Les paradigmes scientifiques selon

Thomas Kuhn

 

JUIGNET Patrick

 

Le terme de paradigme, mis en avant par Thomas Samuel Kuhn, en 1962, dans La structure des révolutions scientifiques, est maintenant couramment employé pour désigner une manière de voir ou une méthode à suivre. Pour Kuhn, il s'agit de l’ensemble des principes et méthodes partagés par une communauté scientifique. C'est un modèle à suivre qui, pour un temps, fait autorité, puis sera remplacé par un autre.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Les paradigmes scientifiques selon Thomas Kuhn. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-science/methode-scientifique-paradigme-scientifique/113-paradigme-scientifique-thomas-kuhn

 

Plan de l'article :


  1. Le concept de paradigme
  2. Les révolutions scientifiques
  3. Le concept de matrice disciplinaire
  4. Une révolution kuhnienne ?

 

Texte intégral :

1/ La notion de paradigme

Le terme de paradigme, tel qu'employé par Kuhn, concerne d'abord les sciences. Un paradigme naît 

"d’une découverte scientifique universellement reconnue qui, pour un temps, fournit à la communauté de chercheurs des problèmes type et des solutions"

(La structure des révolutions scientifiques, p.11). 

Les paradigmes ont une fonction normative, ils façonnent la vie scientifique pendant un temps.

Selon Kuhn, "L'utilité d'un paradigme est de renseigner les scientifiques sur les entités que la nature contient ou ne contient pas et sur la façon dont elles se comportent. Ces renseignements fournissent une carte dont les détails seront élucidés par les travaux scientifiques plus avancés. En apprenant un paradigme, l'homme de science acquiert à la fois une théorie, des méthodes et des critères de jugement, généralement en un mélange inextricable". Un paradigme "détermine la légitimité des problèmes et aussi des solutions proposées" (La structure des révolutions scientifiques, p.155).

Le mot paradigme, qui implique l’idée d’un modèle à suivre, est bien adapté pour décrire ce qui se passe dans les sciences, car la normativité joue un rôle dans la formation scientifique. "L'étude historique minutieuse d'une spécialité scientifique donnée, à un moment donné, révèle un ensemble d'illustrations répétées et presque standardisées de différentes théories, dans leurs applications conceptuelles, instrumentales et dans celles qui relèvent de l'observation. Ce sont les paradigmes du groupe, exposés dans ces manuels, son enseignement et ses exercices de laboratoire. En les étudiant et en les mettant en pratique, les membres du groupe apprennent leur spécialité" (La structure des révolutions scientifiques, p.71).

De plus, on constate que les doctrines sont reprises collectivement et institutionnellement, ce qui conduit le plus souvent à les figer. "C'est l'étude des paradigmes ... qui prépare l'étudiant à devenir membre d'une communauté scientifique [...] (La structure des révolutions scientifiques. p. 30). Par l'intermédiaire de ce modèle, une tradition dans la façon de connaître se constitue. "La recherche de la science normale est dirigée vers l'articulation des phénomènes et théories que le paradigme fournit déjà" (Ibid. p. 47). La science "normale" a tendance à se figer en une façon de connaître reconnue et un savoir constitué. Le travail scientifique devient, dans ce cas d'une science normalisée, un travail d'ajustement, de mise au point et de précision du paradigme. "C'est à des opérations de nettoyage que se consacrent la plupart des scientifiques durant toute leur carrière. Elles constituent ce que j'appelle la science normale [...]" (Ibid. p. 46).

Bien qu'ils ne soient pas indiqués par Kuhn, nous signalerons certains inconvénients de cette situation. Sur le plan de l'apprentissage, la transformation de la science en une méthode de connaissance et un savoir constitué admis présente un risque car, dans ce cas, l'exigence de démonstration, propre à la science, peut être quelque peu délaissée. La science n'est pas un savoir constitué à reproduire, c'est une connaissance qui exige d'être mise en œuvre et démontrée. L'argument d'autorité, l'érudition et la tradition ne devraient pas intervenir dans la connaissance scientifique, chaque scientifique doit être capable de démontrer ce qu'il soutient.

Dans la science normale, les difficultés de la découverte, les élaborations successives sont oubliées au profit d’une expression collective simplifiée. C’est cette expression collective qui produit des effets pratiques dans la conduite des recherches et dans la gestion institutionnelle. Il est donc important de rendre compte de ce modèle collectif de la science normale que désigne le terme de paradigme. Dans toutes les disciplines, l’histoire montre une volonté de poursuivre et de répéter le paradigme qui a été jugé valide à un moment donné. C'est légitime et utile, car il se produit en continu une synthèse intégrative qui permet la transmission et le perfectionnement continus du savoir, mais cela a pour inconvénient une dogmatisation qui, à un certain moment, devient préjudiciable à l'avancée des recherches.

2/ Les révolutions scientifiques

"Sans adhésion à un paradigme, il ne pourrait y avoir de science normale"

(La structure des révolutions scientifiques, p. 144).

Lorsqu'un paradigme est établi, on entre dans un régime de "science normale", selon le terme de Thomas Kuhn. La communauté scientifique adhère au paradigme et les recherches se meuvent à l'intérieur du cadre épistémologique formé par ce paradigme.

Un préalable est nécessaire pour comprendre le lien entre paradigme et révolution scientifique. Kuhn ne croit pas à la réfutation simple et directe des théories comme l'a suggéré Karl Popper. En effet, une observation qui contreviendrait radicalement à la théorique est peu probable, car la production des faits (par l'expérimentation), tout comme leur interprétation, dépend de la théorie. Il suppose donc que l'affaire est plus complexe, car, si on fait une expérience qui dément le paradigme en place, cela suppose qu'il y a déjà eu une évolution (qui va amener un changement radical, une révolution). Le changement est progressif, mais aboutit à un moment de bascule où la transformation est radicale.

Pour Thomas Kuhn, les paradigmes se succèdent et l'on passe de l'un à l'autre par une "révolution", car ils sont inconciliables. À un moment de l'histoire d'une science, le paradigme qui modèle la science normale rencontre des difficultés. Des énigmes apparaissent. Il s'ensuit une crise qui dure un certain temps et peut provoquer un malaise et des dissensions dans une partie de la communauté scientifique. Une ou plusieurs nouvelles théories permettant de résoudre les énigmes se proposent. Un nouveau paradigme se forme et l'on abandonne le précédent. Le nouveau paradigme, à son tour, rencontrera des anomalies qui provoqueront une crise, et ainsi de suite.

Les changements qui se produisent sont radicaux. Les concepts changent, les vérités admises ne le sont plus, les méthodes évoluent, les conceptions ontologiques sous-jacentes se modifient, le travail des étudiants et des chercheurs se modifie et, finalement, c'est une nouvelle manière de voir le monde qui apparaît. Il y a une disjonction et une incompatibilité (une "incommensurabilité") entre l'ancien et le nouveau paradigme. Plus largement, les changements de paradigme aboutissent à des "révolutions dans la vision du monde" (La structure des révolutions scientifiques, p. 157).

Comme exemple de changement de paradigme, on peut donner le passage du géocentrisme à l'héliocentrisme. Avec cet exemple, on comprend pourquoi l'extension donnée par Kuhn au concept de paradigme a tendance à s'élargir considérablement : la controverse scientifique sur le système solaire (fondée sur des calculs mathématiques et l'observation d'irrégularités inexplicables dans la trajectoire des planètes) déborde sur notre manière de percevoir l'univers.

Il vaudrait peut-être mieux dire, pour être plus précis, que les changements de paradigme s'accompagnent d'un changement dans le "grand récit" sur le monde qui irrigue la société. Ce récit dépasse le paradigme scientifique, car il a une dimension philosophique. Pour les scientifiques eux-mêmes, la manière de voir le monde change aussi. Kuhn insiste sur le fait que la manière de percevoir et de comprendre la réalité se modifie profondément. Ce n'est pas une simple réinterprétation des données  : "bien que le monde ne change pas après un changement de paradigme, l'homme de science travaille désormais dans un monde différent"  (La structure des révolutions scientifiques, p. 170). Avec le concept de paradigme, science et philosophie sont reliées et l'ensemble est inclus dans la société.

À l'origine du changement, on trouve des anomalies, c'est-à-dire des faits qui ne vérifient pas la théorie.  Mais, une réfutation, même nette, ne produit pas un abandon immédiat de la théorie (ce qu'une vraie science devrait faire, selon Karl Popper). "Très souvent, les scientifiques acceptent d'attendre" (Ibid, p. 119). Il faut plutôt une accumulation d'anomalies et qu'un autre paradigme apparaisse. "Décider de rejeter un paradigme est toujours simultanément décider d'en accepter un autre, et le jugement qui aboutit à cette décision implique une comparaison des deux paradigmes par rapport à la nature et aussi de l'un par rapport à l'autre" (Ibid, p. 115). Thomas Kuhn insiste sur le fait que les paradigmes se succèdent et qu'il n'y a pas de réfutation "sèche" qui laisserait un vide, car "rejeter un paradigme sans lui en substituer simultanément un autre, c'est rejeter la science elle même" (Ibid, p. 117) .

3/ Le concept de matrice disciplinaire

Le concept de paradigme a été précisé par Thomas Kuhn sept ans après la première édition de son ouvrage. Il a proposé alors un nouveau terme, celui de "matrice disciplinaire", pour dénommer ce qui fait l’objet d’une adhésion du groupe scientifique, alors que celui de paradigme désignerait plutôt les aspects exemplaires présents au sein de cette matrice.

Il lui paraît souhaitable de dégager le concept de paradigme de celui de communauté scientifique dont le sens est sociologique. Ce que partage une communauté scientifique et qui explique la communication entre ses membres c'est leur "matrice disciplinaire", dont les divers composants forment un tout.

Thomas Kuhn distingue quatre composants dans la matrice disciplinaire :

- Les lois scientifiques et leur formalisation.

- La conception du monde et les procédés heuristiques.

- Les valeurs qui soudent le groupe des chercheurs.

- Le modèle de résolution des problèmes.

C'est au point 4 que devrait être attribuée l'appellation de « paradigme »  : c’est le rôle joué par les solutions et les méthodes de travail scientifiques déjà trouvées, considérées comme valides et qui servent de modèle pour l'enseignement et la poursuite des travaux. Ce sont les accomplissements passés qui servent d'exemple. Pour Kuhn, c'est l'aspect le plus novateur et le moins bien compris de son livre La structure des révolutions scientifiques.

Détaillons un peu le concept de matrice disciplinaire. Le terme de matrice disciplinaire,

"implique une possession commune de la part des spécialistes d'une discipline particulière ; matrice, parce que cet ensemble se compose d'éléments ordonnés de diverses sortes, dont chacun demande une étude détaillée. La totalité ou la plupart des éléments faisant l'objet de l'adhésion du groupe [...] en tant que tel, ils forment un tout et fonctionnent ensemble".

(La structure des révolutions scientifiques, p. 248)

Une matrice disciplinaire comporte plusieurs aspects.

- Des généralisations symboliques. Il s'agit des expressions employées unanimement par les membres du groupe, et qui peuvent facilement revêtir une forme logique (des lois physiques reconnues mises sous une forme mathématique par exemple).

- Des principes que Kuhn appelle métaphysiques. Le fait d'adhérer collectivement à certaines croyances comme l'équivalence entre chaleur et énergie, ou à l'élasticité des molécules. C'est une manière de concevoir le réel.

- Des valeurs concernant la science. Ce sont des opinions sur les conditions de validité, l'exactitude, la qualité des prévisions, la place de la science dans la société. Elles sont en général largement partagées par les différents spécialistes des sciences de la nature et leur donnent le sentiment d'appartenir à un groupe social. (La structure des révolutions scientifiques, p. 248-251)

- Des exemples-types qui apportent des solutions aux problèmes que les étudiants rencontrent dès le début de leur formation scientifique, ainsi que des solutions techniques aux problèmes exposés. C'est plutôt cela qu'il faudrait nommer paradigme. Thomas Kuhn repère ici un aspect important de la science, la partie constituée par la "connaissance tacite, qui s'acquiert en faisant de la science plutôt qu'en apprenant des règles pour en faire" (La structure des révolutions scientifiques, p. 260). La science se pratique, elle n'est pas réductible à un savoir et, si tant est que l'on veuille que la recherche perdure, il faut que la pratique se transmette.

Cette pratique renvoie à des aspects basiques tels que la perception. La perception implique un apprentissage complexe qui transforme les sensations par un jugement et une interprétation adéquate. Kuhn donne l'exemple des physiciens qui doivent être capable de reconnaître, en les différenciant, les traces des particules alpha de celles des électrons. Cet apprentissage est valable pour toutes les disciplines scientifiques. Il ajoute "il y a si peu de manières de voir qui conviennent, que celles qui ont subi l'épreuve de l'usage du groupe valent la peine d'être transmises de génération en génération" (La structure des révolutions scientifiques, p. 266).

L'expérience scientifique est très complexe. Elle demande non seulement des dispositifs d'observation et d'expérimentation liés à la théorie, mais aussi un apprentissage pour utiliser ces dispositifs correctement. Ceci fait partie de ce que, finalement, Thomas Kuhn nomme paradigme au sens précis du terme.

Né après six ans de réflexion, le concept de matrice disciplinaire, qui inclut et permet de préciser celui de paradigme, est plus élaboré que ce dernier, mais c'est lui qui a fait fortune et reste le plus connu.

4/ Une révolution kuhnienne ?

Khun a-t-il provoqué une révolution dans l'épistémologie et la philosophie des sciences ? Par son travail, il a changé la façon de voir la science dans les années 1960. Il a montré que les sciences ont une histoire, qu'elles ne sont pas isolées de la société et même de la sociabilité humaine (au sens des relations entre les personnes, des effets de groupe au sein des institutions). La science, c'est aussi la "communauté des scientifiques". La Structure des révolutions scientifiques a brisé le clivage entre science et société imaginé par l'épistémologie précédente. Il n'y a pas d'autonomie complète de la science eu égard à la culture et à la société. Mais, Kuhn ne met pas à équivalence tous les savoirs scientifiques.

Khun est-il relativiste ? Pour Alan F. Chalmers "le choc entre les thèses de Kuhn, d'une part , et celles de Lakatos, ainsi que de Popper, de l'autre, a engendré une polarisation du débat entre rationalisme et relativisme (Qu'est-ce que la science, p. 167). D'un côté, Thomas Kuhn affirme qu'il n'y a pas de réflexion neutre, purement rationnelle et universellement démontrable dans le choix des théories. Mais, Kuhn ne défend pas pour autant un relativisme. Il écrit :

"Les théories scientifiques de date récente sont meilleures que celles qui les ont précédées, sous l'aspect de la solution des énigmes [...]"

(La structure des révolutions scientifiques, p. 279).

La position de Kuhn est nuancée. D'un côté, il admet que les valeurs de la communauté scientifique influent dans le choix des décisions et que ces valeurs dépendent de la société et l'idéologie. De l'autre, il considère qu'il y a également des critères épistémologiques de décision (précision des prévisions, rationalité de la présentation, résolution des problèmes). Kuhn amène une complexification dans la vision de la science qui contraste avec les tendances un peu rigides et simplificatrices de l'épistémologie traditionnelle.

À la question qu'est-ce que la science, Thomas Kuhn répond que c'est une connaissance qui se confronte à la nature. Elle évolue par saccades : elle prend une forme normale, subit des crises, change, puis se stabilise, et ainsi de suite. Kuhn utilise une approche d'allure structurale, à la fois épistémologique, sociologique et historique. Cette combinaison permet de montrer la manière particulière dont la science se constitue et évolue. Au-delà de l'amélioration de la connaissance, les conceptions de l'univers se modifient profondément lors des changements de paradigme. Cette historicisation structurale met en évidence ce qui passe souvent inaperçu, du fait de la tendance à réécrire l'histoire des sciences de manière linéaire et idéalisée :  d'une époque à l'autre, la science change profondément.

 

Bibliographie :

The structure of scientific révolutions, 1962. Traduction : Kuhn Th., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1970.

Second edition enlarged, 1969. Traduction : Kuhn Th., "Postface" in La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1970.

 


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