Existence empirique et existence ontologique du monde

 

JUIGNET Patrick

 

Le terme « monde » a de très nombreux sens que nous laisserons de côté. Cet article vise l'idée du monde lorsqu'elle désigne tout ce qui existe. Tenter de définir cette idée impose deux préalables : le premier consiste à distinguer entre ce qui existe en soi et ce qui existe pour nous ; le second serait d'admettre que nous faisons partie du tout. En tenant compte de ces deux principes, il paraît possible de mieux définir l'idée du monde.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Existence empirique et ontologique du monde. Philosophie, science et société [en ligne]. 2016. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/ontologie-reel-realite/195-existence-reel-realite

 

Plan de l'article :


  1. L'existence du monde
  2. La réalité
  3. La  réalité peut prendre diverses formes
  4. L'existence indépendante (le réel)
  5. Une vision du monde

 

Texte intégral :

1. L'existence du monde

Que veut dire exister pour le monde ?

Le monde est un concept, dont on admet, après Emmanuel Kant, que c’est le concept de la totalité. Mais, le monde implique aussi l'existence, à quoi il faut ajouter que c'est un concept général. Le début est ardu, car le monde demande au minimum trois idées abstraites pour être conceptualisé. Nous allons les discuter.

Dire comme Markus Gabriel (Gabriel M., Pourquoi le monde n'existe pas ?, Paris, J-C Lattès, 2014, p. 12) que le monde n'existe pas, mais que tout existe sauf le monde, en affirmant que le monde se définit par la totalité, revient à suggérer que ce qui n'existe pas (le tout), existe puisque tout existe. Ce jeu sur les mots est litigieux. À ce sujet, on peut faire valoir l'argument de Quine selon lequel à la question : qu'est-ce qui existe ?, « la seule réponse est tout » (Quine W.V.O., Du point de vue logique, Paris, Vrin, 2003, p. 3.), car parler d'entités inexistantes n'aurait aucun sens. Mais, d'un autre côté, « tout existe » serait une assertion qui n'est pas fausse, mais vide et sans intérêt, car privée de contenu. Rebondissons sur cette remarque.

L'inexistence est une idée difficile à envisager, car elle nous toucherait et, en cas d'inexistence, il serait impossible de nous prononcer sur elle ou sur quoi que ce soit d'ailleurs. Le postulat de l'existence est le seul envisageable dans une pensée rationnelle. Ceci étant posé, la question de l'existence se pose-t-elle au sujet de la totalité ? La totalité a-t-elle un référent identifiable dont on pourrait dire qu'il existe, ou pas  ? La réponse aux deux questions est négative. La totalité est un concept qui ne suppose pas de référent. Cela nous conduit à interroger notre déclaration préalable : les deux premières idées de la définition du monde (totalité et existence) ne seraient-elles pas contradictoires ?

Le monde n'est pas que la totalité, sinon le concept de totalité suffirait. Il est la totalité de ce que l'on suppose exister. Dans ce cas, l'existence ne qualifie pas la totalité. Le groupe nominal « totalité de ce qui existe » désigne l'existence prise dans son ensemble. Il paraît acceptable de considérer l'existant en totalité et d'en faire l'arrière-plan de notre réflexion. De nos deux postulats, le second est logiquement antérieur, au sens où il faut d'abord poser un jugement d'existence positif, pour ensuite lui associer la totalité. Autrement dit, si on part du jugement d'existence et que l'on décide de ne rien en exclure, on tombe sur le concept du monde. Ce que nous nommons le monde, c'est l'existence sans exclusion de quoi que ce soit.

Le monde n'est pas une catégorie descriptive

Pour un auteur comme Gabriel Markus, le monde est le domaine de tous les domaines. Mais, cette entité qui comprend tout, « n'existe pas et ne saurait exister », nous dit Markus (Ibid. p. 19.). Nous voilà embarrassés, nos postulats de base sont à nouveau contestés. Que peut-on répondre à cela ?

Pour cet auteur, le monde désigne l'ensemble des choses et des faits. Ces choses et faits composeraient des domaines. Nous contestons cette définition du monde liée à l'expérience commune. Ce n'est pas du même monde dont nous parlons. Pour notre part, nous n'employons pas le terme de monde comme catégorie descriptive se référant aux choses et aux faits, mais comme idée abstraite de l'existant. Le monde de Markus, c'est l'ensemble des domaines de la réalité, le nôtre, c'est l'affirmation d'existence associée à l'idée de totalité. Ce sont là deux points de départ très différents et incompatibles.

Le concept de monde, tel que nous le définissons, permet une réflexion ontologique qui, si on ne l'utilisait pas, serait vite impossible. Il stabilise les raisonnements. Nous allons voir en effet que les concepts suivants (de réalité et de réel) concernent le monde - et non pas rien ou autre chose que le monde -. Cette définition de départ entraîne des conséquences.

Les conséquences du concept de monde

Concevoir le monde comme indiqué ci-dessus a des conséquences importantes quant aux raisonnements que l'on peut tenir et quant à ceux dont il faut s'abstenir.

- Si on admet une totalité, cela implique qu'il n'y a pas autre chose comme un autre monde, un ultra-monde, car au-delà de tout, il n'y a rien. Si le monde est tout, il est unique sinon il ne serait qu'une partie du tout. Supposer un ultra-monde est par conséquent exclu.

- L’homme, en tant qu’espèce et à titre individuel, fait partie du monde. Dans la mesure où, en tant qu'humain, nous faisons partie du monde, nous ne pouvons dire qu’il soit extérieur à nous. L'attitude intellectuelle qui sépare le monde et le sujet pensant parait artificielle. Supposer un sujet qui s'extrairait de la totalité est irrationnel.

- Le monde n'est ni quelque part, ni dans un intervalle de temps. La catégorisation spatio-temporelle ordinaire n'est pas applicable à la totalité. Le monde ne contient rien et rien ne lui est extérieur. Comme l'horizon qui recule au fur et à mesure que nous avançons, le monde est insituable. Il n'est pas quelque part ou en quelque lieu.

- S'interroger sur le néant, puis sur l'origine du monde, c'est-à-dire sur le passage du néant à l'être, ne constitue pas des problèmes pertinents susceptibles de trouver une réponse rationnelle. La totalité exclut un avant-tout qui serait le néant.

On voit que se définit ainsi un cadre de pensée assez précis. Toutes ces conséquences tirées de l'analyse du postulat de la totalité existante évitent un certain nombre de problèmes insolubles (que nous qualifions de métaphysiques). Ces problèmes naissent lorsque l'on applique des raisonnements qui ne sont pas applicables au concept de totalité. Si on le fait, on entre dans des fictions abstraites (disserter sur l'ultra-monde, sur l'avant ou l'après du monde, ou sur la possibilité d'un sujet hors du monde, etc.).

2. La réalité

Situer la réalité

Après le monde, nous allons situer la réalité. Au premier abord, et dans le sens courant du terme, la réalité est donnée par l'expérience. La réalité est le concept de ce qui apparaît concrètement et factuellement. La réalité se caractérise par sa résistance (par opposition au rêve, à la fiction, à l'imagination, au délire) et par ses réactions aux actions.  Nous y situons des choses, des événements, du vivant et de l'inerte, des personnes humaines, des rapports sociaux, etc. La réalité est donc très vaste et hétérogène. Elle apparaît comme telle, grâce à l'expérience ordinaire qui est spontanée, se modifie et s'enrichit au cours de la vie.

L’expérience peut être comprise comme la relation entre l’homme connaissant, en tant qu’entité organisée du monde, et les différents aspects du monde qu’il rencontre. L’expérience est notre relation interactive avec le monde, relation qui prend des formes différentes selon les circonstances. En effet, l’expérience se construit progressivement dans le temps individuel pour chaque homme et dans les temps historiques pour chaque culture. L’expérience permet de construire des faits et de les rassembler en une multitude de choses, relations, événements, que nous déclarons être la réalité.

Nous admettrons que le concept de réalité est adéquat et qu'il a pour référent l'ensemble des entités dont nous pouvons faire l'expérience de manière assurée. On notera bien que la réalité n’est pas le monde tel que définit plus haut, car ce dernier excède très largement la réalité.

Trois attitudes sont possibles eu égard à la réalité

Le réalisme empirique

La première attitude vis-à-vis de la réalité est celle de l’empirisme spontané qui suggère que les choses perçues existent là, devant nous, tout simplement. Il s'accompagne d'un réalisme qui admet que les choses perçues existent réellement, telles que nous les percevons (à quelques pièges du sensible près). L'argument du réalisme empirique immédiat est l'évidence. Les choses que nous percevons dans notre environnement existent, car ces choses ne dépendent ni de notre perception, ni de nos catégories conceptuelles (Ferraris M., Manifeste du nouveau réalisme, Paris, Hermann, p. 37). Si nous ne les percevons pas et ne les comprenons pas, elles existent quand même.

Quelque peu aveuglé par cette évidence, le réaliste néglige qu'il est l'auteur de cette affirmation d'existence. Il néglige aussi l'expérience à partir de laquelle il a produit cette affirmation. Prétendre ne pas tenir compte de ces deux aspects et ne pas les intégrer dans le problème est fautif. Kant le premier a signalé cette erreur. Nous connaissons la réalité par l'expérience et notre expérience ne peut être négligée. Elle est « un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître produit de lui-même » (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p. 31.).

La réalité nous apparaît grâce aux sensations synthétisées en perceptions, elles-mêmes reprises par des processus cognitifs complexes, le tout évoluant au fil du temps, car l'expérience change et s'affine. La psychologie de la connaissance, dont Jean Piaget est l'un des grands pionniers, a montré la construction progressive de la réalité de l'enfance jusqu'à l'adulte. Il s'agit d'une lente élaboration de l'expérience. A nos yeux, cette activité de l'homme pour accéder à la réalité est certaine et ne peut être niée.

Le réalisme empirique est généralement appuyé sur la distinction sujet/objet qui pose un sujet interne en opposition avec la réalité objective externe. La subjectivation produit une extériorité du sujet et de la pensée par rapport au monde, ce qui est impossible. Le réalisme empirique spontané n'est pas recevable, il présente trop de contradictions et de conséquences fâcheuses. Voyons son inverse, le constructivisme intégral.

Le constructivisme intégral

L'attitude inverse du réalisme empirique naïf, chez nos contemporains, est le constructivisme radical qui suppose que la réalité n'existe que par l'activité humaine qui la construit. C'est un scepticisme relatif (qui met l'existence en doute). La réalité existerait parce que déclarée par le savoir. Maurizio Ferrari décrit cet excès constructiviste de la manière suivante : « dès lors que la connaissance est intrinsèquement construction, alors il n'y a pas de différence de principe entre le fait que nous connaissons l'objet X et que nous le construisons » (Manifeste du nouveau réalisme, p. 41). Le constructivisme radical se heurte à l'évidente résistance de la réalité ; nous ne la fabriquons pas ex nihilo et à notre guise.

Si nous déclarons construire intégralement ce qui existe dans la réalité, nous devons aussi nous construire nous-mêmes, car pour construire quoi que ce soit, il faut au minimum exister soi-même et, dans une optique de constructivisme intégral, se construire - ce qui conduit à une situation absurde -. Le constructivisme radical n'est pas crédible.

Une position mixte

L’expérience est une relation complexe au monde, médiatisée par la perception, organisée par l’intelligence, finalisée par la volonté de connaître et dépendante du contexte culturel dans lequel elle survient. Elle produit ce que l’on appelle la réalité. La réalité naît de l'interaction entre nous et le monde, interaction qui se nomme l’expérience. Supprimons par la pensée toute interaction avec le monde, il ne restera aucune réalité. Mais, il serait abusif d'en conclure que le monde ait disparu. La réalité existe pour nous, relativement à notre expérience, mais quelque chose existe indépendamment de nous.

Nous tordons incessamment la réalité selon nos perceptions, selon nos croyances, selon notre état psychologique ; mais pas complètement, car le monde résiste et s’oppose. Connaître empiriquement consiste à cerner cette résistance. C’est une quête pour mieux construire la réalité, grâce à une expérience plus clairvoyante. La réalité vient d'une interaction avec quelque chose qui résiste, qui persiste, qui s'oppose, que nous devons intégrer et respecter.

Pour résumer, nous associons au constructivisme le correctif d'un réalisme, ce qui conduit à une conception nuancée de la réalité. Ce réalisme constructiviste admet que la connaissance empirique se heurte à l'existant lors de la construction de la réalité et qu'il n'est pas possible de faire abstraction, ni de l'acte de connaissance, ni de ce qui y résiste. Cela a deux conséquences :

  • La réalité n’est pas absolue mais relative, elle dépend de l’expérience qui la fait surgir.
  • La réalité manifeste une résistance qui ne dépend pas de notre expérience.

Qu'est-ce qui résiste dans la réalité ? N'est-ce pas l'indication qu'il existe quelque chose au-delà de notre expérience et que celle-ci enregistre ? Une voie de recherche serait alors de conceptualiser ce qui existe en soi à partir de ses effets sur la réalité. Nous sommes ramenés par le biais de l'expérience à nous interroger sur une existence autonome qui se manifeste au travers de la réalité.

3. La  réalité peut prendre diverses formes

La réalité étant construite par l’expérience, il s’ensuit qu’elle prend diverses formes selon la manière de procéder. L’expérience est interactive, elle comporte toujours une action de l’homme connaissant vers son environnement qui, en retour, réagit. C’est une action orientée en vue de connaître et non de transformer, mais c’est une action tout de même et non la pure contemplation de choses extérieures au sujet.

L'expérience prend parfois une tournure méthodique que l'on qualifie de scientifique. Dans les sciences, nous n'avons plus affaire à des choses, mais à des faits. Quelle est la différence ? Les faits scientifiques sont construits par observation ou expérimentation et contrôlés collectivement. Ils acquièrent ainsi une forte crédibilité. Par ailleurs, les sciences ouvrent des domaines qui s'étendent bien au-delà de l'expérience ordinaire, domaines insoupçonnables autrement.

À partir des considérations sur l'expérience, nous distinguerons deux types de réalité, certes en lien l’une avec l’autre, mais différentes : la réalité ordinaire et la réalité scientifique. Elles dépendent l’une de l’expérience ordinaire et spontanée et l’autre d’une expérience méthodique médiatisée par des techniques devenues, de nos jours, très sophistiquées.

La réalité ordinaire est constituée par des choses, des événements, des situations, etc. On considère généralement que cette réalité est extérieure à nous-même et existe par elle-même et indépendamment de nous. Cette manière de juger constitue le réalisme empirique spontané. Il est adapté à la vie quotidienne, car il permet un rapport adaptatif au monde en tant qu’environnement. Il est inapproprié pour la connaissance philosophique et scientifique.

Supposer que les faits soient là, d’évidence devant nous, et puissent être étudiés objectivement est une illusion. La réalité est relative à l’expérience qui la fait apparaître et qui lui donne ses caractéristiques. La réalité est construite par l’interaction entre nous et le monde. Elle n’est pas déjà là, extérieure à nous, attendant qu'un sujet transcendant (spirituel) ou transcendantal (intellectuel) vienne la contempler.

Il faut différencier fermement la réalité ordinaire (construite par notre expérience spontanée) et celle des sciences (construite par une expérience méthodique). La réalité ordinaire est bien trop transformée par l’imagination, les présupposés, les opinions, la culture, pour être utile à la connaissance du monde. Elle permet seulement de s’y diriger et de s'y adapter, d’ailleurs de manière plus ou moins heureuse.

La réalité scientifique

Les faits mis en évidence par les sciences sont plus avérés, plus solides, plus crédibles. L'expérience est méthodique et vérifiée collectivement, ce qui la transforme. L’homme de science n’agit pas en tant qu’individu, mais en tant qu’agent de la méthode qu’il met en œuvre, agent qui fait parti d'un collectif, la communauté scientifique de son époque. La réalité scientifique est constituée collectivement par des faits construits selon une expérience méthodique. C’est ce qui lui donne ce que nous appellerons sa positivité et son objectivité.

La positivité objectivante consiste à construire des faits précis, assurés et débarrassés d’illusions, afin de constituer un corpus factuel sur lequel on puisse s’accorder. Si connaître consiste à cerner la résistance de la réalité, la méthode scientifique s'efforce de tester au mieux cette résistance.

Chaque science s’occupe d’un ensemble de faits spécifiques, formant une collection de faits homogènes entre eux et appartenant à un champ circonscrit. Les faits scientifiques dépendent des conditions d’expérience, ils sont donc relatifs, mais ils présentent l’avantage d’être certains. C’est ce que l’on appelle la positivité des sciences, leur capacité à mettre en évidence des faits assurés. Ce n’est pas une mince avancée pour la connaissance.

Poser les faits comme relatifs à l’expérience institue un relativisme empirique. Pour autant, ce n’est pas un scepticisme ! Que les faits soient relatifs à l’expérience ne veut pas dire qu’il faille douter de leur existence, ni que la réalité soit une illusion. Ils ont un mode d’existence propre qui naît d’une interaction entre l’homme en tant qu’agent de la connaissance et la part du monde auquel il a accès par les expériences qu’il conduit.

La réalité, telle que les sciences nous la font percevoir, est sans commune mesure avec la réalité ordinaire. Elle est bien plus vaste, elle est mieux classifiée et ordonnée, elle est objective, plus sûre, elle est remaniée et donc améliorée, elle s'étend sans cesse avec l'avancée des sciences.

La réalité des sciences, pour construite qu'elle soit par une méthode, bute sur du solide. Qu'est-ce donc que testent les méthodes scientifiques ? Notre problème ontologique se pose alors de la manière suivante. Sur quoi bute l'expérience scientifique ? Comment conceptualiser ce qui existe dans le monde par delà les faits mis en évidence par les sciences ? Nous sommes amenés à nous interroger sur l'existence en tant qu'elle se manifeste au travers de divers champs de la réalité (mis en évidence par les sciences).

4. L'existence indépendante (le réel)

Une existence sans expérience

Par rapport à la réalité, nous avons évoqué la nécessité de supposer quelque chose qui existerait indépendamment. Kant avait évoqué l'idée de « chose en soi » (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, Flammarion, 1976, p. 177.), mais nous ne reprendrons pas ce concept qui suppose une inaccessibilité radicale. En effet, nous devons supposer qu'il existe quelque chose en soi, qui est cependant attesté indirectement par l'expérience. Nous retrouvons ici notre postulat de l'existence sous une autre forme. Nous avions posé que le monde existe. Maintenant, cette existence, il faut la concevoir comme indépendante de l’expérience, mais formant et informant celle-ci. Elle présente une solidité, une efficience, une durabilité et une autonomie. Affirmer l'existence est un principe difficile à démontrer, mais affirmer l'inexistence est absurde.

La conjugaison de ces affirmations se synthétise dans la troisième, selon laquelle l'existence ne dépend pas de la connaissance que nous en avons et n’obéit ni à nos croyances, ni à nos volontés. La conception ontologique qui se dégage de ces postulats est dite « réaliste ». C’est une option qui peut se formuler par « Il existe un monde réel qui contient les êtres humains, mais ne dépend pas d’eux ». On pourrait le dire ainsi : Le monde contient des humains capables de penser un réel qui ne dépend pas d'eux. Le réalisme pose le réel comme catégorie ontologique pour penser le monde en lui supposant une existence effective indépendante de l'humain. Que les hommes disparaissent et ce qui est continuera imperturbablement à exister.

Quel nom lui donner ?

Comment nommer cette existence ? Le terme "d'existence" est insuffisant à lui seul, car il faut aussi noter que cette existence est indépendante et donc distincte de la réalité, qu'elle constitue une butée ultime qu'on ne peut éluder, et enfin qu'elle est assurée et relativement pérenne.

Pour éviter des discussions sans fin, nous éliminerons les termes issus de la philosophie scolastique tel qu'être, essence et substance. D'autant qu'ils sont connotés par l’idée de permanence et de fixité, alors que rien ne prouve que l'existant soit immuable. D'autre part, ces termes ont fait l'objet d'une telle littérature métaphysique que nous préférons les éviter.

Le terme de "réel voilé" utilisé par Bernard d'Espagnat est intéressant, car il correspond à une existence qui ne se réduit pas à nous, mais qui n'est pas déconnectée de la réalité (Espagnat B., Klein E., Regards sur la matière, Paris, Fayard, 1993, p.257). Finalement, nous proposons d'utiliser le terme de réel, et qui évoque l'option réaliste qui est la nôtre. Ce terme a l'avantage d'insister sur l'existence solide, effective et incontestable - et donc bien réelle - de ce qui existe en dehors de toute expérience. Notre position n'est pas très loin du "réalisme non figuratif" d'Alan F. Chalmers, pour qui le monde est indépendant et qui soutient que nos théories "ne décrivent pas les entités du monde" (Qu'est-ce que la science ?, Paris, La découverte, 1987, p. 258). Nous  ajoutons qu'on peut quand même se faire une idée du réel, à condition de rester prudent.

La manière de penser ordinaire suppose une chose est désignée par la plupart des idées. Si je pense à la table ronde en chêne qui est là, il y correspond certainement un objet, un référent certain et précis. La manière de penser sur le plan ontologie ne peut être la même. Le référent, dans ce cas, est le réel auquel on n'a pas d'accès direct.

Le réel est la forme d'existence relativement stable et structurée que l'on suppose déterminer la réalité. Si on arrive à une idée sur le réel, on ne peut affirmer que le réel soit comme cette idée l'indique. On peut seulement dire qu'il est intéressant et heuristique de penser le réel ainsi, mais absolument pas affirmer qu'il soit ainsi.

5. Conclusion : une vision du monde

Pour être cohérent, le réalisme ontologique doit se compléter d’un constructivisme empirique. Les deux sont indissociables, car ils se définissent et se tempèrent réciproquement. Le constructivisme correspond à l’interaction de l’homme en tant qu’être organisé et individualisé avec le monde. De cette interaction naissent des phénomènes, qui, si on les précise, deviennent des faits scientifiques vérifiables. À partir de ces faits, par un double mouvement inductif et déductif, des objets, des modèles, des lois, sont forgés. Tout un pan de la réalité apparaît dans l'interaction avec ce qui existe indépendamment. Cette existence autonome posée comme postulat au départ se confirme et se précise par la résistance constante qu'elle oppose. Nous la nommons le réel ou réel indépendant de façon à rappeler le réalisme ontologique qu'il sous-entend.

Au terme de cette réflexion, nous dirons que le monde comme totalité peut être conçu selon deux modalités : ce qui existe en relation avec nous (la réalité) et ce qui existe indépendamment de nous (le réel indépendant). Ces deux formes d'existence constituent les deux faces du même monde.

 

Bibliographie :

Chalmers A.F., Qu'est-ce que la science ?, Paris, La découverte, 1987.
Espagnat (d') B., À la recherche du réel, Paris, Bordas, 1981.
Espagnat (d') B., Klein E., Regards sur la matière, Paris, Fayard, 1993.
Ferraris M., Manifeste du nouveau réalisme, Paris, Hermann, 2014.
Gabriel M., Pourquoi le monde n'existe pas ?, Paris, J-C Lattès, 2014.
Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967.
Quine W.V.O., Du point de vue logique, Paris, Vrin, 2003.

 


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