À l'origine de la pensée

 

D'où vient la pensée humaine et, par extension, l'immense production intellectuelle et culturelle de l'homme ? Qu'est-ce qui, en l'Homme, peut produire cette capacité de penser et de communiquer. Sur ce point, il n'existe aujourd'hui aucun accord. Nous proposons ici de considérer la pensée comme étant le produit, empiriquement saisissable, de capacités cognitives, auxquelles il faudra donner un statut.

 

Pour citer cet article :

Juignet Patrick. À l'origine de la pensée La pensée. Philosophie, science et société. 2019. https://philosciences.com/49.

 

Plan de l'article :


  1. Une pluralité d'approches de la pensée
  2. Un remaniement épistémique préalable
  3. L’hypothèse d'une détermination spécifique à la pensée
  4. La situation du niveau d'existence considéré
  5. Les caractères biens spécifiques de la pensée 
  6. Une existence du cognitif

 

Texte intégral :

1. Un choix à faire dans la pluralité des approches de la pensée

La pensée comme une donnée empirique

Qu'est-ce que la pensée ? Les réponses sont diverses. Les spiritualistes-idéalistes prétendent rapporter la pensée à une substance spéciale et transcendante, la substance spirituelle, qui est soit première, soit juxtaposée à la matière (dualisme). Les matérialistes dénient à l’esprit une existence et ramènent la pensée à une détermination naturelle de type neurobiologique ; au mieux, ils en font une superstructure épiphénoménale. Pour simplifier et éviter une discussion sans fin disons arbitrairement que nous ne souscrivons à aucune des deux options. La pensée n'est ni une substance extra corporelle (Descartes), ni une illusion spirituelle, un fantôme dans la machine (Gilbert Ryle (1949, The Concept of Mind).

Cependant il y a une certaine évidence à ne pas négliger. La pensée est l'objet d'une expérience. Les pensées sont mentalisées (perceptibles pour soi) ou communiquées (reproductibles et perceptibles par les autres). La pensée est l'objet d'une expérience grâce au fait qu'elle est formulée sous une forme verbale, ou écrite, ou picturale, ou gestuelle interpersonnelle car la transmission par ces médias la reproduit comme expérience chez les autres. Elle donne lieu à une infinité de faits empiriques parfaitement identifiables dans la communication et attestés par l'expérience individuelle et collective. La plupart des pensées naissent dans le cadre d’un échange réciproque. La pensée est donc factuelle, c'est une donnée empirique irréfutable.

Nous pouvons donc la décrire et noter qu'elle a des formes différentes.

Les différentes formes et types de la pensée

Les formes de la pensée

La principale forme de pensée est probablement la pensée imaginative. Elle fournit les rêves nocturnes, les rêveries diurnes, les fantasmes, la poésie, et imprègne les autres pensées, y compris celles qui se veulent rationnelles (comme a pu le mettre en évidence Bachelard).

En second lieu, nous placerons la pensée concrète. La pensée concrète permet de comprendre le monde environnant à partir de ses qualités sensibles. C’est elle qui donne, transmet les procédés opératoires, les manières de procéder, les stratégies pratiques. Elle fait comprendre et permet de mentaliser les mouvements mécaniques, la disposition dans l'espace, prévoir et anticiper l'effet d'une action.  

La pensée ordonnée classe et ordonne les aspects de l’environnement concret et social de l’homme. C’est ce qui a été nommé pensée sauvage par Lévi-Strauss ou, parfois, logique naturelle. Elle organise certaines pratiques sociales, classifie le monde environnant et ordonne les conduites pratiques.

Enfin, il y a la pensée rationnelle. C’est celle que l’on s’attend à trouver dans les sciences et la philosophie. Elle associe des concepts définis et cohérents entre eux, elle est démonstrative, adaptée au problème  et les postulats qui guident le raisonnement sont généralement admis. Dans le cadre de la rationalité, un raisonnement est clair, communicable, reproductible et peut être démenti par toute personne capable intellectuellement (s'il contient des failles ou des erreurs). Il est donc partageable, ou réfutable, sans arbitraire, au vu de sa qualité et des postulats de base.

La pensée rationnelle peut devenir pensée formelle, comme en mathématique ou dans la logique formelle classique (aristotélicienne) ou moderne. Dans cette forme de pensée particulière, les raisonnements peuvent être reconnus comme vrais au titre d'une formalisation communément acceptée.

Les types de pensées

La pensée ordinaire est souvent un mixte mal identifiable, car elle est issue d’une utilisation dans des proportions variables des modes représentationnels de base. Certains délires associent un postulat erroné à des raisonnements très rationnels. La pensée raisonnable utilisée au quotidien associe pensée ordonnée et rationnelle. Mais, elle est souvent empreinte d’imaginaire. La pensée ordinaire est floue et, si elle permet de vivre et de communiquer, elle aboutit rarement à une connaissance pertinente de la réalité.

La pensée savante (philosophique ou scientifique) est une pensée rationnelle qui s'appuie sur le concepts, modèle de raisonnement, et paradigmes d'ensemble, que lui ont légué la postérité. Elle est nourrit par ce qui la précède tout en essayant d'inventer du nouveau.

On y pense rarement, mais il y a aussi des types pensée délirantes qui ont plusieurs aspects. Par exemples les bouffées délirantes aigues sont très imaginatives, oniriques, riches.  Le développement flou et polymorphe est irrationnel. Les délires en réseau se développe en agrégeant des éléments divers autour du thème central qui concerne la personne dans ses relations à autrui. Les propos sont assez peu convaincants. Les délires en secteur sont plus sérieux. Fondés sur un postulat fondamental inébranlable ils sont rationnels mais d'une rationalité excessive et grevée par des interprétations litigieuses.

Modes de pensée ?

La polysémie du terme de pensée renvoie à des soubassements épistémiques antagonistes ce qui rend la discussion difficile. Les façons de concevoir la pensée sont innombrables. Pour nous aider, nous citerons Alfred North Whitehead car son propos n'est pas trop éloigné du nôtre, même si son vocabulaire est différent. Surtout il n’y a pas de place dans la philosophie de Whitehead pour le concept de substance et donc la question d'une substance pensante ne se pose pas (voir : Le concept de substance chez Whitehead et Russell). 

Alfred North Whitehead dans une série de conférence réunies sous le titre Modes de pensée énonce que 

« De tous les moyens d'expressions de la pensée il est hors de doute que le langage est le plus important. On a même soutenu que le langage est la pensée, et que la pensée est le langage. [ ... ] dès lors que l'on adopte une telle doctrine extrême il est difficile de comprendre comment est possible la traduction d'un langage dans un autre [...] en réalité on a d'abord conscience d'idées inexprimées verbalement » (Modes de pensée, p. 57).

Il en conclut : 

« Admettons donc que le langage n'est pas l'essence de la pensée. Mais cette conclusion doit être soigneusement limitée. En dehors du langage la rétention de la pensée, le rappel facile de la pensée, l'entrelacement de la pensée dans une complexité supérieure, la communication de la pensée, tout cela est gravement limité » (Ibid.). 

Pour simplifier le propos et éviter les malentendus nous dirons immédiatement que nous proposons de reprendre le problème sur une base bien précise : celle de la différenciation entre les processus cognitifs et les processus langagier et leur combinaison. Il s'agit de distinguer les deux et également d'en considérer plusieurs.

Le problème que nous posons n'est donc pas celui de la pensé et du langage, mais celui des processus cognitifs divers (allant du concret à l'abstrait en passant par l'affectif et le relationnel) et des langages (du gestuel au mathématique en passant par le verbal l'imagé ou le musical). Il y donc une diversités de modes de pensée ayant trait aux diverses combinaisons entre processus cognitif et processus langagiers. Définir la pensée c'est faire une hypothèse sur cette combinaison.      

Théorie de la pensée

Penser, c'est produire une forme cognitive perceptible et communicable (pour soi-même et pour les autres) grâce à l'utilisation d’un langage (verbal ou imagé) à partir des modes ou processus cognitifs qui en guident la formation. La pensée n'est pas fixe, elle se forme dans un mouvement dynamique de composition continue. La pensée ainsi définie est consciente ou préconsciente. Elle est consciente/mentalisée (perceptible par l’individu), et très souvent communiquée par l'expression (rendue perceptible aux autres). Les pensées peuvent être rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon des processus divers et utiliser des langages variés (verbal, imagé, schématique, musical).

L'important est de saisir que la pensée est un produit empiriquement perceptible, qui n'est pas identique à ce qui la génère. Si l'on considère des processus cognitifs (existants par eux-mêmes) et des processus langagiers (existants par eux-mêmes), alors on peut concevoir que les deux s'associent pour former un nouveau processus synthétique appelé « pensée », qui a des caractères particuliers : conscient, maipulable, pouvant être remémoré, travaillé, transformé. 

Si on se situe d'un point de vue empirique et que l'on commence à théoriser la pensée on peut constater qu'il n'y pas de pensée sans langage mais aussi que le langage peut être parfois vide, une pure rhétorique.  Comment expliquer cela ? On peut supposer que des processus intellectuels et des processus langagiers, s'associent pour produire activement la pensée empiriquement saisissable. Le fait constaté contient en lui sa double détermination l'une purement intelligible conceptuelle et l'autre langagière.

Ce que l'on nomme ordinairement "pensée" associe des processus intellectuels ou cognitifs à des langages de divers types. C'est cette association qui permet de produire des formes manipulables et communicables, saisissables empiriquement par toute personne en capacité de le faire. La pensée est dynamique, car les processus intellectuels et les formes langagières (verbales ou imagées) s'épaulent mutuellement dans la temps de formation de la pensée. Ce sera notre définition de la pensée. C'est une choix critiquable qui a sa part d'arbitraire mais il évite de nombreux écueils et il est la conséquence directe de l'anthropologie pluraliste que nous soutenons. Il existe chez l'Homme  un niveau actif et produisant ses capacités cognitives, représentationnelles et langagières qui permet leur synthèse ce qui donne les diverses formes de pensée répertoriées à ce jour.   

Mais quel est la nature de ces processus ? Ont-ils un support ? Pour répondre à ces questions il nous faut faire un détour épistémologique et ontologique assez large.

2. L’hypothèse d'une origine spécifique de la pensée

Un remaniement épistémique préalable

L'hypothèse qui va être avancée s'appuie sur une conception du Monde pluraliste, qui utilise les concepts d'organisation, d’émergence, de complexité. Il s'agit d'une ontologie pluraliste, ce qui signifie que le réel n’est pas uniforme, mais présente divers "champs" ou "niveaux" identifiables (voir l'article, Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?). Ces niveaux peuvent être expliqués par des différences d’organisation ou de structure. Ce qui revient à remplacer l’idée de substance par celle d’organisation.

Le réel n'est pas homogène et l'on peut distinguer dans le Monde, mais il vaudrait mieux dire l'Univers au sens de ce qui nous est connu du Monde, divers modes d’organisation/intégration, de complexité croissante. Selon les connaissances scientifiques actuelles, on peut grossièrement différencier trois régions relativement homogènes  : physique, chimique, biologique. Aux différences ontologiques dans le réel correspondent des différences empiriques dans la réalité qui permettent de les identifier. La relation entre niveaux ou champs contigus peut être comprise sous le concept d'émergence. Il y a, d'une part, une hiérarchie (le mode le plus simple étant nécessaire au plus complexe) et, d'autre part, un ajout à chaque niveau (le mode supérieur ayant des propriétés différentes).

Cette conception de l'Univers est applicable à l’homme, car l’homme est inclus dans l'Univers et ne constitue pas une entité à part. Et, plus précisément, on peut l'appliquer au problème de la pensée en faisant l'hypothèse d'un niveau d'organisation/intégration spécifique qui permettrait l'apparition de capacités intellectuelles de l'être humain. Une explicitation de la spécificité cognitive humaine devient alors possible, sans avoir à supposer de substance spirituelle ou d'idéalité transcendante. C’est dans cette optique que nous situerons notre propos.

À l'origine de la pensée

Il faut d'abord rappeler cette évidence que la pensée, l'intelligence, l'imagination dépendent de l’homme : elles sont produites par les individus humains. Selon certains, elles existeraient indépendamment dans un espace idéal. Nous récusons l'hypothèse idéaliste d'une substance spirituelle et nous affirmons  que la pensée est générée par les êtres humains. Cela étant, il est nécessaire de désigner ce qui, chez chaque individu, le permet. L'homme ne pense pas avec ses pieds, mais l'affirmation banale selon laquelle il penserait avec sa tête, ou plus précisément avec son cerveau, est insuffisante.

Le système nerveux central de l'homme est organisé selon des degrés de complexité croissante. Parmi ceux existant, nous proposons de considérer deux degrés de complexité : le degré anatomophysiologique largement étudié, et le degré du traitement de l'information qui est encore mal connu. Mais est-ce suffisant ? Probablement pas, et nous verrons pourquoi. Nous faisons donc une hypothèse nouvelle et proposons de considérer un degré d’organisation supplémentaire, plus sophistiqué.

Si un degré de complexification supplémentaire se produit, un troisième mode d'organisation peut émerger permettant un saut qualitatif dans les propriétés. L'hypothèse la plus probable est que ses composants se forment au moment où les éléments codés du signal neurobiologique se mettent en relation par auto-organisation. Il se forge alors des éléments autonomes, possédant des qualités qui leur sont propres. L'ensemble de ces éléments constitue le niveau natif (le plus élémentaire) du niveau considéré, sa forme primitive la plus simple.

Ce mode d'existence est émergent, ce qui signifie qu'il y procède d'une filiation et une différenciation d'avec le niveau précédent. Par auto-organisation, des éléments cognitifs se forment puis, la composition à des degrés supérieurs de complexité se poursuit à partir du premier niveau formant, par réorganisations successives, les diverses strates et systèmes cognitifs et représentationnels. L’ensemble n’est pas uniforme, mais possède une relative unité, au sens où tous ses éléments interagissent entre eux.

Selon cette hypothèse, la pensée dans ses différentes formes est produite par un niveau ou mode d’organisation autonome formé par la complexification du niveau neurobiologique.

La situation du niveau d'organisation considéré

Une nouvelle organisation apparaît au moment où les éléments neurobiologiques de haut niveau se mettent en relation, de telle sorte que cette relation constitue des entités nouvelles possédant des qualités qui leurs sont propres. Notre explication centrale est que la complexification du niveau neurobiologique en entités, fonctions, structures cognitives, permet un saut qualitatif dans les propriétés. 

Passé le premier moment constitutif (natif), se forment diverses strates et systèmes que seule la recherche permettra de théoriser. Sur le plan empirique, le cognitivisme, la psychanalyse, l'épistémologie génétique ont déjà proposé des modèles. Ils sont certes peu compatibles, mais précisément notre proposition devrait permettre de les concilier. Au vu de son ampleur, il est certain que ce champ n’est pas uniforme et comporte de nombreux types de systèmes indépendants.

Deux voies de recherche sont possibles :

- Celle qui, partant des faits empiriquement constatés, les décrirait, puis les théoriserait. Dans cette perspective, il faut se servir des connaissances ayant trait à l’homme et déjà existantes décrivant et la pensée. 

- La seconde voie est celle qui, partant du champ neurobiologique, chercherait à définir l’émergence organisationnelle qui s’opère à partir de lui. Elle a été amorcée par la mouvance cognitiviste et attend de nouveaux développements qui viendront avec l'avancée des neurosciences dans le cadre de la théorie de l'information.

La jonction entre la théorie neurobiologique et les théories psychologiques est l’horizon lointain de ces recherches. Très lointain, car nous verrons que les connaissances contemporaines, contrairement à ce qu’un certain triomphalisme laisserait croire, sont très peu avancées.

À un certain moment de son évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution phylogénétique collective), apparaissent des capacités spécifiques chez l’homme. Elles correspondent à l’émergence du niveau de complexité, considéré comme un niveau ou mode d’organisation de degré supérieur à l’organisation neurobiologique. Auquel il est assez plausible de ramener les processus de production de la pensée.

Enfin, il est bien évident à nos yeux que les deux niveaux d'organisation, cognitif et neurobiologique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une sur l'autre de manière constante.

3. Des caractères bien spécifiques pour la pensée

Une autonomie de la pensée

Kant a cherché à montrer que la pensée pure avait ses conditions de possibilité en elle-même. C'est l'ambition de la philosophie transcendantale. Les éléments premiers de la pensée, qui permettent la construction des objets sur lesquels portera secondairement la réflexion, sont déterminés par notre faculté de connaître. La philosophie kantienne montre et analyse l'activité intellectuel humaine et démontre une autonomie de la pensée rationnelle.

La possibilité d'une vérité ou validité des raisonnements implique une autonomie, c'est-à-dire le fait qu'ils ne dépende que d'eux-mêmes. Si ce n’était pas le cas, il y aurait une variation au gré des circonstances et cela ne permettrait pas la vérité formelle. S'il y avait une hétéronomie de la pensée, elle varierait au gré des circonstances physiques, ou biologiques, ou autres. Cela peut être le cas mais pas en ce qui concerne la rationalité et al vérité. Une démonstration rationnelle et plus encor formalisée (logique ou mathématique) a une vérité ou une fausseté qui sont indépendantes des circonstances; 

Si un changement dans les conditions climatiques ou dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois mathématiques ou dans les raisonnements logiques, il n’y aurait pas de démonstration dont on puisse dire qu'elle soit vraie ou fausse universellement. Il n’y aurait que des opinions subjectives, relatives aux circonstances et aux personnes. Un raisonnement est juste pour tous les hommes et sous toutes les latitudes, il ne dépend donc pas des cerveaux des individus dont rien n'indique qu'il soient identiques. 

D'autre part, la validité rationnelle et logique n’est pas une validité empirique, elle est autonome selon ses lois propres. Elle est auto-référentielle, au sens où elle ne dépend que d'elle-même. D'évidence, un raisonnement est logique au vu des lois de la logique et non d’autres lois comme celles de la biochimie du cerveau. Nous avons donc deux arguments forts en faveur de l’autonomie de la pensée rationnelle : elle est indépendante de l’agent et elle est autodéterminé selon ses lois propres.

Le réductionnisme matérialiste est invalidant à l'égard de la vérité démonstrative. Si une démonstration rationnelle est déterminée par des processus neurobiologiques, comment pourrait-elle dépendre du jeu des concepts ? Si la pensée est matériellement déterminée, c'est un événement du monde parmi d’autres et elle ne peut prétendre à une validité autonome. Si l’acte de penser n’échappe pas au déterminisme neurobiologique, il perd ses qualités propres et entre dans la catégorie des faits ordinaires.

Une pensée produite par un processus neurobiologique est un fait parmi d’autres. Les faits ne sont pas à discuter rationnellement, mais seulement à constater empiriquement. On constatera, dans une perspective naturaliste, que telle pensée existe et qu'elle est adaptée ou pas à la situation. La pensée est ramenée à une adéquation adaptative. Or, il ne semble pas qu'on puisse légitimement ramener la pensée à cette dimension.

L’autonomie de la pensée paraît évidente au philosophe habitué à manier des concepts. Selon le système conceptuel utilisé, il s’aperçoit que la pensée produite est différente. L’autonomie de la pensée signifie que le raisonnement utilise des concepts choisis et se soumet à des règles qui lui sont propres. Pour que les théories que nous produisons aient une validité universelle et une vérité intrinsèque (logique établie par le raisonnement), il faut évidemment qu'elles ne dépendent que d'elles-mêmes. Or, comme elles n'existent pas en soi et sont produites par l'homme, il faut que ce qui les produit en l'homme soit autonome.

Dit autrement, il faut supposer un échappement au déterminisme biologique, dont ne voit pas par quel processus il permettrait la vérité démonstrative. La validité des raisonnements demande une autonomie de ce qui les produit. Si le niveau cognitif et représentationnel n’existe pas, la pensée est déterminée par le fonctionnement du cerveau et, dans ce cas, elle n'aura pas l'autonomie que pourtant elle manifeste.

On trouve d'autres manifestations d'autonomie dans les conduites humaines. La plus évidente est celle de l'ordonnancement humain (la loi, les rites, les formes symboliques, les diverses normes de conduite). On peut nommer cet aspect ordre symbolique ou loi commune (voir l'article Ordre symbolique et loi commune). Universellement répandu dans l’espèce humaine, cet ordonnancement social est en rupture avec les comportements imposés par les instincts et les pulsions. Les productions imaginaires manifestent aussi un ordre singulier. Le fantastique, le merveilleux, l’horrible issus de l’imaginaire ne répondent à aucune nécessité naturelle. La pensée du rêve, qui procède par déplacement et condensation, est parfaitement irrationnelle, mais elle a des régularités. La plupart des formes de pensée manifestent un ordre propre indépendant du contexte.

Des caractères propres à la pensée

Il est à noter que nous retrouverons cette caractéristique pour les faits sociaux. Cela a été perçu dès le moment ou l'on a cherché à caractériser les sciences de l'esprit ; nous faisons allusion ici à la notion d'intentionnalité mise en avant par Franz Brentano et assez largement reprise par la suite. Dans cette acception, l'intentionnalité a trait à deux choses : d'une part la visée et d'autre part la représentation. Le premier sens est une version faible de l'intentionnalité qui signifie être orienté vers et le second a trait à la capacité à renvoyer à autre chose, à présenter en différé.

Selon Brentano, l'intentionnalité est le critère permettant de distinguer les « faits » mentaux des « faits » concrets : tout fait mental (croyance, jugement, perception, conscience, désir, haine, etc.) se caractérise. « Ce qui caractérise tout phénomène mental, c'est ce que les scolastiques du Moyen Âge nommaient l'in-existence intentionnelle (ou encore mentale) d'un objet, et que nous décrivons plutôt, bien que de telles expressions ne soient pas dépourvues d'ambiguïtés, comme la relation à un contenu ou la direction vers un objet (sans qu'il faille entendre par là une réalité), ou encore une objectivité immanente » (Franz Brentano, La Psychologie du point de vue empirique, Paris, Montaigne, 1944, p. 102).

Pour Franz Brentano tout phénomène mental, contient, accueille, reçoit, un contenu, de manière immanente. Par le terme un peu étrange d'intentionnalité Brentano veut signifier que les fait mentaux contiennent chacun à leur façon, un objet représenté en eux (ce qu'il nomme objectivité immanente). Évidemment, nous ne partageons pas du tout l'ontologie de Brentano, mais sa description empirique nous semble juste et l'utilisation de la représentation, comme critère de distinction d'un type particulier de faits, pertinente.

On peut rappeler à ce sujet le raisonnement de Donald Davidson qui ne concerne que les événements mentaux. Pour cet auteur , « … il n'y a pas de lois déterministes strictes à partir desquelles on puisse prédire et expliquer la nature exacte des événements mentaux » (Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993, p. 279). À partir de cette constatation, il est impossible d'évoquer une détermination par des états physiques.

Les faits de pensée, d'action et de création sont conscients, intentionnels et représentatifs. Ils sont de plus liés aux langages (verbal, imagé, musical, mathématique) et dirigés par des processus de cognition dont certains sont rationnels et d'autres non, processus qui eux ne sont pas conscients. La pensée et ses effets culturels ont une ampleur et une importance majeures pour l'homme ; partageables et partagés par une bonne partie de l'humanité, ils constituent un néo-environnement qui enveloppe la vie humaine. Tout ceci les différencie d'autres types de faits comme par exemple les faits de type physique ou biologique.

L’autonomie et la spécificité des faits de pensée sont des point-clés de la démonstration. Si la pensée dans une perspective réductionniste, dépendait du neurobiologique, comment aurait elle une autonomie et des particularités singulières ? Il est plus cohérent de lui supposer une détermination propre. Si on récuse l’idéalisme et le spiritualisme, supposer une forme d'existence propre comme condition de possibilité de la pensée et des conduites humaines qui en découlent est l'hypothèse la plus cohérente.

On rejoint ainsi la notion d’universalité au sens d'unanimité quant à la validité d'un raisonnement. Un raisonnement est juste pour tous les hommes et sous toutes les latitudes, il ne dépend donc pas des conditions. C’est particulièrement net pour les raisonnements formalisés, ceux des mathématiques et de la logique. Un raisonnement est juste au vu des règles formelles qui lui sont propres ce qui exclut sa détermination par la biochimie du cerveau.

6. Le niveau cognitif et la pensée

Si on admet que la pensée (et les aspects cognitifs et symboliques présents dans notre culture et notre vie quotidienne) ne sont pas des idées flottant dans le ciel des idéalités, mais sont produits par les individus humains, il faut désigner ce qui, en l'homme, peut les produire. Pour cela, nous proposons d'individualiser un mode d’organisation de complexité élevée qui émerge chez l'homme à partir d'un certain degré de complexification et de maturation du système nerveux central. Il est en effet improbable que la rationalité de la pensée soit du même ordre que la causalité biologique.

Nous rejoignons un tant soit peu la vieille tradition aristotélicienne reprise par la scolastique selon laquelle les puissances ou capacités de l'esprit sont connues par leurs manifestions phénoménales. Ici, il ne s’agit évidemment, ni de l'esprit, ni de l'âme, mais d'un niveau d'organisation cognitif autonome. À titre d'exemple cette hypothèse réconcilie deux conceptions jugées antagonistes des mathématiques. La conception formaliste pour laquelle elles consistent en un système d’opérations réglées et la vision pour laquelle ce sont des principes intellectuel originaires qui sont au fondement de la pensée mathématique. Selon nous la pensée mathématique nait de l'association des deux : principes cognitif mathématiques et langage formalisé permettant des opérations réglées. 

De ce niveau cognitif nous ne pouvons avoir qu'une connaissance indirecte, au travers de ses effets, ici la pensée. Après quoi, dans un troisième temps, on en infère, au vu de l’ontologie préalablement définie, que ce dont il s’agit en l’homme et plus précisément en chaque individu humain, est une forme d’existence particulière, un niveau d’organisation de degré supérieur nommé, pour le distinguer du neurobiologique, cognitivo-représentationnel. C’est ce positionnement épistémique précis qui permet de désigner et situer un niveau cognitif, représentationnel et langagier autonome. Sans cela il ne serait qu'une hypothèse descriptive assez vague.

Ce niveau se modélise par l'ensemble des éléments, structures et processus, dont on admet qu'il permettent de générer les différents types de pensées et au-delà toutes les conduites cognitives et représentationnelles de l'homme. Il est constitué par un mode spécifique d'organisation émergeant du mode d'organisation neurobiologique. En termes épistémologiques, on dira que notre position est réaliste car nous supposons que cette forme d'existence est réelle, qu'elle est ontologiquement acceptable. Nous adoptons une attitude anti-réductionniste qui affirme simultanément que cette forme d'existence présente en l'homme ne peut être ramenée (réduite) à la partie neurobiologique.

Cette thèse n'est pas communément admise, puisque de nos jours les partisans de la substance restent nombreux, que ce soit la substance spirituelle, constitutive de l'esprit ou la substance matérielle, constitutive du cerveau. Il s'agit là des thèses ontologiques a priori auxquelles nous ne souscrivons pas.. 

Pour les premiers, l'esprit aurait une existence propre, une substance de nature idéale, non étendue, spirituelle, à laquelle l'homme accéderait. Nous avons laissé de côté cette hypothèse car elle contient un a priori ontologique critiquable. Pour les matérialistes, c’est le fonctionnement neuronal qui produirait la pensée. Débarrassée de son  a priori ontologique, cette hypothèse n'est pas fausse, car empiriquement on constate indubitablement que le support neuronal est nécessaire à la pensée. Cependant on ne peut démontrer qu'il soit suffisant. À partir de là, il est cohérent de supposer un niveau d’organisation de complexité supérieure au niveau neurobiologique, à partir duquel on peut montrer bien plus aisément qu'il produit et détermine la pensée. Ce niveau émerge chez l'homme à partir d'un certain degré de maturation (et peut-être aussi chez les animaux supérieurs, mais de manière très rudimentaire).

Même si l'affaire est loin d'être tranchée, il est important de poser le problème des capacités humaines à penser autrement qu'en termes de leur réduction au cerveau ou de leur attribution à un esprit-substance transcendant. On peut procéder empiriquement  puis se demander s'il y a un niveau propre, un palier spécifique, une structuration singulière (quelque soit le nom qu'on veuille lui donner), qui soit l'intermédiaire nécessaire pour générer les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, langagières, communicationnelles et la pensée sous ses différentes formes.

Répondant oui, nous faisons l'hypothèse qu'il s'agit d'un mode d'organisation et d’intégration émergeant du neurobiologique. Ce jugement d'existence constitue une thèse ontologique qui s'oppose à la réduction matérialiste, sans faire appel au spirituel, ce qui la sépare également de l'idéalisme et du dualisme. Elle propose un Homme à plusieurs niveaux, un Homme pluridimensionnel, à qui sa constitution complexe donne des capacités spécifiques.

Admettre l'existence d'un tel niveau, produisant activement la pensée, permet de la sortir des catégorisations métaphysiques (l'esprit, la substance spirituelle) ou des localisations de types anatomiques (dans la tête, dans le cerveau). Dans cette conception la pensée n'est plus intérieure, subjective, spirituelle, elle devient empirique et reproductible par la médiation des langages utilisés par les Hommes.

 

Références : 

Brentano F., La Psychologie du point de vue empirique, Paris, Montaigne, 1943.

Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993.

Changeux J.-P., L'homme neuronal, Paris Fayard, 1983.

Juignet Patrick. Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?  Philosophie, science et société. 2016. https://philosciences.com/117

Juignet Patrick. Ordre symbolique et loi commune. Philosophie, science et société. 2015.  https://philosciences.com/29

Whitehead A. N., Modes de pensée, Paris, Vrin, 2004. 

 

L'auteur :

Patrick Juignet