Heisenberg et les "régions" du monde

 

PARISIEN François-Hugues 

 

Le monde est-il complètement homogène ou bien hétérogène et, s'il est hétérogène est-il "régionalisable" ? Est-ce là une question ontologique qui concerne la manière dont le réel est constitué ou seulement une "manière de voir" ?

 

Pour citer cet article :

PARISIEN François-Hugues. Une régionalisation du monde. Philosophie, science et société  [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/ontologie-reel-realite/40-heisenberg-regionalisation-du-monde


Plan de l'article :


  1. Les fondateurs de la conception pluraliste du monde
  2. Régions et niveaux
  3. Un nouveau paradigme
  4. L'idée de niveau de description

 

Texte intégral :

1. Les fondateurs de la conception pluraliste du monde

À l'origine, on trouve le courant anglais évoqué dans l'article Le concept d'émergence. La théorie des niveaux d’intégration (Theory of integrative levels) a été proposée par les philosophes James K. Feibleman et Nicolaï Hartmann au milieu du XXe siècle et, presque simultanément (1942), par Werner Heisenberg. Cette vision du monde fut popularisée ultérieurement par Joseph Needham dans les années 60.

En 1942, Werner Heisenberg élabora une conception épistémique décrivant le monde en "régions" et "niveaux" qui a été notée dans un  manuscrit, travail qui a été publié tardivement, en 1984. Nous en donnerons un bref compte rendu, car il constitue un tournant dans l'histoire de la pensée qui est essentiel.

2. Régions et niveaux

Pour éviter les pièges du langage, notons bien les différences de vocabulaire. Les "régions" de la réalité de Heisenberg correspondent à peu près à ce que Needham nomme niveaux d'intégration (integrative level), c'est-à-dire que s'énonce là un point de vue ontologique (concernant le réel). Par contre, ce que Heisenberg nomme "niveau" correspond plutôt à la réalité empirique et à la manière de l'expliquer. 

La pensée philosophique de Heisenberg suit trois grands principes : le premier distingue des niveaux de réalité (correspondant à des modes de la connaissance), le second divise le monde en régions (correspondant à des modes d'être), le troisième remplace les concepts ordinaires (comme ceux de substance, de l'espace et du temps, de l'objet et du sujet) par des concepts savants.

C'est seulement une fois franchi ce pas et admis qu'il n'existe pas de "choses matérielles", mais seulement des connexions nomologiques, que la division du monde en régions peut être comprise. Par "région de la réalité", nous entendons, écrit Heisenberg,  "un ensemble de connexions nomologiques".  Un tel ensemble doit avoir une unité solide et doit pouvoir se démarquer nettement d'autres ensembles (Le manuscrit 1942, p. 34). Par exemple, une même goutte d'eau d'un ruisseau peut obéir aux lois physiques, puis aux lois chimiques lorsque elle se combine aux sels, puis entre dans le domaine des lois organiques lorsqu'elle est absorbée par une plante (Le manuscrit 1942, p. 33). 

Heisenberg affirme que l'on est à la fin de la référence privilégiée à un matériau extérieur constituant le monde (la substance). Pour les physiciens, c'est l'ensemble substance-énergie-espace-temps-information qui doit être pris en compte. Dans une perspective néo-kantienne, il pense que "la réalité dont nous pouvons parler n'est jamais la réalité « en soi », mais seulement la réalité de laquelle nous avons connaissance".  "Nous ne pouvons jamais arriver à un portrait complet et exact de la réalité". En effet, ce serait la connaissance du tout, ce qui est hors d'atteinte (voir la définition du monde dans le Vocabulaire).

La seule manière pour approcher la réalité est d'accepter sa division en "régions" et "niveaux",  en allemand,  "Bereich Wirklichkeit" et "Schicht Wirklichkeit". "Nous entendons par régions de la réalité  [...] un ensemble de connexions nomologiques. Ces régions sont générées par des groupes de relations ... qui se superposent, s'ajustent, se croisent, toujours en respectant le principe de non-contradiction. " Les différentes régions individualisées se chevauchent et s'interpénètrent dans les objets de recherche.

3. Un nouveau paradigme

Heisenberg note la différence avec la vision du monde de la science classique et amorce ainsi ce que nous appelons épistémique de la complexité, vision pluraliste (et non moniste) d'un monde qui est avant tout organisation (et non substance), compréhensible selon une pensée système et d'état ou de "fonctions d'état". Heisenberg est l'un des pionnier du paradigme de la complexité. Citons-le :

"La régularité nomologique de l'évolution dans l'espace et le temps n'est plus pour nous le squelette solide du monde ; elle est plutôt une simple connexion parmi d'autres, qui se détache du tissu de connexions que nous appelons le monde par la manière dont nous la recherchons et par les questions que nous posons à la nature". 

Nous discernons maintenant que "certaines régularités nomologiques ne se laissent plus ramener de manière simple à des évolutions dans l'espace et le temps. C'est pourquoi la tâche se présente à nouveau d'agencer les différentes connexions ou "régions de la réalité", de les comprendre et de les déterminer dans leurs rapports réciproques, de les situer avec la division entre un monde "objectif" et un monde subjectif", de les démarquer les unes des autres et d'examiner la façon dont elles se conditionnent les unes les autres, de progresser enfin vers une compréhension de la réalité où les différentes connexions soient conçues comme des parties d'un monde unique ...". (Le manuscrit 1942, p. 13-14).

Considérer des régions ontologiques n'est pas suffisant, car cela conduirait à mettre sur le même plan la physique classique et la mécanique quantique. Pour cette raison, Heisenberg a proposé le recoupement des régions par différents "niveaux". Ainsi, selon l'expérience qu'il est possible d'en avoir, il faut considérer des niveaux distincts, qui sont autant de formes de la connaissance. Ces formes s'étirent entre les deux pôles du sujet et de l'objet de telle manière que, vers la limite inférieure, il y a les niveaux où l'on peut tout objectiver et, inversement, vers la limite supérieure, des niveaux où les états de choses ne peuvent pas être séparés du processus de la connaissance. 

Le premier niveau de réalité correspond aux états de choses qui peuvent être objectivées indépendamment du processus de la connaissance. C'est le cas pour la mécanique classique, l'électromagnétisme et les deux théories de la relativité d'Einstein, en d'autres termes, la physique classique. Le deuxième niveau correspond aux états de choses inséparables du processus de la connaissance. Il situe à ce niveau la mécanique quantique, la biologie et les sciences de l'esprit.

Nous avons cité longuement Heisenberg, car nous partageons sa conception ontologique et épistémologique ; on pourrait dire ce programme, car ses conséquences au XXIe siècle restent encore largement à mettre en œuvre. 

4. L'idée de niveau de description

Ultérieurement, dans le cadre de la philosophie analytique, il a été proposé de considérer uniquement des "niveaux de description". La conception épistémologique des niveaux de description considère que les différentes sciences spéciales (chimie, biologie) décrivent un niveau qui leur apparaît comme tel. Cette théorie ne se prononce pas sur l'aspect ontologique des niveaux considérés. Ce sont des découpes utiles, des manières de saisir les choses plus ou moins globalement selon une théorie (description) donnée. 


Ces deux positions peuvent se combiner de diverses manières. 

1/ La position émergentiste qui associe des niveaux ontologiques aux niveaux de description. Cette position ontologique pluraliste considère que les niveaux décrits correspondent à des champs du réel différentiables. 

2/ La position réductionniste qui considère qu'il n'y a pas divers niveaux, mais une seule forme de réel qualifié de physique. Elle admet ou non les niveaux de description. 

Si le réductionnisme récuse même les niveaux de description, il est dit "éliminativiste" : il faut éliminer les sciences spéciales et les remplacer par la physique. C'est la position physicaliste du milieu du XIXe siècle, relayée au XXe siècle par l'empirisme logique (Ernest Nagel, Paul Oppenheim, Hilary Putnam). L'éliminativisme peut être attentiste. La justification pour accepter la connaissance du complexe consiste à dire que c'est en attendant mieux. La description de niveau supérieur est ni plus ni moins qu'une vue d'ensemble qui attend d'être ramenée à quelque chose de plus convenable. Les réductionnistes justifient cette seconde position en déclarant que l'on peut faire abstraction du référent d'une science pour ne considérer que son contenu conceptuel. C'est une position dite instrumentaliste (La théorie est un instrument commode pour expliquer les faits et rien de plus).

Il existe aussi un courant réductionnisme modéré qui considère comme valides les différentes sciences. Il est donc non éliminativiste. "Il y a en revanche différents niveaux de description ou de théories, les descriptions formulées dans les termes des sciences spéciales faisant abstraction de la composition physique des entités auxquelles elles se réfèrent" (Esfeld M., Philosophie des sciences, Lausanne, PPUR, 2009, p.221). 

3/ Une position mixte est défendable

Une ontologie émergentiste, pour être crédible, doit se concilier avec l'idée d'un monde unique. Il faut associer l'unicité du monde (il n'y a qu'un monde, car il est la totalité) avec celle d'une pluralité du réel (le réel n'est pas homogène et continu). La diversité ontologique se traduit par une diversité empirique : celle des différents domaines des sciences comme la physique, la biologie, la psychologie, la sociologie. La connaissance peut se situer au niveau où elle le souhaite, car tous sont légitimes.

On pourrait considérer que les régions de Heisenberg concernent à la fois le réel, la réalité empirique et les connaissances. Cette position pluraliste est évidemment incompatible avec le réductionnisme. S'il y a plusieurs régions, elles ne peuvent être réduites à une seule. Il est légitime d'étudier toutes les régions identifiables. 

 

Bibliographie : 

Esfeld M., Philosophie des sciences, Lausanne, P.P.U.R., 2009.

Heisenberg W., Philosophie : le manuscrit de 1942, Paris, Seuil, 1998.

Réédition : Heisenberg W., Le manuscrit de 1942, trad Chevalley,  Paris, Allia, 2010.

 


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