les deux étant étroitement liés, mais pas identiques. Comme ils ne sont pas exclusifs, il sont à prendre en compte tous les deux et à coordonner.

Ces arguments sont développés dans les articles :  À l'origine de la pensée  et  L'origine des capacités intellectuelles humaines.

Et la vie relationnelle et affective ? 

Cet Homme sans corps ni esprit aura-t-il du cœur ? Eh bien non. Il n’est pas plus satisfaisant de situer les passions dans le cœur, que l’esprit dans le cerveau, sauf poétiquement à titre métaphorique.

La vie relationnelle et affective, la personnalité, demandent une synthèse qui conjoint les niveaux neurobiologique et cognitif tout en tenant compte du social. C’est là qu’intervient le psychisme comme lieu de synthèse. La psychanalyse freudienne en a donné un aperçu convainquant avec la métapsychologie. Nous en proposons une modélisation, ce qui permet de l’aborder dans une perspective scientifique.

Sur ce sujet voir :  Le psychisme humain   Un modèle du psychisme

6. L'Homme et son environnement

La société

L’homme vit d'abord et surtout dans un environnement humain et social. Autrement dit, les effets de pensée et de langage dont il est capable à titre individuel sont aussi ceux des autres. Il rencontre la pensée et le langage des autres qui vont contribuer à la sienne. Plus largement, c’est la culture et le savoir existant qu’il accueille et auxquels il contribue. Cet environnement social est fait d'interactions, de dépendances, des hiérarchies qui préexistent à l'individu qui lui-même y contribue par ses actes. Une série de boucles interactives se constituent entre individus et société. Il a une place dans notre ontlogie puraliste. C'est une forme d'existence autonome indéniable.  

Cet Homme que nous avons jusque là envisagé comme individu a une vie sociale. Il participe à des collectifs de divers ordres. Le social concerne les relations et interactions entre individus regroupés et l’ensemble des relations structure la société. L’organisation/structuration en groupes ou collectifs qui se crée par un lien spontané entre les individus est constitutif du social. Ce lien est double, constitué par les attachements primaires, affectifs, familiaux et claniques et, d'autre part, par les règles morales et de parenté (Loi commune ou ordre symbolique) retrouvées dans toutes les communautés et enfin des interdépendances et intérêts économiques.

Il se constitue par ces deux moyens des groupes organisés et fonctionnels, relativement stables. Ils reposent sur des liens, des rôles, des dépendances, des positions hiérarchiques entre individus et sur des règles communes. L'anthropologie culturelle a mis en évidence chez les humains une capacité à forger des règles qui, mises en application, constituent la base de l’humanisation et de la sociabilité. Ce serait là un invariant anthropologique qui constituerait le socle de toutes les relations humaines dans toutes les sociétés et viendrait s'ajouter aux interdépendances économiques. 

Pour Marcel Mauss l’échange sur le mode donner, recevoir, rendre, constitue une part essentielle du lien social. Au-delà de l’échange économique, il est porteur d’une part affective et symbolique. Ces échanges manifestent la coopération, la hiérarchie, le respect mutuel, la sollicitude au sein du groupe humain. Par ce fait, autre chose que de l’utile (les biens et services) circule dans la société. 

Ces principes constituent le « fondement constant du droit », une « morale universelle » (Mauss M., Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1966, p. 263). Avec eux, « nous touchons le roc » de l’humain (ibid, p. 264). Ils impliquent des formes de raisonnement élémentaire, conscient ou pas. Ils nécessitent de repérer un ordre social, de s’y inscrire dans la réciprocité. Au plus simple, il faut concevoir une réciprocité entre soi et l'autre, seule façon de donner-recevoir équitablement. Cela sous-entend de connaître et comprendre l’ordre régissant le social par lequel le juste se définit. 

Claude Lévi-Strauss a avancé l’idée d’une fonction structurante commune à l’humanité qu’il serait possible de retrouver dans la plupart des productions humaines. Cette capacité, qui organise les faits culturels et les savoirs, est inconsciente et universelle. Le lien social, pour Lévi-Strauss, naît de quatre règles : la prohibition de l’inceste et l’exogamie qui s’ensuit, les lois du mariage et la répartition sexuelle des tâches. Ces règles organisent l’échange et la circulation, d’abord des femmes dont dépend la survie de l’espèce, mais aussi des biens matériels et culturels.

Les hommes sont par leurs capacités cognitives porteurs individuellement d’une capacité d’ordonnancement. La transformation de l’environnement naturel en un environnement culturel est opérée collectivement par cette possibilité associée à la coopération économique pour la fabrication des biens et à la rivalité pour leur appropriation. Nous voyons là un autre niveau, lui-même complexe, interindividuel et collectif, répondant à d'autres objets de connaissance de type socioculturel, économique et politique. 

Voir l’article : Claude Lévi-Strauss et la fonction symbolique.

Une toute autre école, parfaitement antagoniste,  peut aussi nous servir à établir un pont entre l'Homme et la société et contribuer à donner une autonomie ontologique à cette dernière.

Hayek et Luhmann empruntent des idées de la théorie des systèmes à partir des années 1960, théorie importante eu égard à la mise en évidence d'une organisation spontanée. Ces auteurs théorisent la production d’un ordre social non intentionnel. Ils s'aident donc des théories de l’auto-organisation qui mettent en évidence l’existence de systèmes dont le fonctionnement ne peut être contrôlé par un agent.

Nous ne les rejoignons pas vraiment car il y bien un agent, même s'il ne contrôle pas grand chose, qui est le niveau cognitif humain sans lequel les systèmes sociaux se désagrégeraient immédiatement.  L'aspect non intentionnel est aussi dépendant d'interactions cognitives. 

Le terme d’auto-organisation est un terme commode pour rendre compte, dans le champ social, de phénomènes de production non intentionnelle d’ordre social et donc d'un niveau d'organisation identifiable.

L'écosystème

« Nous sommes nous et nos relations dans l'Univers » écrit Alfred North Whitehead (Modes de pensée, p. 133).

L'anthropologie philosophique qui se dégage de notre réflexion décrit un Homme constitué d'une pluralité de niveaux d'organisation, qui, de ce fait, il se trouve pleinement inclut dans l'Univers qui est lui-même pluriel. Cette pluralité concerne l'espèce toute entière et son organisation en sociétés qui interagit donc à divers niveau avec l'écosystème terrestre. Autrement dit, l'affirmation selon laquelle l'Homme est inclus dans son environnement ne vient pas d'une pétition de principe, c'est une conséquence de notre anthropologie. 

Les modifications de l'écosystème viennent de l'espèce toute entière et elles sont telles qu'on a pu parler d'anthropocène. Cette interaction a pris un aspect massif depsui el développeemtn des sociétés industrielles et leur développement insoucieux de ses conséquences.

Dans notre schéma des interactions Homme/Environnement si on considère le niveau cognitif appliqué collectivement aux sociétés humaines, il s'agit de l'interaction que l'on qualifiera passant par le niveau culturel et idéologique : 

Pour paraphraser Emmanuel Kant, selon notre vocabulaire actualisé, nous dirons que l'incohérence de ses dispositions « plonge l'Homme dans des tourments qui l'acculent avec ses semblables (par l'oppression de la tyrannie, la barbaries des guerres) à la misère » et « qu'il travaille autant qu'il en a la force à la destruction de sa propre espèce ». Il pourra y échapper à ce destin s'il sait et s'il a la volonté collective d'établir une relation finale (téléologique) de pérennité avec son environnent terrestre (Critique de la faculté de juger, p. 241).    

L’Homo, qualifié de sapiens, est ainsi bien nommé si par là on entend ses capacités de connaissance et d’action intelligente. Par contre, ses capacités cognitives ne le rendent ni sage, ni prudent, ni avisé, comme la traduction de sapiens le suggère. Son fonctionnement cognitif peut se faire selon une pensée imaginative irrationnelle qui lui sert à déguiser son existence et à nier sa position inclusive dans l'Univers.

L'homme a développé des conceptions métaphysiques qui le situent à part de l'Univers et nient  sa dépendance interactive vis-à-vis de ses divers environnements sociaux, culturels et naturels. Ce qui est inadapté et a des conséquences nuisibles. L'être humain est dans l'Univers et sur la Terre où il vit, il est inclut dans la dynamique du vivant que nous permettent de penser la biologie et l'écologie.

Voir l'article : Un homme inclus dans son environnement

Conclusion : un Homme pluriel, dans un Univers pluriel

Le corps et l'esprit ne constituent pas un couple de notions utile pour l'anthropologie philosophique et il serait préférable de le remplacer par le concept de niveaux d'organisation. Grace à lui on peut penser les capacités intellectuelles humaines en dehors de toute hypothèse métaphysique, soit par le niveau cognitif et représentationnel, soit par le niveau neurophysiologique.

Entre les deux niveaux candidats, neurobiologique et cognitif, susceptibles de générer les faits cognitifs, plusieurs arguments plaident en faveur du second. Les caractéristiques connues du neurobiologique ne semblent pas propres à expliquer les faits considérés. De plus, les propositions réductionnistes biologisantes, pour justifier leurs thèses, appauvrissent trop la réalité humaine pour être crédibles. L'argument de simultanéité entre activité neurobiologique et activité cognitive ne vaut pas démonstration de détermination de l'un par l'autre, mais seulement de dépendance.

Les conduites intelligentes et de représentation ayant une singularité et une autonomie, il est logique de supposer qu'elles soient produites par un niveau autonome qui échappe au déterminisme biologique. On affirme ainsi l'existence des schèmes, des structures, des processus, et de leur dynamique, supposées être à l'origine de l'intelligence et de la pensée humaine.

L’hypothèse ontologique d’un niveau d’organisation de complexité supérieure à celle du niveau neurobiologique n'est pas certaine, mais elle est plausible. Cette proposition évite les deux positions antagonistes prises eu égard aux capacités intellectuelles humaines : soit leur surélévation transcendante (métaphysique), soit leur réduction matérialiste au fonctionnement du cerveau. 

Avec l'hypothèse du niveau cognitif, on évite d'avoir à supposer l'existence de l'esprit comme substance autonome ou sa survenance sur la matière. On débouche sur un problème qui peut trouver une solution, celui de l'émergence du niveau d'organisation produisant la cognition et la représentation à partir du niveau neurobiologique. Il s'ensuit une conséquence négative pour la philosophie, c'est que le problème lui échappe et ne peut être résolu que par des recherches scientifiques alliant les sciences humaines et la neurobiologie.

Accepter le niveau cognitif, c'est changer de paradigme concernant l'Homme. C'est passer d'une ontologie matérialiste ou dualiste à une ontologie pluraliste. La question n'est plus celle des ses rapports entre le corps et l'esprit, mais celle de l'émergence (ou pas si on la conteste), d'un mode d'organisation spécifique qui explique les capacités de connaître, penser, vouloir, se représenter, agir, parler, de l'Homme.

« Un Homme sans corps, ni esprit » est une formule pour signifier que cet étrange attelage corps-esprit est inutile pour penser l'Homme et qu'il serait préférable de le remplacer par une vision pluraliste associant les niveaux : physique, chimique, biochimique, biologique, cognitif, sur le plan individuel, et le niveau social sur le plan collectif. Nous aurions ainsi une anthropologie plus complexe et plus subtile, celle d’un Homme pluriel, dans un Univers pluriel.

 

Bibliographie :

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L'auteur :

Patrick Juignet