La réorientation du capitalisme contemporain

 

JUIGNET Patrick

 

La baisse importante des profits au milieu des années 1970 a conduit le capitalisme à une réorientation des investissements et des manières de produire, ce que nous appellerons la restructuration du capitalisme mondial. Cet article propose une description schématique des évolutions récentes du capitalisme, qui sont diverses (financiarisation, concentration, délocalisation, valorisation fictive) et montre la forte capacité d'adaptation du système capitaliste.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. La réorientation du capitalisme contemporain. Philosophie, science et société [en ligne]. 2017. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-societe/economie-politique-societe/249-capitalisme-contemporain

 

Plan de l'article :


  1. La « crise » de 1975-1980  et ses effets
  2. La concentration des sociétés
  3. L'augmentation du capital
  4. Conclusion

 

Texte intégral :

1. La « crise » de 1975-1980  et ses effets

1.1 La baisse du profit

Une baisse des profits a été constante à partir des années 1960, comme le montre le graphique suivant.

 

 

La baisse atteint un point bas en 1980. Dès les années 75, une restructuration s’est amorcée. À partir de là, les capitaux ont été investis différemment.

La facilitation du transport et la libéralisation des échanges ont fait que la production, la consommation et leur équilibration ne sont plus faits au niveau national ni même continental, mais mondial. Il s’en est suivi une restructuration du capital mobile destiné à l’économie : les délocalisations industrielles, l'accroissement du secteur financier, un renouveau marchand et la poursuite de la concentration.

1.2 Les diverses délocalisations

Le secteur traditionnel de la production technique et industrielle n’a nullement disparu. Il y a toujours un capitalisme industriel productif, il s’est simplement déplacé vers les zones où le travail est achetable à bas coût et sa productivité s’est accrue grâce à l’informatique et la robotique. Nous sommes encore dans un capitalisme classique. Dans le cycle Argent Marchandise Argent, caractéristique de l'usage du capital, la marchandise en question est constituée par des biens concrets.

Mais, plus largement, la mondialisation est une délocalisation plurielle. Les multinationales ont la possibilité de déplacer non seulement les moyens de production, mais aussi de localiser leur siège financier dans des paradis fiscaux, de créer des centres administratifs dans les pays où se trouvent des diplômés avec un prix du travail bas, etc.

1.3 L’accroissement du secteur financier

Le secteur financier s'est largement développé à partir de la fin du XXe siècle. Le rôle des banques s’est accru, favorisé par l’endettement des économies occidentales à partir de 1974, puis par la dérégulation à partir de 1985. Le capital mobile destiné au marché financier globalisé a pris une ampleur inégalée jusqu’alors.

Le capital financier est formé d'actifs financiers, essentiellement des titres de propriété (actions et assimilées) ou des créances (obligations et assimilées) et des prêts (aux États, aux particuliers, aux entreprises), ou des devises (une monnaie revendue contre une autre). Dans un sens élargi, on y inclut les contrats dérivés sur la valeur de ces actifs.

Dans le cycle Argent Marchandise Argent, la marchandise en question est constituée par ces actifs financiers.

1.4 Un nouveau secteur marchand

Luc Boltanski et Arnaud Esquerre indiquent une nouvelle voie du capitalisme qui se dessine au XXIe siècle. Les capitaux se tournent vers un échange marchand d'un type particulier que les auteurs nomment "économie de l'enrichissement" car le procédé ajoute de la valeur à des biens déjà existants.

Dans le cycle Argent Marchandise Argent, les profits marchandises sont réalisés sur une marchandise pourvue d'une valeur symbolique et culturelle (prestige issu du passé, objet de collection ou de distinction). Les produits de luxe ont toujours existé, mais leur commercialisation prend une grande importance économique en ce début de XIXe siècle et constitue un nouveau secteur d'investissement.

Il s'agit d'une survalorisation fictive aux deux sens du terme fictif : celui de récit, légende ou mythe, et au sens d'illusoire, car la valeur en question n'apporte aucun usage ou supplémentaire. Elle joue sur ce qui permet de se distinguer socialement. 

2. La concentration des sociétés

La concentration des sociétés est un phénomène constant qui se poursuit de nos jours. Les sociétés évoluent par fusion entre elles ou acquisition d'autres sociétés, si bien qu'elles diminuent en nombre au fur et à mesure qu'elles augmentent en taille. Juste quelques notes chiffrées pour illustrer la façon dont elle s'est opérée au niveau mondial.

2.1 Les principales sociétés multinationales

Les grosses multinationales ont augmenté en nombre. De par leur propre poids, elles ont un impact considérable sur l'économie, mais, de plus, elles entraînent autour d'elles une multitude de petites et moyennes entreprises dont le sort dépend des décisions de ces sociétés multinationales.

 

 

Les 20 plus grandes sociétés du monde, par capitalisation boursière
Rang Entreprise Nationalité Secteur Capitalisation en 2016 (milliards $)
1   Apple États-Unis Technologie 604
2   Alphabet (ex-Google) États-Unis Technologie 518
3   Microsoft États-Unis Technologie 437
4   Berkshire Hathaway États-Unis Finance 350
5   Exxon Mobil États-Unis Pétrole et gaz 347
6   Facebook États-Unis Technologie 325
7   Johnson & Johnson États-Unis Santé 298
8   General Electric États-Unis Industrie 295
9   Amazon.com États-Unis Services à la consommation 280
10   Wells Fargo & Co États-Unis Finance 245
11   AT&T États-Unis Télécommunications 241
12   Nestlé Suisse Biens de consommation 239
13   China Mobile Hong Kong Télécommunications  
14   ICBC Chine Finance 228
15   Procter & Gamble États-Unis Biens de consommation 223
16   Verizon États-Unis Télécommunications 221
17   JPMorgan Chase États-Unis Finance 217
18   Walmart États-Unis Services à la consommation 215
19   Roche Suisse Santé 214
20   Petrochina Chine Pétrole et gaz 205

 

Pour des informations plus détaillées, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Classement_mondial_des_entreprises_leader_par_secteur

2.2 Les principaux détenteurs de capitaux

Trois jeunes chercheurs de l’Institut fédéral de technologie de Zurich [1] ont scruté les interactions financières entre multinationales du monde entier. Leur travail – The network of global corporate control (le réseau de domination globale des multinationales) – porte sur un panel de 43.000 groupes (transnational corporations) sélectionnés dans la liste de l’OCDE.

737 entités financières de puissance mondiale

Ils ont mis en lumière les interconnexions financières complexes entre ces entités économiques : part du capital détenu, y compris dans les filiales ou les holdings, prise de participation croisée, participation indirecte au capital…

Résultat : 80 % de la valeur de l’ensemble des 43.000 multinationales étudiées est contrôlé par 737 entités : des banques, des compagnies d’assurance ou des grands groupes industriels. Le monopole de la possession du capital ne s’arrête pas là. Par un réseau complexe de prises de participation, 147 multinationales, tout en se contrôlant elles-mêmes entre elles, possèdent 40% de la valeur économique et financière de toutes les multinationales du monde entier.

50 grands détenteurs de capitaux

Enfin, au sein de ce groupe de 147 multinationales, 50 détenteurs de très gros capitaux forment ce que les auteurs appellent une super entité. On y retrouve principalement des banques : la britannique Barclays en tête, ainsi que les banques de Wall Street comme J.P. Morgan, Merrill Lynch, Goldman Sachs, Morgan Stanley…), mais aussi, des assureurs et des groupes bancaires français : Axa, Natixis, Société générale, le groupe Banque populaire-Caisse d’épargne ou BNP-Paribas. Ces institutions sont les maîtres de l'économie mondiale.

Tout cela montre l'extrême concentration de la richesse et du pouvoir socio-économique à laquelle on est arrivé.

3. L'augmentation du capital investi

Sur une période stable, tout capital investi a tendance à croître, car il n'est pas destiné à être dépensé et bénéficie d'une rémunération. Selon le calcul des intérêts composés, une somme qui perçoit un intérêt de 5% augmente de 100% en quinze ans. Les aléas de la vie économique pourraient faire qu'il en soit autrement pour le capital investi. Mais non, l'enquête de Thomas Piketty (Le capital au XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2015) montre qu'il en est bien ainsi sur la longue durée. 

Grâce à la compilation d’un grand nombre de séries statistiques, Thomas Piketty conclut que le taux de profit manifeste une remarquable constance de long terme et qu’il est compris entre 4 et 6 %. Certaines périodes voient le rendement moyen du capital s’abaisser au-dessous du taux de croissance, mais ce n'est pas le mouvement général (p. 565 et 566).  Il écrit : « ce peut être là l’enseignement le plus important de notre enquête à ce stade : la technologie moderne utilise toujours beaucoup de capital, et surtout la diversité des usages du capital fait que l’on peut accumuler énormément de capital productif sans que son rendement s’effondre. Dans ces conditions, il n’existe aucune raison naturelle pour que la part [de revenu] du capital diminue à très long terme, même si la technologie s’est transformée dans un sens plutôt favorable au travail. » (p. 354). La versatilité du capital lui donne la possibilité de s'adapter aux changements.

Le capital a donc tendance à croître spontanément grâce au profit assez constant qu'il génère. La période de baisse des années 1960 est finie et le capital a repris sa croissance normale. 

4. Conclusion 

Nous avons tenté une description schématique du capitalisme contemporain. Certaines tendances de fond du capital productif comme la concentration et l'accumulation sont resté ce qu'elles étaient par le passé, mais cela a demandé des restructurations importantes comme les diverses délocalisations, ainsi que l'investissement d'un nouveau secteur marchand, et enfin le développement massif de la finance et sa concentration.

Cet article donne une idées très schématique de la structure socio-économique dans laquelle nous vivons en ce début de XXIe siècle. Cette organisation, bien présente et effective, est invisible. On ne peut percevoir spontanément les circuits de décision, les mécanismes financiers à l'œuvre, les masses monétaires mises en jeu, etc.. Il faut les connaitre et les comprendre.

 

Bibliographie :

Boltansky L., Esquerre A., Enrichissement, Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 2017.

Dumésil G., Lévy D., Crise et sortie de crise. Paris, PUF, 2000.

Piketty Th., Le capital au XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2015.

 

Webographie :

Stefania Vitali, James B. Glattfelder, Stefano Battiston. The Network of Global Corporate Control. Plos One [en ligne].  2011. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0025995 

 


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