Deux conceptions philosophiques du monde

 

JUIGNET Patrick 

 

Nous allons tenter d'énoncer deux conceptions philosophiques, plus ou moins explicites, mais bien présentes dans le paysage culturel actuel. L'une veut naturaliser le monde, mais aboutit (contre son gré) à le dualiser ; l'autre suppose une pluralité ontologique du monde, ce qui permet d'intégrer complètement l'individu humain et sa pensée dans le monde.

 

 Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Deux conceptions philosophiques du monde. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/ontologie-reel-realite/14-deux-conceptions-philosophiques-du-monde

 

Plan de l'article :


  1. Une nature qui se dédouble
  2. Un monde unique diversifié
  3. La préférence pour un monde pluriel

 

Texte intégral :

1/ Une Nature qui se dédouble

 Un monde naturel et matériel

 Le récit philosophique naturaliste est né avec le XVIIe siècle. Selon ce récit, nous sommes dans un monde naturel constitué d'objets perceptibles : les planètes, les hommes, les pierres, les arbres, etc. Les objets infiniment grands comme les galaxies, ou infiniment petits comme les atomes, sont de nature double, à la fois phénoménale et substantielle. Les phénomènes sont les manifestations perceptibles de la substance du monde. Ce monde extérieur à l’homme constitue la Nature. La Nature est homogène. Les lois  découvertes localement sont valables partout et de tout temps, elles sont universelles. Il y aurait une unique substance matérielle constitutive du monde. Cette substance est primitive, elle existe en soi, sans cause. Elle est éternelle et infinie. Elle obéit à des lois immuables.

Le récit moderne nous met en garde contre une partie de la réalité qui serait illusoire, la réalité sensible. Celle-ci doit être mise de côté pour accéder à la vraie réalité, celle des qualités premières. On trouve cette opposition entre qualités premières et secondes chez Descartes et Locke. Le compliqué, le coloré, le sonore, sont remplacés par la simplicité d’un espace vide peuplé de masses se déplaçant au gré des forces. C’est le monde de Newton et de la science moderne en général. Ce monde, Whitehead le décrit dans Science and the moderne world comme « de la matière qui se précipite sans fin et sans signification ». Toute une part du monde sensible, jugée complexe et confuse est rejetée. Ces choses qui ne s’expliquent pas sont sans importance ou de simples apparences. C’est le monde de la sensation trompeuse, du subjectif, de l’épiphénomène.

La nature est « assimilée à un automate, soumise à des lois mathématiques dont le calme déploiement détermine à jamais son futur comme il a déterminé son passé » (Prigogine I., Stengers I., La nouvelle alliance, 1979). C’est merveilleusement le cas en astronomie. De Kepler à Laplace, il est établi que les planètes et les étoiles obéissent à une inexorable mécanique parfaitement réglée.  Un ordre immuable règne et les mouvements réguliers du ciel étoilé en sont l’illustration et la preuve. La nature est soumise à des lois déchiffrables, compréhensibles et le plus souvent mathématisables. Elle est homogène, si bien que ces lois sont valables partout.  Elle est régie par un déterminisme sans faille qui s’énonce dans les lois universelles.

Pour connaître véritablement le monde, il faut ramener le complexe au simple. C’est le principe de réduction : en ramenant au simple, alors on trouvera immanquablement les lois mathématiques. Cette réduction ramène aussi vers ce qui est objectif, la vraie réalité. La réalité complexe changeante étant illusoire, subjective. Le monde éternel, tel une horloge parfaite déroule ses multiples rouages selon des lois immuables. Le temps est neutre, il s'écoule de manière uniforme et continue. Les phénomènes régissant la matière dans l’espace étant réversibles, tout peut revenir à la même place au fil du temps. C’est un monde susceptible d’un éternel retour. Un monde dans lequel l’histoire est l’écume superficielle et transitoire d’une fixité fondamentale. À l’inverse de ce que prétend le dicton chinois, c’est un monde où l’on peut se baigner deux fois dans le même fleuve, il suffit de disposer d’un temps infini et un jour les mêmes gouttes d’eau (les mêmes atomes) seront présentes pour nous accueillir.

Le monde est peuplé d’hommes et d’animaux qui, selon Descartes et ses suiveurs, sont des mécaniques bien faites. Depuis lors, on construit sans désemparer des automates qui imitent les animaux et les hommes. Dans la variante dualiste, la mécanisation touche seulement le corps de l’homme et dans la variante moniste, la mécanisation touche l’homme dans son ensemble et l’esprit serait réductible à la matière. Automatisation et robotisation de l’homme sont omniprésentes dans la culture occidentale. La machine est une figure majeure du récit scientiste classique. L’idée d’un homme-machine, lancée au XVIIe siècle par le Traité de l’homme de Descartes, est reprise au XVIIIe siècle par le médecin hollandais Hermann Boerhaave (Nature et principes de physiologie, 6 volumes, Londres, 1757-1773) puis La Mettrie, son élève français, qui publie un ouvrage intitulé L’Homme-Machine en 1748. Vaucanson (1709-1782), constructeur d’automates imitant la vie, est le magnifique illustrateur de cette manière de penser. Puis, viendra au XXe siècle l’assimilation de l’homme et de l’ordinateur.

La raison suffisante

Leibniz énonce, à la fin du XVIIe siècle, l’idée de raison suffisante qui sera reprise dans le récit moderne sous la forme suivante : rien n’est sans raison et, par conséquent, tout a une explication. Cette possibilité d’un monde toujours explicable, vue sous un jour programmatique, forge un soutien puissant pour la démarche scientifique. La raison n’a pas à abdiquer devant les problèmes insolubles, car ils sont potentiellement résolubles.

Si l’on regarde au-delà de la vertu pragmatique et programmatique de ce principe, on aperçoit, en arrière-plan, la supposition d’un ordre du monde. C’est sur cet ordre présupposé que s’appuie la possibilité d’une raison suffisante. Cet ordre peut être conçu de diverses manières, soit comme harmonie universelle, soit comme nécessité due au déterminisme, soit comme volonté divine. Quelle qu’en soit l’origine, la conséquence ontologique est celle d’une rationalité du réel. Le monde serait (en soi) rationnel. Avec ou sans Grand Législateur, le monde aurait un ordre rationnel, ce qui débouche sur les différentes formes d’idéalisme ou de rationalisme de type pythagoricien. Pour Nietzsche, l’idéal scientifique d’élucidation totale constitue « le récit rationnel de l’occident ».

La rationalité du réel est une composante du récit classique. Ce principe d’intelligibilité généralisée est porteur pour toute la culture occidentale. Son extension ontologique est une croyance, car supposer un monde par lui-même rationnel est invérifiable. Cette croyance a entraîné un abus de logicisme tant en science qu’en philosophie. Elle a poussé la pensée vers un style rigide qui se cristallise dans la vision Laplacienne d’un monde mécanique entièrement prévisible. Dans une réplique célèbre, Laplace répond qu’il n’a pas besoin de Dieu comme hypothèse pour expliquer le monde. Si ce n’est Dieu, ce sera le Démon, car le récit déterministe implique un Grand Législateur qu’il soit créateur ou observateur. Le Démon de Laplace, capable d’observer l’univers entier à un instant donné, peut en reconstituer le passé et le futur avec précision, car le déterminisme absolu associé au légalisme mathématique permettent une prévision parfaite. L’homme n’étant pas Démon, il n’a pas une connaissance de toutes les déterminations et doit se contenter d’une approximation, ce qui justifie le calcul des probabilités. Cela signifie qu’il n’y a pas de hasard dans la nature. Le hasard est seulement le fruit de notre perception incomplète, il est la mesure de notre ignorance. À ce titre, l’avenir est déjà tracé. C’est à la superficie seulement « que règne le jeu des hasards irrationnels » dit Hegel.

Un monde qui se dualise

Dans une variante répandue du récit moderne, à côté de la matière existe une substance spirituelle à laquelle l’homme participe. Il l’atteint par raisonnement, contemplation ou retrouvailles selon les écoles philosophiques. C’est la version dualiste du récit issue de Descartes. L’esprit pense la matière et il est capable d'en donner des explications, de trouver les lois qui la régissent. Par là, il retrouve le plan de la nature. Même les tenants de la version matérialiste du récit admettent un esprit humain pour expliquer la matière. L’homme de science, le philosophe, sont situés comme des sujets transcendantaux, c’est-à-dire comme l'origine unifiée de la raison extérieure à la nature.

Gilbert Ryle parle à juste titre du "mythe cartésien" et de la "doctrine reçue", car la distinction corps-esprit contemporaine serait issue de Descartes. Selon ce mythe, "tout être humain a, à la fois, un esprit et un corps ou, comme certains préfèrent le formuler, tout être humain est à la fois un esprit et un corps. L'esprit et le corps sont généralement attelés ensemble mais, après la mort corporelle, l'esprit préalablement associé à un corps peut continuer d'exister et de fonctionner. Les corps humains sont étendus dans l'espace et sujets aux lois de la mécanique qui gouvernent également tous les corps étendus dans l'espace. ... Les esprits, en revanche ne sont pas étendus dans l'espace et leurs opérations ne sont pas sujet aux lois de la mécanique. [...] lors de l'introspection, l'individu est directement et authentiquement informé des états et des opérations de son esprit. On explique généralement la disparité des deux vies et des deux mondes en disant que les choses-événements qui appartiennent au monde physique, y compris le corps de celui qui parle, sont extérieurs, tandis que les fonctionnements de son esprit sont intérieurs" (Ryle G., La notion d'esprit, Paris, Payot, 2005, p. 75-77).

Le savant connaît le monde concret extérieur. Il communique avec la réalité grâce aux observations et expérimentations qui vérifient ou réfutent ses idées. Le savant comme sujet pensant ne peut être lui-même matériel, car il serait entièrement déterminé et de même nature que ce qui est à connaître. Si un déterminisme mécanique règle la matière, comment pourrait-elle théoriser ? Il faut une possibilité d'abstraction soit par transcendantalisme soit par idéalisme. Dans le premier cas, on invente un Sujet de la raison abstraite et dans le second, le dualisme, l’esprit humain participe d'une substance particulière, la substance spirituelle. Le Sujet (idéal, transcendantal, rationnel) observe des objets-choses (naturels et matériels) extérieurs à lui. Le monde est clivé.

La nature est déterminée et ce déterminisme répond à de lois mathématiques ou potentiellement mathématisables. Si la nature est fondamentalement horlogère, cela suppose un horloger. La science mathématique ne fait que dévoiler les plans du Grand Horloger. Ainsi, l’homme est situé « à la charnière entre l’ordre divin et l’ordre naturel, et le Dieu législateur universel est intelligible ». Dans le récit scientifique moderne, quoi qu’on prétende l'inverse, Dieu est indirectement présent, depuis le Dieu qui ne nous trompe pas de Descartes, jusqu’au Dieu qui ne joue pas aux dés d’Einstein. Il l’est par le principe de raison suffisante qui renvoie à une intelligence organisatrice. C’est le Dieu horloger d’une nature mécanique. L’esprit humain est capable d’accéder au point de vue de Dieu sur le monde, et par le déchiffrement de la mathésis universalis, de lire le plan de la nature (voir Prigogine I., Stengers I., La nouvelle alliance,1979).

Une esquisse du récit moderne devenu classique

Ce récit nous montre un monde naturel fixe et déterminé, contemplé par un sujet transcendantal situé hors de lui. Cette première coupure se redouble à l’intérieur de l’homme qui est en même temps sujet et animal-machine. Prigogine et Stengers résument ce récit : « L’esprit humain, qui habite un corps soumis aux lois de la nature, est capable d’accéder par le déchiffrement expérimental [….] au plan divin que le monde exprime. Mais cet esprit échappe à sa propre entreprise » (Ibid). Inévitablement, le monde naturel se dualise, car il faut un esprit pour le déchiffrer. La matière déterminée a du mal à se connaître elle-même et à accéder à la rationalité du réel.

L’esprit déchiffre les lois de la Matière. La coupure entre sujet et objet, esprit et matière, homme et nature, corps et esprit, revient toujours. C’est pourquoi nous avons appelé cette vision du monde le récit naturel du monde coupé en deux. En vérité, si nous sommes encore pris dans le schéma corps/esprit, ce n'est pas parce que nous subissons l'influence de Descartes, mais parce que nous pensons selon les mêmes schémas et subissons les mêmes contraintes que lui. Nous sommes dans la même épistémè naturaliste dichotomisante. Ce récit a été extraordinairement porteur pour la culture occidentale, mais il avoue aujourd’hui ses limites. C’est pourquoi un autre serait le bienvenu.

2/ Un monde unique diversifié

Le réel existe

Dans cette manière de considérer les choses, la notion de Nature est remplacée par le concept de monde, défini comme la totalité de ce qui existe. Il s'ensuit qu'il n'y a rien hors du monde. Si la réalité est en rapport avec notre expérience, il faut aussi supposer sur le plan ontologique une existence indépendante du monde. Avant que l’homme n’apparaisse sur terre, ce qui constitue le monde, le réel, existait déjà et si l’homme disparaissait, le réel continuerait d’exister. Que nous y soyons ou pas, que nous le percevions ou pas, le réel est.

Que dire du monde de manière rationnelle ? Choisir la rationalité, ce n’est pas supposer que le réel soit rationnel, c’est faire le choix d’un mode de pensée intéressant et fructueux, mais cela ne veut certainement pas dire que le monde existant indépendamment de nous y soit identique. C’est là une projection abusive.

L’homme interagit avec le réel

Le réalisme empirique est généralement appuyé sur la distinction sujet/objet qui pose un sujet interne en opposition avec la réalité objective externe. La subjectivation produit une extériorité du sujet et de la pensée par rapport au monde, ce qui est impossible. Le réalisme empirique spontané n'est pas recevable, il présente trop de contradictions et de conséquences fâcheuses. Il faut tenir compte de l'expérience qui est la relation de l'homme au monde. Elle produit ce que l’on appelle la réalité. La réalité naît de l'interaction entre nous et le monde, interaction qui se nomme l’expérience.

Cette évidence a finalement été reconnue dans les sciences. Un changement épistémologique a lieu au début du XXe siècle à cause des difficultés de mesure dans la physique atomique. Niels Bohr, dans les années 1920, pour résoudre le problème, énonça que l’on mesure le système dans l’état choisi par l’expérimentateur, en lui posant expérimentalement telle question et non telle autre. Cela ne met pas en cause le réalisme, mais jette un doute sur la conception d’un savant extérieur au monde. L’expérience n’est pas la contemplation neutre (objective) d’une nature déjà-là et immuable. Elle est une action qui provoque une réaction.

La physique quantique met en évidence la vérité générale selon laquelle le savant est dans le monde. Son intervention produit une modification sans laquelle aucune réponse ne serait apportée. La séparation entre le sujet et la nature matérielle est fausse. La réalité n’est plus extérieure autonome, elle est liée à l’expérience et à la manière dont celle-ci est conduite.

Nous produisons la réalité, mais pas complètement, car le monde résiste et s’oppose. Connaître empiriquement consiste à cerner cette résistance, c'est-à-dire le réel. La réalité vient d'une interaction avec quelque chose qui existe indépendamment de nous. Ce réalisme constructiviste admet que la connaissance empirique se heurte à l'existant lors de la construction de la réalité et qu'il n'est pas possible de faire abstraction, ni de l'acte de connaissance, ni de ce qui y résiste. Cela a deux conséquences :

  • La réalité n’est pas absolue mais relative, elle dépend de l’expérience qui la fait surgir.
  • La réalité manifeste une résistance qui ne dépend pas de notre expérience.

Mais qu'est-ce qui résiste dans la réalité ? Qu'existe-t-il au-delà de notre expérience ? C'est le problème qui nous intéresse. Il s'agit de conceptualiser ce qui existe dans le monde par delà l'expérience, à partir de ses effets sur la réalité. Nous retrouvons ici le postulat posé au départ, celui d'une existence du monde. Nous sommes ramenés, par le biais de l'expérience, à nous interroger sur l'existence autonome qui se manifeste au travers de la réalité.

Le réel est pluriel

Les connaissances scientifiques nous disent implicitement quelque chose sur le monde, car elles donnent ipso facto des indications sur le réel. Nous constatons une diversité des domaines scientifiques et l'histoire nous montre une évolution des sciences qui investissent des champs de plus en plus diversifiés. La diversité des sciences et des champs de la réalité auxquels elles s'intéressent laisse supposer une diversité du réel qui façonne ces champs. À partir de là, on peut supposer qu'il y a une pluralité du réel. S’il faut donner un nom à ces formes distinctives du réel, nous les appellerons des champs du réel ou des modes d'existence. Ces champs sont tout simplement le référent qu'il faut donner aux différentes sciences.

L'image d'une stratification (la plus simple permettant d'imager le concept de pluralité du réel) n'est pas adaptée, car il n'y a pas de superposition des modes d'existence du réel, ni de séparation nette entre eux. Il s'agit plutôt d'un enchâssement, d'une interdépendance inclusive. Avec l'hypothèse de la pluralité du réel, l'idée d'une unité se trouve rejetée du côté du monde : il n'y a qu'un monde et il est la totalité de ce qui existe.

Le résultat de l'interaction

La rencontre de l’homme et du réel est particulière. À partir de l’interaction à visée de connaissance avec le monde, la réalité nous apparaît progressivement. L’homme, depuis ses origines il y a quelques millions d’années, voyage dans la brume de l’ignorance et compense sa cécité par les fictions de son imagination fertile. Le premier mouvement de l’homme est un mouvement de méconnaissance plutôt que de connaissance. Grâce aux sciences, la brume se dissipe par endroits et il est possible de discerner certains champs de la réalité. De cette rencontre, à la fois individuelle et collective, finalisée par la volonté de connaître et réitérée au fil des générations, naissent des disciplines scientifiques ayant chacune un champ d'investigation.

La diversité des champs scientifiques permet de distinguer des modes d’existence différents. C’est pourquoi nous parlons du monde pluriel et continu. Tous les champs sont engrenés les uns dans les autres. Aucun champ n’est plus vrai ou plus fondamental que les autres. Les hiérarchies ontologiques sont illusoires et sans objet. Seules existent des conditions de possibilités inégalitaires, un type de champ dépendant d’un autre et non réciproquement. Aux champs constitutifs du monde répondent des connaissances scientifiques qui doivent s’y adapter, car les mêmes lois ne sont pas nécessairement valables partout et de tout temps.

L’homme est un être multiple, porteur et porté par tous les types d’organisation présentes dans le réel. De plain-pied dans le réel, il ne produit pas de discontinuité qui le mettrait à part, au-dessus ou hors du réel. Il présente la particularité d’être l’entité individuelle et collective la plus organisée connue à ce jour. Pour connaître l’homme, il faut connaître tous les niveaux qui le composent et n’en évincer aucun. Il faut l’intégrer à l’histoire des techno-socio-cultures qu’il a créées et qui viennent en retour le façonner, car il a en lui une modalité organisationnelle qui intègre les acquis historiques individuels et collectifs. L’homme modifie la réalité, la transforme et se transforme en même temps. Il ne peut être étudié de la même manière que la partie inerte du monde. L’étude scientifique de l’homme demande une manière de faire adaptée.

3/ La préférence pour un monde pluriel

Le naturalisme matérialiste (et son envers dualiste) est une "attitude" dit Daniel Andler, (La silhouette de l'humain, p. 94), il s'agit d'une affaire de "tempérament" intellectuel. Mon tempérament me fait  douter qu'il soit utile de se ranger sous la bannière naturaliste ou comme le dit Andler "d'épouser l'esprit du naturalisme" (Ibid). 

Du point de vue ontologique, le concept de monde suffit parfaitement et il n'y a aucune utilité à le déclarer "naturel" (ce qui sous-entend un monde non-naturel). S’il y avait une partie du monde constituant la Nature, il y aurait une autre partie surnaturelle ou spirituelle. Or, il n’existe pas, à côté de la substance matérielle naturelle, une substance spirituelle à laquelle l’homme participerait ; il n’existe pas de sujet transcendantal extérieur à la nature, ni de transcendance de l’esprit, ni de ciel des idéalités. Le monde est un. Par contre, le réel présente des disparités, des formes d'existence différentes, des modes d'organisation diversifiés, qui nous apparaissent progressivement grâce aux connaissances scientifiques.

Dans cette conception du réel qui a notre préférence, la diversité du réel s’ordonne en champs s’interpénétrant et interagissant. Tous les champs sont engrenés les uns dans les autres et aucun n’est plus vrai ou plus fondamental qu’un autre. Il n’y a pas de hiérarchie ontologique à faire valoir. Sur le plan ontologique nous faisons l’hypothèse que les champs sont des niveaux d’organisation. Aux divers champs constitutifs du monde répondent les diverses connaissances scientifiques qui doivent s’y adapter, car dans un monde diversifié, les mêmes méthodes ne sont pas nécessairement valables partout.

 

Bibliographie :

Andler D., La silhouette de l'humain, Paris, Gallimard, 2016.
Cournot A., Matérialisme, vitalisme, rationalisme, Paris, Hachette, 1875.
Prigogine I., Stengers I., La nouvelle alliance, 1979.
Ryle G., La notion d'esprit, Paris, Payot, 2005.

 


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