Les fourvoiements de la philosophie

 

JUIGNET Patrick

 

La philosophie emprunte des voies qui l’éloignent d’une pensée rationnelle et partageable. On peut, et on doit, le lui reprocher si l’on souhaite qu’elle poursuive un chemin menant vers la production d'un savoir utile à tous. Nous qualifions de « fourvoiements » ces voies menant à des discours clos, autoréférentiels et souvent obscurs.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Les fourvoiements de la philosophie. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/la-philosophie-et-sa-critique/1-philosophie-metaphysique-ideologie-sophistique

 

Plan de l'article :


  1. Errements et droit chemin
  2. La métaphysique
  3. L’idéologie
  4. La sophistique
  5. Le verbalisme et l'abstraction vide
  6. Le dévoiement (délibéré ou involontaire)
  7. La philosophie comme connaissance valide

 
Texte intégral :

1. Errements et droit chemin

Dans un de ses cours au Collège de France (Cours 21 ; 2008-2009), Jacques Bouveresse se demande ce qu’il faut faire à l’égard de doctrines philosophiques dont on est convaincu qu’elles sont fausses ? Il évoque Quine à ce propos.

« …  Quine n’a aucun doute sur le fait que la philosophie doit être considérée comme ayant pour objectif la recherche de la vérité, au sens usuel du mot « vérité », et il ne fait manifestement pas beaucoup de différence entre la considérer comme une recherche de cette sorte et la pratiquer, sinon de façon scientifique, du moins dans un esprit scientifique. Cela soulève évidemment la question de savoir de quelle façon on doit se comporter à l’égard de thèses et de doctrines philosophiques dont on est convaincu, comme cela arrive tout de même assez souvent, qu’elles sont fausses et même absurdes ».

Jacques Bouveresse cite alors Quine : « Il faudrait une représentation équilibrée des philosophies rivales, insiste-t-on. Certes, si l’on retient uniquement l’histoire et la sociologie de la philosophie ; ou l’histoire et la sociologie de la religion. Mais pour qui s’adonne à la philosophie dans un esprit scientifique, comme à une quête de la vérité, pratiquer la tolérance envers une philosophie mal pensante serait aussi absurde que pour un astrophysicien tolérer l’astrologie… » (W.V.O. Quine, Quiddités. Dictionnaire philosophique par intermittence).

Puis, il reprend : « Mais justement la philosophie ne semble réellement comparable, ni à une science, ni à une religion. Ses propositions ne sont pas ou en tout cas ne devraient pas être des articles de foi. Et même s’il peut exister parfois entre une doctrine philosophique et une autre des différences qui semblent plus ou moins comparables à celles qui existent entre l’astrophysique et l’astrologie, le philosophe qui estime, en l’occurrence, être dans la position de l’astrophysicien, ne dispose pas, il s’en faut de beaucoup, de moyens comparables aux siens pour affronter son adversaire avec l’espoir de réussir à le réduire au silence … »

Nous voilà perplexe ! Toute connaissance philosophique serait-elle impossible ? Ce n’est pas notre avis. Si elle évite certains errements, la philosophie peut apporter une connaissance, c’est-à-dire un savoir à vocation de vérité. Mais, n’y a-t-il pas un danger à définir des « errements », ce qui sous-entendrait un « droit-chemin » ? N’est-ce pas là une attitude excessivement normative et finalement impossible vis-à-vis de la philosophie ?

Il y a bien un danger de limitation et de rigidité dans une telle attitude, mais il y a un plus grand danger encore à laisser dire n’importe quoi et à le déclarer « philosophique ».  Ce serait décrédibiliser cette discipline qui peut apporter une contribution décisive à la connaissance du monde selon son procédé propre, qui est réflexif et critique. Pour ceux qui souhaitent emprunter le chemin de la connaissance philosophique, quelques repères peuvent être utiles.

Connaître, en ce qui concerne la philosophie, c’est déployer une pensée formellement valide concernant des faits avérés, afin d’apporter un éclairage sur le monde. Ce n’est pas créer des leurres, des enjolivements, des fictions, ce n’est pas défendre des intérêts personnels ou collectifs, ce n’est pas séduire, faire de belles phrases, être convainquant, ce n’est pas se payer de mots par des jongleries verbales, ni produire des discours alambiqués et ésotériques. Tout cela, ce sont des errements par rapport au chemin de la connaissance, errements qui produisent des illusions et donc une méconnaissance. La distinction entre métaphysique, idéologie, sophistique, verbalisme et dévoiement est un peu arbitraire, mais elle permet de situer les fourvoiements de la philosophie.

2. La métaphysique

L’attrait ou le répugnance pour la généralité indémontrable remonte probablement aux origines de la philosophie. On peut, par exemple, faire référence à Xénophon opposant Socrate (qui s’abstenait de discuter de la nature de toutes choses) aux sophistes examinant comment le cosmos a pu naître, et selon quelles nécessités se produisent les phénomènes célestes. (Xénophon, Mémorables, I, 1, 10-12)

C’est à Kant que l’on doit la critique moderne (et décisive) de la métaphysique. Pour Kant, nous ne pouvons connaître le monde que par notre expérience et par notre raison appliquée aux données de l’expérience. En effet, nous n’accédons pas directement à l’être en soi, au réel, qui est une supposition. Prétendre discourir directement et de manière abstraite sur l’être comme le fait la métaphysique est vain. Autrement dit, les propositions transcendantes transgressent les conditions de possibilité de la connaissance et se révèlent, par conséquent, être des illusions. La connaissance valide dépend de l’expérience qui seule permet d’appréhender la réalité.

Le Cercle de Vienne a proposé une démarcation entre les énoncés qui portent sur des données empiriques et les énoncés ne se référant à rien en ce monde. Force est de constater qu’une partie de la philosophie parle de manière abstraite d’objets qui n’existent pas, c’est-à-dire fait de la métaphysique. Il y a plusieurs types de métaphysiques, qui, d’ailleurs, se mélangent et se superposent souvent, la métaphysique « fantastique », la métaphysique « généralisante » et la métaphysique « subjectiviste ».

La métaphysique fantastique est la forme traditionnelle la plus répandue, car elle fait partie des dogmes religieux qui connaissent depuis les origines de l’humanité un succès jamais démenti. Ses thèmes sont le surnaturel, les dieux, l’âme, les esprits, les anges et démons, la vie après la mort (le paradis et les enfers), etc. Ces idées sont connues par révélation ou croyance et peuvent parfois faire l’objet de développements rationnels. Elles participent aux grands mythes explicatifs de chaque culture. La métaphysique subjectiviste consiste, en partant de notions ordinaires, à les remanier par une méditation personnelle, pour en faire des discours abstraits. Elle concerne soi, l’autre, le sujet, la liberté, la mort. Ces idées sont connues par une intuition intellectuelle qui les pose d’évidence pour être justes et effectives. Le résultat est un pseudo-savoir qui porte sur un monde chimérique. 

La métaphysique donne du sens et c’est même ce qui motive son succès. Ce sens sert à enchanter le monde, à lutter contre l’angoisse devant l’absurdité et l’immensité (Blaise Pascal en donne un exemple), à se consoler des difficultés de la condition humaine (l’impuissance et l’ignorance, la souffrance et la mort).  Le discours métaphysique, quoique sans objet légitime, a la prétention d’en avoir un et de dire des Vérités. Par ce fait, il embrouille le jugement et il pose des problèmes sans solution. Une bonne partie de la philosophie, occupée à la métaphysique, s’éloigne ainsi du réel pour se perdre dans une vaine abstraction.

3. L’idéologie

Le terme d’idéologie a été forgé par Destutt de Tracy dans son Mémoire sur la faculté de juger (1796), pour éviter ceux de métaphysique et de psychologie. Il désigne, selon cet auteur,  la science dédiée à l’analyse des sensations et des idées.  Mais, cette doctrine n’était pas vraiment scientifique et, de plus, avait aussi une visée politique de réforme de la société. C’est ce deuxième aspect qui a prévalu dans l’usage.

Pour Ludwig Feuerbach, auteur de l’Essence du christianisme (1841), l’idéologie est l’ensemble, plus ou moins cohérent, de représentations, de valeurs et de principes moraux, que génère une société. Elle apporte un réconfort aux hommes déchirés par les difficultés de la vie. C’est dans cette perspective que nous nous situerons. Par l’idéologie, les individus traduisent involontairement leur condition sociale, leurs aspirations, leurs frustrations. Une idéologie n’est pas neutre politiquement, elle poursuit un but, même si elle prétend le contraire, qui est la défense des intérêts du groupe social ou d’un État.

L’idéologie peut se définir comme un ensemble d’opinions partagées formant un récit qui exerce ses effets au-delà de la sphère privée. C’est une pensée asservie par les nécessités inhérentes à l’action collective. Elle est véhiculée et fréquemment réitérée par les membres du groupe, ce qui influence son contenu (qui se simplifie) et sa forme rhétorique (qui se codifie). Une partie de la philosophie s’emploie à reprendre et donner une forme cohérente à l’idéologie. En cela, elle perd son exigence de vérité, elle reprend des croyances adossées à des intérêts, elle falsifie la réalité en fonction d’une utilité politique supposée. « L’idéologie est toujours marquée par une falsification déterminée par certain intérêts » ( Elias N., Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991, p. 135)

Une idéologie est orientée socialement et politiquement, elle poursuit un but qui est la défense (plus ou moins efficace d’ailleurs), d’un groupe social ou d’un État. En cela, l’idéologie est trompeuse. Une idéologie ne recherche pas la connaissance, elle est normative, elle veut imposer des manières d’être et des manières de faire. La force affective de l’idéologie fait qu’elle s’impose à la rationalité et que la philosophie devient parfois son faire-valoir. On pourrait supposer qu’il existe des idéologies positives, comme l’idéologie des Lumières qui prône la diffusion du savoir et critique la tyrannie. Malheureusement, les idéologies sont le plus souvent utilisées par les partis politiques et les États pour manipuler les populations et les utiliser.

Il n’y a pas de société sans idéologie. Nous vivons dans un océan idéologique au sein duquel, selon les pays et les époques, des dominantes se créent. Mais ce n’est pas sans avoir le grave inconvénient de provoquer des illusions. Un rôle utile de la philosophie serait d’apporter une distance critique par rapport à l’idéologie dominante et éventuellement de faire des propositions argumentées pour contrer les dérives malheureuses qu’il constate. Plutôt qu’une idéologie, il se doit de proposer une autre réponse au besoin social d’une forme discursive partagée, un énoncé ou récit philosophique, qui sera rationnel, appuyé sur des connaissances empiriques reconnues et ne sera pas inféodé à des intérêts particuliers. Ce serait peut-être l’une des tâches des philosophes que de proposer des récits cohérents qui font le lien entre le bien commun, les valeurs (éthiques et morales), le savoir scientifique et les exigences politiques.

4. La sophistique 

La rhétorique ou art de bien parler ne présente pas en soi d’inconvénient. Mais, dès le début de la philosophie, la rhétorique mise au service des opinions les plus diverses, est apparue comme un danger. Platon le premier s’en est ému. Le problème vient de la subordination et du remplacement de la réflexion conceptuelle par les formes langagières, ce qui permet de défendre toutes les opinions, vraies ou fausses. Le beau discours, habile, sophistiqué, convainquant, remplace la recherche de la vérité.

En même temps, la rigueur démonstrative disparaît. C’est une philosophie ordinaire qui s’intègre dans le paysage intellectuel du moment, une philosophie grise située entre deux eaux. Elle navigue entre intuitions, approximations, généralisations, interprétations, faute de s’appuyer sur une information sérieuse et des raisonnements rigoureux. La rhétorique, en donnant une forme savante et convaincante aux opinions communes et à l’idéologie, forge une pensée vaine, sans vérité, ni rationalité. De cette philosophie grise jouant avec les mots, les paradoxes et les contre-vérité alléchantes, la post-modernité en a montré de nombreux exemples. Elle peut prendre le dessus et évincer la véritable philosophie.

L’usage prédominant de la rhétorique en philosophie a été dénoncé par Claude Lévi-Strauss. On peut citer dans Tristes Tropiques (Paris, Plon, 1955, pp 54-56) le passage où il indique pourquoi il a quitté la philosophie, envahie par la sophistique. J’ai appris en classe de philosophie, écrivit Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques,  « que tout problème grave ou futile peut être liquidé par l’application d’une méthode, toujours identique, qui consiste à opposer deux vues traditionnelles … et les renvoyer dos à dos grâce à une troisième », le tout rendu possible par l’utilisation « d’artifices de vocabulaire » et par  « l’art du calembour »,  prenant la place de la réflexion. Dans ces jeux intellectuels, « il n’y avait plus de référent », c’est-à-dire de données empiriques bien établies. La philosophie, dans ces conditions, n’est pas l’auxiliaire de l’exploration scientifique, « mais une sorte de contemplation esthétique de la conscience par elle-même ».

5. Le verbalisme et l’abstraction vide

Par verbalisme, nous désignons un usage naïf et immédiat du langage, sans tenir compte de ce qu’il a son propre fonctionnement, sa propre histoire et qu’il entraîne parfois la pensée hors de tout raisonnement rationnel. Le verbalisme rend le discours étranger à la détermination conceptuelle. Les sources d’erreurs et de fourvoiements dues au langage sont innombrables. Le langage est à la fois la condition de formation de la pensée et un piège qui l’enferme et l’entraîne là où il veut aller. L’intelligence conceptuelle et le langage ne jouent pas le même jeu. La formulation de la première ne pouvant aller sans le second, les jeux s’emmêlent et produisent des errances et des impasses. Wittgenstein a consacré la seconde partie de son œuvre à dénoncer les pièges du langage. Un linguiste comme Chomsky a bien montré la différence entre le langage et la pensée conceptuelle.

De manière simple, on constate que les termes ont des acceptions différentes et trompeuses, qu’ils ont parfois une extension métaphorique ou métonymique qui les font dériver loin du sens initial.  Un sens mal défini peut aboutir à des implications inverses à partir du même mot. Certains mots sont lourdement connotés et font implicitement référence à un arrière-plan qui modifie le sens. Certaines notions « valises » gomment les distinctions conceptuelles indispensables. Un même terme, selon qu’il a un usage empirique ou ontologique, change radicalement de sens. Enfin, un concept se définissant par rapport aux autres, son emploi demande que les autres soient précisés pour qu’il ait un sens précis. Une philosophie qui emploie directement le langage ordinaire sans faire un travail d’élucidation et de clarification est vouée aux impasses et aux apories.

Fréquemment associée au verbalisme, l’abstraction vide emploie des concepts généraux abstraits eu égard à des situations concrètes. Comme exemple de ce type de discours, citons un propos d’un auteur connu : « le propre du Grec est d’habiter l’Etre et d’en avoir le mot. Déterritorialisé,  il se reterritorialise sur sa langue, le verbe être ». On rejoint ici la métaphysique sous une forme non plus transcendante, mais généralisante. On parlera de manière abstraite de concepts généraux sur des thèmes comme l’indéterminé, la forme, l’absolu, la matière, l’inconditionné, l’être, la race, la langue, l’infini, ou encore des thèmes nés de la juxtaposition des précédents comme l’ontologie de l’altérité, la dialectique du même et de l’autre. Il s’agit d’idées générales et abstraites sans appui sur les connaissances empiriques. C’est la prétention à connaître directement par la pensée pure abstraite, ce qui conduit parfois à rien, mais parfois à de terribles méprises et des conduites désadaptées (comme l’adhésion au national socialisme de Heidegger).

6. Le dévoiement (délibéré ou involontaire)

La dernière errance que nous avons identifiée, concerne l’utilisation de concepts savants (philosophiques ou scientifiques) dévoyés de leur usage spécifique par une application à n’importe quelle situation. Cette pratique aboutit à des propos insensés, car les concepts sont utilisés hors de leur domaine de validité. Les concepts savants s’appliquent dans des circonstances précises et ont une extension limitée. S’ils sont utilisés dans d’autres circonstances et avec une extension vaste et indéfinie, les chances qu’ils soient pertinents sont nulles.

Donnons l’exemple du concept de « chose en soi » de Kant qui, dans le contexte d’une réflexion ontologique sur le monde, signale qu’il y a une différence entre la perception empirique et l’être en soi (le réel) tel que nous le supposons. Si ce concept est appliqué à la vie courante et que nous nous demandons quelle est la « chose en soi » des choses qui nous environnent (table, livre, bouteille d’eau, etc.), cela n’a aucun sens et conduit à se poser des questions absurdes. Le problème posé par un tel concept concerne le monde interrogé du point de vue ontologique et nullement notre relation à l’environnement concret donné par l’expérience immédiate.

Dans cette lignée, on peut citer l’irréalisme post-moderne qui s’est appuyé sur l’épistémologie constructiviste. Ce courant épistémologique montre que les objets de connaissance sont construits par un processus actif et que l’on n’a donc pas affaire à des choses présentes dans la réalité. Appliqué à la vie courante, cela conduit à relativiser la réalité au point de considérer qu’elle serait notre construction. Cette extension est inconsidérée. Le constructivisme intégral suppose que la réalité n’existe que par l’activité qui la construit. C’est un genre de scepticisme qui met l’existence concrète en doute. Maurizio Ferrari décrit le constructivisme intégral de la manière suivante : « dès lors que la connaissance est intrinsèquement construction, alors il n’y a pas de différence de principe entre le fait que nous connaissons l’objet X et que nous le construisons » (Manifeste du nouveau réalisme, Paris, Hermann, 2014 p. 41). Le constructivisme absolu se heurte à l’évidente résistance de la réalité ; nous ne la fabriquons pas ex nihilo et à notre guise. Dans la vie de tous les jours, la réalité, conformément au bon sens, doit être considérée de manière réaliste. On a typiquement le dévoiement d’un concept valide et intéressant, mais qui, poussé à sa limite, devient absurde. Le constructivisme n’implique pas un scepticisme quant à la réalité.

L’utilisation de concepts scientifiques de manière inappropriée au sein de discours à prétention philosophique participe de ce type de dévoiement.  « Doit-on dire que la vice-diction va moins loin que la contradiction sous prétexte qu’elle ne concerne que les propriétés ? En réalité, l’expression « différences infiniment petites » indique bien que la différence s’évanouit par rapport à l’intuition […] Ce qu’on montre en disant que dx n’est rien par rapport à x, ni dy par rapport à y, mais que dydx est le rapport qualitatif interne, exprimant l’universel d’une fonction séparée de ses valeurs numériques particulières ». J’ai cité Deleuze. (Deleuze G., Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 66.) L’utilisation des dérivations mathématiques n’a aucun sens dans ce contexte à part faire savant. On verra un peu plus loin qu’il faut « opposer dx à non A comme le symbole de la différence (differenzphilosophie) à celui de la contradiction – comme la différence en elle même à la négativité » ( Ibid, p.221). Ce sont les impostures intellectuelles dénoncées avec raison par Alan Sokal et Jean Bricmont (Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997).

Une partie de la philosophie est grevée par une absence de précaution épistémologique, car elle utilise des concepts hors de leur contexte, comme si n’importe quel concept convenait à tout sujet et que, pour philosopher, il suffisait de faire un discours en les utilisant. Il y a des domaines de validité pour la pensée savante et ils sont étroits. On ne peut pas légitimement exporter des concepts ontologiques savants et les appliquer à la vie courante, ou utiliser des concepts scientifiques dans des métaphores philosophiques, faute de quoi on tient des propos aberrants. C’est malheureusement une manière de philosopher assez répandue.

7. La philosophie comme connaissance valide

Orienter la philosophie vers la production d'un savoir intéressant, c'est-à-dire en faire un mode de connaissance valide, est un enjeu important. Les différentes formes de pensée que nous avons décrites détournent la philosophie de la recherche d’une vérité argumentée et rationnelle, c’est-à-dire de la production de savoirs efficaces et utiles. Elles la font entrer dans la zone grise où elle se fond avec le discours ordinaire et s’intègre dans le flot des opinions et des rêveries métaphysiques qui, non seulement ne permettent pas de connaître la réalité, mais en plus y substituent de fictions trompeuses .

Le rôle de la philosophie n’est pas de se mêler et d’amplifier le gigantesque flot d’opinions-croyances-idéologies-religions qui baigne l’humanité, mais au contraire d’apporter des butées, des digues, par une argumentation rationnelle, documentée, appuyée sur des données empiriques fiables. Elle se doit aussi de proposer un savoir réaliste et des récits adaptés qui donnent du sens à la vie humaine, tout en faisant contrepoids aux mythes et aux idéologies trompeuses qui nous entourent. « On ne devrait ni s’abuser soi-même, ni abuser les autres avec des mythes » affirme à juste titre Norbert Elias (Elias N. Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991, p. 55).

 

Bibliographie :

Bouveresse J., Collège de France, Cours 21, 2008-2009.
Deleuze G., Différence et répétition, Paris, PUF, 1968.
Elias N. Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991.
Lévi-Strauss C., Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955.
Sokal A., Bricmont J., Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997.

 


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