Noam Chomsky et l'autonomie du langage

 

JUIGNET Patrick

 

En 1957, Noam Chomsky  publie le livre Structures syntaxiques, où il affirme que le langage humain vient d'une capacité innée et qu'il existe une grammaire universelle, c'est-à-dire une mise en forme syntaxique commune à toutes les langues. Peut-on en inférer une autonomie du langage et dépasser la proposition de Chomsky de faire du langage une capacité biologique innée ? 

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Noam Chomsky et l'autonomie du langage. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/psychologie-representation-cognition/95-noam-chomsky-autonomie-langage

  

Plan de l'article :


  1. La linguistique
  2. La conception de Chomsky
  3. Interpréter autrement l'apport de Chomsky ?

 

Texte intégral :

1. La linguistique

Parmi les sciences humaines, la linguistique a pris une importance majeure au XXe siècle. Si Ferdinand de Saussure est considéré comme le fondateur de la linguistique moderne, la linguistique structurale sera surtout le fait de Roman Jakobson, qui met en évidence l'organisation phonétique des langues, ce qui aura un grand retentissement. Son analyse des fonctions du langage, fondée sur le schéma de la communication est devenue classique. Il est aussi connu pour son repérage des « embrayeurs », mots dont le référent dépend du contexte de l’énonciation, par exemple les pronoms personnels. Avec Nicolaï Troubetzkoy il va répandre le concept de structure et, dans leur sillage, le structuralisme s’étendra.

La linguistique est une science empirique dont le donné observable est constitué par l’ensemble des langues du monde. Les langues ou langages sont produits par la capacité linguistique, mais elles ont aussi une autonomie qui vient de qu'elles sont véhiculées par une collectivité et qu'elles ont des contraintes internes. Si, en tant que science du langage, la linguistique s’est donné pour tâche de définir ce qu’est le langage humain en général, au-delà des langues particulières, alors ne donne-t-elle pas accès à une capacité commune aux hommes qui elle-même a un support qui doit permettre cette généralité et cette communauté.

Quelle est la place de Chomsky dans ce paysage ? Noam Chomsky s'oppose aux conceptions structurales et fonctionnalistes du langage. Pour Chomsky, contrairement à la tendance structuraliste, l'homme n'est pas "parlé" par le langage, il n'est pas déterminé de manière hétéronome par une structure qui lui serait externe. Le langage est au contraire une capacité qui appartient à l'homme et est inscrite génétiquement en lui. Contrairement à la tendance dite fonctionnaliste en linguistique, le langage n'est pas, selon Chomsky, fait pour et par la communication ; il sert principalement à penser et secondairement à communiquer. Quoique différent du système cognitivo-conceptuel, le langage, en se liant à ce système, a pour principale fonction de permettre la pensée. 

2. La conception de Chomsky

Dans Structures syntaxiques, en 1957, Noam Chomsky avance ses thèses principales. Il nomme "compétence linguistique" la capacité de langage chez un locuteur idéal et "performance linguistique" l'usage de cette compétence par les locuteurs réels. La compétence, ou savoir linguistique du locuteur, a trait à la potentialité d'utliser une langue et la performance, ou réalisation concrète, se passe dans les actes de communication utilisant un langage verbal.

Pour Chomsky, la grammaire d’une langue est la description de cette langue et de son fonctionnement, lexique, phonologie, morphologie compris, et l’ensemble de la production des phrases de cette langue. Il part, pour cette description, de syntagmes (constituants immédiats de la langue), qu’il présente selon un système génératif, ce qui veut dire un ensemble de règles de réécriture permettant de « produire » ou de « générer » les phrases.

La grammaire générative est une méthode d'analyse permettant de montrer comment est générée une langue selon sa syntaxe. Pour montrer le processus générateur, Chomsky procède par analyse et abstraction à partir des aspects factuels du langage. Il montre quelque chose qui est fondateur, basal, générateur et universel.

Les régularités formelles qui s'observent dans les règles de réécriture d'une langue ou d'une langue à l'autre sont la conséquence de la méthode utilisée. L'application de cette méthode montre des contraintes : la syntaxe suit telle règle et pas une autre. C'est bien plus qu'une grammaire au sens traditionnel c'est un modèle de la compétence d'un locuteur lorsqu'il utilise une langue.

Noam Chomsky a aussi mis en évidence l’importance de la récursivité dans le fonctionnement des langues humaines. Dans la théorie qu’il propose, un élément est dit récursif s’il présente la propriété de se reproduire dans la structure des phrases à la fois comme constituant et comme constitué. La subordination représente un bon exemple de ce mécanisme. En effet, dans une subordonnée, on trouve une phrase, la phrase subordonnée, qui est incluse comme constituant dans la structure d’une autre phrase, la phrase principale qui en est constituée.

La théorie de base a évoluée. Selon la théorie standard, l’interprétation sémantique (le sens) a lieu grâce à la structure profonde, les transformations n’ayant pour fonction que de disposer formellement les syntagmes. Ce principe s’est heurté à de nombreux contre-exemples. Il faut admettre, soit que les transformations peuvent changer le sens, soit que l’ordre de surface est, lui aussi, pertinent pour le sens. En 1970, Chomsky a adopté la solution selon laquelle les structures de surface contribuent aussi à l’interprétation sémantique.

Un fondement biologique du langage

Noam Chomsky suppose que la structure universelle qu'il trouve dans l'organisation du langage est innée. Chaque être humain hériterait, grâce à son appartenance à l’espèce humaine, d’un dispositif qui prépare et permet l’acquisition des langues. Sa recherche tente de mettre à jour ce dispositif sous le nom de grammaire universelle.

Chomsky soutiendra tout au long de son oeuvre que la capacité langagière présente chez l'homme a un fondement biologique contrôlé par la génétique. Ce serait une capacité innée, même si les formes de son actualisation sont acquises. En faveur de cette thèse, il évoque une argumentation de bon sens. En effet, une partie de la grammaire n'est pas apprise, mais construite spontanément.

De plus et complémentairement, il semble impossible de pouvoir acquérir quelque chose d'aussi complexe qu'une langue dès l'âge de 5 ou 6 ans. La capacité le permettant doit être déjà présente, c'est-à-dire implantée biologiquement. Il défend aussi une argumentation plus savante. Sa grammaire générative montre qu'il y a des processus génératifs simples et communs à tous les hommes. S'il sont communs à tous (universels), il est alors assez légitime de penser qu'ils soient d'origine génétique.

La thèse selon laquelle la faculté de langage est déterminée par la biologie humaine a suscité de vifs débats.

L'indépendance du langage et de la cognition

Selon une autre thèse caractéristique de la pensée de Chomsky, les capacités sémantiques, de syntaxe et les capacités phonologiques sont séparées. Sa grammaire générative universelle concerne uniquement la syntaxe. Les procédures issues de ce système permettent de générer des discours organisés et hiérarchisés. Ces discours peuvent être mis en rapport avec le système sensori-moteur qui l'exprime et le système cognitif de la pensée. Selon Chomsky, ces autres systèmes n'influencent pas la procédure générative de la syntaxe.

Citons le : "La connaissance d'une langue implique la capacité d'attribuer à un ensemble infini de phrases une structure superficielle et une structure profonde, de lier correctement ces structures et de donner une interprétation sémantique et une interprétation phonétique aux structures superficielles et profondes associées" (Le langage et la pensée, p. 51). La personne qui connaît une langue possède une grammaire qui génère l'ensemble infini des structures profondes potentielles, qui peuvent être ensuite interprétées de manière sémantique ou phonétique.

La grammaire ou syntaxe générative est une méthode d'analyse permettant de montrer comment est générée une langue selon sa syntaxe. Les régularités formelles qui s'observent dans les règles de réécriture d'une langue, ou d'une langue à l'autre, sont la conséquence de la méthode utilisée. L'application de cette méthode montre des contraintes : la syntaxe suit telle règle et pas une autre. Elle enregistre des contraintes qui sont celles qui déterminent la syntaxe. 

3. Interpréter autrement l'apport de Chomsky ?

Chomsky formule l'hypothèse, hautement probable, selon laquelle l'individu par lui-même (c'est-à-dire en dehors du champ socioculturel) contribue en grande partie à l'élaboration de la structure du langage (Conférence de 1971), et montre aussi l'existence d'une structure, d'un schématisme fondateur pour le langage. Si l'on admet ces deux propositions, plusieurs explications sont possibles.

On peut, comme le fait Chomsky, supposer une capacité biologique innée concernant le langage qui expliquerait les deux à la fois. Mais, on peut aussi interpréter autrement l'autonomie du langage et son appropriation individuelle. Voyons d'abord quelques arguments contre la supposition de Chomsky. Ce qui est en partie inné et biologiquement déterminé (de manière certaine), c'est le support neurobiologique (permettant l'émergence du langage). L'expression des gènes se fait nécessairement dans les structures et le fonctionnement neurobiologique. Mais, translater cette détermination vers le langage est discutable et, à ce jour, n'est pas pas démontré.

En effet, pour montrer l'existence du processus générateur du langage, Chomsky procède par abstraction à partir des aspects factuels du langage et non à partir de données neurobiologiques.  Noam Chomsky et son école montrent que les syntaxes des langues humaines suivent des règles qui leur sont propres. Les lois de la syntaxe ne sont d'évidence pas des lois biologiques. Dans ce cas, pourquoi le langage serait-il inné et driectemement l'expression d'une structure biologique ? 

Il y a une autre possibilité plus sophistiquée. On peut supposer que le support neurobiologique permettant l'émergence du langage est effectivement biologiquement déterminé (et donc inné), mais que, de plus, à partir de ce support, le langage et sa syntaxe possèdent une autonomie ; ce qui implique qu'ils aient une structure propre. Or, il nous semble bien que c'est ce que Chomsky et son école montrent : les syntaxes des langages humains suivent des règles qui leur sont propres. Le travail de Chomsky peut s'inscrire dans l'hypothèse d'une autonomie des capacités langagières humaines et il ne paraît donc pas illégitime de faire l'hypothèse que le processus générateur du langage dont parle Chomsky corresponde à une capacité  émergente* chez l'homme. Cela ne contredit d'ailleurs pas l'hypothèse d'une organisation neurobiologique favorisant le langage, mais ajoute comme hypothèse supplémentaire que, à partir de cette configuration innée, un niveau d'organisation supérieur se crée et que c'est à son niveau que se génère les structures mises en évidence par les travaux de la linguistique.     

* voir Le concept d'émergence


Bibliographie :
Chomsky N., Language and mind, New-York, Harcourt, 1968.
Chomsky N., Le langage et la pensée, Paris, Payot, 1969.
Chomsky N. Débat avec Michel Foucault, Paris, 1971.


Webographie :
http://www.chomsky.info

Françoise Dubois-Charlier et Béatrice Vautherin. 2008. "La grammaire générative et transformationnelle : bref historique".
La Clé des Langues. [en ligne]. 2009. http://cle.ens-lyon.fr/plurilangues/la-grammaire-generative-et-transformationnelle-bref-historique-48645.kjsp


 


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