Emmanuel Macron, la nouvelle bourgeoisie et le libéralisme

 

Patrick Juignet

 

Emmanuel Macron a-t-il perçu la montée d'une classe sociale nouvelle et d’une demande politique correspondante ? Qu’il l’ai perçue ou pas, il y a répondu et c’est ce qui a fait son succès ! Son offre a rencontré une demande qui restait en attente. Cette offre est libérale, mais d’un libéralisme particulier, préoccupé de justice. C'est autour d'elle que s'est agrégé un collectif cohérent. 

 

Pour citer cet article :

 

JUIGNET Patrick. Emmanuel Macron, la nouvelle bourgeoisie et le libéralisme. Philosophie, science et société [en ligne]. 2017. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-societe/economie-politique-societe/266-emmanuel-macron-liberalisme-egalitaire

 

Plan de l'article :


  1. Du succès électoral d’Emmanuel Macron à la naissance d’un collectif
  2. Identification d’une classe sociale ?
  3. Le positionnement politique d'Emmanuel Macron
  4. Les 100 premiers jours du gouvernement Macron
  5. Conclusoin

 

Texte intégral :

1. Du succès électoral d’Emmanuel Macron à la naissance d’un collectif

La campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2017 a pris un cours étrange et imprévisible. La surenchère de la droite conjuguée à l’impopularité de François Hollande et du Parti Socialiste ont fait une place à la position centriste-libérale d’Emmanuel Macron. Il a su mobiliser la partie de la classe moyenne, politiquement et culturellement libérale, adaptée à l’évolution rapide de la société.

Par son dynamisme et son volontarisme, il a donné l' espoir d'un redressement de l'économie stagnante et d'un changement de style par rapport à ses deux prédécesseurs. Il a aussi hérité du vote de citoyens inquiets face aux dérives autoritaires et à l'irréalisme économique des candidats populistes, ainsi qu'à leur volonté de quitter l'Europe.

Emmanuel Macron a incarné l'aspiration d’une partie de l’électorat voulant "dégager" une classe politique perçue comme pantouflarde, corrompue et inefficace. Il a dépassé l’opposition gauche-droite, précisément à un moment où elle a perdu son sens. Une politique de gauche qui accroît les inégalités et dérégule la finance, fait perdre son sens au mot gauche.

Enfin, c'était le seul candidat à ne pas tomber dans la plainte et le misérabilisme d'une France en déclin, complainte désadaptée puisque que nous faisons partie des pays les plus riches du monde.

Au delà de cette analyse électorale, peut-on analyser plus profondément ce qui s’est passé ?

Il s'est formé sous nos yeux, en très peu de temps, ce que nous nommerons un « collectif », un groupement humain cohérent et pouvant persister. On peut définir ce collectif comme un ensemble de personnes interdépendantes et interagissantes, ayant un sentiment d'appartenance au groupe, en rapport avec un enjeu politique et économique. Cette appartenance s’est décidée en quelques mois, au cours de la campagne électorale, qui a permis de formuler explicitement un référent doctrinaire. Ce collectif avait pour fonctions de réaliser les tâches liées à l'organisation de l'élection. Avec la réussite de celle-ci, il a fortement évolué. L'organisation actuelle du collectif est fortement hiérarchisée, puisqu'elle va du gouvernement de l’État français jusqu'au simple sympathisant indépendant en passant par un parti politique en voie de constitution.Il est intéressant de voir comment un collectif puissant peut se constituer en peu de temps. 

Comment cela s'est-il passé ? Quelle relation s'est tissée entre une partie de la population, la personnalité du candidat et la philosophie politique proposée ?

2. Identification d’une classe sociale ?

Nous ferons l’hypothèse qu’une partie de la population s’est reconnue et s’est intégrée dans un collectif mouvant qui s'est structuré autour d'une offre politique.

De qui s’agit-il ? Il s’agit d’une population jeune, diplômée et progressiste, urbanisée, d'un niveau culturel élevé et aisée financièrement. Sur le plan professionnel, ce sont des ingénieurs, des enseignants, des cadres, des professions libérales, des chefs d’entreprise. C’est une population de travailleurs riches, jeunes, de niveau élevé, avec une forte proportion féminine.

Cela correspond aux 34 % de français qui, dans le repérage traditionnel droite-gauche, se déclarent « modérés » (selon l’enquête Cevipof Ipsos-Sopra Steria, Fondation Jean-Jaurès, Le monde, 2017) et à 20 % de la population active.

Les débats de la présidentielle ont conduit ce groupe à se reconnaître. Alors qu’il existait sur le plan social et économique, il restait jusqu’alors mal identifié et ne se définissait pas bien sur le plan idéologique.

La campagne présidentielle a produit une formulation idéologique et elle a permis à ce groupe de se poser comme classe sociale, c’est-à-dire comme un très large collectif qui se reconnaît comme tel, partage des intérêts et une idéologie commune.

On pourrait définir ce groupe comme une bourgeoisie non traditionnelle, jeune, ouverte et optimiste. Elle est réaliste sur le plan économique tout en voulant un progressisme social et culturel. Elle valorise la réussite par le travail, l’intégration sociale, l’égalité entre les sexes. Elle s’oppose à la droite traditionnelle possédante et porteuse des traditions catholiques et culturellement réactionnaire.

3. Le positionnement politique d'Emmanuel Macron

Le positionnement politique s’est nettement formulé au cours de la campagne présidentielle. Il a pu se définir par opposition aux deux projets populistes de droite et de gauche, tout comme à celui de la droite traditionnelle. Cette opposition a amené une délimitation politique visible et assumée vis-à-vis des classes populaires comme avec la bourgeoisie réactionnaire.

Sur le plan politique, ce groupe s’est opposé aux projets populistes, c'est-à-dire :

  • à l’autoritarisme et au dirigisme
  • à la fermeture et au repli nationaliste
  • au passéisme et au pessimisme

et ce, à la fois sur les plans politique, culturel, social et économique.

On a assisté à un choc entre le libéralisme élitiste égalitaire, les souverainismes populaires et la droite réactionnaire dont est sorti vainqueur le mouvement "En marche". La campagne présidentielle a permis une décantation philosophique et idéologique nette.

Définissons maintenant, autant que faire se peut, le projet de philosophie politique qui a été présenté.

Le programme d’Emmanuel Macron et de son parti "En marche" conjugue trois libéralismes : le libéralisme économique, le libéralisme culturel et le libéralisme politique, à quoi s’ajoute une volonté d’ouverture et de rayonnement international de la France. Il y a là une philosophie politique cohérente qui peut servir de ciment à un collectif humain stable.

Le libéralisme proposé est un libéralisme égalitaire qui veut combiner la liberté et l’égalité dans une théorie de la justice sociale. Son représentant le plus connu, John Rawls, considère qu’une société juste doit réaliser les deux principes suivants : donner des libertés de base égales pour tous et limiter les inégalités économiques de façon à permettre le premier principe.

Dans le discours de Lyon prononcé le 4 février 2017, Emmanuel Macron a précisé son programme. On y trouve :

- La défense des libertés de base : de conscience, de travailler, d’entreprendre, d’innover et d’association.

- La défense de l’égalité des chances par l’éducation des enfants, la formation continue des adultes par la parité et par des mesures antidiscriminatoires dans les entreprises.

- La correction de la situation des plus désavantagés avec l’augmentation des minima sociaux (l'allocation vieillesse et adulte handicapé) et les mesures pour les sans-abri.

- La création d’un système universel des retraites et d’une assurance chômage universelle qui opère une égalisation des statuts.

Enfin, Emmanuel Macron a mis en évidence l’impossibilité de se soustraire à la mondialisation et de réformer localement une nation par sa fermeture. Sur le plan international, il est fermement pro-européen et décidé à ce que la France joue un rôle sur la scène mondiale.

Il s'est ainsi mis en place une offre politique nouvelle et originale qui a rencontré l'intérêt de la classe de la population que nous avons tenté de définir plus haut. Pour le résumer en peu de mots, nous dirons un libéralisme dynamique égalitaire et progressiste en rupture avec le libéralisme égoïste et réactionnaire traditionnel.

4. Les cent premiers jours du gouvernement Macron

Les contradictions internes à ce programme politique se sont faites sentir immédiatement, dès les premières décisions prises dans les mois qui ont suivi l'élection. On ne peut à la fois (le fameux « en même temps ») diminuer les recettes fiscales de l’État et maintenir les dépenses, ce qui s’est traduit par la crise vis-à-vis de l’armée, la diminution de l’allocation logement, les restrictions vis-à-vis des collectivités, etc. Les mesures fiscales en faveur du capital productif, certes favorisent l’investissement, mais favorisent aussi les 1 % les plus riches qui précisément investissent. Et si on favorise les plus riches, on accroît les inégalités et les injustices.

Pour reprendre les termes d’Edvy Plenel : « réduire la dépense publique et en même temps relancer l’économie ; réformer le marché du travail et en même temps donner de la sécurité aux salariés et aux chômeurs ; mener une politique de réformes dérégulatrices et en même temps réduire le déficit budgétaire ; atteindre les 3 % du PIB de déficit public et en même temps baisser massivement les impôts ; favoriser la justice sociale et en même temps défiscaliser les plus riches ; sauvegarder l’environnement et en même temps protéger la finance dérégulée. La liste n’est pas exhaustive et les contradictions se chevauchent aisément les unes les autres » (Edvy Plenel, Trois mois de Macron sous l’œil de Médiapart).

Sur le fond, il y une contradiction entre le libéralisme économique (liberté d'entreprendre et propriété privée du capital productif) et le libéralisme politique (liberté et égalité pour tous les citoyens), car le libéralisme économique accroît inégalitairement les richesses et provoque des injustices ; pas seulement sur le plan matériel, mais aussi sur le plan culturel, et concernant le pouvoir et la capacité d’action de chacun.

Si on rentre dans le détail, là où le diable se niche, on remarquera qu'il y a eu une inversion du calendrier. Le projet était de renforcer l’attractivité et le potentiel productif du pays, ce qui permettrait de réduire le déficit, pour ensuite faire une baisse des dépenses. Or, ce n'est pas ce qui se passe. C'est d'abord la consolidation budgétaire qui a été mise en place. Ce détail de calendirer fait que de la double inflexion dynamique et égalitaire, il ne reste rien. On est typiquement dans une politique d’inspiration néolibérale qui diminue les dépenses publiques et choisit un ajustement par l’austérité.

Conclusion

Le problème de fond posé à ce gouvernement et plus généralement en Europe est celui de la régulation du libéralisme économique. Pour l’instant, au vu des actions menées, on peut dire que le libéralisme économique de Macron reste un libéralisme traditionnel qui diminue les régulations sans apporter de correctifs. Pour l'instant, mais nous en sommes qu'au début, le gouvernement ne tient pas la promesse d'un libéralisme égalitaire, qui a séduit l'électorat en donnant l’espoir d’une société plus dynamique et « en même temps » plus juste.

L'adhésion et le sentiment d'appartenance au collectif constitué par le mouvement "En Marche" ont été motivés par une nouveauté dans la philosophie politique libérale : un dynamisme novateur associé à une égalité des chances. Le collectif qui s’est nouvellement créé va-t-il tenir, si cette spécificité disparaît ?

 

Bibliographie :

 

Rawls J., Théorie de la justice, Paris, Édition Points, 1997.

Rawls J., Libéralisme politique, Paris, PUF, 1995.

SAINTE-MARIE Jérôme. Emmanuel Macron incarne la réunification de la bourgeoisie. L'humanité [en ligne]. 2017. http://www.humanite.fr/emmanuel-macron-incarne-la-reunification-de-la-bourgeoisie-636080

MARTIN Virginie. La marche confirmée de la gauche vers sa gentrification . The conversation [en ligne]. 2017. http://theconversation.com/la-marche-confirmee-de-la-gauche-vers-sa-gentrification-78103

PLENEL Edwy et La rédaction de Médiapart. Trois mois de Macron sous l’œil de Mediapart. Médiapart [En ligne]. 2017. https://www.mediapart.fr/journal/france/090817/trois-mois-de-macron-sous-l-oeil-de-mediapart.

 


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