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Un Homme cognitif
(L'origine des capacités intellectuelles humaines)

 

Par quoi les capacités intellectuelles dont l’Homme dispose sont-elles supportées et produites ? Peut-on leur donner une base ontologique solide en évitant le réductionnisme matérialiste tout comme le dualisme ? Face à ce difficile problème cet article a un caractère préparatoire. Il note les pistes de recherche possibles sur l’origine des capacités d’intellection humaines.

On peut consulter directement le résultat de l'évolution de cet article vers : L'origine des capacités cognitives et représentationnelles humaines.

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. Un Homme cognitif (L'origine des capacités intellectuelles humaines). Philosophie, science et société. 2017. https://philosciences.com/236.

 

Plan de l'article :


  1. Quelques principes pour conduire la réflexion
  2. La conception de l’Homme qui en découle
  3. Dépasser l'esprit et la réduction de l'esprit
  4. Conclusion : un Homme rendu à lui-même

 

Texte intégral :

1. Quelques principes pour conduire la réflexion

Une conception du monde

L'Homme faisant partie du Monde, ce qui s'applique au Monde s'applique à l'Homme. Il s'ensuit que la proposition d'individualiser le fondement de ses capacités intellectuelles s'appuie sur une ontologie qui lui préexiste. Celle-ci est pluraliste, elle suppose une pluralité des formes d'existence dans l'Univers (ce qui est connu du Monde), comprises comme des niveaux d’organisation de complexité croissante procédant les uns des autres. Selon les connaissances scientifiques actuelles, on peut grossièrement différencier trois niveaux relativement homogènes : physique, chimique, biologique. La relation entre niveaux peut être comprise grâce au concept d'émergence.

Cela signifie que le mode d'organisation de complexité supérieure naît de celui qui le précède immédiatement. Cette conception du monde est applicable à l’Homme, car il est inclus dans le monde et ne constitue pas une entité à part. On peut l'appliquer à l'Homme dans son ensemble, mais aussi aux appareils qui le constituent. Il est possible d'appliquer cette idée de mode d'organisation au système nerveux central. (voir l'article connexe au présent article : Un Homme pluridimensionnel).

Pour résumer, le pluralisme ontologique admet plusieurs niveaux ou formes d’existences dans l’Univers. Il repose, d’un point de vue épistémologique, sur la différenciation des sciences et, du point de vue ontologique, sur les concepts d’émergence et d'organisation. Appliqué au problème de savoir s’il existe une forme d’existence du support des capacités intellectuelles chez l’Homme, la réponse est double. On constate qu’il existe des sciences humaines qui traitent de la cognition chez l’Homme et récemment l'apparition des sciences cognitives. D'autre part, compte tenu de l’échec de la réduction des capacités humaines à la neurobiologie, il paraît légitime de supposer l’émergence chez l’Homme d’une forme d’un niveau d'organisation susceptible de produire spécifiquement ses capacités de réflexion de représentation et de langage.

Concevoir l'Univers, c'est faire de l'ontologie. Dès l’instant où on a affaire au vivant, il faut une ontologie particulière, dynamique, qui délimite et indique quelque chose de potentiellement actif. La statique des substances, qui perdureraient identiques à elles-mêmes dans le temps, est d'évidence inadaptée. Concevoir l’Homme en terme de substances (matérielle et spirituelle) ne convient pas. L’Homme n’a pas un corps et un esprit qui seraient là substantiellement, il ne participe pas de « mondes » métaphysiques préexistant.

Le vivant et l’Homme sont actifs. Les capacités intellectuelles de l’Homme viennent de son activité et en dehors de cette activité elles n’existent pas. Un cadavre ne pense pas. La question est : quelle activité donne à l’Homme sa capacité de pensée, de représentation, de conscience, d’intelligence, etc. ? Quelle activité lui permet de connaître et de se représenter l'Univers au sein duquel il évolue ?

La production des faits intellectuels

La réponse commune concernant la pensée et l'intellect humain, conception reprise et amplifiée par la philosophie, est celle de l'esprit. L'Homme penserait grâce à son esprit. Il est nécessaire d'expliciter un peu cette réponse. Si on se situe d'un point du vue factuel et qu'on se limite au minimum, de quoi s'agit-il, lorsque l'on parle d'esprit ?

L'Homme a la capacité de se représenter son environnement, de résoudre des problèmes et de penser sous une forme perceptible et communicable aux autres. Ces capacités sont attribuées à son esprit, ou situées, selon une métaphore spatiale, « dans » l'esprit, qui lui-même serait situé quelque part dans l'individu (intériorité) ou hors de l'individu (extériorité), selon les doctrines philosophiques (Voir l'article : L'idée d'esprit).

Mais on peut considérer les choses autrement.

Dans la mesure où ils sont donnés par l’expérience (ordinaire ou celle des observations des sciences humaines), on peut considérer la pensée, les représentations, les activités intellectuelles, leur communication par divers langages, comme des faits que l'on peut saisir empiriquement. C'est ce à quoi s'occupe la psychologie de la connaissance, l'épistémologie génétique, la psychologie du développement, la linguistique, etc. Nous les nommons génériquement des faits intellectuels.

Or, les faits sont des faits et il n’y a pas lieu de leur donner un statut autre, non factuel, tel que celui de substance pensante, d'entités idéelles, d'états mentaux, etc. Ces faits ont des caractéristiques qu’il faut étudier et identifier ce qui permet de les différencier et les catégoriser. Ce serait le point de départ. 

Ensuite, on peut considérer, sans trop de risque de se tromper, que ces fait intellectuels sont dus à l'activité des individus humains et, hypothèse un peu plus osée posée dans le cadre d'une ontologie de l'organisation, qu'il sont produit à l'activité d'un niveau d'organisation propre à les générer. Puis, considérant que les individus humains vivent en société, on peut aussi prendre en compte les effets de ces capacités dans les interactions sociales et réciproquement.

N'aurait-on pas là quelques principes pour une conception plus simple et cohérente que celle d'un esprit insituable ou de sa réduction à la matière ?

Les deux axiomes

Notre démonstration, visant à donner une base ontologique aux capacités de pensée et de représentation de l’Homme, s’appuie sur deux axiomes :

1/ Elle suppose de ne pas utiliser la notion d’esprit (qui sous-entend une entité spéciale séparée de la matière, ce qui amène des contradictions et des problèmes insolubles).

2/ Elle suppose de considérer la pensée, les conduites finalisées et intelligentes, la communication langagière, comme des faits pouvant être étudiés empiriquement.

Ces deux principes poussent à chercher ce qui, en l'Homme génère de tels faits, c'est-à-dire à déterminer le support de ses diverses capacités intellectuelles.

 Le problème n'est plus de savoir ce qu'est la pensée, ce qui inévitablement conduit à la substantifier, mais de trouver comment elle peut être produite individuellement (et aussi reproduite et transmise collectivement). Il faut trouver l'origine des capacités à penser intelligemment, à parler et à se représenter, tant les choses que les symboles.

L'hypothèse la plus plausible concernant l'origine de ces capacités, si on admet une ontologie pluraliste, est de supposer un niveau d’organisation spécifique (que nous qualifions provisoirement de cognitif, représentationnel et langagier).

Ce niveau ne pouvant pas être sui generis, présent miraculeusement, la seule hypothèse plausible est qu'il émerge, se forge, à partir du niveau neurobiologique du cerveau (et plus spécialement de son fonctionnement dynamique). L’émergence du niveau spécifique aux capacités intellectuelles humaines serait simplement un effet de la complexification du fonctionnement neurobiologique du cerveau.

Comment cela est-il possible ? L’hypothèse plausible actuelle pour l'expliquer est celle de l’auto-organisation. (voir l'article : Le concept d'émergence). Dans le monde, les éléments simples ont une tendance à s’assembler spontanément en éléments plus complexes et ainsi de suite. Les particules s’assemblent en atomes, qui s’assemblent en molécules, qui s’assemblent en macromolécules, qui s’assemblent en cellules, etc. À un moment donné, la complexification fait apparaître des propriétés nouvelles, de nouvelles fonctionnalités.

Au sein du vivant, le biologique a plusieurs niveaux d’organisation de complexité croissante. Nous supposons que le niveau ultime est le niveau que nous cherchons.

2. La conception de l'Homme qui en découle

Le niveau cognitif - représentationnel - langagier

Est-on fondé à supposer l’émergence d'un tel niveau de complexification au-delà du neurophysiologique?

La première réponse est, qu'au vu des connaissances actuelles, il est abusif de prétendre que l’Homme pense à l’aide de son cerveau. La seule affirmation plausible est qu’il y a une relation entre le cerveau et la pensée. Mais, ce que l’on connaît des neurones est insuffisant pour montrer qu’ils la génèrent. Aucun neurophysiologiste sérieux ne prétendra que telle configuration neuronale produit telle pensée, ou telle représentation, ou telle volonté, etc.

En ce qui concerne la pensée, la représentation, les conduites complexes finalisées (intentionnelles), etc., la transposition de ce schéma explicatif est illégitime, car aucune explication probante n’est apportée. Il y a un fossé explicatif au sens où, entre le début de l’enchaînement déterminatif de nature neurobiologique et les faits considérés, il y a un fossé explicatif. Autrement dit, la thèse d'un niveau propre à générer les capacités intellectuelles humaines est une façon de franchir un fossé explicatif a priori infranchissable, tellement il est vaste et profond.

À partir de là, la supposition qu’il y a une entité supplémentaire à identifier s'impose. Mais laquelle ?

C’est à ce point que la théorie des niveaux de complexification/intégration vient à notre secours. Appliquée au système nerveux central de l’Homme, elle permet de considérer qu’il est organisé selon des degrés de complexité croissants en ce qui concerne le cerveau (le système nerveux périphérique reste simple). Les plus élaborés semblant insuffisants, il naît l’hypothèse que l’entité à identifier est tout simplement un niveau de complexité supérieure. 

Concevoir ce niveau d'organisation et de fonctionnement au travers du concept d’émergence, c’est dire qu’il est issu des niveaux précédents (de complexité inférieure), mais sans y être réductible et qu’il a une autonomie se traduisant par des propriétés originales, celle de produire des faits cognitifs tels que la pensée (rationnelle ou imaginative), les différents langages humains, les conduites finalisées et intelligentes.

Ce mode ou niveau produit une vaste série de phénomènes ayant tous à voir avec la connaissance, le savoir, la représentation et la communication. En résumé, il est possible de distinguer un niveau de complexité supérieure pour expliquer les capacités humaines, accessible à la connaissance empirique, car il génère des faits observables caractéristiques.

Deux voies de recherche sont possibles :

– Celle qui, partant des faits empiriquement constatés, les décrirait puis les théoriserait. Dans cette perspective, il on peut se servir des connaissances ayant trait à l’Homme et déjà existantes : la psychanalyse, la psychologie cognitive, la linguistique, l’anthropologie culturelle. Elles apportent, chacune à leur manière, un savoir empirique sur la cognition humaine.

– La seconde voie est celle qui, partant du champ neurobiologique, chercherait à définir l’émergence organisationnelle qui s’opère à partir de lui. Elle a été amorcée par la mouvance cognitiviste et attend de nouveaux développements qui viendront avec l’avancée des neurosciences dans le cadre de la théorie de l’information.

Les niveaux d’organisation intellectuel et neurophysiologique forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une avec l'autre de manière constante. S’il y a une légitimité des sciences de l’Homme, elles doivent avoir une assise ontologique en l’Homme. C'est cette assise que nous cherchons à désigner.

Comment comprendre cette émergence ?

Il s’agit de comprendre la jonction entre deux niveaux d’organisation contigus dont la complexité est différente. Il y a deux approches possibles selon que l’on considère le passage du moins complexe vers le plus complexe ou l’inverse. Pour arriver à un résultat, il faut mener les deux en même temps afin d’arriver à une concordance, il faut une double approche. Mais pour l'instant on bute sur l'insuffisance du savoir.  

L’étude en complexité croissante part des aspects neurobiologiques du cerveau à leur degré de complexité le plus élevé. Pour comprendre le passage d’un niveau à l’autre, il faudrait identifier les éléments neurobiologiques générateurs les plus complexes et les éléments représentationnels natifs les plus élémentaires. Or nous n'avons aucune connaissance des aspects neurosignalétiques les plus complexes du cerveau.

On peut évoquer les ensembles constitués par divers réseaux neuronaux parcourus de signaux lorsqu’ils entrent en relation par l’intermédiaire de réseaux associatifs complexes. Si on les considère d’un bloc, ils peuvent constituer les éléments neurosignalétiques de haut niveau. À partir de quel moment peut-on supposer que le processus neurophysiologique/neurosignalétique est assez intégré et stabilisé pour être considéré comme générateur ? 

Pour l’instant, la neurophysiologie ne donne aucun détail sur la stabilisation de tels ensembles. Par contre, l’imagerie cérébrale, qui ne cesse de s’améliorer, montre des corrélations entre l’évocation volontaire de représentations précises et l’activation de réseaux cérébraux. L’espoir de cerner l’émergence de composants individualisables de niveau supérieur à partir des interactions neurosignalétiques est permis mais reste incertain.

L’étude en complexité décroissante passe par l’intermédiaire des disciplines déjà constituées que sont la linguistique, l’anthropologie culturelle, la psychologie sociale, la psychologie cognitive, la psychanalyse. Elles construisent des faits et des théories en rapport avec les systèmes représentationnels qui se manifestent dans les différents aspects de la vie humaine : langage, capacités cognitives et conatives, capacités relationnelles, stratégies sociales, etc. La mise en évidence de schèmes ou structures représentationnelles a été amorcée par la psychanalyse, par l’anthropologie, la psychologie sociale, la psychologie cognitive.

À un certain moment de son évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution phylogénétique collective), apparaissent des capacités intellectuelles spécifiques chez l’Homme. Elles correspondent très probablement à l’émergence du niveau de complexité supérieure à l’organisation neurophysiologique/neurosignalétique. Les capacités humaines de pensée, d’intelligence, de production d’une culture transmissible sont plus probablement les produits de ce niveau d’organisation que du cerveau de manière directe.

Pour cette raison, notre théorie ne s’inscrit pas dans le naturalisme réductionniste à la mode en ce moment. Enfin, il est bien évident à nos yeux que les deux niveaux d’organisation, cognitif et neurobiologique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une sur l'autre de manière constante. Notre hypothèse se définit de n'être ni réductrice, ni dualiste, mais pluraliste et continuiste.

3. Dépasser l'esprit et la réduction de l'esprit

Se passer de l'esprit

Les conceptions de l’esprit comme immédiat et présent à lui-même, bouclé sur le sujet individuel, bloquent les études empiriques. De même, fait aussi obstacle la clôture causale ou logique supposée et en fait une sphère à part du monde. L'esprit cumule deux obstacles épistémologiques que Gaston Bachelard a décrit dans La formation de l'Esprit scientifique : celui de l'expérience première et celui de la substantification.

Par l'expérience première, la saisie empirique immédiate, l'esprit est assimilé au mental, puis par une interprétation métaphysique il est donné pour être une substance (pensante). Ainsi conçu, l'esprit masque la cognition, il empêche la connaissance scientifique de s'y confronter. 

Proposer une théorisation scientifique de l'intellection, impose une rupture avec les conceptions subjectivistes ou mentalistes de l'esprit. Il faut une distanciation qui objective les faits mentaux, ce qui élimine les conceptions traditionnelles de l’esprit et prétendent en faire une substance autonome. Il faut se donner la possibilité d’une étude empirique par des observations, des tests, des expérimentations et proposer une théorisation rationnelle de ce domaine factuel. L’une et l’autre existent, mais de manière partielle et dispersée dans la philosophie de la connaissance et dans les diverses disciplines des sciences humaines de l'épistémologie génétique de Jean Piaget à l'anthropologie de Claude Lévi-Strauss.

Il faut ensuite prendre position eu égard à cet ensemble faits-théorie. Ce peut être une attitude agnostique, dite instrumentaliste, estimant que c’est là une manière commode d’expliquer la la réalité et rien de plus. Ce peut être une attitude réaliste, une affirmation d’existence, selon laquelle à cet ensemble disciplinaire correspond quelque chose d’existant réellement et qui est constitutif de l'Homme.

Sur ce dernier point, deux écoles s’affrontent.

Il y a celle du matérialisme réductionniste, n’admettant que le fonctionnement neurobiologique, sous les auspices d’une double réduction, épistémologique et ontologique : la théorie cognitive sera ramenée à une théorie biologique, l’existant supposé étant de type biologique (le cerveau). Ici c'est le cerveau constituerait le niveau que nous recherchons.

On trouve, d’un autre côté, la thèse non réductionniste. Dans ce cas, faits et théorie renvoient à une discipline autonome, ayant une légitimité épistémologique, et à un niveau ayant une existence ontologique. Il s’agit d’un niveau d’organisation qui peut être pensé en termes de structuration, d’interaction et processus, entre composants de type cognitivo-représentationnel.

Pour les matérialistes, cette dernière option est contre-intuitive et irrecevable. D’où leur préférence pour le neurobiologique qu’on arrive à situer dans le cerveau, organe concret étudié scientifiquement.

Sortir du dualisme

La thèse du niveau dédié à la genèse de l'intellection s’inscrit dans une anthropologie qui considère l’Homme comme un être vivant organisé auquel un degré d’organisation particulier donne des capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques. Cette conception rompt avec le dualisme, car elle implique une continuité entre le neurobiologique et le représentationnel, ce qui permet de comprendre l’influence de l’un sur l’autre.

Ce qui se produit au niveau cognitif n’est pas conscient. Pour qu’il le devienne, il faut qu’il se forme une pensée au sens ordinaire du terme (pensée imagée ou verbale). Diverses composantes intellectuelles (en gros, les fonctions symboliques et langagières) contribuent à former une pensée consciente, mais certains processus s’y opposent, par exemple le refoulement. Nous donnerons plus loin des précisions sur ce sujet.

L’émergence du niveau d’organisation et d’intégration que nous appelons cognitif est nécessairement un effet de la complexification du neurobiologique. Il ne peut exister sui generis (de lui-même) ni se forger ex-nihilo (à partir de rien) ! Cette conception n’a donc rien à voir avec un quelconque dualisme. Elle suppose au contraire de chercher la jonction entre les structures et fonctions cognitives et les structures et fonctions neurobiologiques.

L’explication de la façon dont l’émergence de ce mode d’organisation se produit demandera une quantité considérable de travaux de recherche. Au minimum, notre hypothèse permet l’individualisation de ce qu’en épistémologie on nomme un « niveau de description », c’est-à-dire d’une théorie spécifique et homogène, possible, même si on doute, du point de vue ontologique, l’existence du niveau d’organisation en question.

On notera que l'avantage philosophique est important : on est délivré de l'impossible problème de la relation corps-esprit ; qu'il soit celui (post cartésien) de relation entre des substances incompatibles, ou celui de l'interaction impossible entre des zones causales fermées sur elles-mêmes (philosophie analytique). Supposer un esprit à l'Homme implique un dualisme qui, pour Jaegwon Kim, est mis en difficulté par le principe de clôture causal « selon lequel le domaine physique est causalement clos et autosuffisant du point de vue explicatif » (La philosophie de l'esprit, p. 335). 

Dès l'instant où on suppose deux substances ou deux types d'états on bute irrémédiablement sur le problème métaphysique de leurs relations qui reste à ce jour sans réponse. Supposer des niveaux d'organisation multiples change le problème en déléguant aux sciences la charge de détailler les niveaux nécessaires, jusqu'à ce que les interactions entre eux deviennent pensables et étudiables empiriquement.

Dépasser la réduction de l'esprit

Pour les partisans du réductionnisme matérialiste, l'esprit n’existe pas de manière autonome. Sur le plan ontologique, seul le cerveau existe, si bien que c’est à lui que l’on doit attribuer toutes les conduites humaines. Cette thèse est la thèse dominante actuellement. Quels en sont les arguments ?

Le fonctionnement cognitif est assimilé à l’esprit, suspect d’immatérialité et par là d’inexistence, puisque seule la matière existe. On est dans un raisonnement dont le résultat est prédéterminé. Il en est de même pour celui de la clôture causale. Si le domaine physique est causalement clos et autosuffisant, l'esprit ne peut avoir aucun effet sur lui et, donc, son existence est improuvable. Un autre argument évoqué par les réductionnistes est le principe du « rasoir d’Occam ». Il signifie qu’on ne doit rien supposer d’inutile, c’est-à-dire aucune entité dont on pourrait se passer. À ce titre, il serait souhaitable d’expliquer toutes les conduites uniquement du point de vue neurophysiologique.

Ces raisonnements, justes, partent d'une base fausse, consistant à poser un dualisme corps-esprit, physique-mental, matériel-spirituel, pour ensuite le réfuter au profit du premier terme. Le raisonnement est imparable et on ne peut le contredire, mais, par contre, on peut récuser la légitimité du problème. En refusant de concevoir la cognition humaine comme étant de nature spirituelle (âme, esprit) on peut dépasser le problème corps-esprit. Abandonnant le dualisme, il est possible, à partir du pluralisme, d'ouvrir un nouvel espace de raisonnement. 

Il suffit de concevoir les divers champs factuels en cause. La neurobiologie met en évidence, par l’observation et l’expérimentation, des structures neuronales, elle effectue des dosages biochimiques et des mesures électriques, etc. Les sciences humaines s'occupent de la pensée, du langage, de la communication, de la représentation, de la volonté, du jugement, des conduites complexes, etc. Nous avons affaire à deux types de disciplines différentes qui s'occupent de faits différents, avec des théories différentes.

Le réductionnisme suppose qu'une connaissance portant sur certains faits pourrait porter sur d’autres faits. N’y a-t-il pas un saut étrange ? Transposer une explication valide dans un champ empirique sur un autre champ qui n’est pas concerné, peut-il aboutir à un énoncé vérifiable et  réfutable ? Il n'y a pas de contrôle empirique possible. Le bon problème est de chercher et trouver des occasions d'articulation entre les théories neurophysiologiques et les théories des sciences humaines.

La compréhension du niveau cognitif est masquée à la fois par l’esprit et par le cerveau. Son étude bloquée dans le mind-body problem qui préoccupe tant la philosophie de l'esprit. Il s'agit de se dégager de cette impasse théorique.

Et le cognitivisme ?

Le titre pourrait donner à croire que nous nous inscrivons dans le courant cognitiviste. La psychologie cognitiviste est une reformulation de la psychologie de la connaissance dans le cadre du cognitivisme, c'est-à-dire en s'inspirant de la théorie de l'information.

Le principal courants du cognitivisme et réductionniste. Or nous défendons une thèse non réductionniste, celle d’une autonomie du niveau générateur de l'intellection humaine au titre de l’argumentation évoquée au-dessus, mais aussi par refus des effets néfastes du réductionnisme pour la connaissance de l’Homme (voir : Le paradigme réductionniste appliqué aux sciences de l'Homme). Plutôt que « Un Homme cognitif », nous aurions pu prendre le terme « Homo sapiens » pour titre de cet article, mais il est trop connoté par l'évolutionnisme.

Cependant, il est à noter, qu'un autre courant du cognitivisme considère le niveau cognitif pour lui-même et de tente de l'étudier. Il se donne « pour objet de reconstituer et de décrire les différents processus internes, de nature psychologique, que l’on suppose à l’origine des conduites » (Launay M., Psychologie cognitive, 2004, p. 18). Nous nous en rapprochons (voir : La psychologie cognitiviste).

Conclusion : un Homme rendu à lui-même

L’hypothèse d’un niveau d’organisation autonome et spécifique évite les positions métaphysiques eu égard aux capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation spirituelle-transcendante, soit leur réduction matérialiste) en leur donnant un socle ontologique compatible avec leur étude scientifique. C'est une hypothèse programmatique qui attend de recevoir une confirmation.

À la question, quelle activité donne à l’Homme sa capacité de penser et de représenter, une réponse plausible et cohérente est : un niveau d'organisation supérieure au niveau biologique, ce dernier n’étant pas suffisant pour les expliquer. Ce niveau d’organisation, et donc d’activité, nous le qualifions provisoirement de « cognitif, représentationnel symbolique et langagier », en lien avec les capacités qu’il génère. L’hypothèse d'un niveau d'organisation de complexité supérieure au neurobiologique est une hypothèse ontologique plausible qui donne une assise en l’Homme, aux différentes capacités intellectuelles qu'il possède.

Nous récusons à la fois le réductionnisme matérialiste et l’idéalisme spiritualiste, car ce sont deux manières de nier l’existence du niveau cognitif propre à l’Homme - soit en le niant, soit en le spiritualisant -. Individualiser une telle forme d'existence ouvre la possibilité rationnelle et non métaphysique de positionner la capacité humaine à penser de manière autonome dans l'Univers. Sur le plan philosophique, on peut ainsi rompre avec le face à face entre liberté et déterminisme grâce à un troisième terme : la cognition et son fonctionnement autonome.

On peut ainsi considérer que la pensée rationnelle et les conduites dirigées selon des principes sont possibles au titre qu'elle ont leur fondement dans un niveau autonome qui ne dépend ni des circonstances, ni de son support cérébral (à part qu'il soit fonctionnel).

Les théories concernant implicitement le niveau cognitif, au travers de ses effets identifiables, sont anciennes et réparties dans de nombreuses disciplines des sciences humaines. Chacune propose un modèle explicatif qui vaut pour son domaine, ce qui selon notre thèse correspond à la connaissance de l’un des systèmes du niveau considéré, qui n’est nullement simple et homogène. On pourrait voir dans notre proposition de désigner un niveau cognitif proprement humain l'amorce d'un programme pour une collaboration interdisciplinaire qui permettrait de le modéliser.

Enfin, si l'on considère que les arguments évoqués sont insuffisants pour affirmer l'existence d'un niveau d'organisation supérieur au neurobiologique, on pourra se limiter à un agnosticisme ontologique prudent. Que restera-t-il alors de notre démonstration ? Il en restera le problème irrésolu de la genèse des capacités cognitives de l'Homme. Mieux vaut un bon problème irrésolu, que les mauvaises solutions actuellement proposées, que ce soit l'affirmation d'une substance spirituelle autonome ou sa réduction à la matière.

  

Bibliographie :

Bachelard G., La formation de l'esprit scientifique, Paris Vrin 1996.

Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993.
                     Enquêtes sur la vérité et l’interprétation, Nîmes, Chambon, 1993.

Descombes V., Les Institutions du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1996.

Durand G., Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992.

Kim J., Philosophie de l’esprit, Paris, Les Éditions d'Ithaque, 2008.

Libera A., Cours au Collège de France du 13 janvier 2015, Histoire de la philosophie médiévale.
https://www.college-de-france.fr/site/alain-de-libera/seminar-2015-01-13-16h30.htm

Launay M., Psychologie cognitive, Hachette, Paris, 2004

Neirynck J., Préface, in Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010.

Popper K. R., Conjectures et réfutations, Paris, Payot, 1985.

Popper, K. Sur la théorie de l’esprit objectif. In : La connaissance objective (pp. 245-293). Paris, Aubier, 1968.

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Ryle G., La notion d’esprit, Paris, Payot, 1978.

Savioz A., Leuba G., Vallet P., Walzer C., Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010.

 

L'auteur :

Patrick Juignet