Ordre et organisation (définitions)

 

Lorsque des éléments sont disposés de manières différentiables, on parle d'ordre. Par exemple, la suite 1-2-3 diffère de la suite 3-2-1 et la suite d'objets : cube bleu - boule rouge - pyramide verte,  diffère de la suite : pyramide verte - boule rouge - cube bleu. Nous dirons qu'ils ne sont pas disposés dans le même ordre. Par organisation, on désigne le fait que des éléments soient ordonnés de manière stable, ce qui les rend interdépendants et interagissants. L'étude des organisations concerne les effets de cette liaison stable.

Doit-on distinguer ordre et organisation ? Oui, car l'ordre est variable, sans conséquences et, aspect non négligeable, cette variation est équiprobable. Si je mets des boules diversement colorées dans un dispositif de brassage, la sortie successive des boules est aléatoire. Si j'organise ces boules en les reliant par un fil (chaîne continue ouverte aux deux bouts), la sortie sera toujours identique. La propriété de l'ensemble des boules, selon qu'il est organisé ou pas, est totalement différente. Prenons l'exemple de quatre roues de couleurs différentes, je peux les mettre dans divers ordres et diverses dispositions dans l'espace. Si je les relie entre elles de manière stable et selon une disposition adéquate, j'aurais un dispositif type "planche à roulettes". Cette organisation n'aura pas les mêmes propriétés que l'ensemble inorganisé des roues, quel que soit leur ordre.

Avec l’étude du vivant, il apparaît au XVIIIe siècle que le concept d’organisation peut s’appliquer au monde naturel. Aux XIXe et XXe siècles, son utilisation s’étend à divers domaines de la science, quoique avec difficultés, car le paradigme scientifique moderne impose de s’en remettre à des suites de causes et d’effets ou à des lois. Toutefois, l'étude du vivant a obligé à considérer les entités composites sans chercher à les dissocier. Ces entités sont des ensembles constitués de plusieurs éléments formant un tout indissociable (sauf à être détruit). Si l'on dissocie un organisme en ses organes, il ne sera plus vivant. Le concept d'organisation, décliné à l'infini dans les nombreuses disciplines biologiques, donne une explication rationnelle à la vie, sans avoir besoin de supposer une "force vitale" ou une "anima". 

L’utilisation du concept peut se faire à condition de lui donner une extension large, celle d’un assemblage ordonné de constituants entre lesquels a lieu une interaction stable. Dans un certain nombre de cas, cette interaction dynamique aboutit à produire un effet précis, elle a une « fonction », qui constitue ce que nous oserons nommer la finalité de cette organisation. Nous nous servirons de cette définition pour avancer. Nous réservons les termes de « système » ou « structure » pour désigner les théorisations (généralement sous forme de modèles hypothétiques) portant sur les organisations.

La conséquence sur le plan de la méthode implique d'entrer dans une conception que l'on nomme "holistique". On admet que la totalité saisie globalement a une existence propre et des propriétés ou fonctions qui n'existent que sous cette condition de complétude. L'entité n'est pas une illusion qui se dissipera sous les effets de l'analyse (ce qui est le credo réductionniste). Elle n'est pas non plus un simple effet illusoire dû à une vision macroscopique trompeuse. 

Plutôt que reprendre la définition scolastique (le tout est plus que la somme des parties), nous préférons dire que, selon le holisme, les ensembles organisés ont une existence autonome véritable, si bien que les interactions de ces ensembles ont des propriétés irréductibles. On pourrait dire que ce que nous saisissons par une vision synthétique a autant d'existence que ce que nous saisissons par une vision analytique. Les deux approches sont, sur le plan scientifique, également valides.

Telle que nous venons de la définir, l’organisation est retrouvée partout dans le monde. Elle est mise en évidence par toutes les connaissances scientifiques, de la physique à la biologie. Tous les composants connus du monde, les particules, les atomes, les molécules, la cellule, les organes, les individus, s’assemblent selon une forme et un ordre défini : une organisation. Dans les sciences dures, l’organisation donne lieu à une mathématisation, et dans les autres, à une schématisation descriptive. Toute production et maintien d’une organisation vont contre la tendance entropique et demandent de l’énergie pour se maintenir. Toutes les organisations ne sont pas du même type et il n’y a pas nécessairement des "lois universelles de l’organisation". Au contraire, c’est concomitamment à une « régionalisation » du monde que l’idée est intéressante. Selon la « région organisationnelle » considérée, le type d’organisation est différent. 

Cette universalité de l’organisation donne l’idée d’en faire un concept ontologique pour comprendre la constitution du réel, qui ainsi échappe à la vision substantialiste et élémentariste. Ainsi, par cette idée d'organisation, on peut supposer que c'est la constitution même du réel qui apparaît. L'abord empirique conceptualisé donne l'idée que le réel n'est pas amorphe et continu, mais architecture et que c'est cette architecture qui se manifeste dans les formes et propriétés empiriques étudiées par les sciences . 

L’utilisation du concept d'organisation pour comprendre le réel permet d’éviter la notion obscure de substance. Il peut jouer le même rôle d’encadrement de la connaissance scientifique en la posant comme connaissance des grands types d’organisations identifiables dans le monde. Il explique aussi la persistance dans le temps de ce que nous constatons dans la réalité : ce sont les effets d’organisations stables. Tant que dure une organisation (de l’atome à l’individu vivant), on constatera des effets répétitifs et constants. L’idée d’organisation donne une liberté à la pensée, car c’est une idée ouverte et sans contenu précis. Il faut, pour chaque domaine de recherche, définir les composants et la forme de cette organisation, ses propriétés. C’est une perspective ontologique dans laquelle l’accent est mis sur les relations, interactions, composition et dynamique entre entités constituantes.

 


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