La psychopathologie est-elle une science ?

 

JUIGNET Patrick

 

La psychopathologie est-elle une science ? Sinon, pourrait-elle le devenir et sous quelles conditions ? Il est, à notre avis, possible et souhaitable qu'elle s'incrive dans les sciences de l'homme, mais il faudrait pour cela une volonté qui, pour l’instant, fait défaut.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. La psychopathologie est-elle une science ? Philosophie science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-psychopathologie/psychopathologie-psychiatrie-psychanalyse/159-psychopathologie-une-science

 

Plan de l'article :


  1. Qu'est-ce que la psychopathologie ?
  2. Science et psychopathologie
  3. Un paradigme adapté
  4. Une possibilité incertaine

 

Texte intégral :

1. Qu'est-ce que psychopathologie ?

Une définition sommaire

Le titre proposé l'est par défaut, car la psychopathologie, au sens d'une discipline unifiée, n'existe pas. Avant de répondre à la question de la scientificité, nous allons d'abord proposer une définition de la psychopathologie qui sera une définition idéale.

La psychopathologie serait idéalement une connaissance qui décrit et explique les manifestations du psychisme y compris avec leurs formes pathologiques. Elle comporterait deux pratiques : l’une à vocation descriptive (la clinique) et l’autre à vocation thérapeutique dont les résultats auraient valeur de vérification et de réfutation de la théorie. À partir de cette définition, on voit qu'elle posséderait un objet et une méthode, ce qui en ferait une connaissance à vocation scientifique.

L’objet de la connaissance en psychopathologie serait constitué par la liaison réussie et efficace entre un champ de la réalité (les faits définis par la clinique), un champ conceptuel (explications théoriques et modélisation du psychisme). Le psychisme est une entité mixte  qui répond à trois niveaux d’organisation : neurobiologique, cognitif et représentationnel et social. Cette liaison dynamique définit un domaine de la connaissance, ce qui signifie que certains aspects du comportement humain sont à l’extérieur de ce domaine et qu’il faut faire appel à d’autres connaissances pour les expliquer.

Si elle était scientifique, afin de la caractériser parmi les différentes sciences, nous dirions de la psychopathologie qu'elle serait une science appliquée, car elle cherche, en principe, à obtenir un résultat thérapeutique. Et enfin, ce serait une science humaine, puisqu'elle concerne l'homme.

Cette définition idéale ne correspond pas à la réalité. La discipline est actuellement écartelée de diverses manières. Sur le plan universitaire, elle est distribuée entre la psychiatrie et la psychologie clinique. Sur le plan doctrinal, elle est en proie à une guerre entre des doctrines concurrentes qui prétendent chacune détenir la bonne approche (béhaviorisme, phénoménologie, psychanalyse, neurobiologie, cognitivisme) à quoi s'ajoutent de multiples approches marginales (en lien avec des "thérapies"). Fondamentalement, elle est clivée par de l'opposition métaphysique entre matérialisme et dualisme. Les approches biologisantes se référent au matérialisme et les approches psychologisantes au dualisme.

Comme nous le verrons plus loin, la psychopathologie demanderait au contraire et par nature, la collaboration de plusieurs disciplines, car l'homme est un être multiple nullement réductible à un des aspects qui le constitue. En admettant que la psychopathologie idéalement définie plus haut existe, la question se pose de savoir si la psychopathologie actuelle peut évoluer vers plus de scientificité.

2. Science et psychopathologie

Les conditions communes à toutes les sciences sont la rationalité, qui permet un raisonnement et une communication universelle, et la confrontation à un référent dans la réalité via une pratique. À partir de là, différentes voies sont possibles. Essayons de voir celles qui caractérisent la psychopathologie en énonçant les principes épistémologiques qu’il serait souhaitable de suivre pour l’orienter vers la scientificité.

Quelles garanties empiriques ?

Juger empiriquement impose une pratique. Ici, la méthode est majoritairement clinique. La garantie apportée par la science tient dans la qualité particulière des expériences qu'elle met en œuvre. Les faits doivent pouvoir être observés et clairement transmis à tous les praticiens de la discipline. En psychopathologie, ce n'est pas toujours le cas. Il arrive souvent qu'il y ait des désaccords sur la constatation des faits et bien plus encore sur leur signification.

La clinique met en œuvre une expérience particulière, réglée par une méthode, qui aboutit à des descriptions de faits transmissibles. Elle permet d’appréhender des faits de diverses natures que l’on regroupe sous des rubriques permettant de les associer de manière homogène et cohérente (par exemple, faits mentaux, conduites, traits de caractère, manifestations somatiques, etc.).

L’expérience clinique s’organise grâce à l’acquisition de catégories (concepts spécifiques qui organisent la clinique), ce qui permet d’accéder aux aspects de la réalité propres à la psychopathologie clinique. La description clinique est le reflet de l’expérience mise en œuvre et dépend donc de la qualité de celle-ci. Ces descriptions doivent conserver un fort degré d’empiricité, mais aussi éviter l’atomisation en éléments disparates, car, en matière humaine, la parcellisation détruit la pertinence du fait. La méthode clinique se greffe sur l’expérience première et immédiate, celle de tous les jours. Mais, elle s’en sépare nettement par à une distanciation et une transformation en une expérience spécifique. La transformation de l’expérience première demande, outre une connaissance théorique des catégories à utiliser, deux aspects spécifiques : la relativisation et la réflexivité que nous allons voir après.

Faire de la clinique, c’est avoir une pratique régulée (une pragmatique), puis en exposer les résultats de manière communicable sans équivoque pour la communauté des praticiens. Cet accord sur les faits est le fondement minimal pour une approche qui se veut scientifique. L’expérience montre qu’il n’est pas toujours très facile d’obtenir cet accord.

Les expériences dans les sciences testent les affirmations d'une manière qui permet de les réfuter. Karl Popper a insisté sur la possibilité d'une réfutation comme critère de validité de la connaissance scientifique. Il est impossible dans la psychopathologie d'appliquer ce procédé du fait de l'histoire et de la singularité des cas.

Quelles garanties théoriques ?

Une théorie scientifique est un ensemble d'énoncés cohérents expliquant un aspect de la réalité. Cet ensemble organise les données au travers de concepts. La conceptualisation doit être rationnelle et transmissible, et vérifiable par tous ceux qui pratiquent la discipline. Les catégories, les concepts sont bien définis et sont énoncés dans un langage dépourvu d'ambiguïté. Ils sont transmissibles et utilisables par les praticiens de la science considérée. Les démonstrations sont "universelles" : générales, reproductibles pour toute intelligence possédant le savoir nécessaire indépendamment d'autres considérations. La théorie aboutit à des formulations générales et, lorsque c'est possible, à des modèles ou de lois.

Force est de constater que ce n'est pas toujours le cas en psychopathologie. On se trouve souvent devant des propos confus et difficiles à comprendre ou dont le sens fait défaut. Les affirmations sont souvent faites à partir d'une expérience personnelle, certes parfaitement légitime en elle-même, mais qui doit se soumettre à la vérification par les pairs. Les exemples sont si nombreux, voire même la norme de publication, qu'il est inutile de les citer.

Un procédé intéressant serait la modélisation du psychisme, modèle qui serait constitué comme une structure dans laquelle tous les éléments sont articulés entre eux. Un  programme de recherche aurait pu se constituer en vue de construire un modèle opérationnel du psychisme, mais rien ne s'est produit. Cette possibilité qui permettrait de lier théorie et pratique en un objet épistémologiquement acceptable, est restée sans suite  et les travaux sont partis dans tous les sens, de manière désordonnée, multiforme et parfois fantaisiste.

Comment avancer ?

Ces principes épistémologiques propres aux sciences sont trop connus pour que nous y insistions. Qu'est-ce qui permettrait d'avancer ? Tout simplement un effort de rigueur qui ne se fera que si un enseignement allant dans ce sens est prodigué. Il faut une formation à la clinique et, sur le plan théorique, exiger des démonstrations plutôt que de se contenter d'affirmations dogmatiques invérifiables.

Mais aussi, il faudrait aussi un paradigme adapté à cette discipline humaine difficile. Nous allons faire quelques propositions à ce sujet.

3. Un paradigme adapté

Quatre procédés semblent utiles en psychopathologie. Nous allons les détailler successivement.

Se distancier du réalisme spontané (la relativisation) 

Le réalisme empirique prend appui sur le développement spontané de l’expérience. Cette croyance en une réalité extérieure indépendante est ancrée au plus profond de nous. Elle est indispensable et impossible à défaire. On ne peut donc que l’admettre. La connaissance empirique concernant l’homme se fait sur la base commune du réalisme spontané. Mais, il est trompeur et ne permet pas une connaissance scientifique. De ce fait, la plus importante des procédures dans les sciences est la relativisation qui consiste à rapporter la réalité à l’expérience qui la fait percevoir. La relativisation de la réalité est absolument nécessaire en psychopathologie, compte tenu du caractère particulier des phénomènes humains. Tous les faits cliniques sont relatifs à l’expérience du praticien et il est impossible de le négliger sauf à rester dans une approche triviale et trompeuse. Cela nous conduit au second principe.

Se distancier de soi-même (la réflexivité)

 La réflexivité apparaît comme la seconde condition épistémologique indispensable à la psychopathologie, car il existe toujours une déviation de l’expérience par des facteurs subjectifs. L’expérience clinique est modifiée par des facteurs psychologiques personnels qui sont en grande partie inconscients. Il est indispensable de prendre en compte les déterminations psychiques inconscientes. Ceci passe par une analyse personnelle, puis par un entraînement pratique qui donne l’habitude de constamment rectifier la part d’illusion qui entache l’expérience. Faute de cela, une partie du domaine clinique est soit inaccessible, soit grossièrement faussé. Sans réflexivité, il se produit une contamination qui fait de la psychopathologie un savoir ordinaire plus ou moins imprégné d’imaginaire et parfois même un pur rationalisme (c’est-à-dire un symptôme identique et en continuité avec ce qu’elle est censée étudier !).

Respecter la complexité empirique

Lorsque les procédures précédentes sont mises en œuvre, il reste encore un problème difficile, celui de la complexité empirique, c’est-à-dire du volume et de la complication des faits humains étudiés. Les conduites humaines sont complexes et pour les appréhender, il faut adopter des procédures permettant de garder leur richesse sans la réduire, ce qui la détruirait. C’est en particulier pour cela que la méthode expérimentale ne s’applique pas ou seulement dans des circonstances limitées et bien précises. En réduisant les faits à des aspects simples et reproductibles pouvant être mis dans un rapport causal, l’expérimentation ne respecte pas leur complexité et ne met pas en évidence les faits pertinents. Il s’ensuit le passage vers un autre objet de la connaissance peu ou pas pertinent en psychopathologie. Le respect de la complexité des faits est un principe général indispensable. Dans notre cas, il implique une approche clinique large, prudente, enrichie par une expérience personnelle. C’est pourquoi la formation du praticien exige une culture et une expérience humaine assez large, afin de le rendre capable d’une expérience clinique qui ne rate pas son objet.

Permettre des réfutations et vérifications progressives

Pour réguler le rapport entre théorie et réalité, vérification et réfutation sont nécessaires. Mais, en psychopathologie, il faut adapter ces procédures au caractère conjectural de la connaissance. Il n’y a pas de prédiction portant sur un fait précis et mesurable, mais seulement une probabilité d’occurrence concernant un ensemble de faits complexes. Cette occurrence se présente toujours pour un cas particulier présentant une quantité de paramètres non limités. Les expériences cruciales (expérimentation permettant de montrer la fausseté de la théorie selon l’exigence de Popper, 1962) sont impossibles à organiser. La théorie en psychopathologie n’est donc pas réfutable simplement par une expérience cruciale. Nous sommes en effet dans une science conjecturale qui procède par accumulation d’arguments et non par preuves expérimentales. Par contre, lorsque la conception est juste, des prévisions sont possibles et un certain nombre de faits cliniques viennent la confirmer. S’ils l’infirment, ils montrent qu’elle est erronée. Vérifications et réfutations vont ensemble, elles forment un couple, et elles se font progressivement, par touches successives, grâce à la clinique. Les faits cliniques viennent corroborer ou infirmer la théorie par accumulation lente au fil des générations de praticiens. Cette lenteur a un inconvénient notable : les dogmes fantaisistes peuvent perdurer assez longtemps.

Ce qui conviendrait peut-être

Ces procédures sont spécifiques à l’abord de l’humain et différencient les sciences de l’homme des sciences expérimentales. Ces principes peuvent se résumer par les quatre concepts : Relativisation – Réflexivité – Respect de la complexité – Réfutations et vérifications progressives. Sont ainsi énoncés les quatre principes qui permettent à la psychopathologie de progresser vers une scientificité qui lui soit spécifique. Il s’agit d’un paradigme scientifique propre aux sciences de l’homme qui est tout à fait différent de celui des sciences expérimentales.

Si l’on adapte et applique à la psychopathologie l’idée de paradigme avancée par Kuhn (1970), on s’aperçoit que cette discipline étudie des problèmes qui sont spécifiques et que ses critères et procédures d’évaluation le sont aussi.

La psychopathologie a un paradigme qui lui est propre. Elle porte sur l’explication des conduites humaines et de leurs formes pathologiques lorsqu’elles sont en rapport avec le fonctionnement psychique. Les faits concernés ont une complexité empirique particulière. L’explication se fait selon le postulat d’un fonctionnement psychique dont la théorisation doit être confrontée au verdict empirique de la clinique et de la thérapeutique. Cette confrontation se fait par réfutation et vérification lente et progressive. Cet ensemble forme bien un paradigme spécialisé. Il y a une « incommensurabilité » (selon le terme de Kuhn) entre ce paradigme et ceux de la psychologie expérimentale et de la nosographie statistique de type DSM. La réalité considérée n’est pas la même, la méthode pour l’aborder non plus et les théories sont différentes. Les domaines sont donc hétérogènes et il n’y a pas de comparaison possible entre eux.

4. Une possibilité incertaine

L’objet de la psychopathologie se définit par le rapport qui peut être établi et maintenu entre la clinique, le modèle du psychisme et les niveaux d’organisation constitutifs du psychisme (cognitivo-représentationnel et neurobiologique). Ainsi, la connaissance en vient à constituer un lien entre la réalité empirique, la théorisation et les aspects constitutifs de l’homme auxquels on s’adresse. Cette démarche, si elle est appliquée sans a priori réductionniste, permet de saisir tous les aspects de la psychopathologie. L’existence d’un objet et d’une méthode sont les conditions nécessaires pour construire une connaissance scientifique. Leur absence donne des savoir-faire empiriques, aux effets incertains.

Une connaissance mixte

C'est une connaissance qui renvoie à plusieurs champs. Elle est confrontée à l'imbrication intime chez l'homme entre le façonnage culturel, relationnel et social, le traitement cognitif et représentationnel et sa constitution biologique.

La clinique présente toujours des faits totaux, non épurés. Il n’est pas toujours possible de dissocier les déterminations biologiques des aspects cognitifs et représentationnels. Le psychisme est un objet épistémique complexe dont le référent ontologique n’appartient pas à un seul champ, mais à plusieurs.

La psychopathologie doit s’appuyer sur des sciences plus « pures », c’est-à-dire s’occupant spécifiquement d’un champ bien déterminé : soit neurobiologique, soit cognitivo-représentationnel, soit social. Mais, si un affinement théorique est souhaitable, dans de nombreux cas la mixité doit être conservée, car un certain nombre de conduites humaines proviennent d’une imbrication inextricable de touts ces aspects.

Une situation incertaine

Il y a actuellement une nébuleuse « psy » qui associe la psychopathologie, diverses  psychologies concurrentes, la psychologie clinique, la psychanalyse, la psychiatrie et de très nombreux procédés incertains qualifiés de « thérapies » (plusieurs centaines). Cette nébuleuse présente les caractéristiques épistémologiques de ce que Thomas Kuhn qualifie de « pré-science » : on y voit se développer  une activité désordonnée motivée par un désaccord sur les fondamentaux et une absence de normalisation scientifique. Les opinions contraires et les intérêts divergents (car il ne faut pas négliger la dimension socio-institutionnelle de l'affaire) s'affrontent.

La psychopathologie a toujours pour épicentre un humain qui étudie et soigne un autre humain. Cette identité implique une méthode spécifique permettant de pallier aux inconvénients occasionnés par la similitude entre celui qui étudie et ce qu’il étudie. Cette parenté réciproque peut en effet provoquer de graves distorsions. Pour atténuer ces distorsions éventuelles, il faut une méthode incluant relativisation et réflexivité. Grâce à elle, la psychopathologie peut prétendre à la scientificité d’une manière qui est évidemment toute différente de celle des sciences expérimentales, mais qui se trouve être adaptée à son objet. La lenteur de la validation des théories, qui se fait par vérifications et réfutations progressives au fil des générations, doit inciter à une extrême prudence, car des dogmes erronés peuvent s’imposer pendant longtemps avant d’être démentis.

 

Bibliographie :

Juignet P., Histoire des idées psychanalytiques, Grenoble, PUG, 2009.
Juignet P., Psychopathologie générale, Grenoble, PUG, 2015.


© 2015 PHILOSOPHIE, SCIENCE ET SOCIETE
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