Critique de la métaphysique

 

JUIGNET Patrick

 

Nous présentons ici une critique de la métaphysique. Cet article vient en complément de l'article sur Les errements de la philosophie, dans lequel il a été fait une brève allusion à la métaphysique. Il est certain que notre propos ne fera pas plaisir à de nombreux philosophes, qui considèrent la métaphysique comme leur domaine.

 

Pour citer cet article : 

JUIGNET Patrick. Critique de la métaphysique. Philosophie, science et société [en ligne]. 2016. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/la-philosophie-et-sa-critique/36-metaphysique-critique

 

Plan de l'article :


1. Une définition de la métaphysique
2. Les critiques de la métaphysique
3. Métaphysique et idéologie
4. Une philosophie dévoyée


 

Texte intégral :

1. Une définition de la métaphysique

Nous prendrons comme exemples pour définir la métaphysique, les discours traditionnellement qualifiés comme tels. Selon les thèmes abordés, il est possible de distinguer trois types de métaphysiques, qui, d'ailleurs, se mélangent et se superposent souvent, la métaphysique "fantastique", la métaphysique "généraliste" et la "métaphysique subjectiviste". Il s’agit là d'une classification empirique très approximative et sans prétention. Voyons ce qui y correspond.

La métaphysique fantastique

C’est la forme traditionnelle la plus répandue, car elle fait partie des mythes et des dogmes religieux qui connaissent depuis les origines de l’humanité un succès jamais démenti. Ses thèmes sont le surnaturel, le divin, l’âme, les esprits, la vie après la mort (le paradis, l'enfer, le purgatoire), les prophètes, etc. Ces idées sont connues par révélation ou croyance en un texte qui fait autorité. Elles forment un récit sur le monde, Dieu, les hommes, le surnaturel, etc.

N'importe quel livre religieux nous en donne des exemples. Ainsi, le Coran indique que son propre contenu (le texte coranique) est "descendu" en une nuit du mois béni de ramadan, Laylat Al-Qadr (la Nuit du Destin et de l’Honneur) sur le "fidèle Prophète" ou bien qu'il est descendu sur le Prophète pendant les vingt-trois années allant du début de la mission prophétique jusqu’à la fin de sa vie. C'est ce que disent les Sourates 97, 44, 17, 85. Diverses discussions ont eu lieu à ce sujet. On entend par la "descente" du Coran pendant Laylat Al-Qadr, le début de sa révélation par Dieu.

La Bible, au premier chapitre, nous indique qu'au commencement, 

"Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour".

L'alchimie est aussi pleine de cette métaphysique fantastique. Pour l'illustrer, nous nous référerons à un auteur du XVIIe siècle, Boëhme.  

"Le désir saturnien enferme cet enfant doré en lui, non en sa forme grise, mais en un éclat obscur […] il le couvre de son manteau noir […] il constitue l’essence du libre désir (le corps d’or) parvenu au plus haut degré de corporéité dans la mort fixe ; il n’est cependant pas la mort mais une fermeture représentative de la divine essence céleste". (Boëhme J., (1621), De la Signature des choses et de l'Entendement et de la définition de tous les êtres, réédition Arché, 1975).

La métaphysique généraliste

C’est une forme tout aussi ancienne qui concerne des thèmes comme l’indéterminé, la forme, l’absolu, la matière, l’inconditionné, l’être en tant qu’être, l’infini, ou encore des thèmes nés de la juxtaposition des précédents comme l'ontologie de l'altérité, la dialectique du même et de l'autre. Il s’agit d'idées générales et abstraites qui sont attribuées au monde et connues a priori, et ne se réfèrent pas à une situation empiriquement identifiable.

A titre d'exemple de discours métaphysique, nous citerons Plotin. Rappelons que, pour Plotin, l'intellect et l'âme sont engendrés à partir de l'Un, principe absolu et inépuisable, qui est le bien ou le simple indifférencié.

« Puis donc qu’il ne faut pas qu’il y ait seulement l’Un - car tout resterait caché sans avoir de forme dans cet Un, et aucun être n'existerait si cet Un restait en lui-même, et il n'y aurait pas cette multitude d'êtres qui a été engendrée à partir de l'Un, pas plus que ceux qui ont procédé à leur suite, et qui ont reçu le rang d’âmes - de la même façon il ne fallait pas qu’il y eût seulement les âmes, sans qu'apparaissent les êtres qui sont nés grâce à elles, puisqu'il est dans la nature de chacun de produire ce qui vient après lui et de se dérouler comme d'une semence à partir d'un principe indivisible qui va jusqu'à son terme sensible ; l'antérieur reste toujours en son propre siège, mais ce qui vient après lui est comme engendré par une puissance indicible, aussi grande que celle qui est dans les êtres antérieurs, et qu'il ne fallait pas arrêter comme pour la circonscrire jalousement, mais toujours faire circuler, jusqu'à ce que tout, au bout de ses possibilités, soit parvenu au point extrême grâce à la puissance infinie qui envoie ses dons à toutes choses, et qui ne peut pas voir avec indifférence que quelque chose est privé de toute part d’elle-même. Car certes rien ne pouvait empêcher que quoi que ce soit eût sa part de la nature du bien, dans la mesure où il était possible à chacun d'y participer » Traité 6 (ch. 6, 1-10).

La forme générale-abstraite de la métaphysique porte aussi sur des catégories telles que le temps, l'espace, la substance, etc.

La métaphysique subjectiviste

Cette forme consiste à se servir de notions ordinaires, puis à les remanier par une méditation personnelle (donc peu partageable) et à en faire un discours abstrait. Elle concerne soi, l’autre, le sujet, la liberté, la mort. Ces idées sont connues par une intuition intellectuelle qui les pose d’évidence pour être justes et effectives, même si elles paraissent parfois très obscures. Cette métaphysique produit un enfermement dans une phraséologie hermétique qui la rend inaccessible aux non-initiés. Nous la qualifions pour cela de subjectiviste ou solipsiste, d'autant plus que son côté hermétique rend les pièges du langage fatals pour la raison.

On trouve ce genre chez Martin Heidegger. Citons comme exemple ce passage sur la mort de Être et temps (§ 47).

"L’expérimentabilité de la mort des autres et la possibilité de saisie d’un Dasein en son tout. Atteindre sa totalité dans la mort, pour le Dasein, c’est en même temps perdre l’être du Là. Le passage au ne-plus-être-Là ôte justement au Dasein la possibilité d’expérimenter ce passage et de le comprendre en tant qu’il l’expérimente. Cependant, quand bien même cela peut demeurer interdit à chaque Dasein par rapport à lui-même, la mort des autres ne s’en impose que plus fortement à lui. Un achèvement du Dasein devient alors « objectivement » accessible. Le Dasein peut, et cela d’autant plus qu’il est essentiellement être-avec d’autres, obtenir une expérience de la mort. Cette donation « objective » de la mort doit alors nécessairement rendre également possible une délimitation ontologique de la totalité du Dasein. Nous demandons : est-ce que cette solution obvie, puisée dans le mode d’être du Dasein comme être-l’un-avec-l’autre, qui consiste à choisir l’achèvement du Dasein d’autrui comme thème de remplacement pour l’analyse de la totalité du Dasein, peut conduire au but qu’on s’est proposé ? Le Dasein des autres, avec la totalité qu’il atteint dans la mort, est lui aussi un ne-plus-être-Là au sens d’un ne-plus-être-au-monde. Mourir, cela ne signifie-t-il pas quitter le monde, perdre l’être-au-monde ? Néanmoins, le ne-plus-être-au-monde du mort, si on le comprend de manière extrême, est un être au sens de l’être sans plus sous-la-main d’une chose corporelle qui fait encontre. Dans le mourir des autres peut être expérimenté le remarquable phénomène d’être qui se laisse déterminer comme virage d’un étant du mode d’être du Dasein (ou de la vie) au ne-plus-être-Là. La fin de l’étant comme Dasein est le commencement de cet étant comme sous-la-main".

Une définition partielle

Nous avons commencé par des exemples pour ne pas être embarrassés par une définition générale peu parlante. En effet, dire que la métaphysique étudie l'être en tant qu'être n'apporte aucune lumière, car "être" a des significations si multiples et "étudier" se fait de si diverses façons, que l'équivocité est massive. Il fallait donc tout d'abord désigner les formes de pensées qui se proposent comme métaphysiques. Tentons maintenant une définition.

Le terme de "métaphysique", remonte à l'édition des œuvres d'Aristote faite par Andronicus de Rhodes (premier siècle après Jésus-Christ) dans laquelle une partie des écrits à caractère général a été jugée comme devant venir "après" (ta metà) ce qui était dédié à la physique (ta physikà). Cette postériorité n'est pas chronologique mais logique, elle indique une généralité qui déborde la réflexion sur la nature, la physique. En ce sens, la métaphysique est, à nos yeux, légitime. Ce serait une réflexion qui vient après la physique, une réflexion a posteriori, au sens de "après" et "appuyée sur" des connaissances empiriques. Mais, comme le montrent les exemples ci-dessus, les manières de faire de la métaphysique diffèrent massivement de ce sage procédé.

Nous désignerons par métaphysique, les discours débordant les données de l'expérience de façon imprudente. Selon la tradition aristotélicienne, reprise par divers auteurs dont Emmanuel Kant, la métaphysique se veut une connaissance a priori des objets comme tels, quels qu'ils soient, y compris les plus généraux et les moins perceptibles. C'est une connaissance qui se veut directe, sans passer par l'expérience. Elle utilise indifféremment une pensée rationnelle ou imaginative. Les thèmes varient énormément : Dieu, l'être, l'un, l'infini, la pureté, le mal, etc.

Clarifier le langage

L'un des grands problèmes de la philosophie vient de ce qu'on ne désigne pas la même chose sous le même nom. Lorsque Frédéric Nef, défenseur de la métaphysique écrit "on détruit non seulement la métaphysique, mais les normes intellectuelles censées lui être associées (clarté, vérité, utilité)", (Nef F., Qu’est-ce que la métaphysique ?, Gallimard, 2004, p. 24.), il est évident que nous ne parlons pas de la même chose que lui, car ces trois caractéristiques sont celles d'une philosophie s'efforçant à la connaissance et ne concernant pas les textes que nous avons cités en exemple. Dès lors, la discussion est bien difficile.

Claudine Tiercelin dans Le ciment des choses - Petit traité de métaphysique scientifique réaliste (Paris, Ithaques, 2015) traite de questions qu'il est dommage de qualifier de métaphysiques. En effet, une pensée "scientifique rationaliste et réaliste" n'est pas de la métaphysique, ou alors on nomme du même nom des contraires, ce qui n'est pas souhaitable. La pensée métaphysicienne se prononce selon une intuition directe, qui n'est ni scientifique, ni rationnelle.

Contrairement à ce que Claudine Tiercelin a pu dire, lors de sa leçon inaugurale du Collège de France ("Métaphysique et philosophie de la connaissance" - 5 mai 2011), la métaphysique n'est pas « coextensive de l'ontologie ». La métaphysique déborde de toute part de l'ontologie qui en est la partie rationnelle et acceptable, partie que l'on doit distinguer. Faire des hypothèses sur la structure du réel ou affirmer que Dieu créa le monde en six jours, ce n'est pas le même type de pensée et il est important de ne pas les assimiler sous le même terme de métaphysique.

Le terme de "métaphysique scientifique" utilisé par divers auteurs tels que David Papineau, Michael Esfeld (Philosophie des sciences, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009) est inapproprié, car la métaphysique se définit de n'être pas scientifique. Il est préférable d'utiliser le terme "d'ontologie" pour désigner les hypothèses sur le réel issues des sciences.

2. Les critiques de la métaphysique

Une question de goût ?

L'attrait ou la répugnance pour la généralité indémontrable remonte probablement aux origines de la philosophie. Citons Xénophon qui, dans les Mémorables, opposait Socrate, s'abstenant de discuter de la nature de toutes choses, aux sophistes examinant comment le cosmos a pu naître, et selon quelles nécessités se produisent les phénomènes célestes. (Xénophon, Mémorables, I, 1, 10-12). Il s'agit là d'une sorte de prudence par rapport à ce qui semble hors de portée de la connaissance, telle qu'elle est à un moment donné.  Dans l’œuvre d'Aristote, la métaphysique restait prudente et s'apparentait plutôt à ce que nous qualifierions d'ontologie (voir après) en ayant pour objet les principes et causes premières.

La critique de Kant

C'est à Emmanuel Kant que l'on doit la critique moderne (et décisive) de la métaphysique. Kant ne s'est préoccupé que de la métaphysique rationnelle, laissant de côté la métaphysique fantastique. Il a montré que la métaphysique soutient des propos contradictoires même si elle procède de manière parfaitement rationnelle. L'usage de la raison produit des paralogismes lorsqu'elle s'applique à des thèmes métaphysiques comme l'âme, Dieu ou l'infini.

"La raison humaine [...] ne peut éviter certaines questions et elle en est accablée [...] mais elle ne saurait les résoudre, parce qu'elles dépassent sa portée [...] Elle se précipite par là dans une telle telle obscurité et dans de telles contradictions, qu'elle est portée à croire qu'il doit y avoir là quelque erreur cachée, quoiqu'elle ne puisse la découvrir, parce que les principes dont elles se sert sortent des limites de toute expérience et non plus de pierre de touche. Le champ de bataille où se livrent ces combats sans fin, voilà ce qu'on nomme la métaphysique.La raison humaine [...] ne peut éviter certaines questions et elle en est accablée [...] mais elle ne saurait les résoudre, parce qu'elles dépassent sa portée [...] Elle se précipite par là dans une telle telle obscurité et dans de telles contradictions, qu'elle est portée à croire qu'il doit y avoir là quelque erreur cachée, quoiqu'elle ne puisse la découvrir, parce que les principes dont elles se sert sortent des limites de toute expérience et non plus de pierre de touche. Le champ de bataille où se livrent ces combats sans fin, voilà ce qu'on nomme la métaphysique". (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p.5)

Le second reproche fait par Kant à la métaphysique c'est qu'elle prétend connaître le monde en soi, ce qui contrevient au fait que, par définition, nous n'accédons jamais à la chose en soi, mais seulement à la réalité via notre expérience. Prétendre discourir directement sur le suprasensible, comme le fait la métaphysique est vain, puisque nous n'y avons pas accès. Si nous le faisons, nous commettons une erreur, car nos catégories s'appliquent aux données de l'expérience et non au suprasensible. Un concept ne peut avoir d'usage utile que par rapport à l'expérience, car seule l'expérience garantit la valeur de nos connaissances et au-delà de l'expérience, ce n'est plus le cas.

Pour Kant, l'homme est irrésistiblement poussé à utiliser sa raison au-delà de son usage légitime et ainsi naît la métaphysique. Autrement dit, elle naît lorsque des propositions transgressent les conditions de possibilité de la connaissance. Au-delà de la connaissance, on entre dans la croyance.

"Tous ceux de nos raisonnements qui veulent nous conduire au-delà du champ de l'expérience possible sont trompeurs et sans fondement ; [....] la raison humaine a un penchant naturel à sortir de ces limites, les idées transcendantales lui sont tout aussi naturelles que le sont les catégories de l'entendement, avec toutefois cette différence que, tandis que ces dernières conduisent à la vérité, c'est-à-dire à l'adéquation de nos concepts avec l'objet , les premières ne produisent qu'une simple mais inévitable apparence, dont c’est à peine si l'on peut écarter l'illusion au moyen de la plus pénétrante critique". (Kant E., Critique de la raison pure ; Appendice à la dialectique transcendantale, Paris, PUF, 1967, p. 452.)

Pour résumer le propos de Kant, nous dirons que l'entendement ne peut être utilisé pour penser au-delà de l'expérience. Nous ne pouvons rien démontrer rationnellement sur l'âme, Dieu ou le monde en soi, et en parler, c'est laisser place à la "croyance" (Kant E., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p.24).

Reprise de la critique kantienne

La métaphysique prétend penser l'être, c’est-à-dire penser directement ce qui existe en soi. Ce n'est pas une ambition totalement illégitime mais, chez les métaphysiciens, cette volonté a pris une tournure particulière qui implique la possibilité d'un rapport direct entre l'individu connaissant et l'être. Or, tout humain fait partie du monde et accède au monde par son expérience. Cette expérience met en évidence la réalité empirique et non pas l'être en soi. L'accès à l'être ne peut être direct, il doit passer par une connaissance de la réalité empirique. Si nous appelons réel cet être en soi, il faut admettre que nous ne pouvons rien connaître directement du réel en lui-même (et encore moins sur des êtres supposés au-delà du réel, des êtres transcendants), ce qui récuse la légitimité des métaphysiques traditionnelles.

Kant montre que la métaphysique aboutit à des apories. C'est ce que constatera, un peu plus d'un siècle plus tard, le physicien Pierre Duhem.

"En effet, aucun philosophe, si confiant qu’il soit dans la valeur des méthodes qui servent à traiter des problèmes métaphysiques, ne saurait contester cette vérité de fait : Qu’on passe en revue tous les domaines où s’exerce l’activité intellectuelle de l’homme ; en aucun de ces domaines, les systèmes éclos à des époques différentes, ni les systèmes contemporains issus d’Écoles différentes, n’apparaîtront plus profondément distincts, plus durement séparés, plus violemment opposés, que dans le champ de la Métaphysique". (Pierre Duhem, La Théorie physique, son objet, sa structure, Paris, Vrin, 1981, p. 8-9.).

3. Métaphysique et idéologie

Métaphysique et sens

Le Cercle de Vienne dénonçait la métaphysique comme une connaissance dépourvue de sens, car ce mouvement néopositiviste désignait par le terme de "sens" le lien à un référent concret dans le monde. C'est une manière de dénoncer les discours ne se rapportant à aucune réalité. Cette manière de dire présente toutefois un inconvénient important, celui de présupposer que le sens des énoncés consiste dans leur référent concret, c'est-à-dire dans la partie de la réalité qu'ils décrivent. Le sens des énoncés a une dimension conceptuelle-représentationnelle indépendante de sa référence concrète, et il est faux de dire que la métaphysique soit dépourvue de sens. Tout au contraire, la métaphysique fabrique du sens et c’est même ce qui motive son succès. Ce sens sert à enchanter le monde, à lutter contre l’angoisse devant l’absurdité et l’immensité du monde (Blaise Pascal en donne un exemple), à se consoler des difficultés de la condition humaine (l’impuissance et l’ignorance, la souffrance et la mort).

Métaphysique et idéologie

En général, elles ont partie liée. La métaphysique sert de fondement et de caution à l'idéologie. Par idéologie, nous entendons un ensemble d'opinions partagées par un groupe social, opinions qui exercent des effets collectifs au-delà de la sphère privée. C'est une pensée asservie par les nécessités inhérentes à l’action collective. Elle est véhiculée et fréquemment réitérée par les membres du groupe, ce qui influence son contenu, qui se simplifie, et sa forme rhétorique, qui se rôde au fil du temps. Il faut bien constater qu'une partie de la philosophie consiste à reprendre et à donner une forme cohérente à l'idéologie. L'idéologie véhicule un ensemble d'opinions et de croyances adossé à des intérêts particuliers ou généraux.

La métaphysique fantastique, depuis toujours, apporte des justifications à l'idéologie politique. C'est appuyé sur Dieu que le pharaon, le roi, ou le Calife justifient leur position dominante et leur pouvoir. L'utilisation de la métaphysique favorise la croyance en l'idéologie, car elle fait référence à un ailleurs, un au-delà, connu par révélation des seuls initiés (d'abord le prophète, puis ses représentants), en même temps qu'elle détourne l'attention de la réalité du pouvoir. De nos jours, il est évident que l'islam sert d'idéologie pour mobiliser les masses à des fins politiques.

La métaphysique généralisante procède de la même manière. Par exemple, l'ontologisation abusive d'aspects purement empiriques comme le travail, la population, le pouvoir politique, a permis à Heidegger de transformer le travail en mode d'être du peuple Allemand, au même titre que le souci. La substance de l'homme devient l'existence qui est celle de la communauté organique du peuple en lien vivant avec son Führer. Le Dasein devient le "destin historico-métaphysique du peuple allemand". (voir le livre d'Emmanuel Faye : Heidegger, L'introduction du nazisme dans la philosophie, Paris, Albin Michel, 2005). Métaphysique et idéologie s'interpénètrent.

La religion est, en général, un mixte de métaphysique et d’idéologie. Elle a un fondement métaphysique, mais, en même temps, poursuit toujours un but social : elle rassemble, elle crée une identité collective, elle est utilisée par les États.

Métaphysique et ontologie

Nous finirons par une remarque positive sur l'ontologie. Une réflexion a posteriori, au sens de "après" et "appuyée sur" les connaissances empiriques est possible. Cette manière sage de procéder, nous la nommons ontologie. C'est une pensée rationnelle qui porte sur le réel, soit par l’examen de la structure de nos connaissances empiriques, soit par une généralisation prudente de celles-ci. Il est possible de faire des hypothèses sur la structure du réel (ce que nous nommons "réel" pour éviter les équivocités de l'être.)

Le monde en soi (le réel tel qu’il est en dehors de nous) ne nous est pas totalement inaccessible, car les faits (les phénomènes) sont en rapport avec lui. Il est donc légitime de proposer une ontologie qui donne une idée du réel à partir du connu (la réalité), c'est-à-dire en s'appuyant sur les connaissances empiriques existantes. C'est ce que nous appelons une ontologie "prudente" pour la distinguer de la métaphysique (imprudente). Cette ontologie prudente fournit un cadre à la connaissance, comme, par exemple, l'idée du monde comme totalité ou l'idée d'une organisation du réel. Ces idées sont utiles et ont un rôle régulateur sur la pensée.

4. Une philosophie dévoyée

Pour résumer notre propos, nous dirons que le métaphysicien part d'une idée générale et abstraite, puis il affirme que ce à quoi se réfère cette idée existe (il pose une affirmation ontologique) sans en apporter de garantie. Ensuite, il disserte sur ce référent supposé (sur sa nature, ses vertus), de manière plus ou moins rationnelle et argumentée selon le cas. C'est une pensée qui fait passer des entités fictives pour des êtres réels. En ce sens, la métaphysique ne participe pas à l'effort de vérité de la philosophie.

La métaphysique est une fiction, mais elle ne l'admet pas et, tout au contraire, prétend dire le réel ; et à ce titre présente le grave inconvénient de nous tromper. Le discours métaphysique, quoique sans objet, a la prétention d'en avoir un, de dire des Vérités et souvent veut les imposer par la persuasion ou par la force. Il embrouille le jugement, suscite des croyances sans fondement et des conduites inadaptées. Du fait de sa généralité, de sa prétention à l'absolu et de sa déconnexion de la réalité, rien ne vient freiner ce type de pensée pour laquelle les dérives dogmatiques et absolutistes sont faciles.

La métaphysique généraliste et la métaphysique subjectiviste donnent des discours ésotériques, difficiles à suivre, qui semblent futiles et sans objet pertinent. Quant à la métaphysique fantastique, certes, elle donne du sens au monde et à la vie, mais comme il est illusoire, c'est un facteur d’ignorance et d’obscurcissement de la pensée. Le sens moral et l'empathie sont inopérants face à l'absolu de la métaphysique religieuse et à la violence qu'elle engendre pour s'imposer.

Proposer une éthique et un récit philosophique sur le  monde cohérents, assouvirait le besoin qu'ont les hommes de donner un sens à leur vie. Une éthique humaniste serait un meilleur guide que les diverses métaphysiques qui servent d'appui aux idéologies et aux pouvoirs politiques. Du XVIIIe au XXe siècle, la philosophie a progressivement tenté de se séparer de la métaphysique, mais, évidemment, rien n'y fait et elle revient sans cesse, car selon le mot d'Émile Meyerson, l'homme fait de la métaphysique comme il respire.

 

Bibliographie :

Boëhme J., De la Signature des choses et de l'Entendement et de la définition de tous les êtres, Arché, 1975.

Duhem P., La Théorie physique, son objet, sa structure, Paris, Vrin, 1981.

Esfeld M., Philosophie des sciences, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009.

Heidegger M., Être et temps, Paris, Gallimard, 1986.

Kant E., Critique de la raison pure ; Appendice à la dialectique transcendantale, Paris, PUF, 1967

Nef F., Qu’est-ce que la métaphysique ?, Gallimard, 2004.

Tiercelin C.,  Le ciment des choses - Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Paris, Ithaques, 2015.


© 2015 PHILOSOPHIE, SCIENCE ET SOCIETE
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