Le concept de substance chez Whitehead et Russel

 

GAUTERO Jean-Luc

 

Il n’y a pas de place dans la philosophie de Whitehead pour le concept de substance. Cet auteur rejette la substance au point que l’on pourrait dire que sa philosophie procède de ce rejet. Nous nous contenterons d’en donner un aperçu et détaillerons en quoi, pour Whitehead, le concept de substance est doublement fautif : à sa source, comme provenant d’une simplification abusive, et également dans ses conséquences trompeuses. En effet, si la simplification, même abusive, peut avoir du bon dans un premier temps, il est trompeur et stérilisant de s’y attacher au point de ne plus voir dans la réalité que la conception simplifiée que nous nous en faisons. Ces deux fautes, cependant, peuvent être disjointes. Pour les mettre en évidence, nous présenterons conjointement la critique whiteheadienne de l’origine du concept de substance et la critique russellienne. Si Russell partage avec Whitehead l’analyse de certaines des conséquences néfastes de l’emploi immodéré de ce concept, il en est d’autres, les pires peut-être, quant à leur portée pratique, qui se retrouvent dans sa philosophie. Chemin faisant, nous serons amenés à noter ce que nos deux auteurs entendent par substance.

 

Pour citer cet article :

GAUTERO Jean-Luc. Le concept de substance chez Whitehead et Russel. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/ontologie-reel-realite/22-le-concept-de-substance-chez-whitehead-et-russel

 

Plan de l'article :


  • D'où vient l'idée de substance ?
  • La substance, source d'erreurs philosophiques
  • La substance dissoute par la science
  • Whitehead, la substance et la bifurcation de la nature
  • La richesse du cosmos sans substance de Whitehead

 

 Texte intégral :

D’où vient l’idée de substance ?

À la base, pour Russell comme pour Whitehead, l’idée de substance semble surgir naturellement de nos observations du monde qui nous environne (et il s’agit en cela d’une idée très simple). Ainsi, Whitehead écrit-il dans La Science et le monde moderne : « Considérons de quelle façon les notions de substance et de qualité surgissent. Nous observons un objet comme étant une entité dotée de certaines caractéristiques. En outre, chaque entité individuelle est appréhendée en fonction de ses caractéristiques. Ainsi, nous observons un corps ; nous notons certains détails le concernant. Peut-être est-il dur, bleu, rond et bruyant. Nous observons quelque chose qui possède ces qualités : en dehors de ces qualités, nous n’observons rien. En conséquence, l’entité est le substrat, ou la substance, à quoi nous attribuons ces qualités. Certaines sont essentielles, de sorte que si elle en était privée, l’entité ne serait pas elle-même ; tandis que d’autres sont fortuites et remplaçables » (I).  C’est très proche de ce qu’écrit Russell dans An Outline of Philosophy : « La catégorie de substance est un concept qui s’est développé à partir de la notion du sens commun de “chose”. Une substance est ce qui a des qualités, et est en général supposé indestructible, quoiqu’il soit difficile de voir pourquoi. Les métaphysiciens sont tombés sous son emprise en partie parce que la matière et l’âme étaient tenues pour immortelles… » (II). 

Ici, avant de poursuivre cette citation, il convient de s’arrêter à cette phrase qui représente une petite divergence entre les deux auteurs : Russell nous donne une première raison de l’importance de la substance pour les métaphysiciens — raison sur laquelle, au demeurant, il insiste peu : la croyance en l’immortalité de la matière et de l’âme. Pour Whitehead, cette raison n’en est pas une : on serait tenté de dire qu’il voit, au contraire, -on y reviendra-  les concepts de matière et d’âme comme une conséquence de celui de substance.

« …en partie par un transfert hâtif à la réalité d’idées provenant de la grammaire. Nous disons : “Pierre court”, “Pierre parle”, “Pierre mange”, etc. Nous pensons qu’il y a une entité, Pierre, qui fait toutes ces choses, et qu’aucune d’entre elles ne pourrait être faite s’il n’y avait quelqu’un pour les faire, mais que Pierre pourrait très bien ne faire aucune d’entre elles. De même, nous attribuons des qualités à Pierre : nous disons qu’il est sage, et grand, et blond, etc. » (III).

Cette longue citation de Russell permet particulièrement bien de voir que la « substance » dont il nous parle (et dont Whitehead nous parle) est substance aux sens A et B du Dictionnaire Philosophique de Lalande — et elle établit en même temps le rapport entre ces deux sens, sens que l’on peut rappeler : « A. Ce qu’il y a de permanent dans les choses qui changent, en tant que ce permanent est considéré comme un sujet qui est modifié par le changement tout en demeurant “le même” et en servant de support commun à ses qualités successives. […] B. Ce qui existe par soi-même sans supposer un être différent dont il soit un attribut ou une relation ». Pierre est ce qu’il y a de permanent dans ses occurrences changeantes, et, en tant que tel, il existe par lui-même, sans supposer aucune de ses qualités. Il ne peut donc être vu comme un attribut de l’une d’entre elles.

Mais, le contenu des citations de Whitehead et de Russell est-il bien le même ? À la vérité, on pourrait encore noter deux différences entre nos auteurs. La seule réelle cependant est stylistique, de faible importance théorique : dans les extraits cités, Russell est beaucoup plus concret que Whitehead, puisque là où le second parle des caractéristiques d’un corps indéterminé que nous observons, le premier fait intervenir un être de chair et de sang que nous pouvons bien mieux nous représenter, même si nous n’avons pas de Pierre dans nos relations. L’autre différence, qui serait de plus grande importance, n’en est pas vraiment une : c’est l’importance qu’accorde Russell à l’influence du langage. Notons au passage qu’on pourrait objecter : est-ce donc le langage qui est à la source du concept de substance, ou sont-ce nos observations ? Ce serait faire un faux procès : notre langage structure notre pensée et nos observations, il nous empêche de mettre en question la persistance de l’entité Pierre. Aussi, n’y a-t-il rien de contradictoire à faire dépendre le concept de substance à la fois de nos observations quotidiennes et de l’influence néfaste d’un langage non analysé.

Russell insiste beaucoup sur cette influence du langage, par exemple dans An Outline of Philosophy à nouveau : « On a montré que la grammaire et le langage ordinaire étaient de mauvais guides pour la métaphysique. On pourrait écrire un grand livre montrant l’influence de la syntaxe sur la philosophie ; dans ce livre, l’auteur pourrait retracer en détail l’influence de la structure des phrases sujet-prédicat sur la pensée occidentale, plus particulièrement pour la question de la “substance” »(IV), mais aussi dans son Histoire de la philosophie occidentale, dans le chapitre consacré à la logique aristotélicienne : « La “substance”, en un mot, est une erreur métaphysique, due au fait que l’on a reporté sur la structure du monde la structure des phrases composées d’un sujet et d’un prédicat » (V). Ce qui tend à suggérer qu’une erreur qui, pour le commun, est due au langage courant provient plutôt pour le philosophe du report illégitime dans la logique d’une structure grammaticale de base de ce langage courant. Mais, on sait que cette structure à laquelle se réfère Russell, « S est P », est la structure fondamentale de l’analyse aristotélicienne des propositions : l’erreur grammaticale et l’erreur logique sont donc intimement liées.

Whitehead insiste autant sur le rôle néfaste de la décomposition logique aristotélicienne que Russell sur celui de la grammaire. Citons, par exemple, Le Concept de nature : « Dans sa logique [celle d’Aristote], le type fondamental de proposition affirmative est l’attribution d’un prédicat à un sujet. C’est pourquoi, parmi les nombreux usages courants du terme substance qu’il analyse, il privilégie son acception comme substance ultime qui n’est plus prédiquée d’autre chose. L’adhésion sans critique à la logique aristotélicienne a conduit à une tendance invétérée à postuler un substrat pour tout ce qui est offert à la conscience sensible, c’est-à-dire à chercher sous tout ce dont nous avons conscience, la substance au sens de la chose concrète » (VI). Whitehead reprend très largement cette idée dans Procès et réalité, où il écrit : « L’hégémonie de la logique aristotélicienne à partir de la période classique tardive a imposé à la métaphysique les catégories dérivées naturellement de sa terminologie. […] Les divergences qui peuvent se trouver dans ces conférences par rapport aux autres doctrines philosophiques dépendent principalement du fait que plusieurs philosophes, qui dans leurs énoncés explicites critiquent la notion aristotélicienne de substance, présupposent cependant implicitement à travers leurs discussions que la forme propositionnelle sujet-prédicat présente enfin un mode d’énoncé sur le monde actuel qui se révèle adéquat » (VII). Il ne suffit pas, en somme, de critiquer explicitement la substance pour être protégé des obstacles que son idée dresse devant la pensée : parmi ces philosophes qui ont cru se départir du concept de substance, mais qui en sont restés captifs parce qu’ils n’ont pas su voir d’où il venait, on peut, en suivant Whitehead, mentionner Hume « dans son explication de l’esprit et de ses contenus, il ne s’est jamais départi de l’allégeance automatique à ce schème de pensée sujet-prédicat que l’importance exagérée accordée à la logique d’Aristote, durant toute la longue période médiévale, avait imposé à l’esprit européen »(VIII), et en suivant Russell mentionner Peirce (IX).