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Le réductionnisme neurobiologique

 

Le réductionnisme prend plusieurs formes dans les sciences humaines. Nous allons nous limiter ici au réductionnisme neurobiologisant, qui est le courant de pensée le plus puissant actuellement. Nous allons voir les problèmes qu’il pose ainsi que les effets de rétrécissement et d’appauvrissement provoqués par cette doctrine lorsqu'elle est appliquée à l'Homme.

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. Le réductionnisme neurobiologique. Philosophie, science et société [en ligne].2015. https://philosciences.com/130.

 

Plan de l'article :


  1. La naturalisation de l'esprit 
  2. Une réduction imparfaite
  3. Une auto-invalidation permanente
  4. Des franchissements intempestifs
  5. Une négation des différences 
  6. Une rhétorique tendancieuse 
  7. L’utilisation d’analogies abusives
  8. Conclusion

 

 Texte intégral :

La naturalisation de l'esprit

Le réductionnisme s’inscrit dans la démarche de naturalisation de l’homme. Depuis le XVIIe siècle, il s’est forgée une opposition devenue classique entre la nature et la culture, le corps et l’esprit, la substance matérielle et la substance spirituelle. L’esprit qui est le propre de l’homme, permettrait la pensée et la culture. La nature extérieure à l’homme se retrouverait en l’homme, dans son corps. L'Homme est dualisé. Cette bipartition est le plus souvent rapporté (depuis Descartes) au dualisme des substances, l’une matérielle pour le corps, et l’autre spirituelle pour l’esprit.

Depuis le début cette dualité est en débat et par rapport à elle plusieurs possibilités s'offrent. On peut accepter le dilemme ou le récuser globalement, ou trancher en choisissant l'une des branches du dilemme. Le naturalisme réductionniste actuellement dominant a choisi de trancher en résorbant l’esprit et la culture dans la nature et, finalement, dans la matière. Il prône un réductionnisme matérialiste.

Citons Carl Hempel à ce sujet. Pour lui, la question du réductionnisme se pose de manière particulière intéressante eu égard au rapport corps-esprit : « Une conception réductionniste de la psychologie soutient, en gros, que tous les phénomènes psychologiques son fondamentalement de nature biologique ou physico-chimique ; elle affirme que les termes et les lois propres à la psychologie peuvent être réduits à ceux (et à celles) de la biologie, de la chimie et de la physique » (Éléments d'épistémologie, p. 166).

Le réductionnisme comme résolution au problème du dualisme doit faire s'interroger sur la manière dont il procède mais plus profondément si le problème qu'il cherche à résoudre (le dualisme) est bien posé, ce qui est loin d'être certain. Depuis le XIXe siècle les tentatives pour ramener le comportement humain au fonctionnement de son cerveau sont incessantes. Aujourd'hui nous avons la neurobiologie comportementale qui prétend relier causalement les diverses conduites humaines au cerveau. Entre temps nous avons eu le behaviorisme qui a voulu faire comme si la pensée les représentations n’existaient pas. Le réductionnisme a également donné la « neurophilosophie » selon laquelle la pensée dépend du fonctionnement neuronal.

Nous avons vu ailleurs les nombreux sens du terme esprit (voir : L'idée d'esprit). Envisageons quelques possibilités

Si par esprit on désigne une entité métaphysique le raisonnement de la naturalisation de l’esprit est absurde. Avec une telle hypothèse, l’esprit est hors de la nature, puisqu’il se définit par opposition à la nature. Il est donc difficile d’intégrer quelque chose qui est définit comme extérieur. Si on n’admet pas l’esprit comme entité métaphysique, on peut difficilement naturaliser quelque chose qui n’existe pas. La conclusion est que, s’il existe, l’esprit ne peut être naturalisé et s’il n’existe pas, évidemment non plus. Le paralogisme de la  «naturalisation de l'esprit » apparaît d’évidence et nous laisserons ce cas de côté.

Si l'esprit désigne les capacité intellectuelles (cognitives) de l'Homme il faut admettre que l’activité de pensée de l’homme avec ses conséquences culturelles, sociales et relationnelles a un aspect factuel indéniable. Deux possibilités complémentaires pour la réduction de ses aspects s'offrent  : leur dénier une existence ou la minimiser comme simple apparence sans pouvoir causal et simultanément en récuser l'autonomie. La naturalisation-réduction consiste à considérer ces faits devenus secondaires comme les produits du cerveau. La culture est le résultat des actions des hommes mus par leur cerveau. La démarche de réduction cherche à remplacer les capacités intellectuelles par celles du cerveau. Cette thèse se dédouble ainsi  : - thèse ontologique : le cerveau existe mais pas les représentations les processus cognitifs. Les phénomènes de la subjectivité consciente comme la pensée les sentiments sont superficiels sans valeur causale. - thèse épistémologique :  les aspects mentaux e cognitifs sont explicables par des théories appartenant aux neurosciences. Les explications formulées dans les termes des théories de plus haut niveau (comme la psychologie) sont superficielles  

Une réduction imparfaite

La thèse de la réduction au cerveau admet un seuil de réduction  au niveau biologique et plus spécialement neurobiologique qui en limite la portée. Si le principe réductionniste est cohérent avec lui-même il s’applique de proche en proche et aboutit au « physicalisme », doctrine qui donne comme seul niveau ontologique la matière et comme seule science la physique. Le réductionnisme conséquent aboutit au physicalisme. Le fait de se limiter à un seuil de réduction montre que le principe n'est pas absolu.

Or, on constate que les tenants du réductionnisme neurobiologisant, appliquent le principe de réduction jusqu'au cerveau, pas en deçà. S’ils étaient conséquents, ils appliqueraient aussi au cerveau,  mais alors, ils élimineraient leur domaine d'étude. Ceci a deux implications possibles : soit le réductionnisme n’est pas valable, soit il est valable jusqu'à un certain seuil (niveau). En concédant un seuil, on admet une discontinuité, l’émergence d’une différence (non réductible) et l’on se contredit. Le réductionnisme biologisant n’est pas conséquent. 

Admettons que l’on soit conséquent dans l'application du principe réductionniste et donc physicaliste. On se heurte alors à une impossibilité pratique. Jamais aucun physicien sérieux n’a prétendu expliquer l’intelligence ou un fait culturel, même s’il existe quelques tentatives bizarres et sans suite comme celle de Steven Weinberg. Tout au plus la physique nous donne-t-elle quelques lueurs en chimie, mais son pouvoir explicatif s’arrête assez vite.

Le réductionnisme appelé "faible" qui limite volontairement son champ d'application et arrête son mouvement de réduction à un moment donné est acceptable, mais ce n'est pas du réductionnisme. Et évidemment la question est pour que tel seuil et pas un seuil plus élevé qui serait peut être plus heuristique. 

Une auto-invalidation

L' argument de l'auto invalidation a été développé par Karl Popper. Si l’acte de penser n’échappe pas au déterminisme biologico-physique, alors la pensée n’est plus autonome, c’est-à-dire que ses processus de validation ne sont plus internes. Si la pensée est le produit d’un processus physique, la question de sa vérité ne se pose plus. Elle sort du cadre démonstratif, car les faits déterminés ne sont pas à discuter, mais seulement à constater (éventuellement expérimentalement).

La conception substantialiste matérialiste et réductionniste appliquée au capacités intellectuelles de l'Homme fait surgir son envers. Si le sens, les concepts, les idées, la vérité, n’existent pas dans leur domaine propre, alors cette affirmation se retourne contre la conception matérialiste qui en fait partie. Elle s’avère n’être ni vraie, ni fausse, puisqu’elle se réduit elle-même à un fait physique. Le réductionnisme matérialiste étant le produit d’une détermination physique, on n’a pas à en tenir compte comme conception entrant dans une démarche de vérité, mais comme un événement du Monde parmi d’autres.

Le même type de raisonnement s’applique au behaviorisme Selon cette doctrine, toute référence à la conscience et à la pensée doit être écartée et l’on doit se borner à observer des stimuli et des réponses. Si la théorie behavioriste est vraie, elle s’applique aux behavioristes. On doit donc s’en tenir à l’observation de type behavioriste pour comprendre le behaviorisme. Or, l’observation d’un behavioriste, selon les critères behavioristes, ne diffère pas de l’observation d’un homme ordinaire : il a des comportements en réponse à des stimuli. La différence avec un non behavioriste apparaît uniquement lorsque l’on donne un sens à ses propos. Mais, le sens, selon le behaviorisme, n’est pas observable et ne peut être pris en compte.

La tentative de justification pragmatique est peu probante. Pour certains, « si la pensée est physiquement déterminée, une pensée qui aide mon organisme à survivre est supérieure à une pensée qui le conduit à une mort rapide. La question de la Vérité platonicienne ne se pose pas, mais la question de vérités pragmatiques, les seules qui comptent vraiment pour nous, est toujours là ».

La vérité pragmatique comme adéquation aux faits concrets, permettant de survivre  est un cas limité. On constate empiriquement que les humains sont porteurs d’un déterminisme propre et très complexe qui ne produit pas nécessairement des conduites adaptées à la survie. Cette thèse est donc limitée. 

Une grande partie de la pensée humaine ne concerne pas ce type de situation.

Une hétérogénéité évidente

Si l’on observe les domaines de la connaissance, il est évident que les sciences humaines et sociales ne concernent pas le même domaine que la neurobiologie. Il y a une hétérogénéité tant entre les champs factuels qu'entre les théories. Les champs de recherche sont d'évidence disjoints.

Le réductionnisme biologisant cherche à expliquer des faits spécifiquement humains, tels que les conduites intelligentes finalisées impliquant une réflexion, en leur faisant correspondre des théories biologiques, comme l’activation de cartes neuronales ou le relargage de neuromédiateurs. En gros, les théories neurobiologiques feront l’affaire pour expliquer les faits spécifiquement humains.

On peut prendre l'exemple de la neuropsychologie réductionniste. Le niveau neurobiologique est caractérisé par des faits neurologiques desquels on donne une théorie neurobiologique. Cette doctrine relie des conduites humaines à des faits neurologiques théorisés par la neurobiologie. Théoriser une conduite par la neurobiologie, c'est effectuer un saut intempestif qui néglige le fossé épistémologique et ontologique qui sépare deux champs non homogènes.

Citons comme exemple l'argumentaire d'un récent congrès ("Conférence Ladislav Tauc", 2007). "From cell to behaviour, the nervous system can be described as networks of components interacting at different temporal and spatial scales, exchanging flux of information." Or, il n'y a pas de continuité de la cellule au comportement, si bien que ce ne serait qu'une question d'échelle. Les champs concernés sont hétérogènes. 

Citons encore un séminaire donné à l'Ecole Polytechnique ("Cerveau et cognition", 2009) : "Demain, grâce aux avancées dans le domaine des interfaces cerveau-machine, un simple « décodage » de la pensée à partir de l'activité cérébrale suffira à mouvoir des bras articulés, déclencher des actions, avant même que les muscles de notre corps ne soient mobilisés.

ou encore

"Des méthodes de plus en plus sophistiquées d'extraction de paramètres et de classification des signaux doivent être mis en œuvre pour accéder aux mesures les plus spécifiques d'une activité mentale donnée".

Dire cela, c'est comme prétendre que la mesure des ondes radioélectriques permettrait de donner le sens de ce que l'auditeur écoute, ou bien que la mesure de la taille des molécules permettrait d'accéder aux performances d'un convertisseur chimique. Ce sont des faits de nature radicalement différente. Pourquoi sont-ils donnés pour être identiques ? 

Pourquoi nier les différences ? 

Outre la volonté réductionniste de principe, quelles sont les raisons plus spécifiques pour ne pas envisager divers champs avec chacun une explication propre ?

Pour certains, il y aurait un parallélisme absolu entre le niveau biologique et le niveau psychologique, et les faits de type psychologique ne seraient que des épiphénomènes. Cette doctrine ancienne, formulée par le neurologue Huglings Jackson au XIXe siècle, n’est pas fondée.

D’autres arguments plus recevables existent. La constatation d’une presque simultanéité entre faits de type biologique et de type psychologique, et la nécessité du champ biologique, permettrait de sauter du psychologique au neurobiologique. Ces arguments sont valables, mais insuffisants pour nier l’existence des divers champs intermédiaires. Par ailleurs, l’explication concernant l’enchaînement conduisant directement du fait psychologique au neurobiologique brille par son absence. En vérité, on passe d’un fait à un autre sans lien. Il y a une rupture dans la chaîne des déterminations.

La vie intellectuelle, culturelle, sociale, affective, les connaissances philosophiques, scientifiques et artistiques donnent un domaine d’une telle épaisseur, qu’il paraît impossible que des faits de ce domaine puissent être rapportés causalement à des liaisons neuronales ou à des taux de neuromédiateurs, même théorisés de manière très fine. On sent que le fossé explicatif est gigantesque et qu’il faut des paliers intermédiaires. 

Aucune étude sérieuse ne permet d'expliquer les capacités cognitives supérieures à partir de la neurobiologie.

Un argument puissant contre l’existence de quelque chose de différent du champ biologique, c'est-à-dire d'une forme d'existence autre et quel que soit son statut, est du type « rasoir d’Occam », nommé ainsi en souvenir de Guillaume d’Occam. Selon ce principe, il convient de ne rien supposer d’inutile. Ce principe paraît plutôt juste et assez généralement appliqué dans les sciences, mais, ici, son emploi est litigieux, il aboutit à nier des domaines factuels irréfutables.

Un appauvrissement factuel

Pour justifier sa conception, le réductionnisme biologisant organise un appauvrissement du champ d’expérience et le cantonne à des comportements simplifiés. La plus grande partie des activités spécifiquement humaines sont mises de côté, afin d’avoir des faits susceptibles de justifier l’approche. On s’arrange avec les faits pour ne retenir que ceux qui veulent bien convenir à l’option réductrice. Ceci provoque subrepticement un changement d’objet d’étude. Ce n’est plus vraiment l’homme qu’on étudie, mais un aspect (réduit) de ce qu’il est.

Outre cette option réductrice, la simplification satisfait la volonté naturaliste d’intégrer l’homme dans la nature. Par exemple, on considère que la connaissance de l’homme fait partie de « l’ensemble des pratiques cognitives », ensemble « qui inclut le cas de la bactérie et de son exploration du milieu » (Prigogine I., Stengers I., La nouvelle alliance, 2e Ed, Gallimard, 1979). 

Dans cette approche naturaliste, on voit Changeux prétendre que les rats ont des « concepts ». Il suppose des « représentations » qui sont d’abord des images, puis par simplification, peuvent donner des concepts. La matérialité des images est affirmée sans démonstration et finalement concept et image appartiendraient à la « même matérialité neurale » (L’homme neuronal, Paris, Fayard, 1983). 

Cette assimilation est erronée. La « connaissance » de la bactérie n’est pas du même ordre que celle des rats, qui n’est pas la même que celles des enfants, qui n’est pas la même que celle des philosophes. Les mettre dans le même sac, nie les propriétés les plus évoluées. Sous-entendre que le concept humain et le signal chimique de la bactérie sont des mécanismes cognitifs du même ordre est une négation de différences essentielles : elles ne procèdent pas de la même manière et n’ont pas le même résultat.

Quel est l’effet de cette dédifférenciation ? S’il y a une identité entre la cognition bactérienne, celle de la grenouille et la cognition humaine, l’étude des unes et des autres peut être conduite selon les mêmes principes (behavioristes). Rappelons-nous que c‘est ce que défend Watson le père du behaviorisme. Mais, si ce n’est pas le cas, l’étude de la cognition humaine est faussée, car elle n’est pas faite selon la méthode qui lui conviendrait. 

Nous sommes d’accord avec le principe des naturalistes (la connaissance comme interaction entre un individu organisé et le monde), mais celui-ci doit être associé à un deuxième principe consistant à tenir compte des niveaux de complexité. Ceux-ci produisent des différences irréductibles et nous contestons la négation de ces différences. Le respect des différences implique une adaptation des méthodes d’étude.

Une rhétorique tendancieuse

Le procédé constamment retrouvé est celui de la « traduction ». Prenons l’exemple de propos tenus par des personnes qui ne sont pas expressément réductionnistes comme Squire et Kandel dans leur ouvrage La mémoire

On assiste à la substitution de notions neurophysiologiques à des notions de psychologie descriptive. Ainsi, les souvenirs, les savoirs, sont remplacés par des notions comme codage, information, engrammation. Le souvenir devient « une représentation distribuée dans le cortex », les représentations mentales provenant de stimuli sont « encodées », etc. Par exemple, l’évocation consciente d’un souvenir est remplacée par une activation neuronale supposée la remplacer. On substitue la description d’une catégorie de faits par une autre.

Il s’agit de remplacer le vocabulaire psychologique par un vocabulaire neurophysiologique. Cette manière de faire, qui date du début du XIXe siècle, s’est perpétuée. Il suffirait de le dire pour que cela soit. Le procédé est sans intérêt et purement magique. Remplacer un mot par un autre n’apporte aucune connaissance, ni aucune démonstration. Ce procédé se justifie par l'affirmation d’un parallélisme absolu psycho-physiologique. Si bien que comme le dit Le Dantec dans Le déterminisme biologique (Paris, Alcan,1904), « Il y aurait même lieu d’établir un langage psychologique parallèle au langage physiologique ». Jamais un tel parallélisme n'a pu être montré.

Du côté du computationnisme, on trouve une rhétorique tendancieuse d’un autre type. Dans ce cas, on ne remplace pas un mot par un autre, on utilise le même mot en changent sa signification, mais toujours dans une même intention. Ici, réduire le sens à une syntaxe. On appelle « symboles » des sigles dépourvus de signification (qui ne sont donc pas des symboles au sens ordinaire) et « information » une valeur statistique (qui n'est donc pas une information au sens communément admis). On parle de « langage » pour les systèmes syntaxiques formalisés. Les symboles sont équivalents à des représentations, des « représentations symboliques ».  

On retrouve ces procédés jusqu’en biologie où l’on parle d’information, de message, de code, sans préciser qu'il ne s'agit que d'une analogie. On le retrouve même dans la psychanalyse avec Lacan pour qui le symbole devient signifiant lui-même élément matériel (Séminaires I et II ; 1953-1955) et dépourvu de sens. 

C’est là un abus de langage concernant le langage. Les mots qui servent à parler du langage pourvu de sens sont utilisés pour parler d’une pure syntaxe, puis d’agencements matériels (électronique, biologique), afin de suggérer leur équivalence. Ces aspects ne sont pas équivalents.

L’utilisation d’analogies abusives

Comme exemple emblématique d’analogie abusive, on peut citer celle qui assimile l’homme à un ordinateur. Parti de problèmes purement théoriques et techniques sur le calcul, le signal et le codage, le computationnisme en arrive à une anthropologie affirmant que « nous sommes au fond, nous-mêmes des ordinateurs » (Haugeland J., L’esprit dans la machine, Paris, Odile Jacob, 1989). 

En gros, la doctrine assimile l’homme à une machine biologique dans laquelle seraient implémentés des programmes, au même titre qu’un ordinateur. Cette hypothèse est intéressante, mais elle est fausse. C’est une analogie fondée sur des arguments erronés. 

Le premier consiste à supposer que la machine calcule, comme si elle le faisait spontanément. La machine ne fait rien spontanément. Elle réalise les instructions qui lui sont données par des commandes. Le programme ne donne pas des informations à la machine, le programme commande le traitement du signal. L’analogie entre la machine et l’homme néglige ce qu’est un programme informatique. Un programme est conçu en vue de produire un résultat par l’intermédiaire d’une machine construite de façon à ce qu’il puisse être appliqué. Le programme dirige (mécaniquement ou électriquement) le fonctionnement de la machine. C’est une commande du fonctionnement. Que cette commande permette de reproduire un système syntaxique peut donner l’illusion que la machine spontanément calcule, mais c’est une illusion. 

La seconde erreur consiste à postuler que toute connaissance serait un calcul et que ceci constituerait le fondement de l’esprit. La recherche d’une formalisation de la pensée remonte à la logique d’Aristote, elle a eu des rebondissements avec Leibnitz, on en retrouve la velléité chez Hobbes, et enfin elle prend la forme de l’algèbre logique de Boole. Cette formalisation est le fruit de plusieurs milliers d’années d’accumulation culturelle et de réflexion humaine.

1/ Elle n’est pas le fondement de la connaissance humaine, mais au contraire son produit. Que la connaissance humaine en son fondement soit un calcul est improuvé et très improbable.

2/ C’est une attitude projective de supposer que le biologique calcule. Le biologique, si on se situe au niveau du traitement du signal qui lui est propre, fonctionne à sa manière et cette manière nous ne l’avons pas encore découverte.

Le troisième point litigieux tient à ce que l’analogie suggérée néglige que simuler une capacité n’est pas rendre compte de cette capacité, car il y a plusieurs moyens d’arriver au même résultat. Pourquoi le moyen humain serait-il le même que le moyen informatique ? Voyons les arguments. 

La machine est construite par un humain et surtout construite d’une certaine manière, précisément pour calculer. L’homme est un être vivant, fruit d’une longue évolution (finalisante quoique sans finalité) et son cerveau fonctionne selon des processus biologiques qui lui sont propres. L’ordre de genèse est inverse entre la machine et l’homme. L’homme s’est auto-organisé au cours de l’évolution et finalement produit de l’information. A partir de l’information que l’homme maîtrise, il construit des machines qui réifient la syntaxe. A partir de là, ce serait un pur hasard qu’il y ait une ressemblance.

Quatrième bizarrerie, la négation du sens ou de ce qui s’y apparente (signification, sémantique, conceptualisation, etc..). L’analogie repose sur une conception purement syntaxique de la pensée. Les machines manipuleraient, de par leur organisation, des signaux selon un ordre qui correspond à des symboles organisés selon une syntaxe. Et les hommes aussi. Mais, cette seconde assertion est fausse par omission. Derrière la syntaxe, les hommes font jouer des concepts. L’humain produit le saut qualitatif qui permet de pourvoir les données codées d’un contenu sémantique. L’homme sait faire cela et c’est ainsi que se constitue l’information, au sens plein du terme.

Cette conception s’accompagne d’abus de langage par glissements sémantiques. Le choix de termes ambigus comme « information » ou comme « informatique » donne à penser qu’il s’agirait d’une information du même type que ce qui est communément appelé ainsi. Il n’en est rien, dans les machines, il s’agit d’un codage matériel qui ne contient aucune information sensée.

Conclusion

Pour pouvoir réduire l’Homme, une série d’assimilations abusives, d’exclusions volontaires, de paralogismes et de procédés rhétoriques litigieux, sont mis en œuvre. Les erreurs épistémologiques constatées ne sont pas là par hasard, elles sont trop nombreuses et trop systématiques pour cela. On peut supposer qu'elles sont la conséquence d’un choix métaphysique fait a priori et qu’il faut maintenir malgré son inadéquation.

Ce choix est un choix imposé par le dualisme et un refus de l'esprit auquel pourtant rien n'oblige à souscrire. On peut considérer de manière empirique un vaste domaine mis en évidence par les sciences humaines qui concerne selon les appellations les représentations, les schèmes, les idées, les imagos, les fantasmes, etc , et les processus et traitement cognitif aussi bien rationnel qu’irrationnel qui les affectent. Diverses discipline prétendant s’en occuper comme la psychanalyse, la psychologie, la psychiatrie, l’anthropologie, les sciences cognitives. On a là un vaste champ que rien n'oblige à catégoriser du côté de l'esprit ni à opposer à la matière. Vouloir se supprimer ou le minimiser c'est saper la base empirique des sciences de l'Homme. 

Le réductionnisme neuroiologique provoque un appauvrissement dans les tentative de compréhension scientifiques de l’Homme. Enfin, les objets d'étude proposés (des comportement déterminés biologiquement) n'ont plus grand chose à voir avec l'humain et concernent bien plutôt des omportements élémentaires. Le réductionnisme nous offre un  Homme réduit a des fonctions élémentaires et démis de son autonomie, de sa culture, de son intelligence et de son imagination. C'est un principe inadéquat à l'étude de l'Homme. 

 

Pour une façon non réductrice de penser l'homme voir : Un Homme pluriel dans un monde pluriel 

 

L'auteur :

Patrick Juignet