Pour une psychopathologie humaniste

 

JUIGNET Patrick

 

Nous utilisons dans cet article le terme de "psychopathologie", car il est approprié pour désigner la pathologie psychique, mais aussi parce qu'il permet d'échapper aux clivages institutionnels entre psychologie clinique, psychanalyse et psychiatrie. Nous allons essayer de montrer que la psychopathologie est compatible avec l'humanisme.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Pour une psychopathologie humaniste. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-psychopathologie/psychopathologie-psychiatrie-psychanalyse/169-pour-une-psychopathologie-humaniste

 

Plan de l'article :


  1. Humanisme et psychopathologie
  2. Le psychisme en psychopathologie
  3. Humanisme et pratique thérapeutique
  4. Conclusion : la cohérence du principe d'une psychopathologie humaniste

 

Texte intégral :

1. Humanisme et psychopathologie

Une histoire emblématique

L'humanisme est une éthique et un acquis civilisationnel qui a pris corps avec la philosophie des Lumières. Il dépasse de très loin la psychopathologie. Cependant, il existe un lien étroit entre les deux.

Le lien entre humanisme et psychopathologie s'est noué avec Philippe Pinel. Il est inaugural de la naissance d'une discipline visant à expliquer et soigner ce qu'on nommait aliénation ou dérangement mental. Cela tient à la personnalité de Pinel, mais aussi aux influences culturelles dont il est porteur : d'une part l'humanisme chrétien et d'autre part la philosophie des Lumières. En résumé : respect pour les personnes et droits pour les citoyens (malades ou pas).

Pinel écoute les patients et leur porte une attention soutenue. Il reconstitue leur histoire et le contexte. Quant au "traitement moral", qu'il préconise, très peu technique, il consiste simplement à se montrer humain : bienveillance, ménagement, douceur, respect du caractère particulier de chaque aliénation. Pinel est explicitement humaniste.

Une autre figure emblématique de la psychopathologie est celle de Sigmund Freud. Sa démarche, très différente de celle de Pinel, aboutit à une conséquence identique : on ne peut négliger l'humain en matière de psychopathologie. Détaillons la démarche de Freud.

Le moment clé est celui des Études sur l'hystérie. Freud se rend compte qu'il ne peut pas en rester à une explication causale des symptômes. Pour expliquer les troubles, il faut prendre en compte l'ensemble de la personne et son histoire. Mais comment théoriser ceci dans le cadre de la psychopathologie, comment donner une efficacité à ce principe ? Ce questionnement aboutira en 1915 à une réponse par la Métapsychologie qui donne un modèle du psychisme humain.

Ce que l'on peut retirer de ces deux exemples, c'est que pour expliquer et traiter efficacement la pathologie psychique, pour construire la théorie appropriée à cet effet, il faut écouter les personnes, leur porter une attention soutenue et prendre en compte l'ensemble (ou presque) de la personnalité. Ce qui correspond à des principes humanistes.

Une pluralité de l'homme

Selon la conception de l'homme adoptée, on n'aura pas le même type d'humanisme et les conséquences seront différentes du point de vue de la théorie comme de la pratique en psychopathologie.

Il y a différentes manières de considérer l'homme et sa personnalité qui ne sont pas compatibles entre elles ; il faut donc en choisir une. Nous n'adhérons ni aux conceptions spiritualistes, ni aux conceptions matérialistes réductionnistes de l'homme. L'anthropologie à laquelle nous souscrivons est loin des conceptions habituelles de l'homme, que ce soit celle de l'idéalisme supposant un sujet transcendant, ou celle issue de la réduction matérialiste supposant une détermination biologique ou sociale.

Notre approche est pluraliste. Pour la situer, nous dirons que l'homme est complexe, qu'il a une individualité, et que ces deux aspects se retrouvent dans la personnalité humaine. Dit autrement, l'homme est inclus dans un réel pluriel qui le constitue. Il s'individualise au sein du réel comme entité autonome grâce à une synthèse dynamique et fluctuante (voir l'article : Une philosophie réaliste et pluraliste).

Par conséquent, il n'y a pas d'extériorité de l'homme, pas de sujet hors du monde qui pourrait contempler des objets, pas d'esprit séparé de la matière et pas de dédoublement empirico-trancendantal du sujet qui invaliderait les sciences de l'homme (et donc la psychopathologie), comme le prétend Michel Foucault.

Pour une psychopathologie globale et pluraliste

Si on adopte une conception plurielle de l'homme, il s'ensuit que la psychopathologie qui s'en inspire doit être plurielle, elle aussi. Elle a à considérer dans les conduites humaines, normales ou pathologiques, tout ce qui y participe, c'est-à-dire toujours et à la fois, le biologique, le cognitivo-représentationnel et le sociologique. Comme, en tant que science humaine, elle ne peut prétendre englober la totalité de chaque personne, elle s'orientera vers la personnalité qui, du point de vue de la théorique correspond à la structure psychique.

Une psychopathologie conséquente s'intéressera à l'homme globalement et non à certains de ses aspects, car une telle approche est insuffisante ; elle élude la personnalité dans son approche. Des recherches particulières dans certains domaines spécialisés ne sont pas malvenus, bien au contraire, mais elles doivent ensuite être re-intégrées dans l'ensemble de la personnalité humaine.   

La psychopathologie qui prend en compte la totalité de l'humain sera cohérente si elle ne néglige aucun domaine participant à son véritable objet qui est l'individu humain. Une approche sérieuse doit prendre en compte les trois dimensions qui constituent l'homme (biologique, cognitivo-représentationnelle, sociologique), et n'en évincer arbitrairement aucune, car toutes contribuent, à des degrés divers, aux conduites pathologiques.

Ces dimensions s'assemblent et se synthétisent en chaque individu dans cette entité complexe qu'on nomme le psychisme. Autrement dit, il est possible de tenir compte de l’existence de cette synthèse en l'homme en général et chez chaque individu à l'aide d'un concept particulier : le psychisme. Du coup, la prise en compte ou le refus du psychisme devient un critère d'évaluation du type de psychopathologie proposée.  

2. Le psychisme en psychopathologie

Le psychisme est une entité dont on suppose l'existence à partir des conduites de l’individu, afin de les expliquer. On peut en faire un modèle, sous forme d'une structure, c'est-à-dire un système simplifié qui permet des explications et des prévisions. En psychopathologie, la clinique permet d’établir des faits, et la théorie cherche à en donner une explication rationnelle via le modèle du psychisme, souvent nommé la structure psychique (car ce modèle a la forme d’un ensemble structuré).

Cette entité est mixte car elle participe de la pluralité ontologique consititutive de l'homme. Elle comporte des aspects neurobiologiques et cognitivo-représentationnels intimement mêlés. De plus, par le biais des composants cognitivo-représentationnels, elle intègre les influences sociales et culturelles.

Nous sommes donc amenés à définir le psychisme de la manière suivante :

  1. C'est une entité complexe repérable en chaque individu humain, qui génère les conduites, traits de caractère, types de relations, sentiments, symptômes, etc., décrits par la clinique.
  2. Elle prend, au cours du développement individuel, une forme définie et acquiert des contenus qui dépendent de facteurs relationnels, éducatifs, sociaux, et de facteurs biologiques et neurophysiologiques.
  3. Il est possible de construire un modèle théorique rationnel et cohérent de cette entité à partir des faits cliniques. Ce modèle a d’abord une valeur opératoire, celle d’expliquer la clinique en intégrant les différentes influences qui agissent sur l’individu humain.
  4. L’entité est mixte, elle comporte à la fois des aspects neurobiologiques et cognitivo-représentationnels qui ne sont pas toujours départageables. Il s’y intègre les influences sociales qui passent par le cognitivo-représentationnel, et les influences biologiques qui passent par le neurofonctionnel.

Le psychisme est une entité, dont on admet, sur le plan ontologique, qu'elle a une triple nature, à la fois neurobiologique, cognitivo-représentationnelle et sociale. On pourrait aussi dire que c'est la synthèse individuelle des ces différents facteurs, ce qui rend le psychisme complexe et difficile à théoriser.

La psychopathologie demande la connaissance des formes du psychisme et de leurs effets parfois pathologiques. Ce serait aussi l'évaluation du primum movens de cette pathologie, à savoir, si ce qui est prépondérant est plutôt biologique, plutôt cognitivo-représentationnel ou plutôt social. Ce qui évidemment a des implications pratiques du point de vue thérapeutique.

Malgré les diversités culturelles, la psychopathologie montre que tous les hommes ont tous un psychisme, rejoignant ainsi un des points caractéristiques de l'humanisme qui suppose un fond commun à la condition humaine.

3. Humanisme et pratique thérapeutique

Si la psychopathologie concerne la pathologie psychique, celle-ci ayant une triple détermination, la pratique sera également triple et concernera le social, le biologique et le cognitivo-représentationnel. Le sérieux implique de ne pas exclure certaines dimensions de l'homme. Traiter la personne le plus globalement possible répond à un impératif d'efficacité pratique et, en même temps, répond au principe humaniste de considérer les individus globalement.

Les prises en charge thérapeutiques de problèmes psychopathologiques impliquent  de porter une attention soutenue à la personne pendant un temps long (souvent plusieurs années). Le praticien utilise une connaissance générale sur le fonctionnement psychique humain, mais il la met toujours au service d’un cas particulier. L'intention qui préside à la pratique est de promouvoir la santé de la personne, ce qui doit prévaloir sur les autres enjeux.

On trouve affirmée la primauté de l'individu sur la société par l'Ordre des médecins : "L'individu passe, en France, avant la collectivité". Cette primauté de l'être humain par rapport à la société est réaffirmée dans la convention sur les droits de l'homme et la biomédecine en ces termes : “ l’intérêt et le bien de l’être humain doivent prévaloir sur le seul intérêt de la société ou de la science ” (art 2)."  Ainsi que le propose l'Association Médicale Mondiale, depuis 1948, dans le serment de Genève, le médecin est "au service de l'humanité".

Un des principes fondamentaux de la thérapeutique est de créer un espace libéré des conflits d'intérêts. C'est ce que permettent la neutralité et l'abstinence. La neutralité implique l'absence d'intervention directe dans la vie du patient de la part du praticien. Elle impose une attitude empathique, mais réservée, de façon à ne pas être pris dans le fonctionnement psychique du patient.

La prise en charge thérapeutique doit se distancier des normes sociales, de l'idéologie et du pouvoir politique. Le cadre a pour rôle d’abriter le traitement des pressions sociales. Le praticien doit rester étranger à ce que demande l'idéologie du moment. La confidentialité est indispensable pour permettre une libre expression. La confidentialité est garantie en Europe par le secret professionnel.

La psychothérapie tient une place importante dans le dispositif de prise en charge. La pratique de la psychothérapie renforce l'identité et la conscience d'exister que chaque personne a d'elle-même, elle encourage l'autonomie. Elle amène vers une vérité vis-à-vis de soi-même et confronte vite au tragique de l'existence, car elle met en lumière le fonctionnement psychique qui est contraignant et rétif au changement. Ces aspects, et bien d'autres que nous ne pouvons citer ici, ne sont pas sont des problèmes spécifiques à la psychopathologie, ils sont tout simplement humains.

L'humanisme est une éthique adaptée pour guider la pratique, car la prise en charge thérapeutique doit être encadrée. L'éthique humanisme correspond à ce dont ont besoin les patients : une prise en charge attentive et respectueuse de l'individualité de chacun. Mais inversement, la pratique thérapeutique produit des effets humanisants : stabilisation de l'estime de soi, renforcement de la sociabilité, meilleure maîtrise de sa vie.

Conclusion : la cohérence d'une psychopathologie humaniste 

Les conduites humaines auxquelles s'intéresse la psychopathologie sont déterminées par l'ensemble de ce qui constitue l'homme, même si parfois certains aspects sont prépondérants. À ce titre, la psychopathologie doit développer une approche plurielle et globale de la personne.

L'humanisme pousse à s'intéresser à l'homme globalement et non à des aspects particuliers. Cette orientation est adaptée scientifiquement, car elle conduit à considérer comme objet de la connaissance la personnalité humaine, ce qui est pertinent dans le cas de la psychopathologie. Les conduites, symptômes, troubles du caractère, auxquelles elle s'intéresse sont déterminées par l'ensemble de ce qui constitue l'homme.

Une science se doit d'être axiologiquement neutre, précisément pour préserver sa scientificité. Ce principe s'applique sans restiction aux sciences fondamentales. En est-il de même pour les sciences appliquées et qui plus est pour leurs modalités techniques ? L'application pratique d'une connaissance se fait toujours selon une finalité et elle ne peut se prétendre neutre. Il y a toujours une orientation qui a des conséquences humaines et sociales. En conséquence, cette orientation doit être définie. Nous définissons l'humanisme comme une orientation possible et souhaitable de la psychopathologie. Sur le plan thérapeutique, il y a une imbrication étroite entre les impératifs d'une pratique efficace et l'éthique humaniste, si bien qu'il est même difficile de les départager, tant ils interfèrent.

Il y a une tension entre la visée éthique et la volonté d'objectivité qui ne sont pas du même ordre et peuvent s'opposer. Mais ici la tension s'appaise car le lien entre humanisme et psychopathologie n'est pas artificiel, il découle d'un terrain commun : la personne humaine qui est à la fois objet d'étude et visée par l'éthique.  Ce qui fait l'humanité, c'est aussi ce qui est défait ou attaqué dans les atteintes mentales de tout ordres.Humanisme et psychopathologie sont liés, car le véritable objet de la psychopathologie est l'homme et son humanité.

 

 

Bibliographie :

Juignet P., Manuel de psychopathologie générale, Grenoble, PUG, 2015.

Juigent P., Manuel de psychothérapie et psychopathologie clinique, Grenoble, PUG, 2016.

Wiener Dora B., Comprendre et soigner, Paris, Fayard, 1999.

 


© 2015 PHILOSOPHIE, SCIENCE ET SOCIETE
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la licence  Creative Commons - Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification.