L'actualité de Keynes

 

JUIGNET Patrick

 

John Maynard Keynes est né en 1883 en Angleterre. Il est l'auteur de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », livre majeur pour l'évolution de la doctrine économique. Constatant l'existence de cycles économiques récurrents dans l'économie capitaliste, il a cherché à en analyser les causes et à trouver des remèdes. Ses analyses sont-elles encore d'actualité ?  

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. L'actualité de Keynes. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-societe/economie-politique-societe/32-l-actualite-de-keynes

 Plan de l'article :


  1. Une présentation brève de Keynes
  2. Keynes et la crise actuelle
  3. Les difficultés de la "relance keynésienne"
  4. Conclusion

 

Texte intégral :

1. Une présentation brève de Keynes

l’Anglais John Maynard Keynes reste un auteur controversé. Après une période de gloire durant les années 1950-1970, son apport a été radicalement rejeté par l'école néolibérale. Il s'est attaqué à un problème préoccupant celui du chômage durable, problème toujours d'actualité en ce début de XXIe siècle.

John Maynard Keynes est considéré comme le fondateur de la macroéconomie, avec la publication, en 1936, de La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Dans cet ouvrage il traite principalement de l’instabilité des grands agrégats et s'intéresse l’équilibre et aux déséquilibres entre trois ensembles de marchés liés entre eux : marché des biens, marché du travail et marchés financiers.

Keynes produit une rupture dans le paradigme économique dit "néoclassique" par la prise en compte, d'une part des imperfections de marché (dans la réalité les marchés sont imparfaits et il faut réguler l'équilibre de court terme ) et, d'autre part, du rôle auto-réalisateurs des anticipations et la dimension psychologique des acteurs de l'économie. La synthèse dite néokeynésienne n'a repris de Keynes que les déséquilibre de court terme. 

Lecteur de Freud, Keynes a introduit la dimension psychologique dans l'économie. Il a montré qu'il fallait tenir compte de ce que les acteurs économiques ne sont nullement rationnels, mais qu'ils sont mus par leurs passions : la jalousie, le mimétisme, l'envie. Il emploi l'étrange terme "d'esprit animaux". La notion d’esprits animaux est liée à l’incertitude : puisque nous savons très peu de choses de ce que peut marcher économiquement  dans le long terme, nos décisions d’investissement relèvent nécessairement des « esprits animaux », par quoi il entend une impulsion, un besoin spontané d’action.

Selon Keynes,quatre grands principes expliquent le fonctionnement de l’économie : 1 - La demande globale est influencée par de nombreuses décisions, publiques ou privées, dont certaines sont néfastes. Ces défaillances de l’économie de marché doivent conduite les états à adopter des politiques adaptées.  2 - Les prix, et plus particulièrement les salaires, réagissent lentement aux variations de l’offre et de la demande, ce qui crée des pénuries ou des excédents périodiques, surtout dans le domaine de la main-d’œuvre. 3 - Les effets à court terme les plus importants des variations de la demande globale se font sentir sur la production réelle et l’emploi, et non sur les prix. 4- La variation de la production est égale à un multiple de la hausse ou de la baisse de la dépense qui en est à l’origine.

Les deux points centraux de l'opposition de Keynes à l'économie classique sont 1/ la réfutation du principe d'une régulation automatique des marchés (la main invisible d'Adam Smith) et 2/ la réfutation de l'idée que l'offre crée sa propre demande (principe nommé "loi de Jean-Baptiste Say"). C'est un réformateur du libéralisme économique. La pauvreté et les problèmes sociaux sont dus, selon lui, à la mauvaise gouvernance économique qui tient autant à l’incompétence des responsables administratif qu'à l'intransigeance des tenants  du free market à tout prix. Un État éclairé doit mettre en œuvre des mouvement correctifs lorsque c'est nécessaire. Les plus grands maux économiques sont le risque et l’incertitude qui sont dus à l’ignorance de la situation réelle du moment et à des évolutions imprévues. Le rôle de l’État est de les minimiser grâce à sa politique monétaire et d’investissements en grands travaux, équipements sociaux, etc.

Il a participé à la conférence de Bretton Woods, a établit un nouveau cadre légal multilatéral pour les relations financières entre pays, visait à éviter la transmission des crises par le biais de dévaluations compétitives comme cela avait été le cas dans les années 1930.
La conférence a donné lieu à la création du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), qui, aujourd’hui, fait partie de la Banque mondiale.

Deux projets se sont affrontés, celui de John Maynard Keynes, représentant le Royaume-Uni, et celui de Harry Dexter White, représentant des États-Unis. Il s'agissait de construire un équilibre mondial où s’équilibreraient les pouvoirs de l’État, du marché et des institutions démocratiques pour garantir la paix, l’intégration, le bien-être de tous et la stabilité.

Il eu l'idée révolutionnaire d'une "monnaie fondante" qui servirait à la consommation et ne pourrait être accumulée. C'était à ses yeux une façon de lutter contre deux principaux maux anti-productifs : les rentiers qui thésaurisent une masse monétaire importante qui ne participe pas à l'économie et une répartition des richesses arbitraire et par trop inégalitaire pour un bon fonctionnement économique. Keynes a signalé les deux vices fondamentaux du capitalisme qui sont de ne pas assurer le plein emploi et d'empêcher une répartition optimale de la richesse.

Ce tableau étant brossé venons en à ce dont nous voulons parler ici, les deux intuitions de Keynes dont la crise actuelle (2008-2015) donne une illustration.

2. Keynes et la crise actuelle

Avec la récession de la fin de 2008, le professeur N. Gregory Mankiw de l’université Harvard a écrit dans un article du New York Times : «S’il fallait faire appel à un seul économiste pour expliquer les problèmes actuels, il n’y a guère de doutes que ce serait John Maynard Keynes. Bien qu’il soit mort il y a un demi-siècle, son diagnostic des récessions et des dépressions demeure la pierre angulaire de la macroéconomie moderne».

En quoi Keynes nous éclaire-t-il sur la crise contemporaine ?

D'une part, Keynes constate que l'argent peut être recherché pour lui-même et accumulé. Les revenus ne sont pas forcément, ni consommés, ni réinvestis, mais peuvent être conservés sous forme de liquidités ou de biens non productifs stockés comme l'or. Il en conclut que la monnaie peut avoir une influence sur les mécanismes économiques en venant perturber le mécanisme d'accord supposé se produire par le réinvestissement immédiat des revenus.

D'autre part, Keynes constate que les prévisions des entrepreneurs ne sont pas justes. Ils peuvent faire des offres sous-évaluées ou surévaluées par rapport à la demande. En effet, ils font des anticipations sur la demande à partir des opinions recueillies, mais ce recueil peut être biaisé. Ce biais est surtout présent dans le domaine financier qui, pour Keynes, menace toujours de tourner au casino. 

C'est bien ce que l'on constate actuellement avec le développement du capitalisme financier. La monnaie est massivement accumulée pour elle-même et sert à refaire de la monnaie par le biais de la spéculation. C'est même une caricature des idées de Keynes, car le phénomène est exacerbé. Les Hedge Funds captent de l'argent uniquement dans le but de générer du profit hors de toute production économique. Les banques, au lieu de rester dans leur domaine de recueil du capital et de prêt et ainsi participer à l'économie productive, se sont lancées massivement dans la spéculation financière. Avec, pour conséquences lors des crises, de cesser de faire du crédit, ce qui bloque l'économie.

Dans le domaine financier, les évolutions des marchés sont rapides à cause des effets psychologiques qui agissent en permanence : crainte ou optimisme produisant des anticipations excessives, comportement moutonniers, auto-réalisation de prédictions injustifiées. Les tendances sont accentuées par les ventes à découvert qui accentuent les mouvements, ainsi que par les "produits dérivés", qui multiplient les gains ou les pertes. Tout cela est augmenté par la rapidité des échanges actuels via internet et les ordinateurs. Il s'enquit de mouvements monétaires autonomes et totalement inadéquats par rapport aux besoins économiques, aspects déjà déplorés par Keynes en son temps. 

Keynes a manifestement eu raison sur ces deux points.

Un aspect fondamental de la doctrine de Keynes est de prôner le plein emploi. C'est pour des raisons à la fois morales et politiques, car il considère que la misère et le chômage sont moralement inadmissibles, mais aussi dangereuses, car pouvant mener au communisme. En ce sens, il ne va pas non plus dans le sens du courant classique qui prétend à une science économique objective. Il propose une politique économique qui procède de choix en tenant compte des aspects humains et sociaux et met en avant une finalité. Mais, en ce qui le concerne, c'est en restant dans le cadre du capitalisme. 

Sur ce dernier point, l'évolution dément le projet de Keynes, car il n'est pas possible de maintenir le plein emploi tout en restant dans ce système économique. Dans tous les pays, il y a un sous-emploi. Les chiffres officiels du chômage, dans la plupart des pays occidentaux, sont de 8 à 10% en moyenne de la population active, mais ne compte pas la population inactive non inscrite (au moins aussi importante).

3. Les difficultés de la "relance keynésienne"

Keynes considère l’investissement comme le moteur privilégié de l'économie. Il rattache « l’économie future à l’économie présente ». Considérant qu'il y a des cycles économiques inévitables, le retour à l’expansion serait possible par un fort investissement de l'État, même si l'investissement se fait au détriment d'un déficit budgétaire.

Keynes distingue entre les dépenses publiques qui « agissent en accroissant l’investissement » et celles qui agissent en « accroissant la propension à consommer » (note 1, p. 146). Il différencie dans le chapitre 10 de la Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie, l’augmentation des dépenses destinées à créer de l'emploi et l’augmentation de l’investissement qui permettra l’expansion de la production.
L'augmentation de l’investissement productif se déclenche lorsque la reprise de l’emploi permet de résorber les capacités de production dans les industries de biens de consommation et que cette évolution positive se répercute ensuite dans les industries de biens d’investissement.

Le raisonnement de Keynes vaut pour un système économique fermé ou en équilibre sur le plan des échanges commerciaux. Par contre, si la demande induit par l'investissement servant à la reprise du travail et de la consommation est satisfaite par des importations, l'effet s'annule. Dans de nombreux travaux ultérieurs à ceux de Keynes, "les importations vont apparaître comme des « fuites » au même titre que l’épargne, les sommes qui leur sont consacrées vont en effet quitter le pays et cesser de soutenir l’activité", note Bernard Gazier.

On comprend aisément que si la relance résorbe les capacités de production des pays alentours, elle ne retentira pas, à terme, sur l'investissement productif du pays concerné. D'où l'importance du contrôle de la balance commerciale et d'un investissement productif direct et efficace. Et nous ajouterons socialement utile, car la déconnexion entre économie et société mène vers des situations absurdes, socialement injustes et politiquement dangereuses..

4. Conclusion

La crise de 2008 et son enlisement est est venue redonner une actualité certains des concepts centraux de Keynes. Bernard Gazier cite  : "la demande effective, dont on peut suivre l’effondrement dans le monde à la fin 2008 et au début 2009 ; la trappe à liquidités, qui fait que des économies massivement alimentées en liquidités évitent l’effondrement mais ne repartent pas pour autant ; et le chômage involontaire. La brusque hausse constatée dans certains pays tels que l’Espagne entre 2008 et 2009 ne peut guère s’expliquer par la montée de comportements de concurrence imparfaite ou par une modification des préférences des agents."

Pour finir citons un propos Keynes :

« La transition de l’anarchie économique vers un régime visant délibérément à contrôler et diriger les forces économiques dans l’intérêt de la justice et de la stabilité sociale présentera d’énormes difficultés à la fois techniques et politiques. Je suggère néanmoins que la véritable mission du nouveau libéralisme est de leur trouver une solution » (John Maynard Keynes, « Suis-je un libéral ? » (1ère éd. 1925), in La Pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, 2002).

Le moins qu'on puisse dire c'est que l'évolution vers le néolibéralisme lui donné raison sur les "énormes difficultés", et surtout qu'elle jette un doute sur la possibilité du libéralisme économique à d'endiguer les "esprit animaux". 

L'intérêt de Keynes vient d'une approche raisonnable de l'économie capitaliste. Par raisonnable nous voulons dire nuancée et intégrant la complexité des problèmes, ce qui a été rendu possible par le fait que Keynes  ne s'est pas inféodé à un tendance idéologique partisane.

 

Bibliographie :

Keynes J.M., Suis-je un libéral ? », in La Pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, 2002.

Gazier B., John Manyard Keynes, Paris, PUF, 2008.

 

Webographie :

KEYNES John Maynard. Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Classiques uqac [en ligne]. 2002. http://classiques.uqac.ca/classiques/keynes_john_maynard/theorie_gen_emploi/theorie_emploi_monnaie_1.pdf

Laval Christian. La main invisible. temporel [en ligne]. 2008. http://temporel.fr/La-main-invisible-d-Adam-Smith-par 

Sarwat Jahan, Ahmed Saber Mahmud et Chris Papageorgiou Qu’est-ce que le keynésianisme? L'ABC de l'économie [en ligne]. 2014. http://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2014/09/pdf/basics.pdf

 


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