Un homme cognitif ?

 

Pourquoi proposer un homme cognitif, c'est-à-dire un homme qui se caractériserait par ses capacités à connaître ? L'homme cognitif s'oppose à l'homme neuronal, dont les capacités sont ramenées au fonctionnement de son cerveau, et à l'homme spirite, doté d'un esprit  qui serait sa véritable nature. L’enjeu est d’asseoir sur une base ontologique solide les capacités cognitives et représentationnelles de l’homme, en évitant le réductionnisme matérialiste tout comme le dualisme. Le cognitif est piègé dans le mind-body problem. Le dégager de cette impasse, c'est ouvir un espace pour une science cognitive pluridisciplinaire.

 

Pour citer cet article :

Juignet, Patrick. Un homme cognitif ? Philosophie, science et société [en ligne]. 10 février 2017. URL : https://philosciences.com/philosophie-et-humanite/homme-humain-et-humanite/236-homme-cognitif.

 

Plan de l'article :


  1. Quelques principes pour conduire la réflexion
  2. La conception de l’homme qui en découle
  3. L’intérêt d'accepter l'idée d'un niveau cognitif
  4. Conclusion : un homme rendu à lui-même

 

Texte intégral :

1. Quelques principes pour conduire la réflexion

Une conception du monde

L'homme faisant partie du Monde, ce qui s'applique au Monde s'applique à l'homme. Il s'ensuit que la proposition d'un homme cognitif s'appuie sur la conception du Monde, l'ontologie qui lui préexiste. Celle-ci est pluraliste, elle suppose une pluralité du réel. Cette ontologie admet plusieurs formes d'existence du réel, comprises comme des niveaux d’organisation de complexité croissante procédant les uns des autres. Selon les connaissances scientifiques actuelles, on peut grossièrement différencier trois niveaux relativement homogènes : physique, chimique, biologique. La relation entre niveaux peut être comprise grâce au concept d'émergence.

Cela signifie que le mode d'organisation de complexité supérieure naît de celui qui le précède immédiatement. Cette conception du monde est applicable à l’homme, car l’homme est inclus dans le monde et ne constitue pas une entité à part. On peut l'appliquer à l'homme dans son ensemble, mais aussi aux appareils qui le constituent. Il est possible d'appliquer cette idée de mode d'organisation au système nerveux central. (voir l'article connexe au présent article : Un individu pluriel).

Concevoir le Monde c'est faire de l'ontologie. Dès l’instant ou on a affaire au vivant il faut une ontologie particulière, dynamique, qui délimite et indique quelque chose de potentiellement actif. La statique des substances, qui perdureraient identiques à elles-mêmes dans le temps, est d'évidence inadaptée. Concevoir l’homme en terme de substances (matérielle et spirituelle) ne convient pas. L’homme n’a pas un corps et un esprit qui seraient là substantiellement, il ne participe pas de « mondes » métaphysiques préexistant.

Le vivant et l’homme sont actifs. Les capacités intellectuelles de l’homme vienne de son activité et en dehors de cette activité elles n’existent pas. Un cadavre ne pense pas. La question est : quelle activité donne à l’homme sa capacité de pensée, de représentation, de conscience, d’intelligence, etc. Quelle activité lui permet de connaitre et de se représenter le Monde, au sein duquel il évolue.

Considérer une activité et des faits cognitifs

La réponse commune est celle de l'esprit. L'homme pense grâce à son esprit.  Il est nécessaire d'expliciter un peu cette réponse. Si on se situe d'un point du vue factuel et qu'on se limite au minimum, de quoi s'agit-il, lorsque l'on parle d'esprit ?

L'homme a la capacité de se représenter son environnement, de résoudre des problèmes et de penser sous une forme perceptible et communicable aux autres. Ces capacités sont attribuées à son esprit, ou situées, selon un métaphore spatiale, "dans" l'esprit, qui lui même serait situé quelque part dans l'individu (intériorité) ou hors de l'individu (extériorité) dans le Monde, selon les doctrines philosophiques. (Voir l'article : L'idée d'esprit)

Mais on peut considérer les choses autrement.

Dans la mesure où ils sont donnés par l’expérience (ordinaire ou celle des observations des sciences humaines), on peut considérons la pensée, les représentations, les activité intellectuelles, leur communication par divers langages, comme des faits. Nous les nommons des fait cognitifs. Or, les faits sont des faits et il n’y a pas lieu de leur donner un statut autre, tel que substance pensante, entités idéelles, états mentaux, etc..). Ces faits ont des caractéristiques, propres aux faits, qu’il faut identifier.

D'autre part, on peut considérer ces faits, sans trop de risque de se tromper, comme étant dû à l'activité des individus humains et, dans le cadre d'une ontologie de l'organisation, à l'activité d'un niveau propre à les générer. Puis, considérant que les individus humains vivent en société, on peut aussi prendre en compte  les effets de ces capacités dans les interactions sociales et réciproquement. N'aurait on pas là une conception plus simple et cohérente que celle d'un esprit insituable ?

Les deux axiomes

Notre démonstration, visant à donner une base ontologique aux capacités de pensée et de représentation de l’homme, s’appuie sur deux axiomes :

1. Elle implique de ne pas utiliser la notion d’esprit qui sous-entend une entitée spéciale séparée de la matière, ce qui amène des contradictions et des problèmes insolubles.

2. Elle implique de différencier les faits constatables (comme la pensée, les conduites finalisées et intelligentes, la communication langagière) de ce qui les produit.

Ces deux principes poussent à chercher une solution pour expliquer les capacités à penser et à représenter humaines. L'hypothèse la plus plausible, si on admet une ontologie pluraliste, est de supposer un niveau d’organisation spécifique (que nous qualifions de cognitif et représentationnel).

Ce niveau ne pouvant pas être sui generis, présent miraculeusement, la seule hypothèse plausible est qu'il émerge, se forge, à partir du niveau neurobiologique (et plus spécialement de son fonctionnement). L’émergence du niveau cognitif serait simplement un effet de la complexification du neurobiologique.

Comment cela est il possible ? L’hypothèse actuelle est celle de l’auto-organisation. (voir l'article : Le concept d'émergence). Dans le monde, les éléments simples ont une tendance à s’assembler spontanément en éléments plus complexes et ainsi de suite. Les particules s’assemblent en atomes, qui s’assemblent en molécules, qui s’assemblent en macromolécules, qui s’assemblent en cellules, etc. À un moment donné, la complexification fait apparaître des propriétés nouvelles.

Au sein du vivant, le biologique a plusieurs niveaux d’organisation de complexité croissante. Nous supposons que le niveau ultime est le niveau cognitif, qui a des propriétés caractéristiques et, par conséquent, mérite d’être autonomisé.

2. La conception de l'homme qui en découle

Le niveau cognitif et représentationnel

Est-on fondé à supposer l’émergence d'un niveau cognitivo-représentationnel ?

La première réponse est, qu'au vu des connaissances actuelles, il est abusif de prétendre que l’homme pense à l’aide de son cerveau. La seule affirmation plausible est qu’il y a une relation entre le cerveau et la pensée. Mais, ce que l’on connaît des neurones est insuffisant pour montrer qu’ils la génèrent. Aucun neurophysiologiste sérieux ne prétendra que telle configuration neuronale produit telle pensée, ou telle représentation, ou telle volonté, etc..

En ce qui concerne la pensée, la représentation, les conduites complexes finalisées (intentionnelles), etc., la transposition de ce schéma explicatif est illégitime, car aucune explication probante n’est apportée. Il y a un fossé explicatif au sens où, entre le début de l’enchaînement déterminatif de nature neurobiologique et les faits considérés, il y a un fossé explicatif. Autrement dit, la thèse d'un niveau cognitif et représentationnel est une façon de franchir un fossé explicatif a priori infranchissable, tellement il semble vaste et profond.

À partir de là, la supposition qu’il y a une entité supplémentaire à identifier s'impose. Mais laquelle ?

C’est à ce point que la théorie des niveaux de complexification/intégration vient à notre secours. Appliquée au système nerveux central de l’homme, elle permet de considérer qu’il est organisé selon des degrés de complexité croissants. De là, naît l’hypothèse que l’entité à identifier est tout simplement un niveau de complexité supérieure, le niveau cognitif. Autrement dit, nous soutenons que les deux niveaux, neurophysiologique (fonctionnement biologique et biochimique des neurones) et le niveau neurosignalétique (traitement du signal neurochimique) sont insuffisants.

Concevoir le niveau cognitif et représentationnel au travers du concept d’émergence, c’est dire qu’il est issu des niveaux précédents (de complexité inférieure), mais sans y être réductible et qu’il a une autonomie se traduisant par des propriétés originales, celle de produire des faits cognitifs tels que la pensée (rationnelle ou imaginative), les différents langages humains, les conduites finalisées et intelligentes.

Ce mode ou niveau produit une vaste série de phénomènes ayant tous à voir avec la connaissance, le savoir, la représentation et la communication. En résumé, il est possible de distinguer un niveau de complexité supérieure pour expliquer les capacités humaines, accessible à la connaissance empirique, car il génère des faits observables caractéristiques.

Deux voies de recherche sont possibles :

– Celle qui, partant des faits empiriquement constatés, les décrirait puis les théoriserait. Dans cette perspective, il on peut se servir des connaissances ayant trait à l’homme et déjà existantes : la psychanalyse, la psychologie cognitive, la linguistique, l’anthropologie culturelle. Nous verrons comment elles apportent, chacune à leur manière, une contribution à la connaissance du représentationnel.

– La seconde voie est celle qui, partant du champ neurobiologique, chercherait à définir l’émergence organisationnelle qui s’opère à partir de lui. Elle a été amorcée par la mouvance cognitiviste et attend de nouveaux développements qui viendront avec l’avancée des neurosciences dans le cadre de la théorie de l’information.

Les niveaux d’organisation cognitivo-représentationnel et neurophysiologique forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une avec l'autre de manière constante. S’il y a une légitimité sciences de l’homme, elles doivent avoir une assise ontologique en l’homme. C'est cette assise que nous cherchons à désigner.

Comment comprendre cette émergence ?

Il s’agit de comprendre la jonction entre deux niveaux d’organisation contigus dont la complexité est différente. Il y a deux approches possibles selon que l’on considère le passage du moins complexe vers le plus complexe ou l’inverse. Pour arriver à un résultat, il faut mener les deux en même temps afin d’arriver à une concordance. Il faut une double approche.

L’étude en complexité croissante part des aspects neurobiologiques théorisés par la neurophysiologie et la neurobiologie computationnelle. Pour comprendre le passage d’un niveau à l’autre, il faut identifier les éléments neurobiologiques générateurs et les éléments représentationnels natifs les plus élémentaires. Il s’agit des aspects neurosignalétiques les plus complexes dont l’assemblage produit les éléments autonomes représentationnels primitifs, les éléments les plus simples du niveau représentationnel. Les éléments natifs se regroupent pour former de nouvelles totalités, qui constituent les aspects psychologiques plus élaborés.

L’étude en complexité décroissante passe par l’intermédiaire des disciplines déjà constituées que sont la linguistique, l’anthropologie culturelle, la psychologie sociale, la psychologie cognitive, la psychanalyse. Elles construisent des faits et des théories en rapport avec les systèmes représentationnels qui se manifestent dans les différents aspects de la vie humaine : langage, capacités cognitives et conatives, capacités relationnelles, stratégies sociales, etc. La mise en évidence de schèmes ou structures représentationnelles a été amorcée par la psychanalyse, par l’anthropologie, la psychologie sociale, la psychologie cognitive.

La tâche complémentaire est de déterminer les éléments neurosignalétiques qui, assemblés, peuvent s’autonomiser. La condition est qu’ils puissent former des ensembles stables pouvant interagir avec d’autres ensembles du même type et produire ainsi des propriétés nouvelles (différentes des propriétés neurosignalétiques). Les aspects neurobiologiques qui peuvent constituer les éléments natifs du niveau cognitif sont nécessairement complexes. À ce sujet, on peut citer Jacques Neirynck pour qui « les réseaux neuronaux corticaux parviennent à générer [des] représentations en travaillant ensemble. » (Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010).

On peut considérer les ensembles constitués par divers réseaux neuronaux parcourus de signaux lorsqu’ils entrent en relation par l’intermédiaire de réseaux associatifs complexes. Si on les considère d’un bloc, ils peuvent constituer les éléments neurosignalétiques de haut niveau. À partir de quel moment peut-on supposer que le processus neurophysiologique/neurosignalétique est assez intégré et stabilisé pour être considéré comme générateur ? Pour l’instant, la neurophysiologie ne donne aucun détail sur la stabilisation de tels ensembles. Par contre, l’imagerie cérébrale, qui ne cesse de s’améliorer, montre des corrélations entre l’évocation volontaire de représentations précises et l’activation de réseaux cérébraux. L’espoir de cerner l’émergence de composants individualisables de niveau supérieur à partir des interactions neurosignalétiques est donc permis.

À un certain moment de son évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution phylogénétique collective), apparaissent des capacités intellectuelles spécifiques chez l’homme. Elles correspondent à l’émergence du niveau de complexité cognitivo-représentationnel qui est un mode d’organisation de degré supérieur à l’organisation neurophysiologique/neurosignalétique. Les capacités humaines de pensée, d’intelligence, de production d’une culture transmissible sont les produits de ce niveau d’organisation. Elles ont donc une autonomie irréductible. Pour cette raison, notre théorie ne s’inscrit pas dans le naturalisme réductionniste à la mode en ce moment. Enfin, il est bien évident à nos yeux que les deux niveaux d’organisation, cognitif et neurobiologique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une sur l'autre de manière constante. Notre conception se définit de n'être ni réductrice, ni dualiste.

3. L'intérêt d'accepter l'idée d'un niveau cognitif

Sortir du dualisme

La thèse du niveau cognitif (cognitivo-représentationnel) s’inscrit dans une anthropologie qui considère l’homme comme un être vivant organisé auquel un degré d’organisation particulier donne des capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques. Cette conception rompt avec le dualisme, car elle implique une continuité entre le neurobiologique et le représentationnel, ce qui permet de comprendre l’influence de l’un sur l’autre.

Le traitement des données qui se produit au niveau cognitif n’est pas conscient. Pour qu’il le devienne, il faut qu’il se forme une pensée au sens ordinaire du terme (pensée imagée ou verbale). Diverses composantes du cognitif (en gros, les fonctions symboliques et langagières) contribuent à former une pensée consciente, mais certains processus s’y opposent, par exemple le refoulement. Nous donnerons plus loin des précisions sur ce sujet.

L’émergence du niveau d’organisation et d’intégration que nous appelons cognitif est nécessairement un effet de la complexification du neurobiologique. Il ne peut exister sui generis (de lui-même), ni se forger ex-nihilo (à partir de rien) ! Cette conception n’a donc rien à voir avec un quelconque dualisme. Elle suppose au contraire de chercher la jonction entre les structure et fonctions cognitives et les structure et fonctions neurobiologiques.

L’explication de la façon dont l’émergence de ce mode d’organisation se produit demandera une quantité considérable de travaux de recherche. Au minimum, notre hypothèse permet l’individualisation de ce qu’en épistémologie, on nomme un « niveau de description », c’est-à-dire d’une théorie spécifique et homogène, possible, même si on récuse, du point de vue ontologique, l’existence du niveau d’organisation en question.

On notera que l'avantage philosophique est important :  on est délivré de l'impossible problème de la relation corps-esprit ; qu'il soit celui (post cartésien) de relation entre des substances incompatibles, ou celui de la philosophie analytique, de l'interaction impossible entre des zones causales fermées sur elles-mêmes. Supposer un esprit à l'homme, implique un dualisme qui, pour Jaegwon Kim, est mis en difficulté par le principe de clôture causal « selon lequel le domaine physique est causalement clos et autosuffisant du point de vue explicatif » ( La philosophie de l'esprit, p. 335). 

Dès l'instant ou on suppose deux substance ou deux types d'états on bute irrémédiablement sur le problème métaphysique de leurs relations, qui reste à ce jour sans réponse. Supposer des niveaux d'organisation multiples change le problème en déléguant aux sciences la charge de détailler les niveaux nécessaires, jusqu'à ce que les interactions entre eux deviennent pensables et étudiables empiriquement.   

Dépasser l’argumentation réductionniste

Pour les partisans du réductionnisme matérialiste, l'esprit n’existe pas de manière autonome. Sur le plan ontologique, seul le cerveau existe, si bien que c’est à lui que l’on doit attribuer toutes les conduites humaines. Cette thèse est la thèse dominante actuellement. Quels en sont les arguments ?

Le fonctionnement cognitif est assimilé à l’esprit, qui suspect d’immatérialité et par là d’inexistence, puisque seule la matière existe. On est dans un raisonnement dont le résultat est prédéterminé. Il en est de même pour celui de la clôture causale. Si le domaine physique est causalement clos et autosuffisant, l'esprit ne peut avoir aucun effet sur lui et, donc, son existence est improuvable. Un autre argument évoqué par les réductionnistes est le principe du « rasoir d’Occam ». Il signifie qu’on ne doit rien supposer d’inutile, c’est-à-dire aucune entité dont on pourrait se passer. À ce titre, il serait souhaitable d’expliquer toutes les conduites uniquement du point de vue neurophysiologique.

Ces raisonnements, justes, partent d'une base fausse, consistant à poser un dualisme corps-esprit, physique-mental, matériel-spirituel, pour ensuite le réfuter au profit du premier terme.  Le raisonnement est imparable et on ne peut le contredire, mais, par contre on peut récuser la légitimité du problème et proposer un autre problème. On peut dépasser le réductionnisme (passer à autre chose). Abandonnant le dualisme il est possible, à partir d'un pluralisme ouvert, d'ouvrir un nouvel espace de raisonnement. 

Il suffit de concevoir les divers champ factuels en cause. Les faits dont s’occupe réellement et la neurobiologie ? Cette discipline met en évidence, par l’observation et l’expérimentation, des structures neuronales, elle effectue des dosages biochimiques et des mesures électriques, etc. Les faits dont s'occupe la psychologie de la connaissance sont tout autre :  la pensée, le langage, la communication, la représentation, la volonté, le jugement, les conduites complexes, etc. 

Nous avons affaire à deux disciplines différentes qui s'occupent de faits différents, avec de théories différentes et dont on peut supposer qu'elles ont deux référents réels différents, le neurobiologique et le cognitif. Le problème est de trouver des occasions d'articulation entre elles. 

Donner une origine à la pensée

Soyons très précis pour éviter toute méprise. Ce que nous nommons la pensée ne se confond pas avec le niveau cognitif. La pensée est factuelle, elle est produite des divers types de fonctionnement  cognitifs : un processus de raisonnement (imaginaire, ou ordonné, ou rationnel) associé une forme de langage adaptée (verbal, imagé, formel - mathématique ou logique -  schématique, diagrammatique, musical, etc.). Ainsi, les pensées sont mentalisées (perceptibles pour soi) ou communiquées (rendues perceptibles aux autres). La pensée est formulable et peut être transmise, on peut l’énoncer sous une forme verbale, ou écrite, ou picturale, ou gestuelle. Elle donne lieu à une multitudes de faits empiriques parfaitement identifiables dans la communication et attestés par l'expérience individuelle. Ce n'est en rien une mystérieuse substance extra corporelle (Descartes), moquée comme un fantôme dans la machine par Gilbert Ryle (1949, The Concept of Mind)

La pensée n’est pas fixe, elle se forme dans un mouvement dynamique de composition, de synthèse. Elle se réalise par l’association entre des processus de types représentatifs et d'enchaînement cognitifs avec des processus de types langagiers, les deux s’épaulant. Il existe différents types de pensée selon les processus cognitifs engagés et les langages utilisés. La pensée peut être logique et très formalisée comme en mathématique ou irrationnelle et imagée comme dans les rêves. Il s’y ajoute un indice de réalité (dénotation, référent, vérité empirique, etc.) ou pas (si son contenu est abstrait ou fictif).

L’important est de saisir que la pensée est un produit empiriquement perceptible (factuel) qui n’est pas identique à ce qui la génère (le fonctions du niveau cognitif et représentationnel). C’est un produit complexe, synthèse de divers processus, permettant une distance réflexive, très tôt identifiée par la philosophie sous des formes différentes, et des corrections, ce qui fait son intérêt et la démarque des processus automatiques. (À ce sujet : Alain de Libera, Collège de France, Histoire de la philosophie médiévale (2013-2019) / Les fonctions psychiques. Intuition, représentation, jugement 13 janvier 2015)

La pensée résulte du fonctionnement représentationnel, mais ne se confond pas avec lui. Dès lors, se résout très simplement le vieux dilemme de la pensée inconsciente qui a fait couler beaucoup d’encre. Appeler du même nom de « pensée » ce qui est produit par l’acte de penser consciemment et les processus qui en sont à l’origine est inadéquat. Cette conception suppose que (à la perception consciente près) ce soit la même chose. Or, cette identité est impossible, puisqu’on a affaire dans un cas à une forme perceptible et communicable (la pensée) et dans l’autre à quelque chose qui ne l’est pas. Il suffit, pour se tirer d’affaire, de désigner par pensée uniquement les aspects empiriques factuels (mentalisés ou exprimés) et par processus ou modes représentationnels le déroulement des processus inconscients du niveau représentationnel. Entre les deux, il y a un rapport de production imparfaitement élucidé à ce jour.

La pensée ainsi définie est consciente, alors que le fonctionnement du niveau représentationnel ne l’est pas. Elle est perçue par l’individu et souvent communiquée par l’expression verbale. Notons qu’ici conscient et inconscient sont des qualificatifs qui notent une caractéristique empirique. Ils ne désignent pas une entité. Les pensées peuvent être rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon des processus divers et utiliser des langages variés (verbal, imagé, schématique, musical). L’important est de saisir que la pensée est un produit, elle n’est pas identique à ce qui la génère. C’est un produit complexe, synthèse de divers processus et permettant une distance réflexive et des corrections, ce qui fait son intérêt et la démarque des processus automatiques.

La pensée n’est pas fondamentalement solipsiste (interne à un sujet refermé sur lui-même), car elle est forgée par les langages qui servent à communiquer, elle résulte le plus souvent du fruit d’un échange interactif entre humains. La pensée exprimée (sous une forme compréhensible) est le moyen de la mise en jeu du niveau cognitif chez l’autre. Elle produit des effets d’interaction. Le sens traditionnel du terme représentation peut s’appliquer à notre propos. En tant que produit, la pensée et ses formes concrétisées (discours, livre, peinture, film, etc.) doublent le monde, le présentent d’une manière humanisée, ce qui forme la culture. La repræsentatio, au sens latin, est l’action de mettre devant, de faire percevoir, dont l’archétype est la représentation théâtrale. Nous défendons l’idée que c’est grâce au niveau cognitivo-représentationnel que l’homme est capable de telles performances culturelles qui le distinguent des animaux.

4. Ouvrir une perspective à la connaissance de l'humain 

Le niveau cognitif est masqué à la fois par l’esprit et par le cerveau. Son étude bloquée dans le mind-body problem oscille entre le psychologisme et le réductionnisme. Le dégager de cette impasse, c'est donner une assise ontologique à une science cognitive large et pluridisciplinaire.   

Les conceptions de l’esprit comme immédiat et présent à lui même, bouclée sur le sujet individuel, bloquent les études empiriques. De même, foit aussi obstacle, la clôture causale ou logique suppsoée et en fait une sphère à part du monde. L'esrpit cumule deux obstacles épistémologiques, que Gaston Bachelard à décrit dans La formation de l'Esprit scientifique : celui de l'expérience première et celui de la substantification. Par l'expérience première l'esprit est assimilé au mental et donné pour une substance pensante. Ainsi conçu, l'esprit masque la cognition, il empêche la connaissance scientifqiue de s'y confronter.

Proposer une théorisation du cognitif, c'est entrer dans une démarche "instrumentaliste", ce qui est en rupture avec les conceptions psychologiques subjectivistes ou mentalistes. Pour penser l’existence du niveau cognitif, il faut une distanciation qui objective les fait mentaux, ce qui élimine les conceptions traditionnelles de l’esprit. Il faut en même temps se donner la possibilité d’une étude empirique de la cognition humaine par des observations, des tests, des expérimentations et d’une théorisation rationnelle de ce domaine factuel. L’une et l’autre existent, mais de manière partielle et dispersée dans les diverses disciplines des sciences humaines.

Il faut ensuite une prise du position ontologique eu égard à cet ensemble faits-théorie à caractère cognitif. Ce peut être une attitude agnostique, dite instrumentaliste, estimant que c’est là une manière commode d’expliquer la la réalité et rien de plus. Ce peut être une attitude réaliste, une affirmation d’existence, selon laquelle à cet ensemble disciplinaire correspondent à quelque chose d’existant, participant du réel en l’homme et qui le constitue.

Sur ce dernier point deux écoles s’affrontent.

Il y a celle du matérialisme réductionniste, n’admettant que le fonctionnement neurobiologique, sous les auspices d’une double réduction, épistémologique et ontologique : la théorie cognitive sera ramenée à une théorie biologique, l’existant supposé étant de type biologique (le cerveau). Ici c'est le cerveau qui masque le cognitif. 

On trouve, d’un autre côté, la thèse non réductionniste. Dans ce cas, faits et théorie renvoient à une discipline autonome, ayant une légitimité épistémologique, et un niveau cognitif, ayant une existence ontologique. Il s’agit d’un niveau d’organisation qui renvoie pour le penser aux idées de structuration, d’interaction et processus, entre composants cognitifs (informationnels) de divers ordre.

Pour les matérialiste cette dernière option est contre intuitive et irrecevable. D’où leur préférence pour le neurobiologique qu’on arrive à situer dans le cerveau, organe concret étudié scientifiquement.

Nous défendons la thèse non réductionniste, celle d’une autonomie du cognitif au titre de l’argumentation évoquée au dessus, mais aussi par refus des effets néfaste du réductionnisme pour la connaissance de l’Homme qu’il tend à limiter (voir : Le paradigme réductionniste appliqué aux sciences de l'homme).

5. Conclusion : un homme rendu à lui-même

L’hypothèse d’un niveau d’organisation autonome évite les positions métaphysiques eu égard aux capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation spirituelle-transcendante, soit leur réduction matérialiste neuronale) en leur donnant un socle ontologique compatible avec une visée scientifique.

À la question, quelle activité donne à l’homme sa capacité de penser et de représenter, la réponse est : un niveau d'organisation supérieure au niveau biologique, qui n’est pas suffisant pour les expliquer, en tout les cas dans l’état actuel de la science biologique. Ce niveau d’organisation, et donc d’activité, nous le désignons comme niveau cognitivo-représentationnel, à partir des fonctions principales qu’il remplit.

Le modèle anthropologique proposé diffère de ceux existants. Nous récusons à la fois le réductionnisme matérialiste et l’idéalisme spiritualiste, car ce sont deux manières de nier l’existence du niveau cognitif et représentationnel propre à l’homme - soit en l’évinçant, soit en le spiritualisant -. Ces deux procédés rendent l’homme étranger à lui-même, ils le rendent comme étranger à sa capacité à connaître et à penser.

Avec l’hypothèse du niveau d'organisation cognitivo-représentationnel, on rend à l'homme ce qui lui appartient de manière inamissible, inaliénable sauf à le réduire, grâce à une hypothèse ontologique prudente et plausible : celle de l’émergence d’un niveau d’organisation de complexité supérieure au neurobiologique. Supposer son existence donne une assise en l’homme, aux différentes capacités intellectuelles qu'il possède.

Les théories concernant implicitement le niveau représentationnel, au travers de ses effets identifiables, sont anciennes et réparties dans de nombreuses disciplines des sciences humaines. Chacune propose un modèle explicatif qui vaut pour son domaine, ce qui correspond à la connaissance de l’un des systèmes du niveau cognitivo-représentationnel, qui n’est nullement simple et homogène.  Une collaboration interdisciplinaire est indispensable pour l'approcher.

Enfin, si l'on considère que les arguments évoqués sont insuffisants pour affirmer l'existence d'un niveau d'organisation supérieur au neurobiologique, on pourra en rester à un agnosticisme ontologique prudent. Que restera-t-il alors de notre démonstration ? Il en restera que les capacités en question appartiennent indubitablement à l'homme et ne proviennent pas d'un Esprit substantiel, ou d'un monde des Idéalités, extérieur à lui, et qu'elles sont difficilement réductibles à la matière cérébrale. Il restera un problème, avec des réponses scientifiques possibles dans l'avenir.

 

Bibliographie :

Bachelard G., La formation de l'esprit scinetifique, Paris Vrin 1996.

Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993.
                     Enquêtes sur la vérité et l’interprétation, Nîmes, Chambon, 1993.

Descombes V., Les Institutions du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1996.

Durand G., Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992.

Kim J., Philosophie de l’esprit, Paris, Les Éditions d'Ithaque, 2008.

Libera A., Cours au Collège de France du 13 janvier 2015, Histoire de la philosophie médiévale [en ligne]. URL : https://www.college-de-france.fr/site/alain-de-libera/seminar-2015-01-13-16h30.htm

Neirynck J., Préface, in Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010.

Popper K. R., Conjectures et réfutations, Paris, Payot, 1985.

Popper, K. Sur la théorie de l’esprit objectif. In : La connaissance objective (pp. 245-293). Paris, Aubier, 1968.

Richard J.-F., Les activités mentales, Paris, Armand Colin, 2004, p. 213.

Ryle G., La notion d’esprit, Paris, Payot, 1978.

Savioz A., Leuba G., Vallet P., Walzer C., Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010.

 

L'auteur :

Patrick Juignet 

 

Sur le même thème, voir l'article : Concevoir un niveau cognitif et représentationnel chez l'homme

 


Philosophie, science et société - ISSN 2778-9640 - Creative Commons BY-NC-ND

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