L’économie est-elle inhumaine par nature ?

 

JUIGNET Patrick

 

 L’économie est elle par nature déshumanisante ? À cette question, un peu générale, nous allons en substituer une autre plus précise :  pourquoi l'économie produit-elle de nos jours et dans les pays Occidentaux une dégradation de la qualité de vie, une déshumanisation rampante. Est-ce un mal nécessaire ?

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. L'économie est-elle inhumaine par nature ? Philosophie, science et société. [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-societe/economie-politique-societe/31-economie-inhumaine-par-nature

 

Plan de l'article :


  1. Travail et contrainte
  2. Ce qui augmente structurellement les contraintes
  3. Conclusion : réformer serait souhaitable

 

Texte intégral :

1. Travail et contrainte

Universalité de la contrainte

Il est impossible de produire quoi que ce soit sans travail. Or, tout travail demande des efforts, engendre une fatigue et parfois des blessures. Autrement dit, la production d’un bien ou d’un service impose des contraintes assez importantes qui comportent toujours une part de désagrément : ce sont les aspects fastidieux, pénibles, fatigants du travail. À côté de cela, le travail, dans un grand nombre de cas, est aussi plaisant. Il permet de se socialiser par la coopération et l'échange avec les autres, il apporte des satisfactions par les réalisations qu’il permet. Un équilibre entre contraintes et satisfactions serait a priori possible.

Le travail, pour la masse de la population, a pris des formes diverses au fil du temps. Il est passé de l'esclavage au servage, puis au salariat. Le salariat dans les sociétés occidentales s'est transformé. Les conditions épouvantables au XIXe siècle, sont devenues acceptables au XXe siècle, grâce à des politiques qui ont débouché sur des lois réglementant les conditions de travail et de rémunération.    

Or, de nos jours, malgré des améliorations majeures, on constate une insatisfaction au travail, parfois même un dégoût et, dans certains cas, des dépressions et des suicides. Pourquoi en sommes-nous là en Occident, alors que les pays sont riches et le niveau technique élevé ? Pourquoi les contraintes restent-elles fortes et le sentiment de malaise si présent alors que, par ailleurs, les enquêtes montrent que, dans leur majorité, les gens sont intéressés par leur travail ?

Il n'y pas de réponse univoque à cette question. Voyons quelque pistes.

Des causes diverses

Un grand nombre d'études sociologiques tentent de comprendre l’origine des effets négatifs engendrés par le travail. "Elles étudient l’intensité du travail et l’autonomie dont on dispose pour réussir à y faire face, la récompense qu’on en retire et de nombreuses autres dimensions. Tous ces facteurs sont potentiellement source de tensions ou de conflits, de stress ou de souffrance.

Tout autant de travaux ont, à l’inverse, essayé de comprendre ce qui peut pousser à aimer son travail, à s’y trouver heureux ou ce qui peut en faire une source de bien-être. Ils étudient par exemple les affects positifs qu’on retire de son travail, le sentiment de cohésion qu’on ressent auprès de ses collègues, ou la fierté qu’on associe à son activité" (Ottmann Jean-Yves. « J’adore mon travail, mais… ». The conversation [en ligne]. 2017. https://theconversation.com/jadore-mon-travail-mais-83583).

Les entreprises fonctionnent selon une hiérarchisation. Des personnes mal intentionnées ou incompétentes, au sein de la hiérarchie, peuvent provoquer un puissant malaise (voir Veldsman Theo. Comment les leaders toxiques nuisent aux personnes... et aux organisations. The conversation [en ligne]. 2017. https://theconversation.com/comment-les-leaders-toxiques-nuisent-aux-personnes-et-aux-organisations-53182).

Si l'on reprend la notion de "capabililté"  développée par Amartya Sen, principe consistant à permettre aux individus de choisir et de combiner différentes actions pour réaliser leurs projets, cette "capabilité" est parfois entravée dans les entreprises.

Ces réponses diverses et contrastées ne sont pas suffisantes pour comprendre ce qui se passe, en particulier pour rendre compte de l'augmentatoin du malaise à partir des années 1990.

Des contraintes nouvelles et inutiles

De nouvelles méthodes ont été introduites dans les années 1990 et elles sont en cause dans le malaise au travail : l’évaluation individuelle des performances, la mise en compétition à l'intérieur de l'entreprise, application de normes inadaptées. Il règne aussi une incertitudes sur l'avenir engendrée par la flexibilisation (travail intérimaire, CDD, travail à temps partiel en vacations).

Précédemment était apparu  "une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l’égide de la « globalisation  ... un nouvel idéal normatif, qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes. Porté par la révolution numérique, ce nouvel imaginaire institutionnel est celui d’une société où la loi cède la place au programme et la réglementation à la régulation" écrit Alain Supiot (Supiot A., La Gouvernance par les nombres ; Cours au collège de France 2012-2016, Fayard, 2015).

Les contraintes prennent des formes nouvelles. Ainsi, des études de la Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (DARES) sur les conditions de travail font apparaître que plus d’un employé sur deux travaille dans l’urgence, que 35 % des travailleurs reçoivent des ordres ou indications contradictoires et qu’un tiers des salariés considèrent leurs relations de travail comme étant des sources de tension. Les salariés sont contraints d’être productifs et performants tout en subissant des injonctions contradictoires.

En France, l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS), est l’un des organismes chargés des questions de santé et de sécurité au travail. Dans le cadre de sa mission, il a constaté que le coût social du stress en France de 2 à 3 milliards d’euros. Les auteurs insistent sur le fait qu’il s’agit d’une évaluation a minima. Les chiffres réels sont vraisemblablement bien supérieurs.

La logique de l’efficacité a des effets pervers multiples : baisse de la qualité, réduction de la coopération, diminution de la productivité, dégradation du bien-être au travail, etc. ( Bacache-Beauvallet Maya,  Châteauneuf-Malclès Anne. Interview sur le management par le indicateurs de performances. Ses Ens Lyon [en ligne]. 2009. http://ses.ens-lyon.fr/articles/5-questions-a-maya-bacache-beauvallet-sur-le-management-par-les-indicateurs-de-performance-79227). La pression managériale fondée sur une logique simpliste empêche le déploiement d’action qualitatives autonomes et découragent l'initiative.

Le malaise engendré par cette idéologie managériale est important. La qualité du travail dépend de la mobilisation de ressources personnelles et collectives qui sont (paradoxalement) contrées par ces méthodes de rentabilisation (là où les tâches demandent réflexion, initiative et autonomie). Mais qu'y a-t-il derrière tout cela ? 

2. Ce qui augmente structurellement les contraintes 

Le marché généralisé et le profit

Sur le "marché du travail", le travail humain est considéré comme une marchandise. Avec son travail c'est l'homme lui-même qui devient un objet marchand. L'achat et la vente du travail humain est litigieux. Entre le salariat et l'esclavage, il y a une différence, mais il y a aussi une ressemblance : dans les deux cas, il s'agit d'utiliser le travail des humains au moindre coût, utilisation dont on voit bien le caractère potentiellement inhumain.

Dans l’économie capitaliste, le but est de faire des profits, ce qui passe par le travail mis en œuvre grâce à l’investissement (le capital). Il s’agit d’obtenir le maximum de rendement d’une masse d’argent investie en organisant le travail collectif et en vendant au plus haut prix. Obtenir le rendement maximum implique nécessairement de diminuer au maximum les coûts de production et d’augmenter la quantité produite. On voit poindre l'origine structurelle du malaise. Le meilleur rendement sera obtenu par les travailleurs les plus productifs pour le plus bas salaire. Ce qui tend à rendre la contrainte excessive, c’est tout simplement la volonté d’augmenter la rentabilité.

Mais il y un aspect plus général qui est l'achat du travail. Dans l'achat du travail, celui-ci devient une quantité déterminée qui peut être produite par n'importe quel employé ayant les mêmes compétences. L'individu n'a d'intérêt, pour l'entreprise, que par rapport à sa capacité de travail. On voit un seconde cause de malaise se profiler : l'individu est considéré au titre du travail fourni et non en tant qu'humain. Or, il est et reste un humain, même s'il fournit du travail et les deux peuvent être contradictoires.

Le cynisme déshumanisant est parfois revendiqué. Milton Friedman (1912-2006) a déclaré abruptement que les entreprises n’avaient aucune responsabilité sociale et Friedrich von Hayek (1899-1992) a affirmé que la justice sociale était une notion dépourvue de sens du point de vue économique. L’un comme l’autre considère que l’homme comme un homo œconomicus « rationnel » au sens où il servirait au mieux sa cupidité. Il y a là un travail de sape idéologique contre les vertus morales essentielles à la vie sociale.

Un autre aspect du problème vient du développement particulier du marché sous une forme vaste, générale et anonyme. Par anonyme, nous voulons dire que les transactions apparaissent uniquement comme un moyen d'obtenir des biens utiles, sans relation humaine entre l’acheteur et du vendeur. Par général nous signalons que tout ce qui fait la vie quotidienne est pris dans l'échange marchand anonyme qui devient omniprésent.

Nous sommes dans une phase socio-économique particulière qui est décrite de manière dramatique par Bernard Maris :

"La mondialisation, la généralisation du capitalisme financier, la marchandisation et l’uniformisation du monde ont une telle puissance quelles dévorent à leur profit, comme un trou noir, tout ce qui dans l’homme peut aider à leur extension mortelle, c’est-à-dire sa pensée, son travail, ses désirs quelle appelle “besoins”, ses souffrances, ses faiblesses, sa vie. Tout acte humain leur est dû. Tout livre, toute recherche leur sont dus. Rien ne peut échapper au règne de la quantité magnifiée par les économistes et au cycle production-consommation, au nom de l’efficacité et du principe de productivité, ou du perpétuel besoin. Deuxièmement, la science et la raison, qui de Copernic à Freud en passant par Darwin ont libéré l’homme des terreurs, des mensonges et des dieux, sont désormais commises à servir une autre fable, plus terrible car sans image de père, de créateur ou de rien : la croissance pour la croissance et l’asservissement aux choses" (Maris Bernard, "Préface" in : Sztulman H., Psychanalyse et humanisme, Éditions Thierry Marchaisse, 2016).

On peut lire à ce sujet les travaux de Dany Robert Dufour (voir : La vision sociétale de Dany-Robert Dufour). 

Cet aspect particulier de développement du marché chasse la relation humaine remplacée par un échange quatifié anonyme. Pourrait-on y échapper alors que la production prend une ampleur gigantesque ? La production de masse impose inéluctablement une machinisation et une standardisation, qui entraîne avec elle une mécanisation du travail et des échanges.

 Mais il y a un autre point de vue à considérer et c'est celui de la concurrence et même de la guerre économique en cours. 

La guerre économique

Un autre facteur important joue. Nous sommes constamment en guerre économique. C’est une guerre entre entreprises, mais aussi entre États pour avoir une position dominante sur le marché ou sur l'échiquier politique interntional. Cette guerre implique une compétition constante. Il faut être plus compétitif pour écraser le concurrent et ne pas être soi-même absorbé, paupérisé, ruiné. Cette compétition implique d’augmenter la productivité, ce qui augmente les contraintes au détriment du respect humain. Tant que nous serons en guerre économique, les contraintes augmenteront du fait de l’impératif de compétitivité.

Les États veulent, pour le pays qu’ils gouvernent, toujours plus de compétitivité, toujours plus de technologie, toujours plus de puissance économique. Ce toujours plus ne peut exister de façon suivie " sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert", écrivait Karl Polianyi en 1944 (La Grande transformation, Gallimard, Paris, 1983, p. 22,23).

C'est une réponse directe à la question : l'économie au sens de l'échange marchand peut elle avoir de nos jours et dans nos pays occidentaux des effets négatifs de dégradation de la qualité de vie ? La réponse est positive. Le fait que le travail soit acheté et que l'acheteur cherche à en obtenir le plus possible ne créée pas des conditions favorables. La compétition et de la recherche du profit, font que les entreprises cherchent systématiquement à obtenir toujours plus de travail des salariés. Elle vont mettre en oeuvre des stratégies de rentabilisation indifférentes au respect humain.

Il faut pour comprendre ce qui se passe rapporter le malaise à ses causes. Les caues sont les conditions de travail, conditions elles-mêmes déterminées en grandes partie par la politique managériale, qui elle-même dépend de deux facteurs : la pression pour rentabiliser le captial et celle pour maintenir un ordre social dans l'entreprise. Cet ordre dépend de la culture d'entreprise et culture au sens de la socioculture du pays dans lequel se situe l'entreprise. Or, on n'a pas contaté un changement culturel majeur. Le malaise contaté vient donc tout simplement de l'accentuation de la pression économique. 

Y a-t-il un espoir que cesse cette guerre économique ? Nous sommes à un moment historique dans lequel le bellicisme économique des États ne faiblit pas et, avec la mondialisation, étend le phénomène à la terre entière. Les chances d’y échapper sont nulles. Nous sommes dans une guerre mondiale et elle est économique. La nation qui ne se défend pas est immédiatement colonisée et paupérisé. Il est très important de le mettre en évidence car il s'agit d'un phénomène structurel de grande ampleur auquel on ne peut prétendre échapper localement et vis-à-vis duquel aucune réponse partielle ne peut être efficace.

3. Conclusion : la déhumanisation rampante 

L’économie, au sens de la production et de l’échange des biens et services impose des contraintes importantes, mais elle n’est pas par nature déshumanisante. Le travail est un facteur de socialisation et les bien produits apporte une qualité de vie supérieure. Malheureusement, de nos jours, le productivisme engendre une déshumanisation rampante.

L'Occident, après le désastre de la seconde guerre mondiale, avait accepté de réguler l'économie et de réglementer le travail dans un but d'humanisation. Cette visée régresse face au culte de la productivité dont les deux causes identifiables sont la rentabilisation du capital et la guerre économique entre les entreprises et les nations.

 

Bibliographie :

Bacache-Beauvallet Maya,  Châteauneuf-Malclès Anne. Interview sur le management par le indicateurs de performances. Ses Ens Lyon [en ligne]. 2009. http://ses.ens-lyon.fr/articles/5-questions-a-maya-bacache-beauvallet-sur-le-management-par-les-indicateurs-de-performance-79227

De Gaulejac Vincent.  La part maudite du management : l'idéologie gestionnaire.  Empan , 2006/1 (no 61) [en ligne]. 2006. URL : http://www.cairn.info/revue-empan-2006-1-page-30.htm 

Maris Bernard, "Préface" in : Sztulman H., Psychanalyse et humanisme, Éditions Thierry Marchaisse, 2016.

Ottmann Jean-Yves. « J’adore mon travail, mais… ». The conversation [en ligne]. 2017. https://theconversation.com/jadore-mon-travail-mais-83583

Polianyi K., La Grande transformation, Gallimard, Paris, 1983.

Sztulman H., Psychanalyse et humanisme, Éditions Thierry Marchaisse, 2016.

Supiot A., La Gouvernance par les nombres Cours au collège de France 2012-2016, Fayard, 2015.

Santé et sécurité au travail. INRIS [en ligne]. http://www.inrs.fr/

Veldsman Theo. Comment les leaders toxiques nuisent aux personnes... et aux organisations. The conversation [en ligne]. 2017. https://theconversation.com/comment-les-leaders-toxiques-nuisent-aux-personnes-et-aux-organisations-53182

 


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