De l’organisation dans le monde

 

JUIGNET Patrick 

 

En marge des grands concepts d’esprit et de matière, une piste intéressante, concernant la constitution du monde, a été tracée, au sein de la modernité par l’idée d'organisation. Nous allons retracer son histoire ce qui conduira à montrer qu'elle amorce un renouveau ontologique intéressant.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. De l'organisation dans le monde. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/complexite-systeme-organisation-emergence/37-de-l-organisation-dans-le-monde

 

Plan de l'article :


  1. Les débuts avec Diderot
  2. Le concept aux XIXe et XXe siècles
  3. Autonomie de l’organisation

 

Texte intégral :

1. Les débuts avec Diderot

L’organisation s'applique habituellement à un ordre imposé par une action volontaire. Michel Foucault signale que « le concept d’organisation n’avait jamais servi avant la fin du [XVIIIe] siècle à fonder l’ordre de la nature … »1. En effet, si l'on en trouve quelques traces dans l’Antiquité2, c’est au XVIIIe siècle que ce concept est venu désigner un certain ordonnancement du monde. Il ne concerne d’abord que le vivant. L’idée apparaît avec Diderot dans Le rêve de d’Alembert3. On retient généralement de ce texte l’utilisation métaphorique des « cordes vibrantes » eu égard à la sensibilité. L'homme y est comparé à un « clavecin sensible ». Les cordes vibrantes propagent les impressions puis, par résonance, vont créer des interférences entre elles. Cette métaphore permet d'envisager la façon dont nous pensons. L’allusion à la musique est intéressante, car elle introduit l’idée d’une complexité par rapport à l’instrument qui produit les sons.

Dans son rêve, d’Alembert imagine : « Rien d’abord, puis un point vivant, [auquel] il s’en applique un autre, encore un autre et, par ces applications successives, il résulte un être un, car je suis bien un… ». On voit formulée ici l’idée d’éléments s’agrégeant pour former un individu unifié. Les éléments ne sont pas simples, ce sont des agrégats, des composés et le tout n’est pas homogène et uniforme, il forme un système. La question suivante est de savoir quelle est cette propriété qui permet l’agrégation ordonnée des éléments. Il propose la « sensibilité »4 sans apporter de réponse sur le fait de savoir si la « sensibilité » est une propriété générale de la matière ou si elle est le produit de l’organisation. Des unités s’assemblent en un tout à partir d’une propriété qui leur appartient. Nous y reviendrons un peu plus loin.

La notion a été reprise par Maupertuis en 1754 avec son Essai sur la formation des corps organisés. Son argumentation part d’une intuition de naturaliste. Si quelques philosophes ont cru qu’avec la matière et le mouvement ils pouvaient expliquer toute la nature, c’est faux, car insuffisant en ce qui concerne les « corps organisés » (plantes et animaux). Une attraction uniforme sur les parties de la matière ne peut aboutir à former les parties simples des corps vivants et encore moins leur union dans des organes. Dans les petites parties des corps vivants, c’est « l’organisation qui fait la différence »5. L’organisation n’est pas qu’un arrangement des parties, elle est plus que cela. D’où vient ce supplément ? Le raisonnement est le suivant : si, avec toutes les propriétés admises, on n’est pas capable d’expliquer les corps organisés, il faut en admettre de nouvelles, il « faut avoir recours à quelque principe d’intelligence ». C’est une intelligence de la matière qui n’est pas la même que la nôtre, mais qui a des qualités comme « désir, aversion, mémoire »6 - qui caractériserait les éléments susceptibles d’arrangement.

Lamarck, en 1778, assigne deux tâches à la botanique, une taxinomique et une autre qui serait « la découverte des rapports réels de ressemblance qui suppose l’examen de l’organisation entière de l’espèce »7. Dans sa Philosophie zoologique, il estime que c’est en considérant « la plus simple des organisations »8 qu’il résoudrait le problème, puisqu’elle en donne les conditions nécessaires sans rien de superflu. L’organisation est utilisée pour décrire le vivant, le terme même d’organique reprenant celui d’organisation est un quasi-synonyme de vie. Cela entraîne la radicalisation du partage entre l’organique et l’inorganique, entre le vivant et ce qui ne l’est pas. Cette nouvelle distinction repousse à l’arrière-plan celle des trois règnes, minéral, végétal, animal. Ainsi, Vicq d’Azyr peut écrire, en 1786, « il n’y a que deux règnes dans la nature, l’un jouit et l’autre est privé de la vie »9. C’est aux naturalistes que l’on doit l’application du concept au monde naturel. Pour Geoffroy Saint-Hilaire « l’organisation devient un être abstrait… susceptible de formes nombreuses »10.

Georges-L. de Buffon et Antoine-L. de Jussieu avaient, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, recherché un critère qui sépare le vivant du non-vivant en même temps qu’il unifie plantes et animaux dans un seul règne. Et ce fut déjà dans l’organisation qu’ils le trouvèrent, instaurant ainsi la dichotomie entre les règnes organique et inorganique des êtres. L’identification de la vie à l’organisation fut caractéristique de tout le XIXe siècle, de Lamarck à Claude Bernard.

On retrouve cette idée chez Kant, en 1790, dans la Critique de la faculté de juger, lorsqu'il définit le vivant comme « être organisé et s’organisant lui-même »11. L’organisation, mais surtout la capacité à s’organiser par soi-même, sont les critères spécifiques du vivant qui l’opposent au mécanique. « Un être organisé n’est pas simplement une machine, car la machine possède uniquement une force motrice ; mais l’être organisé possède une force formatrice qu’il communique aux matériaux qui ne la possèdent pas (il les organise) »12. Il s’ensuit que la manière de penser mécaniste est insuffisante pour penser la vie. Les organismes vivants s’agencent selon une causalité propre qui produit un tout « dont le concept … pourrait à son tour inversement être considéré comme la cause de ce tout … ». Autrement dit, dans ces conditions particulières, la liaison des causes efficientes peut être en même temps considérée comme un effet et donc, comprise par les causes finales. Les touts organisés sont composés de parties, et les uns et les autres n’existent que réciproquement par rapport à un but qui est aussi la cause de cet agencement (sans ce but, il n’existerait pas). Nous avons affaire, avec le vivant, à une chose qui est « cause et effet d’elle-même »13. Les êtres vivants organisés impliquent la finalité.

Évidemment, cela contrevient à la thèse de la pensée mécaniste selon laquelle, note Kant, « toute production de chose matérielle est possible par des lois simplement mécaniques »14. Pour résoudre le problème, Kant distingue la causalité mécanique à côté de laquelle on pourrait user d’un principe de finalité. Cette précaution est toutefois problématique : deux modes de pensée pour un même domaine, celui de la vie. Il apporte une solution habile au problème et désamorce le piège de la téléologie, mais le problème de fond reste en suspens. Causes efficientes et causes finales peuvent coexister en étant portées dans des registres de raisonnement différents, mais elles ne s’harmonisent pas.

Du côté de la médecine, il se passe aussi un événement intellectuel important. Xavier Bichat conçoit le vivant comme ensemble organisé. « Tous les animaux sont un assemblage de divers organes qui, exécutant chacun une fonction, concourent, chacun à sa manière à la conservation du tout. Ce sont autant de machines particulières dans la machine générale qui constituent l’individu. Or, ces machines particulières sont elles-mêmes formées par plusieurs tissus de nature très différente qui forment véritablement les éléments de cet organe. […] Ces tissus sont de véritables éléments organisés de nos parties. Quelles que soient celles où ils se rencontrent, leur nature est constamment la même, comme en chimie les corps simples ne varient pas, quels que soient les composés qu’ils concourent à former »15.

Sont organisés, non seulement les organes qui s’assemblent pour constituer l’individu, mais aussi les tissus qui s’assemblent pour constituer les organes. Les essais pratiqués sur les tissus simples « n’ont point pour but d’indiquer la composition, de fixer les éléments, d’offrir par conséquent, l’analyse chimique des tissus simples. Sous ce rapport, ils seraient insuffisants. Leur objet est d’établir les caractères distinctifs pour ces divers tissus, de montrer que chacun a son organisation particulière, comme il a sa vie propre, de prouver, par la diversité des résultats qu’ils donnent, que la division que j’ai adoptée repose, non sur des abstractions, mais sur les différences de la structure intime »16.

Bichat arrête la dissociation en éléments avant d’atteindre le chimique, ce qui serait, dans la vision réductionniste, le but souhaitable. Intuitivement, guidé par la pratique, il comprend la nécessite de conserver des propriétés typiques s’il veut étudier son objet : les tissus. Cela implique de limiter la simplification destructrice au moment opportun, avant que le tissu ne disparaisse pour laisser place à ce qui le compose. Il se défie des mathématiques, considérant que « c’est bâtir sur du sable mouvant un édifice solide par lui-même, mais qui tombe faute de base assurée »17. La base assurée est celle des mesures auxquelles on puisse se fier et l’existence de lois fixes auxquelles puissent correspondre les calculs. Xavier Bichat suppose des lois pour le vivant, car « L’art de savoir (la médecine) réside dans la connaissance des lois qui régissent la vie et conditionnent l’évolution de maladies »18, mais elles ne sont pas du même type fixe et invariable que les lois physiques.

Sur le plan gnoséologique, le mouvement analytique de décomposition est complété par un mouvement synthétique de recomposition. Mais, cela ne s’arrête pas là. Bichat pense également à la fonction. Le mouvement de décomposition-recomposition se règle sur la fonction. Il oscille et, pour constituer un objet d’étude pertinent, s’arrête au moment où il est possible d’attribuer une capacité fonctionnelle à ce qui a été individualisé. L’objet d’étude naît d’une combinaison entre l’observation empirique et la conceptualisation sur la fonction. Dans cette démarche, on est très loin du paradigme réductionniste moderne, quoique Bichat se réclame d’une conception mécaniste.

2. Le concept aux XIXe et XXe siècles

Aux siècles suivants, l’idée d’organisation continue son chemin. Dans A system of Logic, John Stuart Mill19 considère que, pour le vivant, la juxtaposition et l'interaction des parties constitutives ne suffisent pas à expliquer les propriétés constatées. « De quelque profondeur que soit notre connaissance des propriétés caractérisant les organes constitutifs du vivant, il est certain que la simple addition des actions séparées propres à chaque organe ne conduira jamais au comportement de l’organisme vivant »20.

Chez Claude Bernard, on trouve une pensée de l’association élémentaire et de l’organisation21. D’un côté, l’organisme est « un échafaudage d’éléments anatomiques » ; en comparaison avec la physique et la chimie, il faut arriver « jusqu’aux éléments organiques »22. Mais, d’un autre côté, le déterminisme est très complexe et c’est un « déterminisme harmoniquement subordonné »23. On voit nettement les deux courants de pensée, l’un moderne élémentariste déterministe et l’autre organisationnel et modérant le déterminisme. Il avance une conception dialectique comportant à la fois une décomposition et une recomposition de l’entier. Il associe d’une part la dissociation en organes isolés fonctionnant dans des conditions expérimentalement modifiées, et de l’autre, l’unification en un système intégré. L’organisme vivant est composé d’éléments ayant une « existence propre » et la vie totale est la somme de ces vies individuelles, mais « associées et harmonisées »24. La force d’innovation vient du jeu entre les deux. L’idée moderne d’organisation vient de cette idée d’une recomposition qui permet d’envisager le jeu combiné des parties entre elles.

La physique atomique ne donne pas l’idée d’un substrat permanent (d’une substance), mais plutôt d’une organisation très complexe, hiérarchisée en niveaux. Les différentes particules élémentaires interagissent entre elles, à leur niveau, et leurs interactions, en se stabilisant, donnent des organisations ayant une certaine autonomie. Ce qui aboutit au concept paradoxal d’une matière non substantielle. Dès 1935, Erwin Schrödinger plaide pour une vision organisationnelle du monde. Il montre que, même pour les choses ordinaires, l’individualité provient de la forme ou de l’organisation et très peu du matériau constitutif. C’est aussi vrai pour les objets de la physique. Ce qui est permanent dans ces particules élémentaires ou pour les atomes et molécules, « c’est leur forme et leur organisation »25 : « …quand on en vient à considérer les particules élémentaires qui constituent la matière, il semble qu’il n’y ait aucune raison de les concevoir à leur tour comme constituées d’un certain matériau. Elles sont pour ainsi dire de pures configurations, elles ne sont rien d’autre que des configurations »26.

Pour reprendre le mot de Schrödinger : « la forme remplace la substance comme concept fondamental »27. L’évolution de la microphysique se fait à chaque avancée contre la substance, celle-ci se réfugiant à chaque pas un peu plus « bas ». L’atome insécable, composé de matière éternelle et homogène existant par elle-même, est décomposé en éléments. La matière se retrouve alors reportée dans ceux-ci. Mais, à leur tour, ils se décomposent. La matière se retrouve dans les quarks. Qui, à leur tour, se décomposent. La matière n’ayant plus de localisation possible se retrouve alors dans les constantes. Comme le remarque Heisenberg : « ce qui importe pour l’image matérialiste de l’univers, c’est la possibilité de reconnaître ces infimes moellons des particules élémentaires comme dernière réalité objective »28.

À l’extérieur de la physique, la théorie atomique a fortement contribué, en chimie, à implanter le concept d’organisation en amenant l’idée d’un monde constitué par combinaison entre éléments en nombre fini. En effet, s’il y a un nombre limité de composants, c’est à leur composition qu’il faut attribuer les différences. Les mêmes atomes revenant, et parfois en nombre identique, pour des composés différents, c’est à leur organisation qu’il faut attribuer les qualités des composés.

La question de l’organisation rebondit au XXe siècle avec la biologie moléculaire. Comme on le sait, l’information (au sens du codage) que l’on trouve dans les gènes, vient de la séquence des composants et non des éléments eux-mêmes qui sont toujours identiques. Cet ordre dans les gènes commande la synthèse de protéines qui sont un assemblage d’acides aminés et acides gras selon une organisation précise. Et ainsi de suite jusqu’à la cellule. À chaque étape, on constate une mise en ordre des molécules constituantes et cet ordonnancement est absolument impératif. Il revêt un caractère essentiel, car les molécules utilisées peuvent entrer dans de tout autres agencements et, du coup, avoir d’autres propriétés.

La biologie moléculaire prend en compte l’organisation, indique et montre que c’est elle qui permet à une fonction d’être exécutée. Comme le faisait remarquer Jacques Monod dans sa leçon inaugurale au collège de France, « l’expression même de matière vivante n’a aucun sens. Il y a des systèmes vivants, il n’y a pas de matière vivante. Aucune substance […] ne possède par soi-même les propriétés paradoxales d’émergence et de téléonomie »29. Cette manière de penser est reprise par Henri Atlan30 : « les constituants chimiques de la matière vivante ayant été reconnus identiques à ceux de la matière inanimée, la seule unité reconnue des êtres vivants est de l’ordre de l’organisation de ces atomes, et non, bien évidemment, une différence de nature entre matière vivante et matière inanimée ». La définition du vivant devient organisationnelle quoique sans renoncer au matérialisme. Pour ces auteurs, comme pour François Jacob, ces niveaux sont le fruit des propriétés « des éléments qui composent la matière ».

Selon Ludwig von Bertalanffy, la théorie générale des systèmes s'applique en particulier aux organisations. Mais qu'est-ce que l'organisation ? À titre d'exemples, un atome, un cristal, une molécule, un organisme vivant sont des organisations. « Les notions de totalité, de croissance, de différenciation, d'ordre hiérarchique, de domination, de commande, de compétitions etc. sont caractéristiques de l’organisation »31.

3. Autonomie de l’organisation

Dès le début, les partisans de l’organisation ont cherché un principe pour l'expliquer sans intervention extérieure. C'est au XXe siècle que naît le concept d’auto-organisation qui suppose une autonomie au processus qui ne nécessiterait, par conséquent, aucune cause finale. On peut ainsi se passer de l'hypothèse kantienne d'une cause finale pour ce qui est de la formation des totalités organisées32. Le terme « auto-organisation » a vraisemblablement été introduit en 1947, par le psychiatre et ingénieur Ross W. Ashby. Puis, il a été utilisé par la communauté travaillant sur la théorie générale des systèmes dans les années 1960. Il devient courant dans la littérature scientifique lors de son adoption par les physiciens et autres chercheurs du domaine des systèmes complexes dans les années 1970 et 1980.

L’auto-organisation s’entend d’abord dans le sens d’une autonomie. L’organisation se fait spontanément, car les constituants ont des propriétés qui permettent et provoquent leur assemblage. Un exemple simple est donné par les aimants de Von Foerster qui s’assemblent tout seuls lorsque l’on agite leur récipient. Des réorganisations se produisent par rétroaction de l’environnement. Un système s’auto-organise lorsqu’il change sa structure en fonction de son environnement33. L’auto-organisation, en un sens dérivé, désigne la capacité créatrice des organisations. Les constituants s’auto-organisent pour former de nouveaux constituants qui peuvent eux-mêmes contribuer à forger de nouveaux constituants et ainsi de suite. L’idée d’une autonomie de l’organisation évite l’épineuse question de la finalité. Il devient possible de concevoir un aboutissement cohérent sans rien d’extérieur à l’organisation elle-même, et donc sans avoir à supposer une volonté quelconque. L’organisation se produit d’elle-même, presque sui generis, au sens où elle s’opère uniquement par la vertu des composants sans d’autre intervention externe que celle d’un apport d’énergie.

En biologie, Henri Atlan, en 1972, distingue dans les composants une structure primaire déterminée par les gènes et une structure secondaire qui prend forme dans l’espace de manière autonome par auto-organisation. C’est ce qui lui permet d’affirmer que « la complexité apparemment inextricable de structures biologiques étroitement associées à des fonctions spécifiques trouve sa source dans des systèmes unidimensionnels relativement simples »34. Ultérieurement, certains, tel Stuart Kauffman (1990), vont montrer que les propriétés auto-organisatrices des systèmes dynamiques complexes avaient des applications possibles en biologie35. L’auto-organisation aboutit à un système plus complexe, mais aussi plus stable, plus résistant aux effets destructeurs de son environnement immédiat. Gilbert Chauvet indique qu’il y a une interaction fonctionnelle commune à tous les systèmes vivants sur la base de laquelle se construit le degré d’organisation supérieure36.

Après ces travaux, l'organisation peut être conçue comme un agencement spontané sans agent externe (sans avoir à supposer ni plan, ni volonté, ni force vitale). Les entités de niveau inférieur se groupent spontanément, du fait de leurs propriétés, en entités plus complexes. Cet agencement est spontané et ne suppose aucune force spéciale mal connue. De plus, une organisation, une fois constituée, possède des propriétés auto-régulatrices et auto-constructrices. Les entités complexes se configurent et se maintiennent de par leurs propres actions. On ne suppose aucun agent extérieur. Cette auto-organisation n'est pas isolée du reste du monde ; elle demande, pour se faire et se maintenir, un apport d'énergie extérieure à elle-même. En cela, elle suit la seconde loi de la thermodynamique. Ainsi, se constituent des zones néguentropiques qui, pour se maintenir, prennent de l'énergie aux zones voisines.

Les entités organisées ont généralement une action sur les unités sous-jacentes dont elles sont formées (une rétroaction au niveau inférieur). C'est ce qui explique que des dynamiques vraiment nouvelles puissent se créer. En effet, elles ne dépendent pas des constituants de plus bas niveau, puisqu'elles n'existent que par rétroaction des entités de haut niveau sur les précédents. La dynamique locale des entités d'un niveau donné fait apparaître une propriété globale au niveau supérieur, qui habituellement rétroagit sur le niveau inférieur à partir duquel il s'est formé. Ce large emploi de l’idée d’organisation amorce une nouvelle conception du monde, une nouvelle ontologie pluraliste, qui pourrait peut-être supplanter l’ontologie traditionnelle.

 

Bibliographie et notes :

1 Foucault M., Les mots et les choses, Gallimard, Paris, 1966, p. 243.

2 Couloubaritsis L., « Le concept d’auto-organisation dans la pensée de l’Antiquité », in Auto-organisation et émergence dans les sciences de la vie, Bruxelles, Ousia, 1999.

3 Diderot D., Le rêve de d’Alembert, in Œuvres Philosophiques, Paris, Garnier, 1964, p. 288. Ce sont des idées que Diderot prête à d’Alembert.

4 Dans un entretien avec d’Alembert. Ibid, p. 670.

5 Maupertuis, Essai sur la formation des corps organisés, 1754, p. 17.

6 Ibid, p. 29.

7 Lamarck J.-B., La Flore française, Paris, 1778, Discours préliminaire, p. XC-CII.

8 Lamarck J.-B., Philosophie zoologique, Paris ,1809, Avertissement, réédition UGE 1968, p. 38.

9 Vicq d’Azyr, Premiers discours d’anatomie, Paris, 1786, p. 17.

10 Cité par Cahn Th., La vie et l’œuvre de Geoffroy Saint-Hilaire, Paris, 1962, p. 138.

11 Kant E., Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, 1968, p. 193.

12 Ibid.

13 Ibid, p. 190, 192, 193.

14 Ibid, p. 203.

15 Bichat X., Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine, p. LXXIX.

16 Ibid.

17 Bichat X., Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Brosson et Gabon, Paris, an VIII, p. 91.

18 Bichat X., Notes pour son Discours inaugural à son Cours d’opérations chirurgicales, cité par Genty Maurice, Le progrès médical, Paris, 1932, t.9, p. 41-48..

19 John Stuart Mill qui est le fils de James Mill.

20 Mill J.-S., A system of logic, 1840

21 Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, 1865.

22 Claude Bernard, Leçons de pathologie expérimentale, 1872, p. 493.

23 Claude Bernard, La science expérimentale, 1878, p. 70

24 Claude Bernard, Leçons de pathologie expérimentale, 1872, p. 493

25 Schrödinger E., Physique quantique et représentation du monde, Paris, Seuil, 1992, p. 40

26 Schrödinger E., Physique quantique et représentation du monde, Paris, Seuil, 1992, p. 40.

27 Schrödinger E., Ibid, p. 37.

28 Heisenberg W., La nature dans la physique contemporaine, Paris, Gallimard, 1962. p. 17.

29 Monod J., « Leçon inaugurale au collège de France », in Le Monde, 30 novembre 1967.

30 Atlan H., À tort et à raison, Paris, Seuil, 1986, p. 217.

31 Bertalanffy L., Théorie générale des systèmes, Paris, Dunod, 1993, p. 45.

32 Ibid, p. 192-193.

33 Mis en évidence par Farley Clarck, 1954. Voir Collectif, Auto-organisation et émergence dans les sciences de la vie, Paris, Ousia, 1999.

34 Atlan H., L’organisation biologique et la théorie de l’information, Paris, Seuil, 2006, p. 221.

35 Lewin R., La complexité, Paris, InterEditions, 1994.

36 Chauvet G., Comprendre l’organisation du vivant et son évolution vers la conscience, Paris, Vuibert, 2006.

 


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