La psychanalyse pourrait-elle être scientifique ?

 

JUIGNET Patrick

 

La psychanalyse pourrait être une science humaine parmi les autres et s’intégrer à la psychopathologie. Elle présente toutes les conditions épistémologiques nécessaires, mais des aléas historiques la tiennent à la lisière des sciences de l’homme. Nous allons examiner les aspects théoriques et pratiques, centraux pour la psychanalyse, qui posent problème.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. La psychanalyse pourrait-elle être scientifique ? Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-psychopathologie/psychopathologie-psychiatrie-psychanalyse/134-psychanalyse-scientifique 

 

Plan de l'article :


  1. Le champ empirique de la psychanalyse
  2. La nature du psychisme
  3. Les théorisations psychanalytiques
  4. L’enjeu de la scientificité
  5. Conclusion : La psychanalyse comme science de l’homme

 

Texte intégral :

1/ Le champ empirique de la psychanalyse

Des faits issus de la clinique

Aucune science ne s’occupe de phénomènes ordinaires issus directement de la perception spontanée du monde. Toute science construit ses faits selon une méthode qui demande un savoir-faire technique. Les faits dont s’occupe la psychanalyse d’orientation scientifique sont construits par l’activité clinique du praticien. Il s’agit d’une pratique empirique guidée par des concepts et encadrée par une technique. Cette activité clinique vise les conduites de l’individu et en particulier celles qui le mettent en relation avec ses semblables. Elle concerne aussi les traits de caractère, les productions mentales (souvenirs, sentiments, idées, actes‚ fantasmes, rêves nocturnes, rêveries diurnes), les symptômes (mentaux et corporels).

Les conditions environnementales (familiales, culturelles et sociales) sont prises en compte par la psychanalyse qui ne considère pas un individu isolé, mais situé dans son contexte relationnel et historique. Le clinicien note les relations interpersonnelles qui s’instituent dans l’enfance et formeront les prototypes des relations ultérieures. Ce sont des schèmes relationnels qui sont ainsi reconstitués. On porte un intérêt particulier à leurs transformations, car l’histoire individuelle intervient au présent en tant qu’elle est mémorisée et a subi des remaniements au cours du développement individuel.

On peut regrouper ce qui vient d’être désigné ci-dessus en trois catégories. La première concerne les conduites observables affectant la réalité environnementale de l’homme. Il ne s’agit pas des comportements simples réactionnels (comme un réflexe ou un automatisme moteur ou langagier), mais des comportements complexes et finalisés que nous appelons des conduites ou des attitudes et en particulier des conduites interpersonnelles à forte valeur émotionnelle. Les régularités dans les attitudes attribuables à un individu constituent des constantes appelées les traits de caractères.

Deuxième catégorie, les phénomènes mentaux transmissibles comme les pensées, les souvenirs, les sentiments, les fantasmes, les rêves, les rêveries, les délires, etc.  Il s’agit de phénomènes produits par l’individu, saisissables par le sens interne et transmis par un média quelconque (langage oral, écriture, dessin, jeu, modelage, etc.).

Les symptômes qui sont des aspects pathologiques bien délimités appartiennent aux deux catégories, car ils peuvent être comportementaux (comme des conduites d’échec, des actes répétitifs) ou mentaux (comme des obsessions ou un délire) ou mixtes comme les phobies (pensées et actes d’évitement).

La troisième catégorie a trait aux données culturelles transmises par l’entourage. Par exemple, concernant l’identité (le nom, le positionnement masculin ou féminin), les appartenances familiales claniques, les codes sociaux, les règles de conduite, les normes et rôles, etc. Ce sont là des aspects culturels imposés et qui, mémorisés précocement par l’enfant, influent sur la formation de sa personnalité.

Comme dans la clinique médicale, la saisie des faits se produit dans l’interaction entre le praticien et le patient. Elle donne lieu à une description qui doit être transmissible sans ambiguïté aux autres praticiens. Les descriptions à visée exhaustive portant sur un individu donnent une « étude de cas » et leur généralisation donne des « tableaux cliniques », tels ceux qui sont décrits dans les manuels de clinique (voir : Juignet P., Manuel de psychothérapie et psychopathologie clinique, Grenoble, PUG, 2016).

La psychanalyse porte un intérêt particulier à la signification (aspects symboliques, sémantiques ou cognitifs au sens large) des faits étudiés. Cette prise en compte de la signification demande une approche compréhensive/interprétative, puis de schématisation/abstraction pour constituer des faits précis et communicables. Ce type de clinique donne un matériel riche et complexe dont l'exposé prend parfois un aspect littéraire, afin d’en restituer la richesse.

Les problèmes épistémologiques rencontrés

Les conduites sont facilement descriptibles tant dans leurs aspects pratiques qu’intentionnels. Les phénomènes mentaux aussi, car ils sont rapportés par les patients. Il suffit d’avoir les catégories nécessaires à leur saisie qui se trouvent dans un certain nombre de manuels. Puis, il faut apprendre à les appliquer, ce qui demande de la pratique. Cette mise en œuvre clinique est assez facile, le problème est dans l’évaluation de la qualité du résultat. La complexité et la richesse du champ considéré permettent-elles une clinique fiable, une transmission de l’observé convenable, et une reproductibilité ? Est-il possible pour une science de s’occuper de faits  complexes et emprunts de signification ? La première des réponses possibles est que ce n’est pas sa catégorie qui décide de la recevabilité d’un fait, mais la qualité de la pragmatique qui a permis de le produire (les manières de faire pour régler l’expérience afin de rendre le fait irréfutable).

Ici, la pragmatique (la méthode) est clinique et thérapeutique. La clinique est une pratique organisée par des concepts et encadrée par une procédure. Faire de la clinique consiste à appliquer une procédure pratique, puis en exposer les résultats de manière communicable pour la communauté. La méthode clinique  a été mise au point par la médecine. Elle a une validité, mais aussi des limites du point de vue de la reproductibilité et de la fiabilité.

La reproductibilité n’est pas possible de manière contrôlée (par expérimentation). Une manière de contourner la difficulté est fournie par la répétition des mêmes observations au cours du temps. Des régularités constamment retrouvées permettent de compenser les erreurs. La fiabilité est limitée, car l’interaction entre le clinicien et le patient, ainsi que les préjugés culturels produisent des biais.

Ces biais peuvent être rectifiés par la réflexivité. La part de déformation due au praticien peut être limitée par sa capacité réflexive, mais elle n’est jamais éliminée. La méthode clinique présente des inconvénients par rapport à l’approche expérimentale, mais c’est ici la seule possible. Ces inconvénients ne peuvent être supprimés, mais ils peuvent être limités par une pratique appropriée. La clinique psychanalytique est recevable en tant que pragmatique scientifique, mais elle présente une fiabilité limitée.

2/ La nature du psychisme

Le psychisme

Par hypothèse, les faits cliniquement établis sont les conséquences d’une entité dite « psychique », mais qui ne constitue qu’une partie des déterminations en cause. Une conduite, même très simple, dépend d’autres déterminations. Par exemple, un discours demande une mise en jeu motrice bucco-pharyngée, ainsi qu’une capacité linguistique dont l’étude est laissée à d’autres connaissances. Ici, on s’intéresse au contenu du discours en tant qu’il manifeste, par exemple, une intention eu égard à une personne importante pour l’individu. Ce qui compte, c’est la finalité des conduites individuelles eu égard à leur rôle relationnel, compte tenu des données biologiques et historiques.

Si l’on veut être strict sur la définition, le psychisme se définit comme étant ce qui détermine les faits décrits par la clinique. Le psychisme est « quelque chose dont on ne sait pas ce qu’il est en réalité, mais qui est postulé par des conclusions contraignantes » (Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Gallimard, 1974, p. 268) à partir des faits cliniques. Le postulat fondamental de la psychanalyse est celui d’une détermination des faits décrits, détermination qui est rapportée à une entité nommée le psychisme.

Les problèmes épistémologiques

– Une entité intermédiaire ?

Est-il légitime de poser un intermédiaire comme le psychisme par rapport aux faits ? Procéder ainsi, c’est s’appuyer sur un présupposé selon lequel les individus ont une autonomie et interagissent avec leur environnement. Il y a plusieurs manières de penser cette situation selon la conception que l’on a de l’homme, de l’environnement et de leurs rapports. Nous n’envisagerons pas toutes les possibilités, mais seulement trois cas.

La première possibilité est celle du modèle behavioriste comportementaliste : l’environnement est réductible à des stimulations élémentaires. L’individu est considéré comme une « boite noire » inaccessible qui répond par des comportements simples. Le schéma théorique est celui du stimuli-réponse.

La deuxième possibilité vient du modèle biologique. L’environnement pris en compte est plus large et l’on prend en considération l’individu-organisme considéré comme ayant un déterminisme propre qu’il faut expliquer.  Le schéma théorique est : situation ==> système biologique ==> action.

La psychanalyse se place dans ce cadre, mais la complexité augmente. L’individu humain est un vivant organisé qui est porteur de divers niveaux d’organisation. L’environnement humain a des aspects interindividuels et socioculturels, deux aspects qui, eux-mêmes, comportent une dimension représentationnelle (significationnelle/symbolique). Le schéma théorique est : situation complexe ==> organisation psychique ==> conduite.

– Option réaliste ou pas ?

Comment situer, sur le plan ontologique, l’entité psychique supposée opérer le traitement psychique qui engendre les faits étudiés ? Première hypothèse, on peut adopter un point de vue instrumentaliste (conventionnel) et dire que le modèle métapsychologique proposé est une explication commode qui ne correspond à rien d’existant. C’est une solution envisageable et correcte épistémologiquement.

Mais, il est aussi légitime de supposer que le psychisme a une forme d’existence. Pour notre part, nous pencherions en faveur de la seconde option au vu des arguments énoncés ci-dessus. Si le psychisme n’avait pas d’existence, cela supposerait que les faits s’engendreraient par une causalité propre. Or, ce n’est pas le cas. Un comportement n’engendre pas par causalité directe un autre comportement, il faut un individu agissant pour produire un comportement. La question devient : admet-on une existence de ce qui, chez l’individu, produit une détermination des conduites ? Pour qui a une vision réaliste du monde, la réponse est positive.

– Une entité non homogène

Rappelons le dilemme fondateur. L’argument pour différencier le psychique du biologique est l’insuffisance déterminative du second. Le biologique, n’est pas suffisant pour expliquer les faits décrits par la clinique psychanalytique. Il faut supposer des représentations. Mais, d’un autre côté, le psychisme est étroitement lié au biologique. Passé ce dilemme originaire, lorsque l’on modélise plus avant l’appareil psychique, on retrouve le même genre d’interrogation.

Si l’on considère les instances psychiques (ça, moi, surmoi), on ne peut dire si elles appartiennent au niveau cognitif et représentationnel ou au niveau biologique. La pulsion est une entité motrice née du biologique apportant une énergie et une orientation. Elle est organisée par des structures fantasmatiques et est modifiée par les instances régulatrices, comme le moi et le surmoi. Dans ces deux dernières instances, entre en jeu un ensemble de significations, définissant ce qui est permis et autorisé en fonction du degré de parenté. La loi et sa mise en relation avec le contexte est un aspect informationnel qui vient réguler la pulsion. C’est à partir de cette organisation qu’elle passe dans les conduites où elle est repérable cliniquement. Il est impossible de tracer une ligne de démarcation dans le psychisme entre les niveaux concernés.

Les sous-systèmes psychiques ne sont pas organisés hiérarchiquement de manière régulièrement croissante en complexité, si bien que l’on pourrait dire, par exemple, que le « ça » serait à placer au niveau biologique et, qu’à partir du « moi », il faudrait supposer l’émergence d’une organisation de type informationnelle. Nous sommes dans une complexité qui demandera, pour être explicitée, de longs et très patients ajustements.

Examinons le processus d’après-coup par lequel les événements mémorisés font effet ultérieurement. L’après-coup, lorsqu’il concerne la sexualité, vient du développement tardif de la sexualité adulte qui est dû à la puberté. Or, la puberté est sous dépendance hormonale, c’est-à-dire biologique. Par ailleurs, les schémas relationnels qui gouvernent la sexualité, mis en place dans l’enfance et remaniés ultérieurement, ont une inscription massivement représentationnelle, car ils sont liés à une représentation des autres et des relations symboliques entre personnes. Il s’ensuit que les niveaux représentationnel et biologique sont nécessaires pour expliquer ce qui est d’abord une description clinique : certains événements ne font effet que plus tard.

Il s’ensuit que le psychisme est une entité complexe au sein de laquelle les aspects biologiques et cognitivo-représentationnels sont mêlés. C’est une entité qui, sur le plan ontologique, est fondamentalement mixte. Certains considèrent le psychisme comme émergeant du biologique (Ansermet T, Magistretti P., « L’inconscient au crible des neurosciences », La Recherche, n° 397, Mai 2006, p. 36). L’idée d’émergence est excellente, mais pas pour le psychisme, qui n’est pas un niveau d’organisation homogène. Du neurobiologique émerge le cognitivo-représentationnel et le psychisme est à cheval sur les deux.

3/ Les théorisations psychanalytiques

Les différents types

La théorie psychanalytique a deux visages, d’une part elle donne une description et une schématisation des conduites et attitudes humaines et d’autre part elle produit un modèle du fonctionnement psychique.

La psychanalyse décrit les conduites et attitudes de l’homme en relation au sein du cadre familial et sociétal. L’observation de ces conduites conduit à énoncer des régularités qui seront ensuite vérifiées au fil des cas particuliers. Nous sommes dans le cadre d’un procédé empirique inductif, avec ses limites. Les conduites décrites sont généralement retrouvées, mais pas toujours. On ne peut affirmer une constance absolue (d’où la bataille sur l’universalité du complexe d’Œdipe). L’ensemble constitue une anthropologie empirique, il donne une certaine vision de l’homme.

Les relations entre les individus et, en particulier, les relations familiales s’inscrivent chez l’individu et ultérieurement cette inscription et ses remaniements vont déterminer les conduites. Ces schèmes relationnels mémorisés sont déterminants. Nous avons un premier type de théorisation.

Relations passées ==> Schèmes psychiques ==> Conduites

Cette théorie se complique lorsqu’il faut rendre compte de la manière dont les schèmes s’inscrivent, interfèrent avec d’autres et sont modifiés par intégration dans une structure complexe biologique et cognitivo-représentationnelle.

La psychanalyse théorise l’inscription psychique par les processus et mécanismes psychiques. L’investissement donne la force, l’énergie mobilisatrice qui renvoie au fonctionnement neurobiologique. Mais, les processus comportent des aspects cognitifs et représentationnels comprenant un savoir complexe sur l’autre, sur soi, sur le monde humain, sur l’autorisé et l’interdit, etc.

La théorisation de ces aspects aboutit à la « métapsychologie » qui fournit un modèle du psychisme à la fois structural et fonctionnel. Le procédé est inductif et déductif. Du côté inductif, il consiste à partir du matériel élaboré par la clinique pour lui faire subir une abstraction schématisante qui aboutit à décrire des processus représentationnels et les forces psychiques à l’œuvre. Du côté déductif, il s’agit de partir de concepts généraux concernant les traitements effectués (processus, mécanismes, jeu des instances) et de l’influence du biologique (pulsions).

Le modèle métapsychologique du psychisme permet de comprendre les différences entre les types de personnalité, de donner des explications sur les conduites et de faire des prévisions sur les manières de réagir. Il explicite un ensemble de conduites au travers de fonctions, processus, etc., que l’on attribue au psychisme. Il s’agit de proposer un ensemble fonctionnel cohérent dont le fonctionnement se fait selon des processus réguliers, toujours les mêmes (voir l’article : Un modèle du psychisme).

Problèmes et particularités

Bien qu’il soit souhaitable de s’appuyer sur des expérimentations, la psychanalyse n’est pas expérimentale. Elle est fondée sur la clinique. La clinique est faite par un clinicien dans des conditions méthodologiques qui doivent être respectées pour que les faits soient valides. Cette méthode clinique fonde le champ empirique. La conséquence est que la psychanalyse est applicable effectivement et concrètement, mais au prix d’une pragmatique moins fiable que l’expérimentalisme.

Des imperfections épistémologiques existent dans la théorisation, tout simplement parce que les connaissances sont encore embryonnaires. Les régularités concernant les relations interhumaines issues des données cliniques sont encore mal systématisées. Elles font l’objet d’un enseignement éclectique. Il y a un énorme travail de clarification et de systématisation à effectuer. Le modèle du psychisme est imprécis. Pour une instance donnée, sa fonction, ses effets, ses limites sont mal délimités. Des désaccords existent sur le nombre d’instances à considérer. Par exemple, faut-il dissocier l’instance identitaire (le soi) de l’instance régulatrice (le moi) ?

Du fait de la mixité ontologique, le rapport entre théorie et clinique, c’est la clinique qui est première et commande les développements théoriques. Le modèle du psychisme ne peut se développer pour lui-même que de manière limitée, car il est opérationnel. Il est là pour expliquer la clinique. Si ce rapport s’inverse, alors la psychanalyse devient dogmatique. C’est malheureusement assez souvent le cas.

La théorie métapsychologique ne donne pas une idée précise et adéquate du psychisme, car les développements sont actuellement insuffisants. Il faudrait mieux délimiter les structures et fonctions des instances. Il faudrait aussi confronter les acquis théoriques avec les connaissances voisines (neurobiologie, psychologie expérimentale, psycholinguistique, etc.) pour les améliorer.

4/ L’enjeu de la scientificité

La possibilité existe

Aller vers la science demande une volonté, car la science demande une rupture avec la pensée ordinaire et un effort de méthode. Cette volonté n’est pas partagée par la communauté des psychanalystes et beaucoup préfèrent considérer la psychanalyse comme une pratique culturelle ou chamanique. Actuellement, ce choix domine et provoque la fuite de ceux qui adoptent la science comme mode de connaissance valide, ce qui engendre un cercle vicieux.  Il existe toutefois un courant qui tente d’intégrer la psychanalyse à la psychopathologie et de la rendre scientifique.

Une science se définit grâce à la production d’un ensemble factuel cohérent, la mise au point d’une théorie rationnelle et la désignation d’un référent ontologique (ou pas, si elle est purement opérationnelle). La cohérence entre les trois définit son objet. La psychanalyse se caractérise par une activité empirique et théorique. L’activité empirique (de type clinique et thérapeutique) produit les faits caractéristiques de son domaine, qui sont décrits de manière à être transmissibles et contrôlables. L’activité théorique schématise ces faits, puis donne du psychisme, en tant qu’il les détermine, un modèle structural et fonctionnel. À partir de ces considérations, on peut dire que la psychanalyse a un objet pertinent et qu’elle peut parfaitement s’intégrer dans les sciences de l’homme.

La psychanalyse a bien un objet et une méthodologie acceptable du point de vue de la scientificité. Elle pourrait entrer dans les sciences de l’homme. Mais, elle ne peut pas être une science pure, car elle ne se réfère pas à un niveau d’organisation unique et spécifique qui serait étudié par des procédures expérimentales.

Une connaissance mixte

La psychanalyse est une connaissance qui renvoie à plusieurs champs. On peut même dire que sa spécificité est de rendre compte de cette imbrication intime chez un individu entre le façonnage culturel, relationnel et social, le traitement cognitif et représentationnel et la constitution biologique.

La clinique et la thérapeutique présentent toujours des faits totaux, non épurés. Il n’est pas toujours possible de dissocier les déterminations biologiques des aspects cognitifs et représentationnels. Le psychisme est un objet épistémique complexe dont le référent ontologique n’appartient pas à un seul champ, mais à plusieurs. La psychanalyse y trouve sa limite, comme sa spécificité. Elle a une théorisation opérationnelle non spécifique à un champ.

Pour être précisée, la théorie psychanalytique devra s’appuyer sur des sciences plus « pures », c’est-à-dire s’occupant spécifiquement d’un ordre bien déterminé : soit neurobiologique, soit neurosignalétique, soit cognitivo-représentationnel. Mais, si un affinement théorique est souhaitable, la mixité doit être conservée, car un grand nombre de conduites humaines proviennent d’une imbrication inextricable entre les aspects biologiques et cognitivo-représentationnels. L’impureté de la psychanalyse a une vertu, elle permet de théoriser des situations humaines concrètes dont la détermination est mixte.

Une situation incertaine

La psychanalyse fait partie de cette nébuleuse « psy » qui comprend la psychopathologie, les diverses  psychologies concurrentes, la psychologie clinique, la psychiatrie et de très nombreux procédés incertains qualifiés de « thérapies » (plusieurs centaines). Cette nébuleuse présente les caractéristiques épistémologiques de ce que Thomas Kuhn qualifie de « pré-science »: on y voit se développer  une activité désordonnée et un désaccord sur les fondamentaux qui, depuis la fin du XIXe siècle, n’a pas cessé.

Le noyau central, à partir duquel un programme de recherche aurait pu se constituer (la proposition d’un modèle opérationnel du psychisme), a été délaissé. Cette proposition, qui permettrait de lier théorie et pratique en un objet épistémologiquement acceptable, est restée sans suite  et les travaux sont partis dans tous les sens, de manière désordonnée, multiforme et parfois fantaisiste.

5/ Conclusion : La psychanalyse comme science de l’homme

Nous proposons une conception de la psychanalyse qui pourrait permettre son intégration au sein des sciences de l’homme. Vue sous cet angle, la psychanalyse a pour référent les conduites humaines déterminées par les schèmes mémorisés et remaniés par le psychisme. Si on détaille un peu, il suffit de trois propositions pour la cerner.

1/ La psychanalyse se définit d’abord par son champ factuel, c’est-à-dire ce qui est empiriquement saisi par la clinique et modifié par la thérapeutique, à savoir les symptômes, les conduites et les relations humaines.

2/ La psychanalyse ne vise pas l’un des niveaux d’organisation constitutif de l’homme, mais au moins deux, qu’elle ne peut dissocier : l’interaction des niveaux neurobiologique et cognitivo-représentationnel.

3/ Pour ces deux motifs, le psychisme se définit comme une entité d’abord opérationnelle servant à expliquer la clinique et guider la thérapeutique. Son statut ontologique est mixte, non homogène. Il n’a rien à voir avec l’esprit* et la psychanalyse n’est pas dualiste.

La réponse à notre question de départ est donc plutôt positive, la psychanalyse en évoluant pourrait prétendre s’intégrer dans les sciences de l’homme, même si, pour l’instant, elle fait partie de la nébuleuse pré-scientifique du « psy ».

* voir l'article : L'idée d'esprit

 

Bibliographie :

Ansermet T, Magistretti P., « L’inconscient au crible des neurosciences », La Recherche, n° 397, Mai 2006.
Binswanger L., Discours, Parcours, Freud, Paris, Gallimard, 1970.
Juignet P., La psychanalyse, Histoire des idées et bilan des pratiques, Grenoble, PUG, 2006.
Juignet P., Manuel de psychopathologie générale, Grenoble, P.U.G., 2015.
Juignet P., Manuel de psychothérapie et psychopatholige clinique, Grenoble, P.U.G., 2016.
Kuhn Th., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983.

Sulloway F.J., Freud biologiste de l’esprit, Paris, Fayard, 1981.

 


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