État actuel de la théorie des systèmes

 

JUIGNET Patrick

 

Telle l'Arlésienne d'Alphonse Daudet, la théorie des systèmes interagit avec la communauté scientifique, mais reste invisible et ne prend pas une forme bien définie. Est-ce une théorie fictive ? Nous défendrons l'idée que ce projet, d'abord initié par Ludwig von Bertalanffy, peut être considéré comme un "horizon". Il n'a pas aboutit et n'aboutira pas nécessairement à une théorie  définissable avec précision, mais il donne une direction aux recherches par la vision du monde qu'il amène.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. État actuel de la théorie des systèmes. Philosophie, science et société. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/complexite-systeme-organisation-emergence/44-etat-actuel-de-la-theorie-des-systemes

 

Plan de l'article :


  1. Une présentation du problème
  2. Ludwig von Bertalanffy, le pionnier
  3. Évolution des idées systémiques
  4. Conclusion : système et complexité aujourd'hui

 

Texte intégral :

1. Une présentation du problème

Donnons d’abord une définition un peu générale. Un système est un modèle qui considère un ensemble d’éléments en interaction dynamique, ce qui permet de rendre compte des caractéristiques et la stabilité de la réalité étudiée (mais aussi l’instabilité si des changements interviennent). Ce modèle est plus ou moins formalisé selon les cas.

Les systèmes sont des constructions théoriques, des instruments cognitifs. Un système est un modèle que l’homme se fait de la réalité. Appliqué à un champ de la réalité il constitue ainsi l'objet de la connaissance qui est alors qualifiée de systémique. Du point de vue de la théorie de la connaissance, les systèmes se distinguent, comme tous les modèles, par trois caractéristiques : ils représentent la réalité, il la simplifient et enfin sont des outils pragmatiques.

Si on adopte un « réalisme ontologique » on affirmera alors l’existence de corrélats réels aux modèles systémiques. Ce référent réel serait l'organsation présente dans le monde. On pourrait dire aussi que le réel posssède la propriété organisatrice retrouvée dans la réalité par les modèles systémiques.

Un grand nombre de sciences construisent et utilisent des théories qui ont la forme de systèmes, que ce soit des sciences fondamentales comme la physique, la chimie, la biologie, ou des sciences appliquées comme l'économie, la météorologie, etc., quoique sans toujours le revendiquer. À titre d'exemple on peut citer le modèle de refroidissement global de la Terre au cours des temps géologiques (Parenthoen Marc. Modélisation de systèmes complexes. B.smart [en ligne]. 2015. https://www.youtube.com/watch?v=rgpQT1GBfDM).

D'autres s'y réfèrent directement. L'idée de système a inspiré les travaux du "Mental Research Institute" de Palo Alto avec Don Jakson et Paul Watzlawick, qui ont développé les principes de la « thérapie familiale », sous l'influence de Gregory Bateson. Plus récemment ont émergé des courants de pensée appliquant les idées systémiques à la gestion de l'économie, des entreprises et des groupes humains. 

Il est difficile de cerner l'extension des utilisations de l'idée de système, car elle est aussi large que floue. On ne peut pas se fier à l'appellation "systémique", car revendiquée par certains, elle est rejetée ou ignorée par d'autres, qui pourtant utilisent des modèles conçus comme des systèmes.

Utiliser des théories systémiques dans diverses sciences particulières, et mettre au point une "théorie générale des systèmes", une "systémologie", sont deux choses différentes. Dans le second cas, on suppose qu'il existe des régularités systématisables entre les différentes théories systémique, permettant d'aboutir à une théorie générale. Ces régularités seraient due au fait que les schèmes conceptuels appliqués sont en nombre limités. On pourrait donc opérer la synthèse des schèmes homologues retrouvés dans les différentes théories particulières.

Cette limitation dans le nombre de schèmes possibles vient de plusieurs facteurs combinés. Du fait des capacités intellectuelles humaines, le nombres de schèmes conceptuels inventés et utilisés est fini, et, de plus, on ne retiendrait que ceux qui présentent deux particularités : 1. Ils sont applicables efficacement au monde 2. Ils sont formalisables ou mieux mathématisables. 

L'idée d’une systémologie générale a été proposée par Ludwig von Bertalanffy, qui commença à élaborer cette idée vers 1937. Elle sera vulgarisée tardivement dans le recueil intitulé Théorie générale des systèmes, publié primitivement en 1968 à New-York et traduit en français en 1973.

2. Ludwig von Bertalanffy, le pionnier

La biographie de l'auteur montre qu'il s'inscrit d'abord dans le champ philosophique. Citons David Pouvreau à ce sujet (Thèse EHESS introduction) :

Etudiant en histoire de l’art à l’université d’Innsbruck, Bertalanffy consacra ses premiers essais à ce domaine ainsi qu’à la philosophie de l’histoire.

Rejoignant en 1924 l’université de Vienne, il entreprit ensuite des études doctorales sous la direction de deux philosophes de la connaissance : le néo-kantien Robert Reininger et le néopositiviste Moritz Schlick. Bertalanffy ne commença à investir le champ de la biologie qu’en 1926, après la soutenance de sa thèse consacrée à la « doctrine des intégrations d’ordre supérieur » de Gustav T. Fechner [....] presque tous ses essais de la période 1926-1932 furent consacrés à l’élaboration d’une philosophie de la biologie.

Cette épistémologie espérait rendre possible la construction d’une biologie théorique, fondée sur des concepts et des « principes » systémiques généraux s’appliquant à tous les niveaux d’organisation biologique. Elle aurait vocation à "formuler les lois du vivant en tant que lois de systèmes et à unifier de la sorte la connaissance biologique en dépit de l’extrême diversité apparente de ses objets".

La théorie des système fut élaborée ensuite, à partir de 1937 dans un séminaire à l’Université de Chicago. Elle reposait sur le postulat de principes, modèles et lois systémiques, applicables à toutes sortes de domaines. Elle pris forme dans les années 1950-1980. Il s'agissait d’exploiter les similitudes entre structures conceptuelles existant entre diverses disciplines scientifiques afin de construction des modèles théoriques généraux.

Von Bertalanffy soutient qu’une approche holistique est utile dans divers domaines comme la biologie ou la sociologie du fait de l’inadéquation des modes de pensée analytiques et mécanicistes, traditionnels dans les sciences. De plus, la récurrence de certains modèles conceptuels, voire de certaines modélisations mathématiques dans des disciplines diverses, laisserait supposer la possibilité de trouver des aspects formels communs. On pourrait trouver des lois systémiques communes aux divers types de systèmes indépendamment du domaine concerné.

C'était aussi une nouvelle d'envisager l’unité de la science : "non plus sur d’une réduction ultime des concepts, méthodes et lois de toutes les sciences à une seule jugée plus fondamentale, mais une « unité formelle » qui se manifesterait par les isomorphismes entre des disciplines dont l’autonomie serait garantie, et qui reposerait sur l’ubiquité de concepts et de principes systémiques généraux, parfaitement transdisciplinaires". Dans cette période, la « systémologie générale », devint un projet collectif avec une société savante internationale qui lui est attachée.

3. Les évolutions des idées systémiques

La perspective ambitieuse d'un théorie générale et unifiante est exposée par Ervin László dans la préface qu’il consacre au recueil de textes de Bertalanffy. La Théorie générale des systèmes « substituera à la conception matérialiste et réductionniste de la matière et de l’esprit encore dominante une conception systémique. La révolution qui s’annonce englobe la totalité de notre compréhension de la nature des choses » (p. VII). Ce point de vue peut paraître excessivement optimiste, voire prétentieux.

David Pouvreau parle

« d’un décalage manifeste entre d’une part les ambitions théoriques et fondatrices révolutionnaires affichées, et d’autre part la relative modestie des constructions effectivement exposées en tant qu’exemples d’applications d’une théorie générale des systèmes » (Pouvreau D., Une histoire de la ”systémologie générale” de Ludwig von Bertalanffy, Thèse EHESS, 2013, p. 4).

Edgar Morin, promoteur en France de la théorie des systèmes, avoue volontiers : 

« Bien qu’elle comporte des aspects radicalement novateurs, la théorie générale des systèmes (TSG) n’a jamais tenté la théorie générale du système ; elle a omis de creuser son propre fondement, de réfléchir le concept de système. Aussi le travail préliminaire du système reste encore à faire, interroger l’idée de système ». Edgar Morin, La Méthode (1977).

 Force est de constater que l'évolution des idées n'a pas été très favorable à Ludwig von Bertalanffy.

À partir des années 1970 les critiques ont été nombreuses, certaines justifiées d'autres purement polémiques. Les motivations polémiques sont issues des rivalités disciplinaires (l'approche systémique remet en cause les territoires disciplinaires), de décision malencontreuses dans les politiques publiques prises en référence à une approche systémique, et enfin du débat sur la limite de la croissante inspiré de considération systémiques mis en lulière par le club de Rome (1972 et 1974).

L'ontologie émergentiste est entre en compétition avec l'ontologie réductionniste largement dominante ce qui a contribué à la mise à l'écart de la systémologie qui lui est associé. Il faut, à cela, répondre que ce n'est pas le réel, mais la connaissance que nous en avons de la réalité qui peut prendre une forme systémique. L'approche systémique peut être dé-corrélée de toute ontologie. Elle est seulement un argument qui plaide en faveur de l'émergence organisationnelle.  

Une critique nous paraît juste sans pour autant être pertinent. On reproche à la théorie générale des systèmes de ne pas être scientifiques car elle serait trop générale et ne fournirait aucune prédiction empiriquement testable. Elle se serait donc pas réfutable. Ce n'est pas faux, mais la théorie générale vient de théories particulières qui elles sont testable et réfutables.

L’implantation académique de l'approche systémique globale est restée faible et à quasiment disparue. Par contre l'utilisation des modes de théorisation par système a persisté. Elle réapparaît ou persiste dans divers domaine comme la  biologie, l’écologie, la météorologie, la physique théorique, l’astronomie, la démographie, la géographie,la sociologie et l’économie.

Un nouveau terme est apparu celui de "sciences de la complexité". Un numéro spécial de l’édition française de la revue Scientific American publié fin 2003 a pu présenter la science de la complexité comme celle du XXIe siècle. "Comme l’ouvrage collectif édité par Lucien Sève en 2005 consacré à la pensée dialectique de l’émergence et de la complexité, ce numéro est particulièrement typique d’une réémergence actuelle des thèmes « systémologiques » qui se distingue en particulier par une absence quasi-systématique de référence au projet initié par Bertalanffy" (Pouvreau D., Une histoire de la ”systémologie générale” de Ludwig von Bertalanffy, Thèse EHESS, 2013, p. 975).

Conclusion : système et complexité aujourd'hui

Comme dans le structuralisme, on trouve avec la théorie générale des systèmes une approche d'ensemble et la recherche d’un noyau formel commun qui tiendrait aux capacités intellectuelles humaines. Dans les deux cas, ce formalisme central tant espéré est demeuré introuvable. Où en est-on actuellement ? Du général est resté le particulier car on retrouve l'idée de système spontanément utilisée dans les publications scientifiques les plus diverses.

Pour reprendre le nouveau terme utilisé de nos jours, certains champs de la réalité sont complexes. On peut définir cette complexité en disant que les faits appartenant à ces champs interagissent les uns avec les autres et s'enchaînant selon de nombreuses récursivités et interactions qui les rendent interdépendants. Le changement d'un facteur provoque inéluctablement la modification de nombreux autres et l'acheminement vers un nouvel état. Puis assez souvent, se produit le retour vers l'état antérieur grâce à la robustesse de l'organisation ou pas si la désorganisation est trop forte. Lorsqu'on est en présence d'un domaine de ce type, il s'explicite de manière adaptée en termes de système et d'équilibre.

La "systémologie" ou théorie générale des systèmes a à son actif l’affirmation selon laquelle il est intéressant de penser en termes de système. On dira qu’une telle affirmation est si générale et si vague qu’elle n’a aucun intérêt. C’est un peu vrai, mais pas complètement. Ce courant de pensée à porté une vision différente de celle largement dominante qui tente d’expliquer le monde par des mécanismes décomposables en éléments derniers. Elle oriente vers un mode de pensée ensembliste ou holistique, utilise les idées de mise en relation, de réseau, d’interactions multiples et dynamiques, de stabilité et d’instabilité.

On pourrait dire que si le monde présente une organisation (en général, ou en particulier dans certains champs de la réalité), alors la façon la plus intéressante et prometteuse de l'étudier, c'est d'utiliser des modèles systémiques. Ce qui d'ailleurs n'exclue pas des approches causales mécanistes, mais les englobe dans quelque chose de plus vaste. Il n'y a pas d'opposition entre les deux approches, mais plutôt des domaines de validité pour chacune avec des articulations entre les deux.

La question de fond est ontologique, elle concerne la constitution du monde le réel. Trois conception s'affrontent ; la conception idéaliste, celle d'un monde préformé par des idées qui, en dernier ressort, mènent à un Dieu créateur, la conception matérialiste d'un monde chaotique, constitué par le jeu aveugle des atomes et de leurs interactions et, enfin, la conception organisationnelle du monde, supposant que le réel présente une organisation spontanée et diversifiée.

Les affirmations ontologiques ne sont pas démontrables, ce sont des choix résultant d'une multitude de considérations. Pour les partisans d'une approche systémique le monde est organisé.

"Nous recherchons maintenant un autre regard sur le monde, le monde en tant qu'organisation"; (Bertalanffy v L., Théorie générale des systèmes, Paris, Dunod, 1993, p. 192).

Par extrapolation ontologique, on peut penser le réel selon l'idée d’organisation. Il serait constitué selon des organisations multiples, enchevêtrées, évolutives  et non d'une substance matérielle fixe et homogène. Ce qui fait évoquer les ontologies émergentistes et holistiques anglo-saxonnes amorcées par Alfred North Whitehead et Conwy Lloyd Morgan. Ce qui apparaît là, c'est bien un type de regard sur monde.   

Il ne s'est pas constitué de théorie générale des systèmes, contrairement à l'espoir du fondateur von Bertalanffy. Par contre les idées de complexité, d'organisation, de système, de structure, quoique peu visibles, ont diffusé dans le communauté scientifique.

Quant à la réorientation dans la manière de voir le monde selon une émergence organisationnelle, elle reste controversée. C'est pourtant, selon nous, une conception ontologique intéressante qui autorise un pluralisme épistémologique.

 

Bibliographie :

Bertalanffy v L., Théorie générale des systèmes, Paris, Dunod, 1993.

Lemoigne J-L., La théorie du système général ; Théorie de la modélisation, Paris, PUF, 1994. Republication en 2006 par le Réseau intelligence de la complexité.

LEMOIGNE Jean.-Louis. Ouvrir la problématique systémique. Chemin faisant MCX-APC  [en ligne]. 2011. http://www.intelligence-complexite.org/fileadmin/docs/edil56.pdf

Pouvreau D., Une histoire de la ”systémologie générale” de Ludwig von Bertalanffy, Thèse EHESS, 2013.

 


© 2017 PHILOSOPHIE, SCIENCE ET SOCIETE
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la licence  Creative Commons - Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification.
Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn